Je m'asseyai sur le bord de ses cils et je voyais alors défiler des légions de soldats. Les obus sifflaient à mes oreilles peu entraînées aux bruits des batailles et je voyais ses amis tomber les uns après les autres dans des fossés profonds aux humeurs putrides. Il m'en apprit le nom: les tranchées. Et mon grand- pére avait dressé des barrières tout autour de ce mot. Aux quatre coins, en sentinelles diligentes, son fusil et trois autres volés il ne savait plus où ni à qui, veillaient sur un paysage de mort. Et il se retranchait du matin jusqu'au soir, même la nuit rajoutait ma grand- mère, au fond de ce sillon d'où rien jamais ne germerait. Et moi, toute petite, recroquevillée contre les ailes de son nez qui me protégeaient des mauvais vents, j'assistai impuissante à la débâcle de ses souvenirs.
Prisonnière entre le rire et les larmes qu'il croyait retenir, je me laissai glisser au creux de son oreille pour lui mumurer que même s'il était vieux, même s'il était grand et maigre, même s'il avait perdu ses cheveux dans le chaos angoissant des mitrailles, même si ses yeux d'où ne filtrait aucune tendresse me faisaient peur quelquefois, je ne demandais qu'à l'aimer.
Mais le silence, un silence insondable s'est installé de lui à moi. Il s'est couché sous cette terre qu'il avait mordue les jours de bise et de froid.
Alors moi, dans les nuits où se lèvent mes morts, je le vois se lever Et s'il veut me prendre dans ses bras une fois, rien qu'une fois, j'acquiescerai, et durant un instant nous serons ensemble, et durant un instant je t'assure je pourrai écrire au nom de tous deux, en supprimant le presque, que nous serons heureux..."