20260506 Histoire d'André Faure
De
temps en temps je revenais dans le village. Lorsque je n'avais plus un sou; que
je m'étais fait virer de chez mon frère ou de chez mon père. Lorsque j'en avais
ma claque de coucher dehors. Tout ça je l'ai déjà dit. Chez Crespe, c'était
comme ma deuxième famille même comme ma première. Parfois je faisais mon lit
dans une chibotte mais si j'avais résolu le problème du toit, c'était la faim
qui m'empêchait de dormir ; je ne pouvais pas manger des pierres. Il y avait
bien quelques grappes de raisins aux alentours, mais à mon âge, ça ne faisait
pas beaucoup de protéines comme on ne disait pas à l'époque. Alors je me pointais à l'auberge, la Philomène
me faisait réchauffer un café au lait sur le bord du poêle et l'accompagnait d'une
ou deux grosses tartines de beurre bien jaune. Elle s'affairait sans arrêt
surtout quand son père était occupé au dehors, mais lorsqu'il était là, c'était
une autre paire de manche, et pas toujours le bon côté. Mon café au lait il
fallait que je le paye d'une manière ou d'une autre. Les marmots réclamaient
toujours quelque chose et se plantaient devant moi pour que je m'intéresse à
eux. Surtout André et la jolie Rose. Les autres clients me regardaient de
travers et marmonnaient dans leur patois à mon égard. Parfois, on me laisser
rester la nuit avec une soupe et on me donnait quelques travaux à faire pour
payer ma pension. Moi je rêvais de prendre le large, de voir du pays, les
grands espaces inconnus et la chaleur qui te fait fondre. Là-haut sur le
plateau, les grands espaces, il y en avait aussi, mais si c'était bon pour les
aventures de Stevenson, pour moi, ce n'était que rudesse et pays de corbeaux.
Alors
finalement quand on m'en emmené, tout enchaîné, je me suis dit que cette
fois-ci au moins j'allais en voir du pays, et en subir de la chaleur et des
aventures. Comment aurais-je pu me payer ce voyage, aller voir l'Océan
Atlantique, aller sur un autre continent ? J'en avais des rêves. ça oui. Mis
avec ma condition d'origine comment aurais-je pu les réaliser ?
Quand
je revoyais mes ambitions à la baisse, je regardais Philomène, je me disais que
si un jour elle voulait de moi, je me rangerais. On aiderait à la ferme de son
père, le mien contribuerait aussi, et petit à petit les grands espaces, on les accaparerait.
J'arrêterais mes bêtises et plus tard quand on serait tirés d'affaires, on
partirait, on irait sur une île, qui aurait une certaine psychologie, on ferait
la vie tout à fait différemment.
Et
puis les gendarmes m'ont pris et l'histoire a pris un autre tour.
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