mercredi 30 septembre 2026

Panser les images ; Histoire d'André Faure (5 ou 6)

 20260506 Histoire d'André Faure

 

De temps en temps je revenais dans le village. Lorsque je n'avais plus un sou; que je m'étais fait virer de chez mon frère ou de chez mon père. Lorsque j'en avais ma claque de coucher dehors. Tout ça je l'ai déjà dit. Chez Crespe, c'était comme ma deuxième famille même comme ma première. Parfois je faisais mon lit dans une chibotte mais si j'avais résolu le problème du toit, c'était la faim qui m'empêchait de dormir ; je ne pouvais pas manger des pierres. Il y avait bien quelques grappes de raisins aux alentours, mais à mon âge, ça ne faisait pas beaucoup de protéines comme on ne disait pas à l'époque.  Alors je me pointais à l'auberge, la Philomène me faisait réchauffer un café au lait sur le bord du poêle et l'accompagnait d'une ou deux grosses tartines de beurre bien jaune. Elle s'affairait sans arrêt surtout quand son père était occupé au dehors, mais lorsqu'il était là, c'était une autre paire de manche, et pas toujours le bon côté. Mon café au lait il fallait que je le paye d'une manière ou d'une autre. Les marmots réclamaient toujours quelque chose et se plantaient devant moi pour que je m'intéresse à eux. Surtout André et la jolie Rose. Les autres clients me regardaient de travers et marmonnaient dans leur patois à mon égard. Parfois, on me laisser rester la nuit avec une soupe et on me donnait quelques travaux à faire pour payer ma pension. Moi je rêvais de prendre le large, de voir du pays, les grands espaces inconnus et la chaleur qui te fait fondre. Là-haut sur le plateau, les grands espaces, il y en avait aussi, mais si c'était bon pour les aventures de Stevenson, pour moi, ce n'était que rudesse et pays de corbeaux.

Alors finalement quand on m'en emmené, tout enchaîné, je me suis dit que cette fois-ci au moins j'allais en voir du pays, et en subir de la chaleur et des aventures. Comment aurais-je pu me payer ce voyage, aller voir l'Océan Atlantique, aller sur un autre continent ? J'en avais des rêves. ça oui. Mis avec ma condition d'origine comment aurais-je pu les réaliser ?

Quand je revoyais mes ambitions à la baisse, je regardais Philomène, je me disais que si un jour elle voulait de moi, je me rangerais. On aiderait à la ferme de son père, le mien contribuerait aussi, et petit à petit les grands espaces, on les accaparerait. J'arrêterais mes bêtises et plus tard quand on serait tirés d'affaires, on partirait, on irait sur une île, qui aurait une certaine psychologie, on ferait la vie tout à fait différemment.

Et puis les gendarmes m'ont pris et l'histoire a pris un autre tour.

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