Affichage des articles dont le libellé est Lìn. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Lìn. Afficher tous les articles

mardi 31 juillet 2018

Silence

Il y aurait peu de mots, juste une parole brève.
Le sacré serait la voix du silence. Ici, là-bas.
D'où naissent les choses de l'esprit, d'où l'on vient, où l'on repart pour toujours.
Se retirer du verbe. Il n'y a que les bavards pour assurer qu'au commencement était le Verbe.
Ici-bas, au-delà, alors la poésie.
Alors la paix-ésie
tant bien même serait-il rassurant de continuer à s'agiter, secouant les syllabes et les gestes pré-verbaux.

Silence.




samedi 26 mai 2018

journal d'un berger-paysan-guide aspirant

Matines - entre chien et loup

L'aube assombrit le village. Aucune ombre ce matin.
Aux premières neiges, mes bêtes sont redescendues des pâturages.
Je pars pour une traversée du massif du Pelvoux, aller-retour. Léger. Une miche de pain de campagne, un peu de fromage, un couteau, mon manteau qui me couvrira cette nuit.
Je passe ma dernière épreuve pour devenir guide de montagne. Apparemment la plus facile. Pourtant je devrai gravir deux sommets, descendre le grand glacier, passer plusieurs cols peut-être dans le brouillard,  ne pas m'égarer sur les multiples sentes. Ne pas chuter dans une crevasse. M'agripper aux frêles arbustes. Contourner des lacs. Franchir les rivières débordantes. Ecouter la forêt. Guetter le loup.
Personne ne sort me donner du courage.

Sexte - sonorités

Mon corps est réchauffé, mes muscles toniques mais souples. Les genoux ne craquent plus. Le ciel s'est recouvert de petits nuages et s'est légèrement teinté de rose. J'aime le coeur de l'automne qui bascule dans l'hiver, les prairies rougissent balayées par le vent.  Le silence s'installe après les tintamarres alertes des brebis surveillées par les aboiements des chiens. Je me surprends à sursauter en entendant les battements de mon coeur. Un pierrier s'est écroulé derrière moi, je ne l'ai pas vu. Le fracas m'a redonné de l'envie. Là, un cri déchire l'espace, c'est celui des grands oiseaux à l'affût des carcasses des bêtes égarées.
Nous sommes peu de connivence.

Vêpres - paroles

Tout à l'heure, le colporteur ne manquait ni de courage ni de bagou. Il tirait sa carriole sur le chemin de Venosc quand nous nous rencontrâmes. Il avait suivi l'ancienne route romaine en direction de Briançon qu'il comptait atteindre par le col du Lautaret dans quelques semaines. Il voyageait tant qu'il lui restait de la marchandise. Certaines années, son périple s'arrête au bout de deux mois, me racontait-il, mais le plus fréquemment il parcourt les bourgs toute une saison avant de pouvoir redescendre dans la vallée. Les affaires... fluctuantes, comme les guerres, la famine, fragiles comme la parole.


Laudes - directions

Le repos nocturne a été bref, j'avais le sentiment du retard.  Grâce au bon vouloir de la lune, j'ai pu poursuivre mon chemin sans encombre, voyant pratiquement comme au petit jour. Au loin, j'apercevais la Bérarde. Mais je devais aller encore plus en avant, jusqu'à la Grave, braver les tumultes de la glace agitée et me méfier des mouvements des moraines. Après, si je restais vivant, m'y attendraient le guide instructeur et quelques confrères.

Sur ma gauche, le Pelvoux converse maintenant avec la Meije lumineuse. Je suis sur le chemin de retour. Quand j'arriverai enfin, le village sera endormi, de nouveau. Décidément. Mais je sais que je pourrai veiller pendant longtemps, des années peut-être, sur les anciens, les femmes et les enfants. Oui, je pourrai demeurer ici grâce à mon travail de guide, de cultivateur et de berger. J'accompagnerai ces touristes anglais dans le massif, et je gagnerai suffisamment d'argent. Je ne serai plus contraint de quitter le pays comme mes voisins s'en allant embaucher à l'usine, en bas,  dans la brume.
A cet instant, je suis simplement satisfait.

jeudi 26 avril 2018

je n'ai pas vu




Je n'ai pas vu
les agriculteurs, chasseurs de chamois et bergers, devenir de petits guides de montagne au service des premiers alpinistes de l'Oisans

Je n'ai pas vu
Pierre Gaspard arpenter les pentes glissantes, atteindre le Pic de la Meije, chevaucher les ruisseaux, se cramponner aux glaciers

Je n'ai pas vu
l'ancêtre refuge de la Bérarde où les montagnards dormaient sur la paille

et j'ai écouté
le silence après les cris de la Commune de Paris

Je n'ai pas vu
Gisèle pleurer son émoi pour son futile amant, au fond de la cuisine de son hôtel-restaurant de Saint-Christophe

Je n'ai pas vu
son émiettement
sa dissolution dans le torrent

Je n'ai pas vu
les colporteurs de ragots et de planches de fleurs

et j'ai écouté
l'inquiétude des jeunes quittant leurs villages pour ne jamais y revenir

Je n'ai pas vu
la foire du 22 septembre à Bourg d'Oisans

Je n'ai pas vu
comment l'institutrice préparait la soupe aux herbes folles

Je n'ai pas vu
l'ouverture de l'hôtel Balme, ni les chalets des paysans se transformer en auberges et refuges pour ces touristes à la conquête des sommets

et j'ai écouté
sonner le glas à l'enterrement des anciens

Je n'ai pas vu
les enfants travailler dans les mines d'ardoise
les femmes fabriquer, à la lueur de la bougie, des gants de peau de chevreau

Je n'ai pas vu
les animaux quitter les étables pour l'amantagnage

Je n'ai pas vu
le coucher de soleil éblouir les flancs enneigés
7 heures, 7 jours, 7 ans, avant le changement de siècle


dimanche 1 avril 2018

statues tombales

Sur son promontoire, il regarde l'au-delà des pics et des glaciers, s'adosse aux murs de l'Eglise, tandis que les pierres tombales résistent sans se briser aux vents et au gel, bercées par les flots du torrent, en contre-bas. Comme le mourant suppliant ses proches de le laisser glisser dans le sommeil inévitable, les défunts font face à la trop grande sollicitude accordée à leurs noms, souvent illustres, mais qui les empêche de vivre leur mort, en paix. Ce n'est pourtant pas Le Père Lachaise. Juste un minuscule cimetière de l'Oisans. L'indécence touristique a le même visage. Alors non, je n'irai ni cracher ni prier sur vos tombes. Je n'irai pas vous parler, ni vous écouter, ni lire vos patronymes et dates de vie et de décès, ni voir qui a la plus belle tombe, la plus originale ou la plus sobre. Nous, les vivants provisoires, vous devons le silence contre le bavardage, la sobriété contre la curiosité. Bien sûr, je passe régulièrement sur les bords du grand mur protégeant votre repos et je pense à vous. Bien sûr, vos sépultures sont visibles depuis le bas de la route qui gravit en souffletant jusqu'au village, et vous rappellent à nous. Mais je n'irai pas déambuler entre vos croix. Vous ne faites pas musée. Vous n'êtes pas des statues tombales que l'on viendrait visiter comme des ruines étrusques. Vos existences ont sculpté le paysage, chaque maison accolée aux autres a été construite par vos mains, habitée par vous, chaque cailloux des sentiers conserve vos énergies passées, chaque sente a été creusée par vos pas courageux, chaque goutte d'eau se souvient de vos luttes contre l'hésitation. Alors, pourquoi irais-je sur vos tombes ? Vous Êtes l'Oisans, vous êtes ces montagnes, vous êtes le Vénéon, vous êtes partout dans le souffle, la pluie, les rayons du soleil, la neige, la glace, les pierres, les forêts. Partout, sur et dans la carte. Non. Définitivement: je n'entrerai pas dans le cimetière de Saint-Christophe.

lundi 26 mars 2018

vendredi 23 février 2018

Cimetière de l'Oisans @4

4. Maurice Ils m'avaient tous fait chier, la famille, les voisins, leurs chats sur lesquels je tirais car ils venaient tracasser mes poules et pisser dans mes fleurs. Tous. Et surtout mes deux championnes : mes deux ex-femmes. J'ai donc pris la garde du refuge du fond de la vallée, un cul de sac. Et ça m'allait bien. De novembre à mai, je ne voyais quasiment personne. Pas un chat (heureusement pour eux). Mon enterrement... ah quelle aventure ! d'abord ils m'ont retrouvé momifié, 2 mois après ma mort (le froid glacial conserve bien). Ils m'ont mis dans un cercueil. Douze personnes de la famille sont venues à la cérémonie. Le curé avait un texte "à trou": le même pour tout le monde, et dans le trou du texte : mon prénom. Et vas-y que..."Souvenez-vous de tout ce qu'il vous a apporté dans votre vie, (trou): Maurice", "Faites une minute de silence pour vous recueillir sur l'âme de (trou) Maurice", "on va dire la prière du saint machin en mémoire du cher (trou) Maurice" etc. Bon, le curé a bâclé la cérémonie, il a dû voir comme moi que ça commençait à ricaner dans l'église. Et puis il y a eu les adieux au mort : ma fille a commencé par passer du côté gauche du cercueil, mon fils à droite, et les dix autres se sont répartis comme des crétins de chaque côté. Cela a fait un bouchon, ils ne pouvaient plus circuler autour de la boîte en bois comme le curé le voulait. J'en boufferais encore du curé si je le pouvais ! Mais là franchement, j'étais mort de rire ! Ils se sont donc arrêtés en cercle autour de moi, genre... et ben voilà, on fait quoi maintenant? face à cette situation embarrassante, le curé a donné une craie : "tenez, écrivez sur le cercueil un petit message pour Maurice" (ici, il n'y avait pas de trou dans sa phrase improvisée). Non Mais ! Je n'avais encore jamais vu ça! Ecrire sur un cercueil ! Est-ce un nouveau rite ? Ma fille a dessiné un coeur. La belle petite. Et puis ils sont sortis. Je ne voulais pas aller au cimetière, j'aurais souhaité être brûlé comme les indiens d'Inde ! et qu'on jète mes cendres dans ma rivière. Un peu sur ma montagne aussi. Mais bon ça ne se fait pas et me voilà aux côtés des autres imbéciles, surtout la maîtresse, je la déteste celle-là (jeune fille, elle a refusé de m'embrasser), mais je ne peux pas lui tirer dessus comme sur une chatte. Dommage... Je vais lui envoyer quelques vers de plus, histoire qu'elle fasse moins la belle, maintenant. Il n'y a qu'avec le Gaspard que je m'entends, faut dire qu'on est aussi taiseux l'un que l'autre. Le silence, ça arrange bien les relations humaines. Des fois quand même, on se marre en se souvenant des jeunes filles que nous avions draguées dans notre jeunesse. Mes enfants me manquent, faut le dire, oui, mes frères et ma soeur aussi. je les aime, mais de mon vivant,
je ne pouvais pas ne pas leur faire la gueule. C'est comme ça.

mardi 20 février 2018

au cimetière de l'Oisans#3

3. La maîtresse. Je me marre, je leur avais dit que je mangerai les pissenlits par la racine, ils ne m'ont pas cru, et pourtant je suis bien morte, mais c'est vrai que je n'ai pas l'aisance physique d'aller grignoter les abords des tombes. N'empêche que mon livre me survit, et cela me surprend. Ecrire sur les herbes sauvages de nos vallées et montagnes, franchement, quelle idée! et aujourd'hui les gamins "travaillent" (comme on dit dans l'école moderne) sur mon "oeuvre". Ah cela me flatte bien ! J'y racontais la vie de nos pauvres villages, les famines, les maladies de la dénutrition, et notre unique recours aux herbes folles. Si je pouvais, j'écrirai bien un nouveau livre sur nos tombes, les "vers sauvages" tiens ! Je suis en tout cas en bonne compagnie ; le Gaspard mais il se tait, c'est pas qu'il boude, mais il agit : ses seuls mots portent sur le nouvel agencement des tombes que la commune devrait envisager ; par contre, la Giselle, ah avec elle on papote tout le temps, éternellement ! et le père Maurice, toujours pas mal dans son genre. Ah si j'osais... mais il conserve son sale caractère, alors j'hésite encore. On verra. Les ragots de Giselle m'informent des prochains venus. On ne va pas manquer de choix, ah pour ça non ! quelques premiers choix. je patiente. Ah je me marre, comme dans la vraie vie !

lundi 19 février 2018

au cimetière de l'Oisans, #2

2. Giselle T.
J'ai toujours bavassé avec les clients de l'hôtel-restaurant, paroles enchaînées délestées de mon poids que je trainais à longueur de journée affairée aux travaux de la cuisine, du service, du linge, du ménage des chambres. Et ça m'a tuée.
Le Marcel, mon mari, me disait : arrête, tu les saoules les clients et après ils ne commandent plus notre Génépi !
On avait de franches rigolades avec les clients de passage et surtout avec ceux du village qui venaient boire le coup et faire les commères. Un jour, est arrivé le diable, oh, pas avec des cornes hein, un bel homme, bien habillé, un Monsieur de la ville. Il est resté presque six semaines à l'hôtel, seul. Peu à peu on a parlé mais j'étais intimidée au début. On a parlé, parlé et il se rapprochait un peu plus de moi, me frôlait. Un soir, j'ai accepté de monter dans sa chambre sous prétexte que...  quand le Marcel s'était endormi hein. Et pis, ça a recommencé, recommencé. Il me disait que j'étais une Dame, que je méritais une autre vie, plus grande, qu'il m'amènerait...
J'ai cru. J'étais contente. Il me pressait de plus en plus de venir avec lui dans la vallée.
La dernière semaine, j'ai tout dit au Marcel. J'aime pas les mensonges. Il en est tombé de sa chaise, pis il est parti. J'ai continué le travail, il n'y avait que les touristes ce jour-là. Personne du village n'est apparu. Marcel avait certainement raconté l'histoire...
Quand tout a été rangé, j'ai préparé ma valise. Et je suis montée dans la chambre...
Le lit était fait. Pas de bruit. Pas de Bel homme. Un mot. L'émotion que j'aie eue en lisant la lettre ! Ben, encore maintenant ça m'en fait perdre la mémoire. Ca disait quelque chose comme un télégramme reçu d'une femme qui l'avait quitté et que c'est pour ça qu'il était venu se réfugier ici, que cette femme voulait qu'il revienne. Qu'il redescendait donc. Sans moi. Sans excuse. Sans baiser.
C'était bref. Un coup au ventre.
Je ne sais pas si c'est la peine ou la honte, mais un brouillard de larmes m'a envahie, pis un vide dans le creux du cerveau.
La honte parce que tout le monde savait à cette heure, et que ça devait bien faire des histoires dans les maisons. Pensez donc...
La trahison, pourquoi ne m'avoir pas dit, avant? Pas dit que sa pensée allait vers une autre?
Ca m'a brûlé.
Alors je suis allée au pont du diable à l'entrée du village. Dessous, avec la fonte des neiges, le ruisseau débordait, les vagues tourbillonnaient avant de se jeter dans le Vénéon en contre-bas.
Elle était glacée, l'eau...


vendredi 16 février 2018

au cimetière de L'Oisans

1. Pierre Gaspard

Je suis un taiseux. Les mots m'empêchent d'agir, d'avoir l'esprit clair. Si j'avais eu le goût des mots, je n'aurais pas eu celui de la montagne. Je n'aurais pas gravi les sommets. Il n'y a pas à discuter. C'est grâce au silence que j'ai pu conduire les petits sur la Meije. Quelques ordres précis, décisifs. C'est tout. C'est grâce au silence recouvert par le bruit du vent qu'ils ont été convaincus d'attendre toute la nuit dans la neige, accrochés les uns aux autres sur une plate-forme de deux mètres au-dessus du vide, avant de redescendre enfin dans la vallée et de s'éloigner de l'enfer blanc.
Même mort, je reste taiseux. On ne sait jamais...

lundi 29 janvier 2018

passé présent futur

Passé:
Il courre les champs, vagabonde dans la montagne, suit ses moutons, ne se raconte plus des histoires de loups comme il y a encore deux ans, il a 14 ans, il commence à regarder les filles du village, mais son regard reste attaché aux pics blancs au loin, au-delà de la vallée du Vénéon.

Elle part avec dix autres enfants chaque matin, à pied, dans la neige, le froid, ou dans la douceur du printemps, elle rejoint l'école, sa maîtresse vient d'encore plus loin, elle devine qu'elle fera plus tard des livres tant elle sait de choses différentes.

Il ouvre la baraque branlante de ce cul de sac chaque printemps jusqu'à l'automne, accueille les montagnards, ils dorment sur la paille, il leur offre une soupe et du pain rugueux, il redescend de la Bérarde quand les premières neiges arrivent, le bourg restant inaccessible durant les lourds mois d'hiver.

Il vit à Paris, rêve des Alpes chaque nuit, il a déjà parcouru quelques sommets du côté de Chamonix, mais il y a tant de monde dans cette vallée. Il prévoit de découvrir l'Oisans, la région sauvage, inaccessible, intacte encore en ce milieu du XIXè siècle.

Présent:
Il rêve à son ancêtre, essaye de l'imaginer le jour de la Première du Pic de la Meije, quand, éprouvé, éreinté, il a rejoint  sa femme et ses enfants qui l'attendaient lui et le fils aîné qui l'avait accompagné au plus haut des sommets idolâtrés des Alpes.

Elle aide son mari à tenir le restaurant, bar, hôtel de Saint-Christophe. Elle lit et relit le livre de la maîtresse de sa propre mère, qui raconte la vie passée dans les villages, leurs villages, les herbes folles des montagnes dont on fait encore la soupe, le quotidien rude de ceux et celles qui vivaient ici.

Il a repris l'ancienne baraque, l'a totalement réaménagée, agrandie, l'eau coule aux robinets, les douches sont tièdes mais suffisantes, le poêle marche bien, il est content. La route vient d'être élargie, elle reste cependant fermée en hiver. Parfois il reste à la Bérarde tout l'hiver, mais certaines années il préfère redescendre à Bourg d'Oisans.

Même s'il est mort depuis longtemps, son nom demeure inscrit dans les livres des aventures de l'Alpinisme, il est le premier (parisien de surcroît) a avoir gravi La Meije avec le père Gaspard de Saint-Christophe et son fils aîné.

Futur:
 Elle est guide de Haute Montagne arrière petite fille de familles connues de la vallée, qui comportent plusieurs alpinistes dont la renommée ne s'éteint pas. Elle regarde les sommets avec inquiétude cette année, peu de neige, les glaciers fondent toujours davantage.

Le café, restaurant hôtel de ses aïeux est désormais transféré en haut de la station de sport d'hiver. Il en a gardé le nom. En bas, le petit bourg lui semble minuscule, les maisons sont délabrées, seuls quelques bourgeois bohêmes viennent y camper, jamais en hiver.

La Bérarde n'attire plus les randonneurs ni les alpinistes. Il n'y a plus de neige, plus de glace, les sommets sont lessivés, seules les pluies diluviennes apportent de l'animation. Des plantes du Sud des Alpes poussent maintenant ici.

Il vient de lire un livre où son nom de famille apparaît, il se renseigne, découvre son ancêtre et ce qui l'a poussé à faire la Première du Pic de la Meije. Lui, à Paris, il vend des spectacles son et image virtuels où l'on voit (sur des écrans géants) les  hologrammes de personnages anciens gravissant des sommets, mains gelées.
 

lundi 15 janvier 2018

Gaspard

(Référence : Henri Isselin, La Meije, éditions Arthaud,1977. Les emprunts à l'auteur sont indiqués en italiques).

Il sera un des plus grands alpinistes, cumulant les "premières" dans le massif de l'Oisans. Il a 42 ans, assis sur le muret à l'entrée du village, il attend le jeune alpiniste Emmanuel Boileau Castelnau. Il est le fils de Pierre Hughes, berger de la vallée du Var, qui tous les ans remontait le Vénéon avec les troupeaux transhumants venus de Provence. il a des yeux perçants, un regard déterminé. Il a grandi à Saint-Christophe en Oisans. Il chasse, cherche ses chèvres dans le massif, travaille aux champs. Il guide des touristes dans des courses en montagne. Il se fait connaître pour la sûreté de ses pas et sa sérénité. Il va conduire Boileau de Castelnau dans la Première de la Meije, le sommet de 3983 mètres que l'on croyait invincible, tant d'alpinistes l'ayant tenté sans y parvenir. Il part avec son "client" le 3 août 1877, longe la longue et sauvage vallée de la Selle s'arrête au Châtelleret où son fils a monté les vivres pour le bivouac. Il quitte le lieu dès l'aube le ciel pâlit légèrement et bientôt, les premières lueurs du jour illuminent le sommet du Grand Pic de la Meije, puis le Doigt de Dieu et l'arrête aux quatre dents. Il conduit ses compagnons jusqu'au glacier des Etançons, regarde la montagne. Il s'oppose aux propositions de Boileau de Castelnau, il a raison. Il arrive au Promontoire, continue délesté des provisions. Il cherche dans la muraille, trouve un passage, s'élève de quelques mètres, ici même où les autres montagnards ont rebroussé chemin. Il est hissé, se hisse seul, franchit le passage le plus délicat, regarde le baromètre : 3485 mètres. Il renonce, là, pour cette fois.
Il repart avec ses compagnons le 16 août. Il attaque la paroi, retrouve une de ses cordes abandonnées précédemment  qui va faciliter le passage. Il attache son fils et son "client". Il va se heurter à des obstacles plus sérieux que ce premier ressaut qu'il refusait quelques jours plus tôt d'aborder, mais en franchissant celui-ci, il semble qu'il ait brisé le cercle enchanté qui protégeait la Meije. 
Il va ouvrir la voie avec une hardiesse et une intuition en tous points remarquables. 
Il passe, puis ses compagnons le suivent. 
Il taille des marches dans la glace. Il progresse, le sommet apparaît. Il se bat malgré la résistance acharnée de la Meije qui se refuse toujours.  Il ne peut plus avancer, ni faire demi-tour, appelle au secours, il est pâle comme ses compagnons, tremble tandis que le temps devient mauvais. Il ne veut pas échouer si près du but. Il découvre une issue sur la face Nord, la plus rébarbative, la plus inhospitalière. Il débouche enfin sur la surface horizontale, là où il n'y a plus rien que le ciel et la course des nuages. 
Il s'écrie : "Ce ne sont pas des guides étrangers qui arriveront les premiers !". 
Il doit redescendre la cordée, or, le  retour est difficile, le temps se déchaîne, la Meije se venge. Il constate un curieux phénomène : la neige se congèle sur les vêtements, se transformant en  glace, elle paralyse les hommes. Il sait qu'il leur faut attendre la fin de la nuit, espérer un redoux, ne pas fermer les yeux, ne pas bouger, de toute manière aucun mouvement n'est possible, tous trois sont à genoux, entrelacés dans la  tempête.
Il regarde sa montre, il est 4h du matin, personne ne peut se mouvoir. il attend encore deux heures et, pour se réchauffer,  les hommes se frappent mutuellement afin de ramener la circulation sanguine dans leurs corps. Il fait face à de nouvelles difficultés, rochers impraticables, finalement vient la délivrance. Il lance alors  un "gros bonjour" à la Pyramide de M. Duhamel,  puis le reste de la descente se fait sans encombre malgré la pluie torrentielle.
Il mange avec grand appétit en retrouvant le bivouac du Châtelleret, son "client" dormira plus de seize heures d'affilé.
Il a conquis avec son fils et Boileau Castelneau la plus mythique montagne convoitée par les alpinistes se bagarrant au nom de leur nation respective pour la conquête des sommets, comme plus tard pour l'Himalaya, puis celle de la lune.
Il aura son nom sur la montagne : le Pic Gaspard. Il sera appelé avec respect "Le père Gaspard" et entrera dans la légende en tant que  Gaspard de la Meije.
Il continuera longtemps les courses en montagne. Il mourra en 1915.


mardi 19 décembre 2017

du dedans, du dehors

Il y a collection de pierres mêlées dans la soucoupe

celles du dehors
celles du dedans

Quand le brouillard submerge le paysage
 quand le chemin se perd sous l'épais magma de neige
la pierre du dehors
résiste à la nuit
sonne en trébuchant dans le cours d'eau, se fracasse avec l'avalanche, crisse avec le pierrier.

Elle a eu le temps d'incorporer les fantômes
pilotes d'avion écrasé sur la montagne
migrants morts de froid
alpinistes

Que de présences dans la chair pierreuse banalement ramassée, ignorée, injuriée quand le pied chancèle.

Pierre-paysage, pierre de rêve, pierre de petit poucet, pierre de rien.

Et puis il y a la pierre du dedans
 à fleur de faille
recouverte par des strates boueuses et carbonifères
Pierre d'un passé inachevé
lambeau d'étoile ou étoffe de ferrailles
cambouis recraché par les plaques tectoniques.

On la devine, on l'arrache de la roche, on la frotte, on la brise parfois.
De cet ultime fracas, émerge de temps en temps un joyau cristallin
 si limpide que l'on croirait saisir à pleine main l'eau prisonnière d'une coquille de verre.

A moins que la brisure la rende au sable mouvant.

samedi 2 décembre 2017

Vénéon

Gourmand Vénéon aux sources glacières plurielles nourri de dix-huit ruisseaux dé-escaladant la vallée et se jetant dans le vide par cascades scélérates narrant rageusement les récits des randonneurs et des alpinistes qui ont bu en lui cru en ses soubresauts d'humeur changeante au fils des pluies torrentielles et des fontes de neige reculant devant la force du gel se dévêtant alors de ses tumultes laissant voir enfin ses limons et ses galets ronds avant de se jeter à nouveau avec fougue contre les piliers des ponts jusqu'à les faire rompre dans un hurlement d'automne.
Gourmet Vénéon appréciant autant les forêts les rochers le bruit du silence hivernal que le raffut des pagayeurs de canoë ou de raft sonnés par les rapides du torrent puis finissant en susurrant quand les eaux accostent aux rives de la Romanche près de la ville. 

vendredi 17 novembre 2017

chemin de noms

Arrachés de la carte, puis réa-graphiés en liste de noms, les lieux dessinent un parcours improbable pour un marcheur imaginaire à la recherche d'"un espace de langage" (E. Ruben). Il part du Clot du Ser au sein du Massif de l'Oisans et s'enquiert du plus court chemin pour atteindre L'Alpe du Pin.  Il se peut qu'on l'y attende pour dîner d'une viande de gibier arrosé d'un jus qu'il saucerait avec du pain perdu. Repu, il continuerait son chemin du côté de La Raja s'inventant un endroit où dormir aussi paisiblement que dans un palais flottant sur un lac du Rajasthan. A Temple Ecrin quelques ablutions et une offrande aux dieux des sommets.
Au petit matin, avant que les premières lueurs du jour affleurent l'horizon, il invoquerait le Pic du Says, avant de questionner l'Aiguille de la Dibona qui annonce toujours de bons présages. Enfin, avec déférence, il décrotterait ses chaussures de marche à la fontaine du refuge de la Lavey.


Ser et Pin, comme autant d'évocations dinatoires
Raja, coule de sens... et de sang indien
Pic du Says, celui qui sait?
L'aiguille de la Dibona, dit bon et bien
Refuge de la Lavey... donne envie de prendre une douche, de se "décrotter"

jeudi 26 octobre 2017

Dans les plis et sur les bords

Au bord, le ciel parsemé de nuages écrit l'introduction. Juste en dessous, la ligne grignotée par le pli du topo se dénude et s'élance vers un sommet enneigé. Des alpages chutent dans des pierriers où s'abandonnent les pieds des falaises. Quelques tâches forestières, d'abord frugales puis abondantes, encerclent une nationale. En contre-jour, les chemins de randonnées s'invitent sur les courbures de niveau.

Je replis le bord et déroule un autre pli. Un lac-maison impose sa rondeur bleutée. Je comprends son besoin de s'abriter au creux de la réserve naturelle inviolée. Pourtant, il ne peut échapper à la loi des reliefs qui le dominent.

Je referme la carte en totalité, j'écarte un autre bord sur lequel se découvrent deux têtes sonnées par leurs 3459 et 3559 mètres d'altitude. Dans le cou de l'une d'elles, un minuscule étang braille au soleil, pourtant je me souviens l'avoir parcouru dans le brouillard qui suit l'orage. Les corps montagneux se contorsionnent, enjambent un torrent, grimacent et se hachurent. Chut...

J'ouvre deux plis, ceux qui coupent la carte en son milieu. Le paysage s'agrandit soudainement, révèlent les glaciers, les refuges, les pics prestigieux de l'alpinisme.

Le détail est dans le souvenir. Souvenir du mal de dos, des épaules écrasées par un sac trop lourd, de la sueur et du frisson, des mains gelées. Espaces parcourus dans les reflets et dans les ombres.

lundi 2 octobre 2017

cartographie 100 mots #1 #2 #3 #4

#1.  Plan des transports en commun

Ma première carte a dû être un plan de transports en commun qui est à la carte routière ce que la radiographie est à la photographie. Un squelette à vif laissant voir l’anatomie dépareillée de la ville. Des itinéraires rouges, bleus, roses comme autant de lignes de force musculaires, de réseaux veineux encombrés, d’amoncèlements de peau. Se placent en leurs seins les arrêts représentés par des points noirs parfois fermés pour cause de maladies urbaines nécessitant une longue hospitalisation. Des cœurs rouges et gros dessinés de manière apparemment aléatoire sur le croquis de l’écorché : le terminus des bus tachycardiques.


#2. De la lampe et du bar

Si aujourd’hui google earth révèle la terre, les continents et les mers, le ciel et les étoiles, il y eu deux mappemondes qui m’initièrent au voyage. Le planisphère s’allumait le soir tout près du lit, tournant à mille vitesses. Le mystère pour l’enfant résidait dans le fait qu’il était tout à fait identique à celui de son oncle, à une différence près : ce dernier ne s’allumait pas, en revanche il s’ouvrait par l’équateur, passant sur l’Amérique, en bas de l’Afrique, traversait l’océan entre Asie et Australie. L’oncle séparait parfois les quatre A et laissait deviner les promesses de l’ivresse.

#3. Fond de tiroir

Dans le fond du tiroir, des vieux dictionnaires, les pays disparus décachètent des territoires immuables. Yougoslavie, URSS, Empire d’Akkad, Abyssinie. Des royaumes et des Républiques se sont dissous. Des villes ont rejoint le continent des contes et légendes. Babylone, Massalia, Byzance. Des saints ont regagné le pays des anges déchus. Saint Pétersbourg. Alger a gagné un Al qui semble aimer le jazz . Al Jazâ’ir. Bombay est dans le mouv’. Mumbay. Benarès a voulu voir plus loin. Varanasi. L’Helvetie s’est assagie et la Dacie s’est dotée de nouvelles manies. Roumanie. A trop gagater, Furano s’est oublié dans une autre identité.

#4. Topo

Il existe quelque part des chemins qui se déchiffrent avec des cordes, des baudriers, des lampes frontales, poignées jumar, dégaines, longes. Grimper sur du calcaire, de la glace, dans la boue. S’engouffrer dans des cavités. D’ailleurs, comment dire la verticalité quand celle-ci s’enfonce au sous-sol ? Il n’est pas possible de s’esquiver quand le topo devient réalité. Pas de chemin de traverse, pas de recul envisageable. La carte topographique est moins un guide prudent qu’un présage ambigu. Derrière le tracé, un inexprimé message… vous vous engagez dans du vertige. Méfiez-vous des fausses étroitures, montée des eaux, dévers renversant et  étourderie.


lundi 6 mars 2017

La nouvelle à chute

Je lui avais bien dit que je ne savais pas raconter les histoires. Il insistait pourtant. Nous nous connaissions depuis deux heures. Quand je le rencontra, la neige s'abattait sur la montagne. Nous marchions sans voir à plus d'un mètre. Il faisait partie d'un groupe de quatre randonneurs. J'étais seul. Le refuge devait se trouver tout près de nous. Il était tôt dans l'après-midi et nous étions frigorifiés. Découragés. Soudain - j'appris plus tard qu'il était médecin - il hurla en faisant des gestes désordonnés. Le refuge était là, face à nous.
Nous nous engouffrions à l'intérieur
Entourés des ténèbres engourdissant nos corps.
Le médecin entreprit d'allumer le poêle à bois devant lequel nous nous serrions bientôt, assis par terre. Il nous fallait attendre, attendre que la journée s'écoule, demain la météo serait meilleure, peut-être.
L'ennui s'empara de nous. Un autre compagnon de naufrage proposa que nous racontions une histoire, à tour de rôle, pour faire passer le temps et la faim.
Quand ce fut à moi, je ne sus que dire. Avec entêtement. Ce qui agaça le médecin:
Je leur devais bien ça ! Sans eux, sans lui surtout, que serais-je devenu ? Une momie ?
Il commença à s'agiter, aussi dingue que lorsqu'il avait aperçu la cabane tout à l'heure. Il se leva, me menaça de toute sa masse, gauche et lourde.
Ses collègues le regardaient faire, sans le raisonner. Il semblait décompenser de l'aventure et de bien d'autres choses que j'ignorais.
Plus il s'énervait, moins je ne pouvais parler, encore moins retrouver des souvenirs ou inventer un conte. Soudain, il prit le bâton qui lui servait de tisonnier, le dressa au-dessus de mon crâne.

Alors dans un dernier souffle, les larmes tremblantes, je proposa que nous composions un texte, chacun ajouterait une phrase à celle que je prononcerais d'abord :

- le médecin remplit l'acte de décès

- puis il me ferma les yeux


- rideau


- ...

jeudi 27 octobre 2016

On ne sait jamais


(Devoir partir dans l’urgence: pourquoi, qu'emporter, où aller)


Feu, inondation, tremblement de terre
Violences politiques, économiques
Tapages
se voir voler sa place
banqueroute
devenir persona non grata
maladie paralysie
tête en l’air

Des valises vides
de photos, papiers administratifs
débarrassées des souvenirs 
enlisés sous la graisse des paroles inutiles
Juste un corps, pris au dépourvu
ayant la légèreté d’une souris craintive
filant se cacher
après un dernier baroud de coquetterie

Se terrer, s’enterrer, s’entêter, rester
Prendre n’importe quel chemin
Goûter à l’errance du voyageur qui ne sait où aller
Voguer sur les GR, les voies ferrées, les chemins de traverse
Voler de quoi rêver
Boire aux sources, fendre le gel
Coûte que coûte suivre l’étoile du Sud
Et se réveiller à Eboli.

jeudi 9 juin 2016

"Vendre à l'encan mes rêves broyés" (boîte à mots)

C'est une brocante, en haut de la colline
On y vend, à l'encan, des rêves broyés
des rêves de coccinelles, des rêves d'instants.

A l'infini, leurs échos clapotent, mais ne remontent pas à la surface de la conscience, qui n'existe pas.

Bulles d'air cherchant leur source, ne la trouvant pas sous la cendre du temps, les rêves-brocantes sont retenus par le crépuscule du fond de l'océan.

Et pourtant un rêve-crabe s'ébat comme le guerrier solitaire, sans armes ni ennemis à combattre
puis est mangé jusqu'aux pattes par le rêve-piranha égaré entre deux-eaux.

Le rêve-sardine s'ennuie sur l'étagère de sable et patiente en comptant et recomptant les rêves-bulots entassés dans une vieille caisse posée sur un tabouret comme un lapin sous la pluie.

"L'art est-il scandaleux" philosophe le rêve-corail qui rêve qu'il se promène dans le musée de l'innocence en baillant aux corneilles.

C'est l'heure ! dit le brocanteur en se réveillant de sa longue sieste oublieuse de rêves. Il passe un coup de balai sur la poussière de sa léthargie, éteint les lampes-étoiles de mer, pousse un dernier rêve étourdi vers la sortie, sort son trousseau de clés et le laisse tomber au pied du rocher couvert de vieux rêves-d'algues.

mercredi 27 avril 2016

se saisir de l'instant pour

lui offrir un soleil dans ses cheveux courts
                            et un gâteaux aux fraises

lui souhaiter une décennie DELICIEUSE


lui prédire des petits riens et de grands bonheurs

l'honorer avec l'épée et la balance pour sa justesse

lui écrire ces lignes en mauve

lui lancer nos mots à tour de rôle pour la fêter
                           et ne pas corriger nos fautes de français pour l'a fer sursauté

lui lâcher nos bulles de champagne
dans un ciel clément

bulles détestées des doux souvenirs qui emprisonnent la nostalgie

bulles sur lesquelles seraient inscrites des pensées magiques exhaussant tous ses rêves
                           et l'a-venir des petits rires