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samedi 14 avril 2012

A L'APPROCHE DE LA VILLE. ESSAI VI.

Le lendemain et le surlendemain la ville est toujours là, bien vivante.
Pour l'atteindre, la route est large, mauvaise et le ciel brillant.
Tout ruisselle, tout grésille et le long ruban d'asphalte sanglote entre les vieux poteaux électriques, tannés par les vents du plateau.
Elle circule en voiture avec des amis. Où l'emmènent- ils? C'est l'ignorance.
Sur le bas- côté, la main gauche perdue dans les épis de blé, une forme dégingandée avance en boitillant. C'est sans doute celle qu'on appelle " La Grande Beausseigne". Des yeux en appel au secours dans un visage douloureux. Ils la dépassent en riant dans la voiture. Mais bientôt un virage puis plus rien.
Tout est plat. Devant eux, le site est désert et le ciel incroyablement bleu. Quelques éboulis mentionnent un habitat détruit.
Plus loin, encore plus loin à la lisière d'un bois, des murs monotones leur barrent l'horizon.
Ils s'arrêtent. Elle descend de voiture.
Le fossé est plus large et le fleuve verdoyant des mauvaises herbes et des orties égratigne ses jambes nues.
Emergeant d'un amoncellement de ronces et de faïences calcifiées, une porte à la splendeur déchue s'ouvre sur une pénombre inquiétante.
Il faut descendre deux marches, faire attention aux pieirailles et ses yeux s'habituent:
une allée de cerisiers rabougris
des chardons géants
un lavabo
une baignoire
des lambeaux de terres cuites comme des fruits tardifs abandonnés demeurés sous les arbres
une épuisette des papillons
une taupinière et une maison étroite, biscornue, rabougrie.
Pétrifiée, elle lève les yeux et sur la porte qui a gardé son bleu intense, elle lit ce nom " La Grande Beaussaigne".
Alors les murs dressés lui deviennent absurdes. Elle se sent sacrilège. Elle veut fuir. D'un pas mal assuré, elle évite les détritus, les débris cassants, les crottes quand elle entend le frémissement des herbes caressées par des pieds de soie.
Fugitive éphémère," La Grande Beausseigne" est entrée. Elle danse. Et les oiseaux brillants l'accompagnent et le ciel bleu resplendit incroyablement.

ESSAI V.

Ses journées sont remplies de l'aube à la nuit.
Tôt le matin, les pieds nus, elle tâte l'herbe maigrelette de la pelouse devant son immeuble aux façades écaillées. Elle s'est arrachée à la moiteur de ses draps en flanelle et grelottante, elle cherche les oeufs des papillons là où la végétation est en mesure de les protéger.
Les quelques fenêtres déjà éclairées lui sont autant d'ilôts de chaleur et de clarté dans le vent sec et froid.
Les premiers hommes déjà dehors sifflent sur son passage.
Et merde, pense-t-elle, ça commence fort. Même plus ce moment pour moi, rien que pour moi. Je vais la leur faire bouffer leur bite. Et je regarderai le soleil se lever pour moi, rien que pour moi!
La Petite Marandinière, voyait les choses en grand.
Mais à perte de vue, les barres grises ou brunes lui barrent la route. On a posé sur leurs murs les plus étroits des ibis roses chasseurs d'insectes et des martin-pêcheurs avaleurs de rêves.
Quelques buissons familiers, des papiers gras pour les fleurir, les élytres des grillons écrasés sur le sable des allées.
Ce qu'ils avaient dit avant, elle s'en contrefiche. Ce qu'elle veut, c'est son ciel familier, son décor inchangé mais qu'elle renouvelle sans arrêt sous le soleil, sous la pluie grise ou le brouillard d'automne.
Elle veut manger le monde et le mangera, elle le sait. Elle veut être étonnée tout le temps.
Le plus important, pour elle, c'est que les mecs qu'elle formera plus tard assurent et la respectent et les respectent toutes.
Les voitures sont encore muettes. Maintenant, elle danse sur le goudron. Les poches remplies de cailloux, elle danse son refrain, elle hume les odeurs du matin, charnues, parfumées par la nuit.
Ses lèvres sont rebelles, ses doigts sont gourds mais d'un geste assuré elle trace sur la vitre sale et embuée de l'abribus "Montchovet en cogénération" en grosses lettres majuscules et elle s'en va.

ESSAI. IV. UNE VILLE.

Elle dit qu'on est en haut très loin. On marche sur une petite place, dans un village jaune, démuni.
Elle dit aussi qu'au loin il y a un restaurant avec des femmes dessinées, des inscriptions sexuelles.
Et je l'écoute. Le temps est simple. Je suis dehors.
Ses mots, c'est comme une musique sans paroles qui sort de sa bouche, c'est presque rien, une perle turquoise , une petite lueur où sont brodés des adjectifs qui tourbillonne, tentaculaire au- milieu des collines.
Elle dit encore: Je vais au loin dans une grande ville du centre là où les raffineries plombent le ciel du soir moderne et beau, lave et volcan.
Je suis dehors. Le temps est simple.
Ses mots s'envolent dans le bruissement de la nuit.
Ce n'est pas autre chose, guère autre chose qu'un vibrato sur le cuir du vieux crocodile rouge sang qui gît flasque et détrempé sur la fange de nos solitudes.

mercredi 25 janvier 2012

ESSAI DEUX.

Dans le parc, piquée de boules de houx rouge et de baies d'églantine orange, la petite statue fondante exultait.
Elle s'étira. Son corps meurtri d'amour et son coeur en charpie. Allongée sur le flanc, elle leva son bras lourd de caresses et esquissa du bout des doigts une ode au soleil qui traversait la brume de décembre.
Nue, elle frissonna. Les jambes resserrées pour ne laisser s'échapper aucun souvenir .
Autour d'elle flottait l'odeur de son amant, parfum capiteux d'une nuit.
Seins dressés, elle ferma un instant les paupières pour laisser le plaisir s'acharner sur sa peau.
Du pied, elle chassa une feuille morte meurtrie par leurs ébats amoureux.
Quand elle rouvrit les yeux, la flaque d'eau sur son côté droit, il avait plu la veille, lui renvoya l'image d'une pose lascive
Elle se laissa glisser de son piédestal de pierre. Le houx l'égratigna et les baies d'églantine l'éclaboussèrent de mille gouttes de sang mais elle s'unit à son image, passion dans l'éphémère.
Etrange couple que la créature élégante et diaphane, sensuelle comme pénétrée par ses souvenirs, perchée sur ses talons aiguilles regarda avec mépris.
Mais dans un éclat de rire sauvage, se frottant ses genoux écorchés, la petite statue fondante lui tira la langue avec déférence.
Aprés tout, c'était son histoire, une histoire d'eau pour Giacometti.

ESSAI UN.

Elle marchait, harassée. Son corps pesant sur des semelles qui n'avaient rien du vent, qui gémissaient, flottant sur le goudron mouillé. Un pas, un deuxième pas plus appuyé, plus rauque. Ils répondaient à la lumière du réverbère sinistre contre lequel elle s'appuya, chancelante. De la pointe de son soulier verni, elle agaça la naissance de sa cuisse droite et sentit que son bas était filé. Une bulle d'air s'engouffra dans l'espace laissé libre et inscrivit un souffle amer de liberté sur sa chair bien mal mise à nue.
Elle se cramponna un peu plus à son soutien improvisé et jeta un regard circulaire.
La place était vide, immense et nue dans le noir qui tombait. Les murs des maisons hoquetaient et de loin hésitaient entre le gris souffreteux et le blanc jauni, couleur lait caillé.
Un chat miaula , lui jetant sa tristesse entre les jambes tandis qu'une byciclette tous feux éteints la frôlait méchamment. Son coup de sonnette mécanique et désuet lui intima un semblant d'équilibre dans cet au-milieu de nulle part.
Elle leva les yeux et vit le ciel qui s'obscurcissait lentement. Comme une pyramide à l'envers, la ville s'étalait. De loin en loin les lueurs aux fenêtres qui s'étageaient lui racontaient qu'une vie existait,calfeutrée, bienséante.
Elle fit du réverbère sa barre assymétrique et tourna, tourna jusqu'à l'oubli. Son corps ne fut bientôt plus qu'une figure à quarante cinq degrés et la ville se mit à tanguer de lignes verticales en lignes horizontales, de zébrures colorées en points acidulés. Et le manège se déchaîna et elle tomba, cernée par les pavés tentaculaires.
Sa ville l'avait dévorée.Elle n'existait que dans les soubresauts d'une réalité qu'elle ne maîtrisait plus. Elle ferma les yeux douloureusement.
Maintenant, gigantesque pieuvre aux bras sanguinolents, la ville s'endormait.