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jeudi 20 juin 2013

Départ différé

Ce matin, le ciel est si bleu, mon coeur si gonflé, ma soif d'ailleurs si forte que, plus encore que d'autres jours, j'ai, non seulement envie de mettre les voiles, larguer les amarres, m'échapper d'ici, mais d'enfourcher ma machine à explorer le temps. Changer d'horizon ne suffirait pas à assouvir cet impérieux appel d'air.
Par une porte basse dans une maison génoise d'où suinte la ferveur de la mélancolie, je me glisse et mets en marche la machine à rêves. J'introduis les différents paramètres : ciel, identique à celui de ce jour ; chaleur, heure matinale et luminosité, également. Je modifie personnages, décor et époque. Pour cela, je dispose en tout et pour tout d'une pointe de crayon, d'une gomme et d'un petit calepin que je replacerai dans la sacoche arrière-droite. Après environ trois minutes d'intenses pédalages le départ a lieu. Je perds ensuite toute conscience de ce qui se passe et tout souvenir de ce qui advient pendant le séjour. De retour, je suis au même endroit dans un état d'apesanteur où aucune gêne ne me parvient, aucun bruit ne m'atteint, aucun geste ni parole ne me blessent.
Je flotte et suis bercée par l'éternelle rotation de la terre, enveloppée par l'air parfumé qui s'écoule lentement sur ma peau. L'univers entier m'est tendre, tiède et aimant.
Mais toi, lecteur, quand je t'aurai chuchoté que cet état est éphémère et toujours à ré-inventer, alors tu sauras que tout cela n'est qu'un voile parfumé cachant l'éternelle douleur de la nuit, que rien ne nous appartient mais que l'on peut ajouter de la beauté au monde.



mardi 28 mai 2013

une porte basse dans le bûcher de la beauté

Derrière les habitudes de la fenêtre, la blessure noire de l'encre quand le jour communique avec cette caresse crissant sur le grain du papier. Face à l'éternelle douleur de la nuit répond l'éloquence du simple un peu méditatif qui, ramenant une parole de l'autre rive, tourne autour de la coupole du poème comme le méditant cherche à enclore ses songes dans un ultime mandala. Dans l'étrangeté de sa langue, il n'a nul besoin de gomme , mais simplement d'accrocher son regard à l'attrape-rêves qui oscille à la poignée de la fenêtre et d'en ressentir toute la palpitation étouffée puis de regarder scintiller ce rien qui nous est propre. Dans la rosace des mots qui s'écrivent alors, d'où suinte parfois la ferveur de la mélancolie, la constellation d'un voile d'aube brille puis s'éteint lorsque la langue blanchie glisse puis accoste sur la rive du dernier mot.

 (photo prise sur la page facebook de la librairie Quartier Latin qui a partagé la photo issue de Improbables librairies, improbables bibliothèques)

samedi 25 mai 2013

CREUX

Vous ajouterez de la beauté au monde. Il en a grand besoin. Saturé d'objets, de signes, de règles ; monde hérissé de pointes de sonnettes aiguës, de faits arrache-coeur, l'un gommant l'autre, mais stratifiant la terre de poisons scintillants. Rien ne nous appartient.
Décide toi à me rejoindre du côté des histoires mortes. Je m'écaille, je pèle, j'ai beau m'hydrater, me pelling-uer, me rhassoul-er, muer, impossible de désincruster la tristesse de ma peau de chagrin ; tristesse tatouage sur le grain de papier.
Je marche dans la rue, au hasard, sur des surfaces molles et gluantes ou si dures et glissantes qu'elles me raidissent les talons. Pas de prise. Aucune porte à laquelle frapper, si ce n'est à celle d'une maison d'où suinte la ferveur de la mélancolie. Les organes de la cathédrale de mon corps jouent leur partition particulière, autobiographie à usage interne, la rate de mon spleen raté, le pancréas de mes blessures béantes mais cachées, la blessure noire de l'encre des mots tués, le remugle de mes serpents digestifs enroulés sur leurs terribles batailles, quand les corps se laissent aller à leurs fluides, jamais aucun poème n'aura cette force.


Du courage, pour la femme,
Du courage, pour la femme.

La nuit ne communique plus avec le jour. Mais elle l'attend, comme si le jour allait sauver les meubles, comme si l'espoir de la lumière permettait l'espoir insensé de la délivrance.
La machine à explorer le temps s'est arrêtée sur une date annexe ; quel genre de garagiste trouvera la panne ? 
- Un peu plus haut mon brave, allez jeter un œil du côté du  cœur
    qui bat, qui bat 
qui flotte au vent comme un étendard dans l'éternelle douceur de la nuit.

vendredi 24 mai 2013

consigne du 23 mai (2)

II. Ecriture chirurgicale

Prenez une pointe de crayon
Dessinez les contours du récit
Gommez les adverbes, le trop-plein des substantifs
Puis posez un voile parfumé sur l’énigme que vous souhaitez développer
Donnez vous pour règle d’ajouter une beauté simple à la narration
Procédez à l’endormissement de vos dispositions correctives
Ne vous acharnez pas sur votre labeur, vous ne partez pas pour une terrible bataille envers et contre vous
Renoncez à la force guerrière du bien dire
Ecrivez comme si vous posiez une caresse crissant sur le grain du papier
Dites vous que vous faites apparaître un sens non-né
Il n’y a rien de plus majestueux qu’une douleur de l’écrire soumise à l’anesthésie du mouvement de l’être en-train-de-devenir-l’écrivain-qui-s’ignore-encore
Pansez les blessures noires de votre amour propre, de vos humeurs moroses, de vos désirs déçus
Avec un phonoscript enregistrez vous, puis écoutez le nouveau monde qui commence à poindre
Recousez les morceaux de chair de vos brouillons épars, comme si vous entriez dans une maison génoise : respectueusement
Ajoutez de la ferveur à vos ultimes mots
Le dernier jour, relisez-vous à travers le miroir magique de l’oubli de la nuit. Vous y verrez les rouages de la machine à explorer l’imaginaire qui se sont joués de vous.
Faites lire votre texte : le lecteur, l’éditrice, s’y verra comme si vous aviez écrit pour elle, pour lui, sur elle, sur lui
Cette lecture recomposera votre récit, le réinterprètera, y déposera sa propre légende, sa propre patte.
Vous aurez peut-être le sentiment de vous éteindre comme une peau de chagrin, d’être une lanterne qui a épuisé son huile d’avoir trop brillé, constellé, scintillé.
Ne croyez pas que vous avez raté, n’arrachez pas les pages
Abandonnez délicatement votre texte comme on offre un filtre d’amour à l’absente, portez au bûcher votre possessivité, votre lâcheté, votre mélancolie.
Laissez le texte s’incorporer en nous :  il deviendra œuvre, abandon de la simple présence.

consigne du 23 mai

I. Chirurgie esthétique


Prenez une pointe de crayon
Dessinez les contours du nez
Gommez les cernes, les rides
Puis posez un voile parfumé sur ce visage
Donnez vous pour règle d’ajouter de la beauté
Procédez à l’endormissement
Ne vous acharnez pas sur votre labeur, vous le partez pas pour une terrible bataille
Renoncez à la force guerrière de la chirurgie
Opérez comme si vous posiez une caresse crissant sur le grain de cette peau
Dites vous que vous n’ôtez pas de la laideur mais que vous faites apparaître une nouvelle aube se laissant aller à ses fluides, à ses humeurs, à votre désir
Il n’y a rien de plus majestueux qu’une douleur qui s’ignore soumise à l’anesthésie
Pansez alors les blessures noires laissées par votre bistouri
Avec l’aiguille, recousez comme si vous entriez une cuillère dans une génoise délicate
Ajoutez de la ferveur à vos derniers gestes
Le lendemain, tendez le miroir à votre patiente. Elle s’y verra comme si elle venait de voyager dans une machine à remonter le temps, ses pattes d’oie auront disparu comme une peau de chagrin
Elle vous considérera comme sa lanterne magique, vous aimera comme si vous lui aviez administré un filtre d’amour. Méfiez-vous : ne lui arracher pas le cœur. Sortez de sa chambre, quittez sa vie. Entrez dans la mélancolique légende. 

consignes de l'atelier du 23 mai

Linette avait apporté la consigne : d'abord un extrait du livre "Le fanal bleu" de Colette, où plusieurs mots étaient soulignés :
l'enveloppe ; un coupe-papier ; la pointe du crayon ; la sonnette ; ma montre ; le journal ; une gomme ; une règle.

Voici sa consigne : Vous choisissez un objet souligné dans la page du "Fanal bleu" de Colette ayant un rapport de près ou de plus loin avec l'écriture
Ou alors un objet de fiction pris dans la littérature :
- la peau de chagrin
- la patte de singe
- le philtre d'amour
- le phonoscript
- l'arrache-coeur
- la lanterne magique
- la machine à explorer le temps
- le miroir magique...
auquel vous associerez une ou plusieurs phrases extraites de "Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants" de Mathias Enard.
dans un texte de votre choix.

"La nuit ne communique pas avec le jour. Elle y brûle. On la porte au bûcher à l'aube"

"Et, plus que tout, le dessin, la blessure noire de l'encre, cette caresse crissant sur le grain du papier"

"Les hommes sont des enfants... ils s'accrochent à des récits, ils les poussent devant eux comme des étendards... on les conquiert en leur parlant de batailles, de rois et d'éléphants... mais tu sauras que tout cela n'est qu'un voile parfumé cachant l'éternelle douleur de la nuit"

"Vous ajouterez de la beauté au monde. Il n'y a rien de plus majestueux qu'un pont. Jamais aucun poème n'aura cette force, ni aucune histoire"

"... une porte-basse dans une maison génoise d'où suinte a ferveur de la mélancolie"

"Décide-toi à me rejoindre du côté des histoires mortes"

"Rien ne nous appartient. On trouvera de la beauté dans de terribles batailles, du courage dans la lâcheté des hommes, tout entrera dans la légende"

"... loin de ces moments de laideur préfigurant la mort, quand les corps se laissent aller à leurs fluides, à leurs humeurs, à leurs désirs"

"Apparaître, poindre, briller, consteller, scintiller, s'éteindre"

mercredi 22 mai 2013


comment peut-on vivre seul avec ses rêves ?
peut-être avoir juste entre les doigts l’instrument qui trace les lignes 
écrit 
dessine 
gratte la terre 
griffe la peau 
file 
fine tige de bois 
plume 
mine plomb 
stylo encre 
crayon couleur 
baguette 
poinçon 
aiguille
fil 
est-il vrai que sans objet le monde n’a aucun sens ?
mais quel objet ?
juste la feuille
celle verte ovale au creux de laquelle je gravais mes mots secrets
près de la haie dans une cour d’école ?
celle d’un cahier quadrillé écrite à l’encre invisible ?
celle que je recouvre ce soir de tous mes doutes ?
toutes les feuilles que je peux inlassablement
lire 
plier 
écrire 
déplier
froisser 
déchirer
griffonner 
gommer 
raturer 
coudre
découdre
feuilleter
relire 
et qu’elles me livrent leurs secrets 



lundi 13 mai 2013

Le plein et le vide



Des années durant, j'ai accumulé des objets. 
Enfant - papiers colorés, coquillages, perles, feuilles et soies des épilobes dont je remplissais les marrons que mon père évidait et taillait pour en faire de minuscules berceaux rembourrés … , tout cela rangé précieusement dans des boîtes sous mon lit-.
Puis, ce furent des objets plus pérennes, non pas de plus de valeur affective mais moins périssables et industrialisés : petites bagues, livres, crayons, carnets, cahiers, billets d'amoureux … Quand les personnes aimées commencèrent à disparaître autour de moi, je fis vivre leurs plantes, collectionnais leurs objets, vases, bibelots, photos, lettres. Dans ma famille, je suis l'objet de risée « Annie et ses petits objets ». Pas un besoin de remplir, en tout cas pas conscient, mais un bien-être de me sentir entourée de ces objets qui me parlent d'un lieu, d'un ami, d'une époque, d'un sentiment. Plusieurs évènements -cambriolage, incendie- me démunirent de beaucoup d'entre eux auxquels j'attribuais une valeur vitale et sans lequels je vis très bien, parfois même avec un certain soulagement. Plus heureuse de penser à eux, de les revoir en pensée que de les posséder. Ils ne m'apparaissent que plus précieux, plus évocateurs, en faire le tour en pensées ou en rêves me fait découvrir beaucoup plus de leurs attraits que lorsque je les avais sous les yeux. Je vis avec eux, ils sont en moi, me constituent et ne sont plus muséaux.
Peut-être est-il là le secret des objets ? Quand on les a perdus, croit-on, et qu'ils sont en nous, chair de nos rêves, chair de nos vies, toujours efficaces, dont on n'a jamais fait complètement le tour, indispensable alchimie agissante en nous.
Depuis quelques années, j'ai souvent l'intention de faire le vide, un grand ménage, faire rentrer l'air pour qu'il circule mieux à l'intérieur, désemcombrer. Impossible de m'y résoudre. Le geste ne vient pas, je ne peux résolument pas me défaire d'eux. Il faudra que ce soit eux qui se défassent de moi. Par la grande vieillesse … par le retrécissement forcé de l'espace … par … ?? Je l'ignore encore mais je sais que ça se passera ainsi, je le sais.
Récemment, sur ma demande réitérée, nous avons repris une concession familiale dans le cimetière de Bourdeaux. J'ai maintenant un lieu où iront mes os, mon corps. Je le voulais. Je voulais le voir, savoir où il serait, le choisir. Cette tombe est minuscule, entourée de fines grilles en fer forgé, ornées de trois petits coeurs de métal émaillé, sous des chênes, tout en haut du cimetière en étages, surplombant le Roubion. Je n'y veux pas de pierre, pas de caveau, simplement la terre, que mon corps nourrisse quelques plantes. Aucun objet, un thym, un romarin, les plantes aromatiques les plus courantes, quelques fleurs sauvages et vivaces pour un peu de couleur. Ce sera une autre phase de ma vie : après avoir été objets de mon désir, les objets disparaîtront. Je n'aurai plus alors besoin de chercher chaleur, affection et confiance comme dans l'enfance ; identité, sens à la vie comme dans mon adolescence ; affirmation, premiers regrets, premières souffrances comme dans ma vie d'adulte ; ou attachement à un passé regretté et précieux comme aujourd'hui.
Je serai enfin zen, il me poussera des plantes au bout des orteils, dans les oreilles et les cavités oculaires. Je n'aurai jamais été aussi vivante, le vent fera vibrer mes jeunes pousses et la pluie éclater mes couleurs. J'entendrai bruisser le vent, murmurer le Roubion et je pourrai enfin profiter des longues nuits d'été vibrantes d'étoiles et des longs hivers bien au chaud sous une épaisse couche de neige. Désencombrée de tout, des objets, de moi-même, du temps, j'aurai l'éternité pour profiter de tout ce que j'ai toujours remis à demain faute de temps, faute de place.
En attendant, cette tombe sera un lieu privilégié de balade rêveuse : J'ai encore de longues années de rêveries créatrices et je me vois bien, l'été, aller bronzer sur ma tombe, quelques livres en main, mon appareil-photo dans l'autre, pour, -allongée sur le dos- pendant de longues heures, regarder se déformer les nuages et les fixer en numérique.

chronique d'hiver

Paul Auster, Chronique d'hiver, Actes Sud, (2013 pour la version française), p.246 :

"Pour faire ce que tu fais, il te faut marcher. Marcher, c'est ce qui attire les mots à toi, ce qui te permet d'entendre les rythmes des mots à mesure que tu les écris dans ta tête. Un pied en avant, puis l'autre, le double battement de tambour de ton coeur. Deux yeux, deux oreilles, deux bras, deux jambes, deux pieds. ceci, puis cela. Cela, puis ceci. Ecrire commence dans le corps, c'est la musique du corps, et même si les mots ont un sens, s'ils peuvent parfois en avoir un, c'est dans la musique des mots que commence le sens (...) L'écriture comme forme intérieure de la danse".

samedi 11 mai 2013

"L'innocence des objets"

Il s'agissait d'organiser les objets : en musée, en vide grenier, en panthéon, en collection, en bibliothèque, en bordel personnel, en brocante, et même en tombeau
on pouvait en faire un objet de son désir, ou de sa répulsion, de sa curiosité.
Objet de la preuve, ou objet non identifié.

" J'ai écrit une fois sur un prince impérial qui s'était dépouillé de tout ce qu'il possédait afin de pouvoir devenir lui-même et qui s'était retiré dans un modeste pavillon de chasse pour vivre seul avec ses rêves. Ce prince parvint finalement au douloureux constat que, sans objets, le monde comme sa propre existence n'avait aucun sens. Il semble apparemment impossible de découvrir le secret des objets dans un immense chagrin. Et nous devons humblement admettre la vérité de cet ultime secret."

 "EXTRAITS des Carnets de Celal Salik"

Tiré du livre d'Orhan Pamuk, ce texte qui clôt son livre : L'innocence des objets *

 *disponible à la bilbiotèque de l'ENISE


dimanche 5 mai 2013

écrire

voici le lien de l'émission de "ça peut pas faire de mal" sur France inter (le samedi) à propos de l'oeuvre de Anaïs Nin. Très belle émission dont les dernières minutes font écho à la consigne de MP sur l'écrire... : lien

http://www.franceinter.fr/emission-ca-peut-pas-faire-de-mal-loeuvre-danais-nin

dimanche 14 avril 2013

atelier du 8 avril 2013

J'étais de consigne ce mercredi
(J'en avais donc préparé une, que je garde au chaud et qui s'est étoffée depuis, vous ne perdez rien pour attendre)

Daniela Diblasi m'ayant fait part de la présence de Bertrand Leclair en résidence à la Serre de St-Etienne  (3 semaines ce printemps ), nous avons "contacté" et comme il était disponible, je me suis permise de l'inviter, sans avertir quiconque à part notre hôtesse, mais en spécifiant par mail que je viendrais accompagnée d'un objet écrivant non identifié (entre autres).
La soirée a été "douce et vive" suivant les mots de BL, nous nous sommes tour à tour présentée, ce qui nous a permis aussi d'apprendre ça et là quelques détails qui nous avaient échappés, bien que nous côtoyant depuis une grande quinzaine d'années. 
Nous avons aussi parlé étymologie et modes opératoires dans l'écriture, réécriture ou non, et ce que nous attendions de cet atelier, finalement, à part le fait de se sentir bien ensemble à écrire pendant en temps déterminé, puis sur le blog (ou pas)
Bertand Leclair a longtemps été critique littéraire à La Qunizaine Littéraire, il écrit des fictions pour la radio (France Inter et France Culture), il a écrit de nombreux essais et romans  Le dernier livre s'intitule : "Malentendus", paru chez Actes Sud en 2012.
Nous n'avons donc pas écrit mais donc avons discuté pour élaborer un projet pour l'automne prochain, période à laquelle il reviendra pour la 2ème partie de sa résidence à St-Etienne de 5 semaines à l'automne, et qui se conclura lors de la Fête du Livre. Bertrand Leclair ne pratique pas les ateliers d'écriture au sens où on l'entend généralement (sauf nous)  ; il nous a présenté un projet auquel il a participé lors d'une résidence Ile de France, à la Maison de Balzac et d'atelier de lecture profonde ; c'est de ce projet que nous nous inspirerons  : il s'agira de choisir des nouvelles -courtes- et si possible du domaine public (au cas où nous poursuivrions avec la radio)  ;  nous les lirons "en profondeur" pour en dégager les lignes de force et écrirons à partir de là.

voir par exemple Quand je balzaque et d'autres liens sur le Tiers livre (dans la liste des sites amis)

mercredi 10 avril 2013

est-ce raisonnable?

Cela tire loin de ce jour, dans les parcelles d'un ciel quadrillé de toits que je contemplais jusqu'au bout du silence. Et lorsque je descendais les trois étages pour rencontrer l'ailleurs qui ceinturait ma jeunesse, c'était toujours les mêmes lieux où mes pas se repliaient. Des lieux dignes de cathédrales, qui faisaient battre mon cœur quand mes doigts caressaient le désir de ce qui restait désir. Je touchais la tranche des livres, en feuilletais certains, lisais des premières phrases, m'innervais dans ce songe des mots qui me rattraperaient.
Ce ne fut certes pas mon premier achat - les dates figurant sur la première page des livres que j'achète le prouve -, mais celui  sans doute que j'ai le plus retardé. Pendant des mois, je suis allé le voir, le toucher, le respirer; j'ai pesé la nécessité vitale de sa possession, ai contrôlé sa disponibilité, son prix, ai posé les questions habituelles en ai-je vraiment besoin,est-ce raisonnable, ne puis-je vivre sans....Puis, je l'ai vérifié, le jour d'un anniversaire, suis sortie de la librairie avec l'ouvrage bistre entre les mains, le coeur cognant plus fort: "Gandhi et la non-violence" dans la collection des "Maitres spirituels". Il est toujours dans ma bibliothèque, je ne suis pas certaine de l'avoir lu jusqu'au bout....

mardi 9 avril 2013


«I talk about...»
ma mémoire courte
premier disque ?
aucun souvenir
ce n’était pas pete johnson and his orchestra
en haute fidélité
sans mémoire vive
«I talk about...» 
disque oublié
premier vinyl acheté ? 
rayé de ma carte mémoire
«si vous avez aimé ce disque
original recording
vous aimerez certainement..».
mon livre invisible
sans titre ni auteur
égaré au fond du puits 
passé
«I talk about...»
objets enfouis
livres disques
mots et mélodies
jeunesse sans mémoire 
perdu
I talk about you
chers disparus

si tu avais apporté ton vélomoteur
peut-être
je me serais souvenu



dimanche 7 avril 2013

ROUGE NOIRE passe et manque.

Ce que je voulais c'était un vrai livre
et des listes de voyage
Ce que je voulais c'était du ROUGE
un cache pot, un pantalon
des tomates cerises double
ROUGE
un décolleté, une paire de collants
des petits livres ROUGEs
un bouchon de coca
une attitude sur le canapé.
Ce que je voulais c'était écouter autre chose
Je me grattais la tête en apprenant mes leçons d'histoire
dans un vrai livre à couverture ROSE, en écoutant en boucle
Quoi ?
sur la radio enregistreuse, ça crachotait velu.
Un tableau ROUGE sur lequel est écrit JAUNE
des verres, du jus de pomme cassis
Ce que je voulais c'était des disques NOIRS, avec des musiques de NOIRS chantées par des BLANCS ou des NOIRS dans des pochettes NOIRES et ROUGE
des variations, des manoeuvres, des échappements
Ce que je voulais c'était m'échapper du monde

"le singe blanc ne quitte pas des yeux
la gorge blanche de la dame"

Je voulais de vrais mots NOIRS et ROUGE dans de vrais livres
je voulais de vraies musiques avec de vraies croches et pas seulement des BLANCHES et des NOIRES
dans de la vraie vie avec de vrais morceaux dedans
qui m'en ferait voir de toutes les COULEURS
Un disque de Patti Smith, un livre de le Clezio, Le Procès Verbal
des textures âpres
des sensations à jamais aggripées
"des disques de drônes travaillant à l'érosion des contours"

Le singe blanc offre des fruits

J'ai rangé la cravatae fine et la chemise blanche
J'ai rangé la musique qui ferait pleurer
Ce que je voulais c'était être Patti Smith
mais la place était déjà prise

la phrase en italique est extraite du recueil de poèmes de Paul Verlaine.
Quelques jours plus tard, je rencontrais une dame qui travaille avec la petite nièce de Paul Verlaine. Elle dit que dans leur famille, Verlaine est tabou, toujours la honte...


Premier achat mémorable


Je me souviens d'en avoir longtemps rêvé.

Et pour cela, je trouvais mon premier travail d'été : ramasser de fraises. Lever, quatre heures et demies, deux kilomètres à pied pour me rendre au bord de la N7. Attendre le bus de ramassage. Une demi-heure de trajet entre Vienne et Péage de Roussillon. Chacun/e au début d'un long rang. Payés au panier. Après quelques jours, les reins brisés, les oreilles brûlées par le soleil. J'avais compris : je me mettais à cheval sur le rang et j'avançais sur les fesses. A deux mains je remplissais le plus vite possible les paniers, mon salaire donc mes vacances en dépendaient. Tel Attila, il ne devait pas rester grand chose après mon passage, malgré le poids-plume de mes dix-sept ans. Mon ami travaillait lui comme pompiste dans une station-service, rémunéré aux pourboires.

Nous avions projeté de partir en Corse et nous sommes parvenus à nous le payer ce voyage.
Partis un soir de Marseille, nous avons navigué toute la nuit, direction Ajaccio. Une nuit sur le pont, c'est tout ce que nous permettaient nos gains.
Nuit de début août : les étoiles pleuvent sur nos têtes. 180° de ciel semé d'étoiles, de vent salé, de gauloises grillées, de baisers brûlés de sel et de tabac, d'idéal, d'utopie, de vie illimitée. La mer tout autour de nous, saoûls de tangages, de vents marins, de murmures. Sommes-nous seuls sur ce pont ? Dans mon souvenir, il n'y a que nous, l'eau, le ciel, l'air vif et salé.
L'arrivée se brouille. Il me semble m'être réveillée à Bonifaccio. Je me vois ramper hors de notre tente minuscule, émerger dans un soleil et une chaleur ardents et la stridulation des cigales, être inondée de lumière et de crissements et, face à moi, la mer, turquoise, aux trous d'eau plus foncés, marines, la crique, les falaises, transportée dans une page de « Noces à Tipasa » de Camus, Camus que je lisais et relisais cette année-là. Ce n'était pas un rêve, c'était au-delà du rêve, la réalité dans toute sa splendeur, saisissante.
Je me souviens de cette sensation puissante – fugitive - d'avoir les 2 pieds dans le courant et d'avancer en même temps que lui, de faire corps avec le flux de la vie. Immergée dans le flot, j'avançais, corps et tête faisant un avec ce fleuve. Ce n'est que plus tard, bien plus tard que l'évidence a volé en éclats. Quand j'aurai vieilli, quand j'aurai une plus grande conscience de mon être et la capacité à nommer, je compris que le fleuve s'était mis à avancer tout seul, moi sur la rive, déconnectée du flux.
Nos économies nous permirent de rester trois semaines en Corse : marche, stop, nuits à la belle étoile sur la plage, abrités derrière une barque renversée. La troisième semaine, nous nous nourrissions de pain et de cacao à l'eau pour prolonger le séjour et croire en l'éternité.
Il me semble que chaque travail rémunéré que j'ai fait durant mes études fut pour m'offrir des vacances que jamais mes parents ne m'auraient offertes. Je n'ai aucun souvenir d'achat, j'ignore même si je possède encore des livres, disques ou autres souvenirs que j'aurais moi-même achetés. Des cadeaux reçus, oui, j'en possède. Je les aime et les conserve pour l'amour de ces personnes et non pour les objets eux-mêmes.

jeudi 21 mars 2013

maison-femme


C’est dans une maison qu’on est seul. Et pas au dehors d’elle mais au-dedans d’elle.
dans le silence des pensées, des attentes, des besoins,
envahie  par la jacasserie du monde, des hommes d’un conte d’hiver et divers comptes jamais exacts
Maison, enfermée, protégée du groupe de jeunes gens, clé perdue au fond des tripes, c’est douloureux
neige à la fenêtre, là dehors, et elle, maison, dedans, là
et wall street qui hurle dans le téléviseur : l’écroulement silencieux du monde aurait commencé ce jour-là
mort subite de tous les nourrissons que nous avons été, qu’elle a fait téter, elle la maison, la femme
arsenic ou vodka ? elle hésite
elle entend les hommes dire qu’ils ne sont pas amoureux, que les femmes les envahissent avec leurs noix de coco, leur coquetterie, leur voix qui vomit des noises réclamant l’informaticien attentionné,  qui leur parlerait ; qui Parlerait.
lui, il piste ses émotions à elle, la maison, pour mieux y triturer sa bite
paranoïaque la maison ? du talent pour accomplir ses missions sans préjugé
souris ! femme-maison, souris ! et sors du cadre.

mardi 19 mars 2013

,elle dit

C'est dans une maison qu'on est seul, elle dit. Et pas au-dehors mais en dedans.
Et aussi dans son corps, elle dit. Quand on ne sait pas si homme ou femme on est.
Parfois je suis un arbre aussi, elle dit. Quand les lieux de l'herbe errent dans les contes d'hiver.
Depuis si longtemps esquissée en sanguine, je saigne, elle dit. Sur la toile devant un groupe de jeunes gens qui rient, boivent, mangent, ignorant tout de ce qui coule en moi.
Parfois je ne suis rien, elle dit. Que le visage où l'écroulement silencieux d'un monde aurait commencé .
Et j'attends, elle dit. Quand un regard douloureux saura déchiffrer entre les traits pâlis de ma peau un peu de ce que fut ma vie.
Une peau blanche comme la neige, elle dit. C'était ainsi à cette époque; le soleil était proscrit à Paris, à Nice ou à Wall street. On ne choisissait pas.
J'attends, elle dit. Qu' un regard de mort subite me défigure à la manière d'un verre d'arsenic bu en un souffle.
J'attends, elle dit. Que dans ma chevelure aux entrelacs tressés et parfumés à la noix de coco,  un visage se noie sans résister.
J'attends, elle dit. Que l'arbre qui pousse en moi depuis tant d'années extraie enfin ses racines où se perdrait un informaticien et arpente les territoires de soleil où j'aimerais reposer.
J'attends, elle dit. Que les failles de lumière dament les pistes où poursuivre la quête, même paranoïaque, entre souvenirs inventés et rêves réalisés.
J'attends, elle dit. Que la maison où se finira mon existence dénuée de talent, remplisse dignement sa mission: être le réceptacle d'une solitude assumée, sans aucun préjugé.
J'attends, elle dit. Dans cette semi obscurité, pleine d'odeurs poudrées, dans ce corps que je ne sais pas. Et je ne souris pas. 

lundi 18 mars 2013


c’est dans une maison qu’on est seul. 
et pas au dehors d’elle mais au dedans d’elle

dedans elle 
regard décidé
mèche rebelle
lèvres serrées

dehors  
danse la nuit froide 
de la bouche sort
la fumée blanche

dedans
bras croisés
perles en rangs
sourcils arqués

dehors 
conte d’hiver
roule petit vélo
compte les numéros

elle, tête inclinée
kimono d’ombre  
l’oreille dénudée

dehors un groupe de jeunes gens
cris - rires - cris
bons entre façades
glissades

l’écroulement silencieux du monde aurait commencé ce jour là ..

au dedans d’elle
du fusain
son coeur douloureux
à la sanguine

dans sa maison et pas au dehors 
il neige 
morsure de poussière glacée
mort subite
murs - rues - murs
elle murmure
«arsenic sans dentelles»
cheveux noirs
cheveux longs
halo tout autour
couleur noix de coco

a aimé autrefois un informaticien
c’était l’hiver
la piste glissait serpentait sifflait 
«paranoïa et belles prunelles»
elle susurre

quel talent
quelle étrange mission
dans une maison elle
sans orgueil ni préjugés

est seule et pas
souris au dehors
mais au dedans
d’elle seule 


                                                         le poisson de mpb plié ce soir là



dimanche 17 mars 2013

C'est dans une maison

 

C'est dans une maison qu'on est seul. Et pas au-dehors d'elle, mais au-dedans d'elle, quand toute l'ombre se pose sur les épaules, quand les lèvres se taisent, les yeux s'ouvrent tout grand et s'apaisent, quand la poitrine se dilate librement à l'abri des regards.
C'est dans une maison que solitude rime avec quiétude, que le dehors s'efface et que nos rêves affleurent. Alors, tous les inconnus qui nous habitent peuvent enfin peupler ce feutré conte d'hiver qu'est notre for intérieur. L'air se fait plus dense, l'obscurité et le silence envahissent tout l'espace de leurs ailes de papillons de nuit qui volètent comme un groupe de jeunes gens sur un boulevard le soir en bord de mer.
C'est dans une maison que j'ai accroché la sanguine peinte par tes doigts qui me renvoie à cette solitude silencieuse que j'aime retrouver en rentrant chez moi.
C'est depuis que tu me l'as offerte que j'ai trouvé le centre du mandala qui était là depuis longtemps en moi. Dedans, juste dedans. Et, sans doute, l'écroulement silencieux du monde aurait commencé ce jour-là. Au début, j'ai cru que ce serait douloureux, tant de silences tant d'ombres tant de place pour ne voir que soi-même, à peine si j'aperçois les mains de la jeune femme tant le tableau absorbe la lumière. Après quelques mois, je pressais le pas en montant l'escalier et vite je jetais mon manteau pour qu'on se regarde dans les yeux.
Ce sont les jours de neige où j'aime particulièrement la retrouver. Quitter tout ce blanc dehors, cet aveuglement, le gel et le froid et me blottir dans sa chaude obscurité accueillante. C'est un peu comme si je quittais Wall Street, ses rumeurs, ses paris, ce monde d'argent et de luttes pour rejoindre – telle Alice traversant le miroir – un monde ouaté ouvert à tous mes fantômes. Au fil des ans, c'est dans ma chambre, face au miroir que j'ai trouvé sa place définitive. Je la vois en permanence. Debout dans la chambre, je lui fais face et, couchée, c'est elle qui me guette dans le miroir. Ses joues roses et ses grands yeux sont mon arsenic, ma mort subite, et certains soirs, je m'endors nombreuse. Nous sommes dix dans mon grand lit, tous veulent parler en même temps, un vrai concert de noix de coco. Qui me croira si je révèle que le silence, l'obscurité, la solitude engendrent un tel vacarme intérieur ? Qu'en dirait un informaticien avec ses oui/non, à chaque question sa réponse prévue et aucune autre ? Moi, je m'y retrouve, plus même, j'y puise des forces et une énergie décuplée pour affronter le dehors chaque jour. Je suis à même chaque soir de retrouver mes pistes sans devenir paranoïaque.
Quel talent dans les doigts qui ont tenu ce crayon ! Quelle mission s'est vue confier l'artiste ! Se doutait -elle de tous les fantômes qu'il allait libérer ?
Maintenant, après tant d'années, maintenant que tous se sont exprimés l'un après l'autre, je te vois, toi, la jeune fille, et je sais que tu souris parce que tu es forte, calme, sereine, sans préjugés.