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jeudi 4 décembre 2025

L'oeil et la source/ 12 bis/ Indicible

 



S’il fallait choisir des mots pour tenter de dire ce que l’on est devenu, ou ce que l’on est en train de devenir, puisque tout n’est pas encore achevé, on aurait besoin de verbes, de leur puissance à mettre en acte. Et s’il fallait n’en conserver que trois, on pourrait se contenter de ceux-là : voir, choisir, être. À combien de révélations, et l’on pourrait même parler d’apocalypses au sens premier du terme, sommes-nous confrontés au cours d’une journée, d’une semaine ou d’une vie ? Et sommes-nous dans la capacité réelle de les voir. Si l’on pouvait les enfiler sur le fil d’un collier, peut-être aurions-nous ainsi un collier à plusieurs rangs à porter autour du cou..Choisir de voir est une affirmation d’être. Dans ce jardin d’eau qui me regarde, il y a tous les songes qui tanguent en surface, des songes de toutes formes et de toutes couleurs. Ils se rappellent à moi avec la délicatesse des songes éveillés, ceux qui nous aident à traverser les mondes où nous errons, ceux qui nous font tenir debout dans l’espérance d’une cartographie autre, aux méandres librement dessinés, ceux qui donnent au regard l’espérance d’un horizon. On choisirait de donner à voir, à étendre aux yeux des passants, pour que chacun s’en empare, des parties de soi sans taches ou légèrement grisées par le temps qui a fait son œuvre, et que l’on livrerait à la volonté du vent, à la délicatesse de l’air et de la lumière. Une réalité offerte au passant qui passe en silence et qui peut se contempler en face. Entre l’œil et soi, entre l’œil et le monde, s’ouvre un regard né des entrailles. Un coup de foudre ! Le surgissement d’une vision sortie des ombres qui nous revêtent. Choisir de voir, sans rien savoir de l’acte lui-même qui se déroule. De l ’énigme qui se délivre. Voir et choisir de voir sans le vouloir. Tout cela entre les paupières. Sans chercher à trouver une vérité dans ce qui est vu. Il faut d’abord prendre le temps du labyrinthe, avancer avec la lenteur nécessaire, en tenant avec force, entre ses doigts, le fil d’Ariane. Ensuite seulement nommer. Lorsque l’on a pris suffisamment de recul, il est alors possible de nommer. Nommer pour être. Pour se voir soi-même. Ça voir. Savoir. Dans la cartographie de ses lisières, en tenant bien serrée entre les doigts, la corde de l’espérance entre passé, présent et advenir. Cet advenir, imprévisible possible, attendu.

lundi 24 novembre 2025

L'oeil et la source / 11bis/ Imprévisible

 

  

 

Comme pour aiguiser la vision que l’on a du réel, toucher l’écorce de l’arbre, en tâter la rugosité pour qu’elle s’imprime dans la peau de la paume et fasse circuler plus loin encore, dans les replis internes du corps, cette vie que l’on sent vibrer sur les troncs des arbres, et ressentir que l’ordre des choses peut se remettre en place si l’on tente quelque chose. Dans le dedans de ce qu’on nomme soi, une sensation de plénitude, et même si on réfléchit bien aux mots que l’on emploie, on pourrait parler d’un sentiment d’amplitude, comme si notre cage thoracique s’était écartée et, dans cet espace augmenté, encore plus d’air pouvait pénétrer, plus de perceptions s’affiner avec une sensibilité intensifiée. Les pulsations du cœur amplifient leurs battements et donnent aux pensées un champ plus vaste de tremblements. Un paysage intérieur s’étend sous ce regard. Quelque chose de plus ample que le réel où avancer. Une architecture différente du lieu prend forme, une géographie creuse des sillons nouveaux, délimite de nouveaux lieux qui s’illuminent d’une manière différente. Une transhumance, de celles que l’on n’espérait plus, cherche à se faire jour. Continuer alors à écrire pour se recommencer, pour mettre en mouvement d’autres enfantements sur le seuil de paysages nouveaux. Aux marges du regard, un horizon où accrocher les songes dans le trouble de ce qui est en devenir. Trouver dans les replis du grand livre de nos existences, dans les pages déjà tournées de la vie, la langue qui saurait dire ce qui est en train de se produire, une langue inédite. Une langue trouble, délivrant des pépites surgissant d’un ailleurs dont on ne sait rien, élargissant l’espace du jour et donnant à voir ce qui est le plus secret. Il ne reste qu’à déchiffrer ce qui est éparpillé sur les marges de la page, ce qui est mais que l’on ne voit pas toujours, ces lambeaux de pensées qui cimentent chaque être, et qui restent dissimulées longtemps, et soudain par des chemins imprévisibles, se laissent contempler. À l’intérieur de ce paysage, des points d’incandescence à fixer, sur lesquels concentrer le regard, et vers lesquels se dessine une possibilité de chemin. À l’intérieur de ce paysage, inscrire un ciel bleu, et une silhouette qui marche en traçant ce nouveau chemin espéré depuis tant de temps. Cela sinue encore, comme ces longues phrases dont on ne vient pas à bout, car les lignes droites n’existent pas. Dans la peau de l’écorce sommeillait l’élan.


samedi 22 novembre 2025

L'oeil et la source/ 10 bis/ Indéfini

 

     

Bruits et lumières engloutis, se contenir, s’enserrer, se complaidans le refuge silencieux de son enclos. On peut y dresser l’inventaire des ailleurs auxquels on n’a plus accès, ou plus la nécessité de s’y rendre, mais on sent bien qu’ils sont présents en soi et qu’ils continuent de dispenser leurs bienfaits au-delà de notre présence dans le réel. Dans la substance trouble du songe, il y a une autre vie qui se profile où des figures effilochées se suspendent, empruntent des voies de secours pour parvenir jusqu’à nous. Bien à l’abri dans cette grotte, tout peut encore se tramer : du passé il peut se tisser des lendemains et la vie continuer de se tresser et de chercher et explorer sa voie vers l’indéfini. Plus rien ne fait frontière. L’esprit arpente une géographie intérieure, se rassasiant de paysages incrustés à la mine de plomb, tatoués sous l’envers de la peau et qui, encore vifs, poursuivent leur suintement intérieur. De leur épanchement, naissent des forêts, des rochers infranchissables pour la stature de l’enfant, des espaces où se perdre, des lieux mobiles avec les souvenirs qui les font revivre. L’espace du dehors revisité depuis l’espace du dedans. Et ces lisières à peine effleurées, estompées d’un voile dont on n’a plus envie de lever le tulle pour donner à voir ce qu’il cherche à cacher. Entre le dedans et le dehors, il n’y a plus de frontières ; des images se dressent laissant deviner le parcours d’une vie, ses méandres et ses lignes droites, ses creux et ses promontoires, ses lacs de sérénité et ses mers à la houle provocatrice. Derrière les volets clos d’une cartographie intérieure, un sentiment étrange d’une intense présence qui ne s’est pas dissoute au fil des ans et des pérégrinations. La fillette d’avant, celle d’un lointain passé, celle qui se posait des questions mais ne parlait presque pas, celle qui restait emmurée dans ses soliloques, celle traversée de silences toujours plus amples, est toujours là, dans cette mémoire fragmentée d’une femme assise près d’une fenêtre, buvant un café, songeant à ce chemin, dont elle a parcouru bien plus de la moitié, et sur lequel surviennent encore, malgré les angles morts qu’il reste à dépasser, de denses appels de vie, des passages encore à franchir, même si la falaise ultime se rapproche chaque jour davantage. Intérieur irisé d’un jadis dont il n’est pas possible de se défaire et qui éclaire ce vers quoi les pas doivent désormais se diriger.


lundi 10 novembre 2025

L'oeil et la source/ 9bis/ Insaisissable

 


 

 Quand l’insaisissable d’une pensée cherche un chemin, une échappée pour pouvoir s’énoncer. Alors pour commencer, il s’agit de créer une ouverture pour sérier le propos. Mais commencer n’est pas le mot qu’il convient, car cela vient de plus loin que devant cette image d’une ouverture sur un paysage ou sur quelque chose que l’on devine ou que l’on aurait envie de voir. Des bruissements de pensées existent dans l’amont qui se révèlent sans doute face à ce qui est regardé. Bien avant que des mots s’écrivent il y a eu un mouvement intérieur qui, confronté à la force de l’image, se coagule dans un fragment qui, parfois s’apparente à un vertige. Ici c’est le cadrage qui importe, avec cette succession de parois qui cernent l’ouvert, qui ceignent la mise en place d’une pensée dont on peine à la mettre en mots. Ce qui va naître alors était déjà dans les limbes mais ne se savait pas être en état d’être pensé et encore moins dit ou écrit. S’ensuit un mouvement ascendant de mots qui s’articulent et tentent de s’élever dans un équilibre qui n’appartient qu’à eux. Ils se portent les uns les autres, font un exercice d’haltérophilie en tentant de se soupeser les uns les autres pour que tout tienne debout et que la phrase se déploie avec justesse, prenne confiance en elle-même et poursuive son ascension, guidée par la lumière d’un sens qui se révèle au fur et à mesure, et dans l’intention de vouloir aller toujours plus haut, plus loin, presque à notre insu. Et les mots qui s’ajoutent, se greffent les uns avec les autres, intensifient leur emprise en laissant une empreinte dont on n’avait certes pas la conscience avant de se lancer dans cette aventure, ces mots qui s’écrivent, presque sans nous, ne sont là que pour nous faire toucher du doigt ce qui en nous est déjà présent mais dont on n’avait pas encore atteint la lumière qui les irisait. Dans une osmose bleutée, on s’échine à faire naître, à donner une existence, même éphémère et même confidentielle, à ces paroles qui jaillissent d’une intimité dont on ne savait pas posséder les clés pour les libérer, bien calfeutrées entre le visible et l’invisible. Quelque chose était là, qui se faufile, apparaît, disparaît, se murmure, se laisse presque caresser, toucher, épiphanie de l’être en constante mutation, sans cesse à onduler entre ombre et lumière, entre caché et révélé.



jeudi 6 novembre 2025

L'œil et la source/ 8 bis/ Intériorité

 

 

Devenir ce que nous avons à être. Mais par quel chemin y parvenir ? Et de combien de chemins avons-nous la disposition ? Hésiter, divaguer, progresser vers l’être qu’il semble que l’on doit être, ou pourrait devenir. Sans perdre le fil qui relie nos vies qui ne sont qu’un étrange serpent marin, louvoyant entre les écueils . Souvent désorientés, nous flottons, la tête tournée vers un ciel, dont on attendrait beaucoup plus qu’il ne peut nous donner. Mais c’est en soi que la réponse, si tant est qu’il y en ait une, ne peut se manifester que dans une extrême intériorité, et non plus comme dans les grands récits bibliques dans une surpuissance de manifestations qui font résonner terre et ciel, où le Créateur lui-même intervient. On ne peut pas recevoir du dehors ce que l’on a à vivre. Déporter alors son regard vers du plus infime, vers ce qui peut insuffler la mise en route du pas sur ce chemin intérieur, sans lequel nous n’arriverons à rien. Il est un peu obscur, peut-être en noir et blanc, car pas encore irisé des bleus de l’espérance. Il faut se laisser amorcer, que la peau accepte d’être piquetée des multiples sensations.  Ce qui nous a articulés avant a son poids, un poids déterminant sur ce qui sera après. L’arbre vers un devenir cherche sans fin la lumière dont il a la nécessité pour poursuivre son existence. Ses branches se tendent, luttant contre l’ombre qui s’insinue et gagne peu à peu. Et l’appel que l’on a cru ressentir d’une lumière plus grande, d’une vie plus ample, l’a-t-on vraiment entendu, ou se l’est-on fabriqué, pièce à pièce, pour se regarder en face aux petits matins d’une vie qui avance à pas comptés en direction de son estuaire. On le sait que l’advenue d’un bleu pénétrant, recouvrant ciel et terre, irisant jusqu’à nos ombres qui s’étaleraient paisibles sur le rivage, où nous accosterions emplis de cette sérénité vers laquelle on a couru tout au long de la vie, nous avancerions droits, sûrs de ce qui a été vécu, oui ce bleu pénétrant nous ravirait, où l’on serait dans une sorte de corps à corps avec lui. Mais où trouver le passeur pour nous guider, où trouver la silhouette salvatrice d’un Virgile se tenant là, à l’entrée de la forêt obscure où nous sommes déjà sur son seuil. Alors l’écriture pour aller chercher dans les quelques recoins de nous-mêmes et vouloir donner sens

dimanche 26 octobre 2025

L'oeil et la source/ 7 bis/ Inconscience

 

 Essayons voir, ou essayons dire, par les images ou par les mots, ce qui au fond de nous ne cesse de trembler, de s’agiter de nous donner envie de nous lever chaque matin. Déchiffrer en soi comme sur ce tronc d’arbre abattu la trace de ce qui fait ce que nous sommes, et qui est souvent bien calfeutré sous les épaisseurs de nos peaux amassées, tassées, cuirassées depuis le début de notre temps. Cela pourrait aussi se nommer puissance de survie dont nous cherchons, tout au long de nos jours, à nous revêtir, ou à nous y lover. De l’image donnée et du dire qui en émerge, une forme de confiance nous pousse à nous assumer, à ressentir ce dont nous pourrions être capables si nous le désirions vraiment. S’inventer un lieu d’espérance, malgré. Le souvenir d’une image, comme celle du pommier aux pommes rouges d’Aharon Appelfeld, alors qu’il était un enfant affamé, dont il narra l’histoire plus de soixante-cinq ans après cette rencontre, donne l’espoir à trouver en nous ce qui nous hante, nous habite et nous porte, parfois sans que l’on en ait conscience. L’écrivain recueille cette image, d’où fut la possibilité de sa survie, dans une sorte de mémoire corporelle qui jaillit d’un en dessous de soi, s’élevant des profondeurs d’un brouillard. Des bribes de vie, comme ces fleurs de givre s’apposent sur la fenêtre, effleurant les lacunes de ce qui fut, avant de se dissoudre dans l’oubli. Élaborer, reconstruire les réminiscences qui remontent à la surface de l’esprit, par le miroir de l’image. Des lambeaux de ce qui reste, de ce qui émane, de ce qui veut bien se donner à voir, en étaler le tissu, étirer le linceul, même ajouré, et mettre à plat sur la table ce qui va pouvoir peut-être s’élever. Être dans le devenir depuis l’allusion que l’image vient de révéler. De ce lieu malgré soi, qui est le nôtre, dont on ne peut se déprendre, ce linceul aux lacunes, il nous importe de tracer, d’étirer les verticales qui vont permettre de s’élever encore un peu, et tenter d’atteindre les hauteurs qui nous attendent, que l’on espère, et vers lesquelles peut-être on ne pensait plus avoir la nécessité d’aller. Devenir encore et encore, tel serait le chemin à emprunter alors que l’on se croyait sans doute déjà arrivé au bout. Il y aurait toujours de nouveaux seuils devant lesquels se demander s’ils sont à franchir, de nouveaux chemins qui se dessinent pour aller plus loin. Fixer l’image qui, verticale au-dessus de mon bureau, n’en finit pas d’essayer dire.

jeudi 23 octobre 2025

L'oeil et la source /6 bis/ Infiltration

 

 

L’ailleurs se dissimule aussi dans les bas-fonds de soi. Il faut s’infiltrer, creuser, se laisser guider par les rayons de lumière qui suintent d’entre les ombres, avancer à tâtons dans l’obscurité des galeries à emprunter. Croire ou espérer qu’il y a toujours un fil auquel s’accrocher qui traverse ces zones embrumées et confuses où malgré tout le pas se dirige. On est tous, un jour ou l’autre, cet homme prostré sur une chaise, à laisser décanter en lui le trop plein d’événements, d’informations, de souvenirs bons ou moins bons qui le hantent et l’empêchent d’avancer. Il ne reste qu’un vêtement de silence à endosser et suivre, trouver, chercher à voir, à dire ce qui, dans l’intériorité de chacun peut arriver à être suscité, effleuré, espéré. Ce fil de soi à retrouver et à ne pas lâcher. Ce que l’on n’a jamais vraiment pris la peine de regarder, ou que l’on a trop vite recouvert des hardes de la bienséance, ou que l’on a délibérément enfoui au plus loin de son épiderme. C’est là dans un lieu reculé, solitaire et silencieux, sur une chaise de simplicité, bancale peut-être, que l’homme se fait face et peut, dans sa singularité première, tenter de dénouer obsessions, vertiges, questionnements, incertitudes, tout ce qui l’empêche d’être, ou qui l’a conduit sur des chemins dont il veut se déprendre. Et si son visage disparaît c’est qu’il est sur le sentier d’une métamorphose, celle qui se doit de s’accomplir si l’on a le nom d’homme. La lumière filtre, s’insinue, met au jour ce qui doit l’être .Le visage ne peut encore être éclairé, il n’a pas achevé sa mue, il ne peut être déchiffré. Nous sommes sans visage. Nous ne savons pas qui nous sommes tant que nous nous n’avons pas acquis cette conscience d’être sur un chemin de mutation. Dans le vécu de tout homme la ligne droite n’existe pas, tout est méandres et arabesques, adieux et abandons, rencontres et retrouvailles, décompositions et recompositions. En un mot, création. Prophète de soi-même, c’est à cela que l’on est appelé. Tout se passe constamment entre moments d’ombres et poussées de lumières, vagues de voiles qui cachent puis délivrent les veines de ce qui qui grandit en soi. Approcher à petits pas du mystère que l’on est à soi-même, poursuivre notre propre création et recréation de qui on est, un travail à mener, à peaufiner tout au long de ses jours. Se sentir alors vivant et non vécu.

mercredi 9 juillet 2025

L'œil et la source/ 12



 

 


 

les images de la pensée comme une écriture cartographiée



avec ses frontières, ses limites et ses lisières

ne pas lâcher la corde des mots

corde en hébreu se dit tikva

qui a aussi le sens d’espérance

le fil de chanvre de l’espérance

à serrer fort jusqu’à la fin





c’est le fil qui nous relie à nous-même

autour duquel on s’entortille

qui cerne notre visage et notre silhouette

en une errance de lignes frêles

en une chorégraphie de ricochets

en une narration de nos évasions

 



sur le fil des jours qui fuient on accroche nos mues

ces morceaux d’ordinaire de nos ciels

qui ont obstrué l’horizon

morphoses ou anamorphoses

qui nous ont déformés et nous laissent comme des copeaux de bois rabotés sur le bord du chemin





depuis toujours on se confronte à l’incertitude

d’avoir été, d’être, de devenir

par l’écriture des images de la pensée

on s’évade de ce qui nous a tenu lieu de réel

entre déchets et reliques

on frôle ses lisières

on lutte contre l’effacement





à chacun d’imaginer

son bassin de nymphéas pour se procurer

l’illusion d’un tout sans fin

où le corps s’accorderait à la parole

où les mots dits traduiraient

ce qui est en train d’advenir

cette métamorphose de l’être



qui est en chemin pour devenir soi


lundi 30 juin 2025

L'oeil et la source /5 bis/ Ineffacé

 



Le regard, porté par le désir d’un ailleurs, s’amarre loin sur la ligne d’horizon dont on sait depuis longtemps qu’elle reste inatteignable, mais on ne se résout pas, malgré tout, à la quitter des yeux. C’est un songe qui flotte alors, entre passé, présent et avenir dont on n’a pas les clés. En soi l’ineffacé. Au loin ce qu’il reste à découvrir de soi. Cette étendue profane, au silence épais en surface, mais où, par en dessous des rumeurs étranges dont on ne peut palper la teneur, grondent et s’amplifient. Ces sons, car on ne peut réellement parler de voix, s’épanchent, se diffusent, s’éparpillent sous l’eau, sans que l’on ne puisse les recueillir afin qu’ils nous révèlent ce quelque chose qui nous attend. Mais on se tient prêt à accueillir une prémonition, à se confronter à ce qui pourrait devenir vision. Au fond de soi des signes et des traces se condensent en superpositions de plis telles des pages saturées de messages, de dessins , de pensées serrées au sein d’un livre, que l’on pourrait déplier pour délivrer ce qui fut une vie :des archives que l’on ne consulte qu’avec distance, avec même parfois une certaine appréhension, car il y a toujours le risque de remuer ces souvenirs de l’intime et peut-être même des secrets bien enfouis, comme un chant muet ; et est-ce vraiment bon de les propulser à une lumière vive. Certains jours pourtant, on ressent cette nécessité d’outrepasser le danger et de rallumer le brasier de la mémoire, et l’on s’enfouit dans ce qui resurgit, progressant par ricochets ou à saute-moutons des rives d’un passé à un autre, qui donne tout son sens à ce que l’on est devenu. Et l’on ne peut s’empêcher d’observer, en éprouvant sans doute un sentiment de pitié ou de désarroi selon les moments, face à la vaste étendue du ciel, que notre vie est si minuscule et que ce que l’on a accompli a si peu d’intérêt, qu’il serait préférable de disparaître rapidement de la surface de la terre. Mais on tente malgré tout de sauver quelque chose, on se sent comme une mouche en train de se noyer dans une goutte d’eau, on s’agite en tous sens, on bat des ailes, et dans un éclair de lucidité ou d’amour-propre, on se tient face à quelque chose de soi que l’on trouve émouvant. C’est infime, mais cet infime, lui, brillant d’un étrange éclat, nous regarde et nous redonne des yeux, en un souffle venu de nos errances. Et nous voilà en chemin encore.

 

Pour la version 1 à partir des trois images liées à Marguerite Duras, voir ici 

vendredi 13 juin 2025

l'œil et la source /11

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

dans l’entre-deux des lèvres se décline la langue



la parole parabole résonne entre deux rives

le mot hébreu safa a le triple sens

de lèvre de langue et de rive

alors voguent les mots

d’une lèvre à l’autre

d’une rive vers l’autre

d’une langue à l’autre





entre les montagnes une vallée à traverser

dans la co-errance d’un crabe

d’une image en métaphore et en naissance d’images

on chemine pour traduire une lance à la main

on trébuche parfois

on lutte avec le contre-sens

sous un regard protecteur 

 



traduire vient du latin traducere

trans :à travers, ducere : conduire, mener

cela veut donc dire faire passer, faire traverser

d’une langue à une autre porter vers un au-delà du vouloir dire

ne pas cesser de vivifier

la résonance d’un dire





rendre compte du chaos du discours

extraire les pépites du dessous des mots, leurs ailes de lumière

qui parsèment les pages du livre

mais aussi les aléas de la perte au gré du passage

lors de la fuite de mots

et traduire c’est aussi trahir on le sait





comme sur le tronc de l’arbre les écorces s’ajustent se grisent ou se colorent

la traduction effectue une traversée, tangue du point de départ à l’arrivée

s’essaie à un tableau impressionniste entre rythme, sens, transmission et réincarnation, à une polyphonie sur la peau de la page

comme sur les tableaux il faut combler les lacunes et recoller les écailles qui se sont mises à jour



les doigts bien serrés sur la corde des mots assister à une métamorphose

 


vendredi 6 juin 2025

L'œil et la source / 4bis/ Insaisissable


 

Sur la pierre de granite, la tache de lichen saxicole est immobile depuis des millénaires. D’autres sont là, plus loin, et recouvrent le rocher de plaques grisâtres, denses de ces petites particules qui constituent le lichen. Cet être vivant, souvent caractérisé de lépreux ou pustuleux, d’eczéma de l’arbre ou de la pierre, n’est pour moi, comme les taches et les nuages, rien d’autre qu’un projecteur de songes. Le lichen fait image. Il me propose ses hiéroglyphes à décrypter. Ma vie ressemblerait-elle à un jour de lichen* où je tenterais de déchiffrer ce que va être la matière du temps, ou à réfléchir sur ce qui fait s’irradier l’imaginaire, ce qui donne image à voir et à méditer. La broderie des lichens inciterait à voir outre le visible. De cette tapisserie sur pierre aux gravures sur roches dans les grottes préhistoriques, il n’y a qu’un fil à saisir et à se laisser happer par les dessins qu’il reste à interpréter, à replacer dans le contexte de l’histoire, ou à admirer tout simplement. Sur la peau des pierres, tout un monde pour laisser libre cours aux songes et aux transfigurations que l’on peut imaginer, créer, recréer. Les images, les photographies sont des porteuses d’histoires, révélatrices d’un en-dedans que la trajectoire de l’œil a pu détacher et provoquer ainsi une rencontre, une pensée. Cette scène du puits de Lascaux, une source pour apprendre à lire, relire, relier les temps, et prolonger les sources à l’infini. Quelque chose surgit, qui vient dialoguer avec un présent, au-delà de la disparition d’un monde. D’autres temps, d’autres réalités, mais des impressions, des imaginaires qui se côtoient, se croisent, des dérives qui s’épousent. Pourquoi faire image, si ce n’est pour aller vers l’au-delà d’un réel, faire émerger des questions, déplacer le regard, pousser la pensée sur des territoires inconnus, faire du geste de photographier un phrasé d’imaginaire. S’immiscer dans ce chaos d’images perdues, ou de souvenirs qui s’emmêlent, images diffractées d’une réalité dont on n’a plus de certitude. On tentera de reconstruire ce qui a été déconstruit par les années, de se reconstituer un paysage mental, désaliéné de ses entraves. Autour de chaque image, particulièrement lorsqu’on est auteur et acteur de la photographie, il y a une sphère émotionnelle où poser sa peau, frotter son épiderme aux visions cachées, à ses archives intérieures qui surgissent, se révèlent dans une vitalité insoupçonnée. Saisir un élan dans ce tremblement qui palpite, une ouverture vers le fragile, l’insaisissable, vers cette étincelle qui a permis au regard de s’accrocher, l’espace d’un instant.

 

 On peut retrouver la version 1 ici

mercredi 28 mai 2025

L'œil et la source /10

 

                 



Il reste au fond de soi encore un peu d’obscur



cela suinte dans la tête

des ombres remuent derrière le volet des ans — voile de suie ou de neige —

on se penche sur les traits de lumière

écarte un peu les sutures

cherche à voir entre les interstices

y-a-t-il quelqu’un à qui demander son chemin…


                                        

 

derrière les paupières

un mur, un ciel, des ombres

une falaise noire surplombant une vallée

le grès érodé de collines

des étoiles accrochées sur des arbres qui tremblent

des mondes de réminiscences



                                    

 

en latin revelatio signifie action de laisser voir, de découvrir

c’est un dérivé de revelare : dévoiler, révéler

en grec enlever le voile se dit apokalupsis

en hébreu on utilise deux mots pour parler de révélation galah qui veut dire découvrir, révéler, aller en exil et pethach ouvrir une porte

la révélation de tes paroles éclaire*





serait-ce l’apocalypse alors de pousser les volets sur une aube nouvelle

prenant le risque de révéler une connaissance de l’ombre

une parole des bords d’un infini

aux traces d’altérité

ou comme dans la photographie lors du développement de faire apparaître une image latente grâce au révélateur





mettre à jour ce qui en soi frémit

se dilue se diffuse

traquer un motif perceptible, féroce

comme les bulles de lave ponctuent l’explosion d’un volcan

pousser jusqu’à l’exil de sa langue pour éprouver l’inconnu



traduire les cris, les éclats, les paroles et les portes qui s’ouvrent

 

                                    


(*Psaume 119)

vendredi 23 mai 2025

L'œil et la source / 3 bis/ Impalpable

 

 

        

Rideaux sombres occultant murs et fenêtres, tout est clos et ouvert sur l’intérieur. Chapelets de boules de papier pendeloquant entre les tentures noires démesurées, visages de terre, aux yeux abaissés et reclus en eux-mêmes, recouverts des lambeaux de mues successives. Pénétrer ainsi, pas après pas alenti, dans les replis de ce qui peut se nommer soi. Que s’écartent les heures dans l’embrasure des temps. Que s’enjambent les seuils des ombres amassées. Que se déplissent blanches les brumes de naissance. Que se lèvent les vents sous le dessein des mots. Que crépitent les cris entre les lèvres closes. Que s’ouvrent les rideaux sur un paysage intérieur. Que des visages entre les draps de suie naissent à la lumière. Ce qui frémit là dans l’intérieur de ce coffret intime que l’on tient hermétiquement à l’abri de regards indiscrets, cette petite brume irisée de silence où l’on imagine des mains presque transparentes, aux veines bleuies, dont les années ont affirmé leur force et leur détermination à mettre au jour sans faiblir les petits riens qui permettent la naissance du tout. C’est, à partir de là, de ces extraits de récits délicatement choisis dans la moêlle des livres, parchemins palimpsestes soigneusement noués, que tout peut arriver. Tous ces fragments de lectures recopiés, entassés entre d’autres pages, noircies de l’encre du devenir, tout ce qui se fera chair pour un nouveau corps. Le verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous. En hébreu, le mot  basar  a deux sens : non seulement la chair, la viande, mais aussi tout l’être vivant, la personne humaine dans son entier. Ce corps qui, patiemment se sculpte, prend forme, se déforme, se reforme tout au long d’une vie. Ce corps ligaturé de mots qui disent ce que l’on tente d’être. Nous sommes tous le titan Atlas. Tous, nous portons notre histoire et l’histoire de nos aïeux sur nos épaules. Tous, nous ployons sous le poids de leurs vies. Cette statue en nous se crée, déploie sa musculature, la ligne de ses os, s’insère, se niche entre nos vertèbres, faisant ployer notre dos au fil des ans, écartelant nos mâchoires, façonnant notre langue, donnant un relief singulier aux mots qui s’échappent de nos bouches, un accent, une intonation dont notre conscience n’a pas toujours pris la mesure du phénomène. En nous donc, cette sorte de caryatide s’est nichée, modifiant et sculptant notre squelette, notre anatomie, notre démarche, notre philosophie. Réaliser cette présence intérieure, faite de mots et de chair de terre, en accepter l’étrangeté et la force données. Décider de composer avec elles et faire grandir l’être intérieur.

Voici la version 2 correspondant à la série de photos 3 de L'œil et la source. Voir la version 1 ici

Dans la version 2 des textes que j'écris, avec les trois mêmes photos, mon protocole  d'écriture est différent. C'est un texte de plus de 400 mots présenté en un seul bloc de prose. Il y a un titre d'un seul mot qui apparemment commence par le préfixe in ou im: implicite, incertitude, impalpable. Pour l'instant ce sont les seules contraintes.