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dimanche 6 janvier 2019

Cartographie 18 Etrange


La cave de Pisieu

Pour tirer la piquette qu'ils appellent « vin », chercher les carottes pendant l'hiver, il lui faut sortir de la maison, la longer, passer sous la grange, marcher jusqu'au fond vers le pressoir, là où aucune ampoule n'a jamais été installée, soulever la lourde barre de bois qui maintient la porte fermée et entrer dans LA cave. Suivant la pente légère, il descend sur un sol glissant, huileux, longe une rangée de tonneaux sur sa droite posés sur des tréteaux, frôlé par de grasses toiles d'araignée. Le pire est quand il lui faut plonger sa main dans la saumure du grand pot en grès, là où ont été déposés les oeufs afin qu'ils se conservent quand les poules cessent de pondre. Parfois, la mère le laisse emporter une vieille bougie que la simple traversée de la cour et de la grange, une fois sur deux, mouche, avant même d'atteindre la cave. Elle prétend qu'il n'est qu'une poule mouillée, et mouillé parfois il rentre, tant il est terrifié.


La maison isolée :

Lugubre, isolée sur un plateau venteux, la maison semble sur le point de s'affaisser, ses pierres pressées de retrouver le sol dont elles sont issues. De nombreuses tuiles manquent, il doit pleuvoir à l'intérieur. Deux énormes marronniers, malades, tout tachetés de brun, l'écrasent de leur masse ; l'un derrière la maison, côté nord, sans fenêtres ou peu s'en faut, recouvre une partie du toit ; le second, devant la porte d'entrée, barre le passage à qui voudrait s'y introduire. Il faut le contourner, longer la maison pour atteindre la porte. Aucun soleil ne peut jamais la réchauffer, ni aucun foyer à l'intérieur puisque quiconque n'a jamais vu de fumée sortir de cette cheminée. Un fil provenant du poteau électrique longeant la route pendouille au-dessus de ce qui pourrait être une cour si elle n'était jonchée de rebuts, fûts éventrés, carcasses rouillées, meubles aux pieds manquants ou ravagés de termites, ustensiles plastiques ou marmites rouillées. En contrebas, une mare stagne, infestée d'orties. L'homme qui vient chaque jour travailler la terre de cette ferme aux allures de bâtisse abandonnée semble ignorer le délabrement.


Le chemin vieux :

Au-dessus de la ville, contournant les maisons, il commence par un grimpillon bien raide, et permet d'éviter la rue Lafayette très circulante, étroite, sombre, bordée de maisons, le long de la Gère malodorante car déversoir de toutes les usines textiles et même de la Fonderie d'argent et de la célèbre usine de chaussures Pellet. C'est un sentier, à l'écart de toute habitation, flanqué de mûres à grappiller en été, le chemin des amoureux, le chemin des satyres pour certains qu'en dira t-on, très accueillant en plein soleil mais impossible à imaginer la nuit pour les enfants car aucun lampadaire n'y a jamais été installé et c'est alors que les on-dit prennent toute leur ampleur et leur signification, loups-garous, violeurs, égorgeurs forcément le fréquentent. Les enfants aiment l'emprunter à plusieurs en pleine journée car d'une part il raccourcit considérablement le trajet pour rentrer du lycée, d'autre part il leur est strictement interdit par les mères. C'est donc en cachette avec ce petit goût délicieux de plaisir volé qu'ils l'empruntent, sans trop s'attarder toutefois, au cas où …


Le bois de Cour et Buis :

De jour comme de nuit, aucun des trois enfants n'aurait pu, sans l'abri de la voiture et la présence des parents, parcourir cet espace où vivait en hiver les charbonniers. Visages et mains noircis, ou était-ce des nègres ?, tête et épaules couvertes de sac en toile de jute, deux yeux très blancs sous le fard du charbon, leurs silhouettes disparaissaient dès que l'auto arrivait à leur hauteur. On aurait dit qu'ils devaient se cacher, à moins que leur activité n'ait été illicite. Ni femmes ni enfants, où mangeaient-ils ? Que mangeaient-ils ? Des meules fumantes se dégageait une fumée constante et le père avait beau leur expliquer qu'elle provenait de la combustion lente et incomplète du bois, d'une carbonisation sans flammes pour obtenir le fameux « charbon de bois », les trois enfants n'en étaient pas pour autant rassurés. Vivaient-ils vraiment dans cette cabane rudimentaire recouverte de branchages, même la nuit ?


La bicoque de la Mère Rieux :

Chacun faisait un grand détour pour éviter de passer trop près de cette bicoque maléfique de peur de rencontrer l'une des trois femmes qui y vivaient : une mère au visage plein de kyste du poil incarné que les adultes nommaient « poireau », aux longs cheveux sales pendouillants, laide, méchante, bizarrement accoutrée, une ivrognesse disait-on et plus encore par dégoût de ses deux filles, véritables sorcières malveillantes, maugréant comme des jeteuses de sort, vociférantes, lançant des rires mauvais, en haillons, soulevant leur jupe puante si vous les rencontriez par hasard. Il ne leur manquait que le chaudron et le balai. Vivant à l'écart dans un lieu sauvage, ces femmes étaient maudites pour leur caractère sombre et fantasque, méprisées pour leur alcoolisme. Les enfants les moquaient quand ils les voyaient passer, elles les poursuivaient en fendant l'air de leur bâton.




jeudi 11 octobre 2018

Nuit

Il y a longtemps qu'Elle a quitté le pays mais son ombre rôde la nuit dans la vieille maison revendue il y a des années, maison désormais transformée en villa rose, celle du petit cochon qui a construit en briques.
Elle caresse les vieux murs en pisé et surtout colle son oreille aux murs pour y écouter les voix emprisonnées. La nuit, les voix s'éveillent et susurrent. Elle les entend, en reconnaît certaines. Il y a la sienne, celle de petite fille qu'Elle a eu du mal à reconnaître mais à laquelle Elle s'est habituée. La petite fille l'appelle, elle lui demande pourquoi Elle a perdu ses bras. Elle, la désormais adulte, lui répond : « Mais aurais-je aujourd'hui que je suis adulte ce courage d'enfant qu'il faut pour se perdre ? ».
« Je ne suis pas perdue ici » susurre la petite voix, « On est nombreux, il y a les voix de tous ceux qui sont morts et qui ont vécu ici ; il y a celles de tous ceux qui sont passés un jour par là et dont les paroles se sont lovées dans le pisé, même s'ils ne sont venus qu'une seule fois, pourvu qu'ils s'y soient sentis bien. Il y a des voix d'enfants, de tous ceux qui ont été nourris au sein ici, de tous ceux qui y ont joué, ont gardé les vaches, rentré les dindes, y compris celles des petits juifs qui ont été cachés, celle de ton oncle, le maquisard, celle de ton père à tous les âges ; si tu viens souvent tu peux toutes les entendre aux différents âges, selon les nuits. Ca fait un beau concert ; certaines chantent, d'autres pleurent, jurent, parfois tu entends des cris, ceux des accouchées, des disputes, ceux de la nuit de l'incendie et aussi tellement de rires, rires de baptêmes, de noces d'or, de banquets, tu entends même le son des baisers et le froissement des draps ».
Elle, la désormais adulte, tend l'oreille, saisit des bribes, reconnaît des intonations, avance à tâtons dans la nuit longeant les murs pour écouter un peu plus loin ; les voix se regroupent par affinités. Elle évite, quand Elle le peut, quand son moral n'est pas trop bas, les angles, car c'est là que se regroupent les grosses, les méchantes voix, celles qui vocifèrent, celles dont les graines de souffrance ont été trop arrosées et qui suent l'angoisse. Mais, quand Elle aussi navigue pendant sa nuit dans les fumées opaques de ses propres ténèbres, ce sont précisément ces angles-là qui l'attirent comme un aimant, l'entraînant encore plus profondément dans son désarroi.
Celles qu'Elle préfère aller écouter, en collant son coquillage d'oreille contre le mur d'une des chambres du haut, sont celles de sa cousine et de sa mère quand elles avaient toutes deux dix-sept ans ; l'une pleure et parle allemand, l'autre console et parle français ; parfois elles rient, souvent ce sont des soupirs ou des nez qui se mouchent, toujours c'est d'amour qu'il s'agit, de compassion, d'infinie tolérance.
Elle sort de ces nuits-là émerveillée ou épuisée : trop de musiques, trop d'histoires, certaines dont Elle ne comprend pas même la signification ni de quel siècle elles émanent mais Elle sait qu'elles sont siennes, celle d'un long lignage d'ancêtres desquels Elle est issue et qui ont fait d'Elle ce qu'Elle est aujourd'hui. Finalement Elle se dit que même adulte - courage ou pas – Elle continue à se perdre.


lundi 1 octobre 2018

Il a de longues moustaches cirées aux pointes


Il a de longues moustaches blanches cirées aux pointes. Les longues blanches pointes cirent et tirent les pistaches. Taches de cire blanche coulent sur les pointes de la nappe. Les taches nappent de longues traces blanches ses moustaches tirées. Les longues pointes piquent et tirent la nappe qui choit sur le tapis tissé de poils de moustache. Des poils de moustache que j'ai tirés, j'ai brodé ton nom sur le mouchoir blanc. Blanc le lin, marqué de taches de mousse, longues traînées dégoûtantes et cirées comme des chaussures usées. J'arrache les pointes de ses moustaches qui me piquent quand je l'embrasse. Me reste de longs poils dans les paumes, poils blancs, longs lichens gluants. Il faut arracher pour embrasser, embrasser pour arracher. Il faut, il faut, il faux, faux-semblant, faussaire et fausse note en plein milieu de la figure. Alors fixer les pointes avec deux clous, deux clous au mur. Le visage figé, la figure ne peut plus bouger, couper, couper la moustache qui ne tient plus rien, le bonhomme chute. La longue silhouette maigre s'affale, marionnette désarticulée. Reste la moustache au mur, deux arcs blancs poilus, velus. Une accolade comme deux bras tendus. Accolée au mur se glisser de droite, de gauche, se laisser caresser le cou, gigoter, picoter. Pousser de petits cris, crisser comme un grillon ou une cigale. Enfin, lassée, se les enrouler autour du cou et tomber à genou. Long, longtemps. Blanc.


mardi 25 septembre 2018

Ces gros pains aux ventres gonflés


Ces gros pains aux ventres gonflés, ces gros pains gonflent dans ton ventre, ces ventres gonflés sur leurs flans, se gonflant et dégonflant, flans gonflés et putréfiants, pains putréfiés dérivant, ton ventre gonflé révulsé refusant le pain, les pains éventrés éclatés saillants, tes mains agrippant ton ventre révulsé, l'antre de ton ventre enfle et gonfle quand tu vois les gros pains éventrés, tes mains ne peuvent agripper les pains, les pains tels des noyés flottant sur l'eau, la nausée du ventre refuse les gros pains mouillés, ces gros pains surnagent dans ta mémoire, ils gonflent enflent blancs mouillés, ils béent se déchirent s'entrouvrent, ventre dégoûtants et répugnants, nausée.




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Chanson-on

Tombée, le nez dans les violettes, ton nez ton nez dans les violettes, ton violon dans le nez, les longs violons tombés, violettes dans le violon où volez-vous ? que voulez-vous ? Violettes volètent harcèlent ton nez, ton nez coincé dans le violon et toi tombée, violée ? Voilée ? Voili, voilà, juste tombée, pas voilée mais violette de plaisir, violettes du souvenir, voilettes au vent, toilettes fidèles à tes souvenirs de violettes, reprends ton violon et repars à zéro, voile ton nez, apprends à voler, cesse de tomber, ramasse tes violettes, piques-en ta voilette et file dans le vent fripon aux longs sons monotons du violon, fait valser les moutons qui tournent tournent en rond … et patapon.

mardi 14 août 2018

Carographier le Sacré # 13 (suite)

     Continuer la déambulation dans le périmètre de mon parcours.



Portail de l'église de Dore l'Eglise dans le Puy de Dôme petit chef d'oeuvre d'art roman.

Stèle gallo-romaine côté ouest du portail.

jeudi 9 août 2018

Cartographier le sacré ? ... suite (2)


Quand je me penche sur cette carte au 25 000 millième, bien que je l'examine à la loupe depuis plusieurs mois maintenant, bien d'autres lieux que ce Chemin de la Galine m'évoquent des moments empreints de sacré ; parfois simplement effleurés sans que j'en sois consciente, parfois effrayants tant ces sentiments m'apparaissaient trop vastes, parfois attirants comme un aimant sans que je fasse réellement un pas pour l'étreindre ; il m'a fallu atteindre la soixantaine pour oser me laisser toucher par la spiritualité, pour que le mot même cesse de m'effrayer ; et plus encore, si je me plonge dans les textes que cette carte m'a inspirée.
Ainsi, je sais que nous n'avons que récemment, pris forme humaine. Nous venons d'une chaîne ininterrompue, à travers le premier poisson apprenant à marcher sur terre, sentant ses écailles devenir ailes, à travers les migrations de l’âge glaciaire. Dans notre long voyage planétaire, nous avons pris beaucoup de formes anciennes oubliées maintenant.  Nous nous souvenons de certaines de ces formes dans le ventre de notre mère, revêtant des vestiges de queues, de branchies et faisant pousser des nageoires à la place de mains.
Un nombre incalculable de fois durant ce voyage, nous avons quitté les formes anciennes, laissé tomber nos vieilles habitudes afin d'en laisser émerger de nouvelles. Mais rien n’est jamais perdu. Bien que les formes passent, elles reviennent. Chaque cellule usée est consommée, recyclée… à travers les mousses, les sangsues et les rapaces…
J'aimerais toujours me souvenir - encore et encore - des anciens cycles , m'appuyer sur eux dans les moments difficiles. Par ma nature profonde et par le voyage que j'ai fait, il y a en moi une profonde connaissance de mon appartenance à laquelle j'aimerais avoir sans cesse accès pour mieux entrer en contact avec moi-même en tant que mammifère, en tant que vertébré, en tant qu’espèce qui n’est que récemment sortie de la forêt tropicale. Quand le brouillard de l’amnésie se disperse, ma relation aux autres espèces et ma responsabilité envers elles, se transforment. Je prends conscience de ma vraie nature. Au fur et à mesure que ma mémoire s’améliore, je m' identifie avec toute vie, 
Mais ce n'est pas tout : Chaque atome de mon corps existait avant l’apparition de la vie organique il y a 4.000 millions d’années.
Et, vous, vous souvenez-vous de votre enfance en tant que minéraux, en tant que lave, en tant que roche ? 
Pourquoi les regardons-nous de haut avec un air condescendant ? Ce sont eux qui sont notre partie immortelle.
Maintenant que nous avons entrepris ce voyage intérieur, nous avons trouvé la partie de notre être la plus intime, la plus pérenne aussi ; celle que les mites, la rouille, l’holocauste nucléaire ou la destruction du patrimoine génétique de la forêt ne peuvent pas corrompre. La peur et l’anxiété qui nous  accompagnent constamment, peuvent commencer un peu à se dissiper 
Cet espace désintéressé que nous avons trouvé ressemble peut-être à la méditation.


... et en bonus des extraits de ...



 « Le Cosmos et le Lotus »  de Trinh Xuan Thuan

Trinh Xuan Thuan, né en 1948 à Hanoï, au Viêt Nam, astrophysicien et écrivain vietnamo-américain, d'expression principalement française

« La spiritualité, au même titre que la poésie ou l’art, constitue une fenêtre complémentaire à la science pour contempler la réalité ; en ce qui concerne la connaissance du monde, même la raison a ses limites. Il nous faut donc faire appel à d’autres modes de connaissance comme l’intuition mystique ou religieuse, l’art ou la poésie pour nous rapprocher de la réalité ultime. Les Nymphéas de Monet ou les poèmes de Rimbaud nous éclairent autant sur le réel que la physique des particules ou la théorie du Big Bang. »
 « La physique moderne a non seulement démontré l’interdépendance du monde des particules et de l’univers, mais elle a aussi mis en évidence l’intime connexion de l’homme avec le cosmos.
Nous savons aujourd’hui que nous sommes tous faits d’atomes fabriqués lors de l’explosion primordiale d’abord, et lors de l’alchimie nucléaire des étoiles ensuite.
Les atomes d’hydrogène et d’hélium qui constituent 98% de la masse totale de la matière ordinaire dans l’univers ont été générés pendant les trois premières minutes de son existence. Les atomes d’hydrogène dans l’eau des océans ou dans notre corps proviennent tous de cette soupe primordiale. Nous partageons tous une même généalogie cosmique qui remonte à 13,7 milliards d’années, l’âge de l’univers.
Quant aux éléments lourds essentiels à la complexité et à l’émergence de la vie et de la conscience, et qui constituent les 2% restants, ils ont été fabriqués dans les creusets stellaires et les supernovae, morts explosives d’étoiles massives.
Nous sommes tous faits de poussières d’étoiles. Frère des bêtes sauvages et cousins des fleurs des champs, nous portons tous en nous l’histoire cosmique.
Le simple fait de respirer nous relie à tous les êtres qui ont vécu sur le globe. … »





jeudi 26 juillet 2018

Quelque chose de sacré sans doute. # 13.

    


 
      Le goût du sacré?  Aurais-je dû le trouver en épelant le nom de La Chaise-Dieu? Je réponds immédiatement "Non"! C'est un sacré qui ne m'interpelle pas trop bouffi de certitudes, d'immobilisme et de rigueur.
     Non, ce goût-là, je l'ai rencontré dans toutes les haltes, les interstices, les intervalles qui  ont étayé mon parcours. Au creux des sources claires et de leur chant cristallin, le long des chemins tortueux, de leurs bordures de pierres sèches piquées de fleurs et d'herbes folles. A l'ombre des grands pins du bois de Jagonard. M'asseoir à leur pied, prendre racine en quelque sorte a souvent été une réponse à la supplique lancée par un quelconque dieu. A moi de donner l'offrande de ma respiration, le souffle de mon apaisement dans cet espace majestueux, empreint de magie, propice au recueillement, au spirituel, loin des bruits et des lumières du monde.
     La poésie de la forêt qui se terre sous chaque brin de mousse, calée contre l'écorce rugueuse des arbres, qui respire et qui vit au rythme du soleil ou de la lune, au rythme du cœur aux abois de celles et ceux qui qui s'y cachent pour s'aimer, pour pleurer, rire ou contempler.
     Prendre son temps, respirer l'humeur changeante et mutine de la petite Dorette  qui continue de couler des jours heureux d'amont en aval jouant de son pouvoir de séduction sur mes sens en sommeil. Perpétuer l'attente du visible et de l'invisible. Continuer la route qui m'emmène vers le petit cimetière là où les lumières de la mort jouent avec les ombres de la vie, là où les renoncules et les oeillets ont le langage du souvenir.

vendredi 29 juin 2018

Sacré peut-être

Quelque chose parle déjà, sur les chemins effleurés par la peau d’un doigt hésitant sur la carte, un invisible rideau s’écarte et l’on pénètre cette matière qui se transfigure en espace, on traverse ce brouillard de papier et on entre dans un invisible où se réfugier

Quelque chose infuse – entre terre et azur, arbres ou buissons, granit et lichens , herbes folles et gousses de genêts qui éclatent – puis diffuse une onde liquide qui s’écoule dans les intervalles d’un temps suspendu et se dessine l’abri où se poser

Quelque chose apaise la main qui caresse l’écorce en un geste rituel – qui bénit qui – matière d’air , de bois, de crevasses, mousses et cals , échange entre peaux étroites en doux pétales d’air bleuté avec un avant et un après


Quelque chose du souffle, d’un murmure de brise légère, d’un mascaret sans fin se faufilant dans le feuillage puis s’éloignant, de langues d’air agitant le tremble dans le jardin et qui sollicite toute l’attention pour écouter ce balbutiement

Quelque chose dans les noms ânonnés depuis l’enfance, simples viatiques ou grains de chapelet serrés les uns contre les autres et suintant des lèvres, eaux brunes d’une crue s’écoulant entre les arches de la vie, évitant les barbelés

Quelque chose dans ce silence des cimetières – et celui-ci tout particulièrement qui n’est pas sur ma carte mais où ma carte m’a emportée – avec ces centaines de croix dressées , où l’on cherche la tombe numéro 552, et la toile dans la tête qui lâche un peu

Quelque chose offert dans cette terre qu’on cueille – avalanche de visions , bassin se déchargeant de son trop-plein – pressée entre ses doigts, les ongles qui retiennent et noircissent, cette parcelle minuscule qui mérite la célébration de l’ instant


Quelque chose de la louange entre le Sablat et le rocher de la Moutière, cette cinquantaine de pas sur l’arène granitique et l’herbe de l’accotement, le regard loin porté sur cet espace immobile où terre & ciel davantage resserrés ne font qu’un

Quelque chose de l’Eden dans cette toute petite berge au bord de l’Ance, presque sous le pont aux deux arches , au sein d’un monde ancien et clos, avec les coulées de l’eau , les silences des uns et les songes des autres

Quelque chose se cherche avec des mots du quotidien qui effleurent un paysage , filtrent la lumière de l’horizon chiffonné, cherchent encore l’air bleuté comme le silence aime se laisser traverser par les oiseaux

Quelque chose d’un cloître quand le pas , plusieurs fois par jour, fait le tour de ce jardin, longeant le mur de béton, puis les deux murs de pierre , les trois surmontés de tuiles d’un brun rosé passé, et que les yeux sont là et bien au-delà en un même regard


Quelque chose d’une exigence intérieure qu’on ne peut qu’enlacer de tout son être, faite des silences , ceux des ombres blanches, vastes et vides , où la réalité de l’ être résonne d’harmoniques secrètes, l’abandonnant à une ébriété sereine

Quelque chose de l’apparition ou d’un magnétisme qui laisse soudain l’invisible se dévoiler sous les yeux, s’apercevoir alors que fuir est inutile et que là on peut se reconnaître, rejoindre celui que l’on ne se savait plus être

Quelque chose d’un autre réel, non celui que l’on nomme mélancolie ou vague à l’âme, non, mais celui d’une haute solitude , si extrême , que cela semble un appel irrépressible et que fixer ce rien ... est respirer le ciel

Quelque chose se cartographie dans cet autre réel, des détails sans importance, quand la lumière fait gesticuler des apparitions et que de l’obscur de la langue s’écrivent des mots frôlés d’éternité , dissolvant les idées qui oseraient s’emparer de nous

Quelque chose de l’espace , un espace ouvert, ayant toujours à voir avec le commencement, enveloppé d’ombre & de lumière, et la sensation d’une page blanche où les pensées perdues se retrouvent

Quelque chose comme le temps arrêté, lorsque le doigt appuie sur la touche pause, et que en un éclairage d’eau-forte, comme par effraction, s’entrevoit ce début d’un instant qui flotte et qui nous cherche du regard

Quelque chose ayant à voir avec l’étrange, lorsque, les yeux démesurés devant ce qui fait face, ce lieu qui semble enveloppé d’une aube originelle, on se sentirait possédé par une force nouvelle, et prêt à cet appel de l’abandon


jeudi 21 juin 2018

Cartographie 13/ Sacré

Dernière séance de l'année pour ce projet Cartographie! Mais il se poursuivra en septembre!
Voici quelques extraits des textes proposés pour entrer dans l'écriture:

1/Julien Gracq, En lisant en écrivant, José Corti , 1980.

Qu'est-ce qui nous parle dans un paysage ?
Quand on a le goût surtout des vastes panoramas, il me semble que c'est d'abord l'étalement dans l'espace — imagé, apéritif — d'un « chemin de la vie », virtuel et variantable, que son étirement au long du temps ne permet d'habitude de se représenter que dans l'abstrait. Un chemin de la vie qui serait en même temps, parce qu'éligible, un chemin de plaisir. Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d'enthousiasme qu'il communique est une ivresse du parcours.


2/ Edmond Jabès: Le Soupçon, le désert:

Le désert est bien plus qu’une pratique du silence et de l’écoute. Il est une ouverture éternelle. L’ouverture de toute écriture, celle que l’écrivain a, pour fonction, de préserver.
Ouverture de toute ouverture. 
 
3/ Emily Dickinson: Escarmouches

Se charger à l’extrême comme le Tonnerre -
Et puis – alors que toute chose
Se terre – éclater grandiose -
Voilà – qui serait Poésie

 
4/ Fabrice Midal: Pourquoi la poésie ? (Pocket 2010)

Est sacré ce qui se garde à l’abri de toutes conceptions, réflexions ou jugements. Ce qui  échappe. Ce qui excède, enfle ou se retire. Ne se tient pas.La poésie est sacrée car, seule, elle sait le silence et l’obscur, seule elle est prête à ne pas demander de comptes.
 
 Proposition d’écriture:
Chercher ce qui relève du sacré dans votre carte, dans vos textes…
Cartographier le sacré….soit en faisant un relevé des points de la carte que vous considérez comme tel, soit dans le corps de vos textes des passages que vous jugez ainsi, soit encore ( ou dans un troisième temps) tenter de dire ce caractère sacré qui vous lie à ce territoire....

dimanche 17 juin 2018

Quelques pages de journal

Mercredi 22 août 1923
J’ai posé le doigt ce matin sur une carte, assez détaillée, abandonnée par le locataire précédent ( peut-être venait-il de cette région). Ma phalange a écrasé le Pont du diable à Chalencon: cela m’a paru de bonne augure, pour moi qui suis revenu des enfers de la guerre. Le désir a creusé son sillon et je prépare mon sac. Le ciel est d’août et la gare la plus proche est celle de Retournac. J’ai 4 jours à l’avant de moi, la carte bien pliée dans une poche et l’envie de partir sans bien savoir ce qui se cache derrière ces noms inconnus et ces tracés de routes et de chemins.Comme lorsque j’étais prisonnier en Allemagne, j’ai cette envie d’écrire. Ne serais-je pas encore libéré?

Jeudi 23 août
Arrivé à Retournac après une heure et demie de train sans histoire. J’ai regardé, cherché à voir l’au-delà du paysage, ce qu’il recélait de mystères et c’était le vert qui colorait le regard et me faisait chavirer dans des songeries sans issue. A la sortie de la gare, je suis parti en sens opposé de ce qui devait être ma route. . Ai marché un temps incertain, puis comprenant mon erreur ai fini par faire demi-tour; ai pensé alors au vers de Dante “ car la voie droite était perdue”. Je reprends enfin le bon chemin, une rue qui serpente en montant dans le village, fais quelques provisions, avec les yeux de certains collés à mes semelles. Je repère les noms des hameaux que je dois traverser: Sainte-Reine, Charrées, Surrel, puis des prés, des bois et enfin un ruisseau qui doit me conduire à la rivière l’Ance. Là, c’est la fatigue qui me conseille de me poser avec cette curieuse impression de marcher dans une sorte de grisaille, de sentir les points d’interrogation des questions qui me taraudent se planter sous mes pieds:
Qu’est-ce que je fais là ?
À quoi ça sert ?
Qu’est-ce que je cherche?
Et puis ces mots qui ont martelé toute cette marche en solitaire: essayer d’ouvrir l’entre sans que j’en comprenne le sens. Manger. Dormir. Demain viendra.

Vendredi 24 août
Le ruisseau n’a pas beaucoup d’eau en cette saison mais il suffit pour mes ablutions. Je le suis jusqu’à la jonction avec l’Ance. Il me faut ensuite remonter le courant et ainsi je rejoindrai le pont du diable. Cela semble simple. Une auberge est au bord de la route, au lieu-dit le Plot et je vais prendre quelque chose de chaud. Ensuite l’ascension mal aisée débute: il n’y a que ronces, hautes herbes, souches d’arbres où l’on trébuche, tout un fatras de nature dont j’ai perdu l’habitude et qui obstrue et ralentit l’avancée. Je marche entre, tente d’ouvrir une voie, cherche un chemin qui n’existe pas. Je me heurte à une langue du dehors que je ne parle pas, ou plus...Ce que je traverse n’a pas de forme, mes yeux lisent la terre et mes pensées se sont repliées entre les plis de la carte. J’ai l’étrange impression de me faire pli dans le paysage. Poursuivant la remontée du cours d’eau, j’aperçois deux ou trois maisons à l’est qui , selon la carte devraient correspondre au hameau de Durand. J’hésite à le rejoindre mais le pont du diable est tout près et c’est le but de cette expédition . Donc, va pour le pont! La végétation s’éclaircit un peu: on dirait qu’une main bienveillante a écarté un peu les pans du rideau qui obstruaient le regard et soudain j’ai la sensation d’être au fond d’un abîme surplombé par un village où se dresse un château, ou ce qu’il en reste, tentant encore un peu de faire illusion. Si je savais dessiner, j’aimerais bien croquer cette vision qui me fait oublier les difficultés traversées. Je reste là , le pont sur ma droite et le village de Chalencon au-dessus me protégeant, un grand moment, ne faisant rien d’autre qu’être là en laissant voguer des pensées qui reprennent peu à peu des forces. Je regarde couler l’eau, cherche à voir des truites, comme celles que je pêchais dans mon village de Lozère….Il n’y a que le bruit de la rivière, le bruissement des arbres, les chants d’oiseaux que je ne vois pas. La beauté a jailli et des larmes me montent aux yeux. Une vipère glisse près d’un rocher: ne pas oublier de rester vigilant!
J’ai laissé s’accrocher sur les buissons du chemin mes idées les plus sombres, et là assis au bord de la rivière, je reprends pied . Ce talus face au ciel fera une excellente couche où je laisserai la coulée de soleil s’éteindre en douceur.

Samedi 25 août
Il me faut raconter la rencontre de ce matin. Un homme, entre cinquante et soixante, est venu me saluer, me poser des questions bien sûr: savoir qui j’étais , ce que je faisais là… se rassurer en somme...Lui ai parlé de mes années d’emprisonnement en Allemagne, de mon désarroi, de ma difficulté à reprendre vie après tout ce que j’avais vu… Je crois bien que je ne m’étais jamais confié ainsi...On ne sait pas toujours pourquoi on parle à l’un et pas à un autre…. Nous avons monté le chemin qui mène à son habitation: c’est une des maisons que j’avais vues hier au hameau de Durand. Il m’a offert un verre de vin, puis sa femme a rajouté une assiette et nous avons partagé un repas en toute simplicité. Il m’a proposé de passer la nuit qui venait chez lui, m’expliquant que le lendemain aurait lieu l’inauguration du monument aux morts de la commune et que je pourrais venir avec lui si je le souhaitais. Il me parla de son neveu Alphonse mort à Baccarat le 25 août 1914, à tout juste vingt ans, et des 85 autres compagnons d’infortune morts tout au long de ces quatre années de guerre. Mon cœur se serra , je dis que je viendrai avec lui honorer mes camarades de détresse. L’après-midi, je l’aidai à scier du bois au passe-partout . La lame était bien affûtée et le rythme de travail fut vite mis en place laissant à la fatigue le soin de se laver des pensées pesantes qui nous rongeaient. L’empilement de bûches coupées et le tas de sciure claire à nos pieds, d’où monte une odeur si particulière, cette paisible cendre où la lumière s’attarde , ces paroles échangées , le chien allongé à mes pieds, tout cela , allié au ciel étoilé du soir, me donna une sorte d’ivresse...



dimanche 3 juin 2018

Fragments de Journal retrouvé au grenier



1°/01/1917 :

J'ai choisi ce cahier marron, encollé, à la couverture tachetée, pour sa solidité, parce que j'ai décidé qu'il resterait dans ma musette, toujours à portée de main ; qu'il pleuve, neige ou que ce soit la canicule, il doit pouvoir résister à la fois aux intempéries et au temps qui passe car on a bien compris maintenant que cette guerre va durer. (J'en suis rentré, moi, de cette sale guerre et c'est pourquoi je veux tout noter). J'y écrirai ce que je vois, celles et ceux que je rencontre, le prix des denrées que je pourrais trouver, mes pensées. Ceux qui rentreront -s'il y en a qui rentrent de cet enfer- pourront le lire. Ils auront une idée de ce que l'arrière a traversé durant ces années dévastatrices. Je ne veux pas faire oeuvre d'écrivain mais oeuvre de témoin.
Les chemins que j'emprunte régulièrement pour tenter de nous ravitailler partent de Pisieu, bifurquent sur Primarette où quelques paysans connaissant ma famille depuis longtemps, nous achetaient ou échangeaient volontiers des denrées avant la guerre. Je longe ensuite Combe-Quartier, bien à l'abri dans les sous-bois Boursin et pique tout droit en direction de Cour et Buis que j'évite, pour m'arrêter au Vernay où là, souvent on me vendait des oeufs. Si je ne trouve rien, je pousse jusqu'aux abords de Vienne, traversant la forêt domaniale des Blaches, jusqu'à Civas, Boissonnet. Le plus souvent, je fais demi-tour à La Rosière car mes jambes ne pourraient plus me ramener à Pisieu. Il faudrait que je retape ce vieux vélo, mais comment alors couper par les bois ? Par moments, je suis si désespéré, si fatigué que je me demande si ce coin de pays n'est pas une île déserte, dessinée dans un coin d'une très ancienne carte où il ne se passe rien. Cette misère me colle à la peau et j'en suis prisonnier comme Vendredi.

6/02/1917 :

Je n'ai pratiquement pas pu écrire dans mon cahier. Depuis que j'ai quitté Verdun, je souffre tellement de la tête que chaque jour je repousse celui où je me mettrai en marche, même si ma femme et mes deux filles en bas âge souffrent comme moi de la faim. Je n'ai guère le courage que de descendre le chemin sur un kilomètre à peine et de me réfugier dans la maison Cote ; là au moins, même si elle n'est guère généreuse, je trouve un peu de chaleur, du café chaud et je parle. Je lui raconte ce qu'on a vécu là-haut, cet enfer qui m'envahit toutes les nuits. Le bassin qui chante dehors m'apaise un peu, la chaleur du café calme un peu mon ventre.
En remontant, j'ai dans ma musette souvent une tomme bien bleue. De la pointe de mon couteau, je cueille les premières pousses de plantain, tout ce qui peut bien ressembler à une petite rosace, au passage la Gèle me donne une ou deux patates gelées et la femme fait une soupe. Petit à petit, j'ai espoir de reprendre des forces, de faire de petits travaux par ci par là, en échange d'un peu de nourriture. C'est que nous n'avons ni terre, ni bête. Ma femme n'a jamais été bien vaillante, sans femme vaillante un homme sans biens et souffrant peut bien crever.

3 juillet 1917 :

L'hiver fut terrible. Nous avons tous beaucoup maigri et s'il n'y avait eu les glands, quelques châtaignes glanées aux Nicolières, les racines et toutes ces herbes qui nourrissent, oseille, orties, rumex, toutes les mucilagineuses qui épaississent un peu les soupes sauvages, que même les cochons avant la guerre auraient dédaignées, nous serions peut-être bien morts de faim. On a fait grillé des rats, plus un chat ne subsiste.
Maintenant, je vais un peu plus loin. Aujourd'hui, je suis allé jusqu'à Montseveroux. La mère Cote m'avait promis des oeufs si je lui trouvais un peu de sucre et de café et là-bas, il y a un bistroquet qui sait où s'en procurer. Tout le long du chemin, je humais l'odeur du foin, ce sera une année à herbe, déjà le deuxième regain. Il m'a fallu moins de deux heures pour faire l'aller-retour avec sept oeufs dans ma sacoche. La mère Cote commence à s'amadouer, elle est chaude la bougresse et moi, je dirais pas non maintenant que je suis requinqué. En plus des oeufs, des carottes, quelques bettes, ma musette est bien rebondie ce soir.


6 octobre 1917 :

Que de choses se sont passées depuis la dernière page de ce cahier. Une nuit, branle-bas de combat. De chez Gautheron, je les entendais hurler et on voyait les flammes depuis ma bicoque. Les granges de la mère Cote ont pris feu. Tout le foin rentré par les femmes, les enfants, tout y est passé ; le toit s'est effondré, les murs de pisé ont à moitié fondu … Nous nous sommes relayés une partie de la nuit, charriant des seaux d'eau depuis le bassin, mais rien n'y a fait. On est seulement parvenu à ce que le four à pain soit épargné.
La mère Cote a bien eu besoin de ses voisins, mais elle sait y faire, bien qu'elle ne sache ni lire ni écrire, c'est une femme vive, intelligente, courageuse et tenace ; elle sait ce qu'elle veut et embobiner son monde.
A nous deux, nous avons réuni suffisamment de bras vaillants et la reconstruction est bien avancée. Elle avait des boîtes de conserves pleines de pièces bien enterrées, elle seule savait où ; avait mis de côté sous à sous par sa persévérance et puis, avec son entregent, chaque après-midi depuis le début de la guerre, elle courait de droite, de gauche, connaissait tout le monde, toutes les combines. On s'est épaulés, elle m'a aidé quand j'avais faim, je l'ai aidée en retour ; j'admirais sa force, son énergie, sa rage de vivre.
Ca jase dans les chaumières, ma femme boit de plus en plus, tout ce qui se boit et enrage, mais entre la mère Cote et moi, c'est un brasier ; rien n'y fait.
J'ai réparé le vieux vélo avec les quelques pièces qui lui restaient et maintenant, je n'ai plus peur de pousser jusqu'à Vienne où je trouve tout ce qu'il nous manque pour poursuivre la reconstruction.

Cartographie 10

Fragments

L’idée d’un texte simple m’apparaissait facile, les mots glissaient comme une eau claire, trop claire, trop simple, trop facile. Le premier texte publié que j'ai lu, “statues tombales” ce fut comme un appel de la réalité : quand ça touche de près, j'ai essayé de fuir, mais dans le fond c’est ce refus-là qui m’importe, refus de prendre la route si commode de la description poétique, sans dire la vérité ; et pourquoi pas des vers de mirliton ? pour chanter les cimetières et les monuments à la gloire de morts qui s’en seraient volontiers passé, de la gloire, pour vivre plus longtemps. J’ai lu les autres textes —“Il y a si longtemps que je n'ai pas pris…” — “Soliloque” — et j’ai jeté ce que j’avais écrit.

Je suis venue te dire que tu étais parti”; longtemps j’ai laissé résonné en moi le titre d’abord, avant de lire, et le texte ensuite, avant que de pouvoir écrire.
Puis goutte à goutte, seul, par deux, par trois, par petits groupes, un jour oui, les autres non, les mots sont arrivés. Comme si là, maintenant, il m’était possible à nouveau d’écrire.


Comme un écho lointain, m’est parvenu, jusqu’ici, d’en haut, des sommets, de loin, du fond du temps, du fond de l’histoire ; celle que je crois nôtre ;  notre propre histoire ; rêvée ; imaginée ; déduite ; l’écho de ce qui fit notre essence, nous les refusants des hautes vallées, rejetant les ors et les pompes romaines ; méprisant les oligarques ; seules les différencient du commun les dorures qui les accablent, plus qu'elles ne les distinguent.


Aller ou ne pas aller dans les cimetières. Pourquoi ? Pour qui ?

Le jour se lève, va se lever, la lumière monte un peu, il fait plus clair que la nuit, mais ça n'est pas le jour ; ni la nuit : ce moment où, le soleil avant qu'il n'apparaisse, la conscience éveillée se révèle claire, avant l’envahissement des soucis du jour.
Sentir monter le jour, descendre en soi pour essayer de dire la pulsation de la vie ; se savoir ; au fond de soi, gratter, creuser ; laissant leur place aux morts, puisqu’il nous faut bien vivre ; leur survivre.

Décaper le réel, pour retrouver l’être.

Rien à dire sur la mort, rien à dire sur les morts, ceux qui m’ont quitté continuent de vivre dans ma mémoire, mes souvenirs ; je les interroge, parfois ; eux ; et les souvenirs aussi.
Quelquefois des éléments de réponse qui viennent ; comme si les alléguer, les évoquer, réactivait leurs modes de penser intaillés dans la pierre dure de ma mémoire ; incorporés dans la substance molle de mon cerveau, dans mes muscles, dans mes os
Ils sont peu, pas besoin d'aller sur leur tombe pour s'adresser à eux, ni de parler ; écrire parfois ; de cette écriture qui franchit le plan du miroir, au-delà de la réflexion.
Prier ; pas pour eux, pas de façon religieuse ; prier comme on parle à quelqu’un qu’on aime ; qui est absent ; qui n’entend pas ; qui n’est pas là ; plus là ; pour répondre.

Quand ils sont partis ;                                                            pleurer ;
mais les larmes ne sont rien, un peu de calme qui revient ; éviter de dire adieu ; au revoir tout au plus ; pour ne pas rompre ; mais rester vivant, ne pas dépendre d’eux ; être soi ; seul ; sans eux.

samedi 26 mai 2018

journal d'un berger-paysan-guide aspirant

Matines - entre chien et loup

L'aube assombrit le village. Aucune ombre ce matin.
Aux premières neiges, mes bêtes sont redescendues des pâturages.
Je pars pour une traversée du massif du Pelvoux, aller-retour. Léger. Une miche de pain de campagne, un peu de fromage, un couteau, mon manteau qui me couvrira cette nuit.
Je passe ma dernière épreuve pour devenir guide de montagne. Apparemment la plus facile. Pourtant je devrai gravir deux sommets, descendre le grand glacier, passer plusieurs cols peut-être dans le brouillard,  ne pas m'égarer sur les multiples sentes. Ne pas chuter dans une crevasse. M'agripper aux frêles arbustes. Contourner des lacs. Franchir les rivières débordantes. Ecouter la forêt. Guetter le loup.
Personne ne sort me donner du courage.

Sexte - sonorités

Mon corps est réchauffé, mes muscles toniques mais souples. Les genoux ne craquent plus. Le ciel s'est recouvert de petits nuages et s'est légèrement teinté de rose. J'aime le coeur de l'automne qui bascule dans l'hiver, les prairies rougissent balayées par le vent.  Le silence s'installe après les tintamarres alertes des brebis surveillées par les aboiements des chiens. Je me surprends à sursauter en entendant les battements de mon coeur. Un pierrier s'est écroulé derrière moi, je ne l'ai pas vu. Le fracas m'a redonné de l'envie. Là, un cri déchire l'espace, c'est celui des grands oiseaux à l'affût des carcasses des bêtes égarées.
Nous sommes peu de connivence.

Vêpres - paroles

Tout à l'heure, le colporteur ne manquait ni de courage ni de bagou. Il tirait sa carriole sur le chemin de Venosc quand nous nous rencontrâmes. Il avait suivi l'ancienne route romaine en direction de Briançon qu'il comptait atteindre par le col du Lautaret dans quelques semaines. Il voyageait tant qu'il lui restait de la marchandise. Certaines années, son périple s'arrête au bout de deux mois, me racontait-il, mais le plus fréquemment il parcourt les bourgs toute une saison avant de pouvoir redescendre dans la vallée. Les affaires... fluctuantes, comme les guerres, la famine, fragiles comme la parole.


Laudes - directions

Le repos nocturne a été bref, j'avais le sentiment du retard.  Grâce au bon vouloir de la lune, j'ai pu poursuivre mon chemin sans encombre, voyant pratiquement comme au petit jour. Au loin, j'apercevais la Bérarde. Mais je devais aller encore plus en avant, jusqu'à la Grave, braver les tumultes de la glace agitée et me méfier des mouvements des moraines. Après, si je restais vivant, m'y attendraient le guide instructeur et quelques confrères.

Sur ma gauche, le Pelvoux converse maintenant avec la Meije lumineuse. Je suis sur le chemin de retour. Quand j'arriverai enfin, le village sera endormi, de nouveau. Décidément. Mais je sais que je pourrai veiller pendant longtemps, des années peut-être, sur les anciens, les femmes et les enfants. Oui, je pourrai demeurer ici grâce à mon travail de guide, de cultivateur et de berger. J'accompagnerai ces touristes anglais dans le massif, et je gagnerai suffisamment d'argent. Je ne serai plus contraint de quitter le pays comme mes voisins s'en allant embaucher à l'usine, en bas,  dans la brume.
A cet instant, je suis simplement satisfait.

jeudi 24 mai 2018

Cartographie 12/ Journal

Nouvelle séance  dans nos errances cartographiques. Quatre auteurs nous accompagnent avant d'aborder l'écriture:

1/Anne Savelli / Celle ou celui qui voudrait partir”(Livre collectif: Une ville au loin)
Alors viens et regarde : le carnet dont je te parle, c’est un beau cahier bleu légèrement pailleté, à feuilles nuancées, de couleurs différentes. Sur la couverture est écrit Une intuition dans la matière. Si tu sens que cette phrase t’attire, même à n’y rien comprendre, même à ne savoir quoi en dire, ouvre, tourne la page. Allez viens.

 2/ Sylvain Tesson: Sur les chemins noirs
Le col de Tende marquait un ensellement de la ligne de crête du Mercantour. Il séparait l’Italie de la France. J’avais décidé de commencer là, dans le coin sud-est du pays, et de rejoindre le nord du Cotentin. Les Russes, par tradition, avant de partir en voyage, s’asseyent quelques secondes sur une chaise, une malle,sur la première pierre venue. Ils font le vide en eux, pensent à ceux qu’ils quittent, s’inquiètent de savoir s’ils ont fermé le gaz, caché le cadavre–que sais-je encore ? Je m’assis donc, manière russkoff, le dos contre un oratoire de bois où une Vierge méditait devant le paysage d’Italie. Soudain je me levai et je partis.

 3/ Pierre Cendors: L’invisible dehors ( Carnet islandais d’un voyage intérieur)
Au printemps 2011, je suis parti en Islande . J'ignorais ce qui m'attendait là-bas. Comme Martin Buber, je pourrais écrire aujourd'hui: Tous les voyages ont des destinations secrètes dont le voyageur n'a pas conscience. Car, dès mon premier regard par le hublot de l'avion, j'ai été tout à coup emporté...ailleurs.
C'est là, durant un mois, que j'ai marché, vécu et écrit les pages de ce carnet: dans une région islandaise de l'ailleurs, au nord-ouest de l'ailleurs, là-haut, dans l'invisible dehors, à la frontière boréale de l'esprit.


 
4/ Stevenson: Voyage avec un âne dans les Cévennes 

Le commerçant s'intéressa beaucoup à mon voyage. Il pensait dangereux de dormir en rase campagne.
— Il y a des loups, dit-il. Et puis, on sait que vous êtes anglais. Les Anglais ont toujours bourse bien garnie. Il pourrait fort bien venir à l'idée de quelqu'un de vous faire un mauvais parti pendant la nuit
Je lui répondis que je n'avais point peur de tels accidents et que, en tout cas, j'estimais peu sage de s'attarder à ces craintes et d'attacher de l'importance à de menus risques dans l'organisation de la vie.

Proposition d'écriture: 
Un voyageur, muni de votre carte, pénètre sur ce territoire et écrit des pages de journal ( au moins 4 jours différents et bien plus si vous sentez que l'inspiration vous habite...!) notant ses motivations, ce qu’il découvre, ses pensées face à un lieu inconnu, ses rencontres. Cela se passe dans la période choisie la dernière fois , ou dans les années qui suivent ou précèdent.


mardi 15 mai 2018

Août 1914

T'apercevoir: te voir sans te prendre dans les rets de l'immobilité. Te voir sans même vouloir t' "avoir", sans même savoir ce que j'aurai vu de toi. Ton image, je ne la "possède" donc pas. Mais elle demeure en moi. C'est elle, plutôt, qui me "possède" désormais.
Georges Didi-Huberman
 
de l’oubli ( ne pas)
                 du tocsin du premier août 1914 à seize heures
                 du glas qui n’en finit pas de psalmodier la litanie des morts
                 comme autant de balles transperçant les corps
                 c’est le solfège du cataclysme qui écrit un temps interminable
                 puis c’est le silence qui suit où l’on retient son souffle
                 il n’y a plus rien à dire
                 voici le glas de nos gars qui sonnent
                 puis c’est le tambour qui passe et repasse
                 c’est la voix de l’autorité qui appelle au devoir d’état 3 580 000 hommes

de l’oubli ( ne pas)
                 des affiches blanches surmontées de drapeaux tricolores
                 de la mobilisation générale
                 des gens amassés devant et criant “à bas Guillaume”
                 du grand-oncle Guillaume débaptisé dans la foulée et renommé Marius
                 des hommes cherchant dans les commodes le livret de mobilisation
                 des sacs avec deux chemises, un caleçon, deux mouchoirs
                 de quoi manger pour deux jours
                 d’Alphonse sac sur l’épaule et regard perdu
                 du deux août 1914 et des vies déchirées



de l’oubli ( ne pas)
                 de la foule dans les gares et des scènes d’adieux
                 des soldats pantalonnés de rouge et encapés d’un bleu lourd d’horizon
                 de la chaleur et de la soif pour tous ceux qui marchaient vers la Lorraine
                 du 38ème Régiment d’Infanterie prêt pour le départ le 5 août
                 d’Alphonse et  ses compagnons mineurs, cultivateurs, ouvriers du Velay
                 des 30 kilos sur le dos et du Lebel avec sa baïonnette
                 de l’attente qui commençait pour ceux qui restaient
                 des regards qui n’en finissaient pas de scruter le bout du chemin
                 de ce monde pétrifié et de l’horreur qui débutait


de l’oubli ( ne pas)
                 des rumeurs sur les bonbons empoisonnés donnés aux enfants
                 du nom du préfet de la Loire monsieur Lallemand
                 du 6 août 14  pris pour un ennemi un sourd-muet fut tabassé à Saint-Etienne
                 d’une première lettre d’Alphonse : il marche toujours vers l’avant
                 des unes de journaux qui ne disent pas tout
                 du silence dans les villages
                 des mots d’Alphonse où il dit être dans un bon pays où on l’a bien reçu
                 ne vous faites pas de mauvais sang et gardez toujours bon espoir
                 votre fils et frère pour la vie signé Alphonse
 
de l’oubli ( ne pas)
                 des défilés dans les villes derrière la clique et le drapeau
                 des larmes des femmes qui parlent mieux que des fanfares
                 des canassons de toute sorte entassés dans les wagons
                 des fusils Lebel, des canons de 75 et des mitrailleuses de Saint-Etienne
                 du règlement d’obéissance totale et de soumission de tous les instants
                 de l’incompétence de certains généraux
                 des gamelles qui rutilent au soleil
                 de ces fantassins figurants d’une armée du passé
                 des marches de cinquante kilomètres sous le soleil

de l’oubli (ne pas)
                 de la première confrontation avec le feu de l’ennemi le 14 août à Ancervillers tombe Eugène le premier mort de Tiranges.
                 du guet-apens dans la région de Sarrebourg, suivi d’un ordre de retraite générale le 21 août
                 de la seconde lettre d’Alphonse écrite au crayon sur un mauvais papier, tamponnée le 23 août 1914 à Dompaire, commune des Vosges
                 j’ai reçu votre lettre je vous fait réponse de suite, vous êtes dans la détresse, ce n’est pas la peine, ça n’avance à rien. Je suis en bonne santé c’est tout ce que je puis vous dire, je ne peux pas vous dire où je suis ni ce qu’on fait ça nous est défendu. Maintenant pour l’argent vous me demandez si j’en ai besoin, j’en ai encore quelques uns, la Séraphine m’en a donné. Ne m’en envoyez pas beaucoup de peur qu’il se perde. Je ne vous en dit pas davantage pour cette fois, je termine en vous embrassant tous bien fort. Votre fils et frère pour la vie. Alphonse
                de cette dernière lettre écrite juste avant la bataille de Baccarat où le pont sur la Dolaizon devait être repris à l’ennemi
               du soir du 24 août où le 38 et le 86 ème revenant de Sarrebourg ont l’ordre d’arrêter l’avancée allemande
               des durs combats qui ont lieu le 24 et le 25 sur Baccarat où “les unités s’élancent dans un élan irrésistible à la baïonnette et rétablissent intégralement la situation”
               des 1300 morts sur 3200 engagés dans la bataille
               de la mort de Jean-Baptiste le 24 et d’Alphonse ce 25 août qui ne sera annoncée que le 25 janvier 1915



de l’oubli ( ne pas)
                 des blessés couchés dans les avoines
                 des hommes restés au champ d’horreur
                 des fantassins qui se protègent de l’artillerie ennemie avec leurs sacs
                 de la peur face à une mort certaine
                 des milliers d’hommes tués par l’absurdité des ordres
                 des convois de blessés d’où montent les plaintes
                 des premières gueules cassées
                 des civils fuyant les villages incendiés
                 du premier mois d’une guerre qui n’en finira pas de s'éterniser