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mardi 3 novembre 2009

Julien Letrouvé colporteur



Le pré, avec un unique arbre à mi-pente sous lequel l'herbe broutée, foulée par les troupeaux qu 'on y laissait sans garde, formait un cercle jauni autour du tronc, était clos de haies noires, presque sauvages, striées à travers la distance par la pluie qui reprenait. A sa partie la plus haute, un échalier en permettait l'accès, il cédait à la moindre poussée dans le geignement des gonds pris par la rouille. Une souche fendue sous un coudrier pouvait en servir de banc à des enfants inoccupés qu'on envoyait parfois surveiller les jeunes vâches folâtres. D'une ramée en berceau sous quoi le soldat avait trouvé refuge, de grosses gouttes froides se détachaient à intervalles réguliers, comme de la voûte d'une caverne. Immobile, les yeux écarquillés sur rien qui lui fût visible, il dormait peut-être, à la façon d'un grand oiseau de nuit en équilibre sur sa branche, qu'un claquement de mains n'eût pas fait s'envoler, ni même dresser un instant la tête pout lâcher un cri éraillé.

Pierre Silvain "Julien Letrouvé colporteur" ( Verdier 2007)

En hommage à Pierre Silvain récemment disparu.
Voir aussi le site de Poézibao et Jardin d'ombres

mardi 27 octobre 2009

Pré


Couchée dans l'herbe sur le dos, elle est maintenant devenue si minuscule que personne ne peut la voir. Les gigantesques graminées oscillent dans l'immensité bleue et les stridulations des grillons font vibrer le sol. De drôles de formes blanches s'effilochent dans le ciel et recomposent sans cesse d'étranges figures qui vont encore se déformant. La petite fille n'entend plus le bruit du monde, l'incroyable roulis de la terre l'a embarquée sur ses vagues.

lundi 26 octobre 2009

Pré




"Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte" (Arthur Rimbaud)

Il y a la terre, l'herbe berçante, les épis de plantain, quelques roses des prés à la fin de l'été mêlés aux colchiques qui signent le retour à la ville.
Il y a cet espace immense qui s'énonce en terme d'hectares dans la langue de là-haut et que je nomme Verdier.
Il y a, disséminés, de petits pommiers dressés comme les sentinelles d'un passé qui n'en finit pas de suinter.
Il y a une sente au bas du talus foulée par des centaines de pattes et de pieds, creusée par des pensées pas toujours apaisées.
Il y a ces bardanes le long du muret de pierres éboulées où des bouts de ficelles de souvenirs s'accrochent avec l'insistance des importuns.
Il y a cette pente douce ou plus forte selon les âges...
Il y a ce trou d'eau, caché dans un repli de terrain cerné d'un fil de fer barbelé pour nous interdire à nous les enfants d'approcher ou plus certainement de dissuader les bêtes de s'envaser.
Il y a l'ombre des pommiers où paresser un peu, loin des regards, une pomme acide dans une main et un livre dans l'autre.
Il y a les jeux de ballons, les courses, les roulades, les discussions, tous ces souvenirs qui ont poussé drus là dans ce pré.
Il y a ce point de vue sur le village, lieu "décalé" qui permet de suivre sans être vu les déplacements de chacun, fixer les habitudes entre les courses faites par la Ménie, les tangages d'ivrogne du Trantoût, les gesticulations et vociférations du Colibri après ses chiens, ou la silhouette sombre de Jean Lafine qui précipite le retour.
Il y a à la cime, de gros rochers de granite qui ourlent le contour de l'étoffe verte et d'où, le regard posé sur les lointains, se comptent les hameaux naufragés qui s'éclairent le soir et dont les noms se murmurent: Saint-André de Chalencon, Vérines, Saint-Julien d'Ance, Laprat, L'air, Chaumont...Un chapelet de mots.

C'est sans doute là qu'est né ce regard que je pose sur les plis, les parenthèses, les espaces, les ciels qui se consument devant moi. Et sur les bleus du temps.

jeudi 22 octobre 2009

Prés

L'hiver, les prés sont blancs et on fait de la luge quand on a moins de 12 ans. Après, c'est trop tard, c'est ringard, même si le mot n'est venu que bien plus tard.
La luge est peinte en rose et vert,c'est mon frère, c'est une petite luge à 2 places maximum avec le museau arrondi. A l'arrivée, au bas de la pente, il faut un peu freiner avec les talons pour ne pas se planter dans la raze* qui suivant la température, entretient un filet d'eau bouillasseux, plus ou moins recouvert et plus ou moins caché. Parfois, dans le jeudi, il y a un curé avec nous. Mais on n'aime pas ce souvenir : le curé tripote.
puis on a à peine le temps de remonter la pente 4 ou 10 fois, les poumons en feu par l'effort et le froid, et c'est déjà le temps des narcisses, des coucous, des myosotis. On revient avec des brassées d'odeurs et il y a toujours quelqu'un pour vous dire que ça fait mal à la tête. On s'en fiche. Chaque année, on y retourne pareil.
puis un jour il y a des barbelés, des maisons qui poussent. A la place de la neige il y a des voitures qui laissent des traces, à la place des narcisses des dahlias en rangées jaunes et rouges et qui n'apparaissent que bien plus tard dans l'année.
Mais il faut bien que l'enfance s'arrête.

* merci pour le mot, Michelangelo !