
Le regard, porté par le désir d’un ailleurs, s’amarre loin sur
la ligne d’horizon dont on sait depuis longtemps qu’elle reste
inatteignable, mais on ne se résout pas, malgré tout, à la quitter
des yeux. C’est un songe qui flotte alors, entre passé, présent
et avenir dont on n’a pas les clés. En soi l’ineffacé. Au loin
ce qu’il reste à découvrir de soi. Cette étendue profane, au
silence épais en surface, mais où, par en dessous des rumeurs
étranges dont on ne peut palper la teneur, grondent et s’amplifient.
Ces sons, car on ne peut réellement parler de voix, s’épanchent,
se diffusent, s’éparpillent sous l’eau, sans que l’on ne
puisse les recueillir afin qu’ils nous révèlent ce quelque chose
qui nous attend. Mais on se tient prêt à accueillir une
prémonition, à se confronter à ce qui pourrait devenir vision. Au
fond de soi des signes et des traces se condensent en superpositions
de plis telles des pages saturées de messages, de dessins , de
pensées serrées au sein d’un livre, que l’on pourrait déplier
pour délivrer ce qui fut une vie :des archives que l’on ne
consulte qu’avec distance, avec même parfois une certaine
appréhension, car il y a toujours le risque de remuer ces souvenirs
de l’intime et peut-être même des secrets bien enfouis, comme un
chant muet ; et est-ce vraiment bon de les propulser à une
lumière vive. Certains jours pourtant, on ressent cette nécessité
d’outrepasser le danger et de rallumer le brasier de la mémoire,
et l’on s’enfouit dans ce qui resurgit, progressant par ricochets
ou à saute-moutons des rives d’un passé à un autre, qui donne
tout son sens à ce que l’on est devenu. Et l’on ne peut
s’empêcher d’observer, en éprouvant sans doute un sentiment de
pitié ou de désarroi selon les moments, face à la vaste étendue
du ciel, que notre vie est si minuscule et que ce que l’on a
accompli a si peu d’intérêt, qu’il serait préférable de
disparaître rapidement de la surface de la terre. Mais on tente
malgré tout de sauver quelque chose, on se sent comme une mouche en
train de se noyer dans une goutte d’eau, on s’agite en tous sens,
on bat des ailes, et dans un éclair de lucidité ou d’amour-propre,
on se tient face à quelque chose de soi que l’on trouve émouvant.
C’est infime, mais cet infime, lui, brillant d’un étrange éclat,
nous regarde et nous redonne des yeux, en un souffle venu de nos
errances. Et nous voilà en chemin encore.
Pour la version 1 à partir des trois images liées à Marguerite Duras, voir ici