mercredi 30 septembre 2026

Panser les images Histoire d'André Faure (4 ou 5)

 2026-0415 Histoire d'André Faure (épisode 4 ou 5)

 

Avant que d'être un matricule, j'étais un jeune  homme qui savait lire et écrire compter mais je m'embrouillais vite, l'école ne m'avait laissé que des souvenirs de coups de règles sur les doigts et de charbon à apporter pour ne pas mourir de froid. D'ailleurs on y allait peu. De toute façon je préférais courir la campagne, sans même profiter du paysage rude qu'elle aime tant à présent. Je cherchier cherchais (!) les mauvais coups, enfin ceux qui rapportaient de quoi manger un peu à ma faim de temps en temps. Ce n'était pas du vice, mais de la nécessité. Mes parents ne m'aimaient guère, les gendarmes à la maison plus souvent qu'à leur tour. Mon frère aîné était leur fierté et moi leur honte. J'avais une vie de bâton de chaise et je payais cher ma liberté, pas grand chose à manger, à bien dormir à l'abri, pas de caresses, quelques copains d'infortune. Pour gagner 3 sous et dormir au chaud, je me plaçais comme garçon de ferme là où on voulait bien de moi. Ma réputation me précédait et la main d'oeuvre n'était pas une denrée rare.

à la fin de ce mois de septembre 1908, je m'étais fait embaucher par le dénommé Pierre Crespe. Ce n'était pas la première fois. Je crois qu'il avait pitié de moi et sa fille Philomène était gentille avec moi. Elle trimait la pauvresse. Sa mère était morte lorsque elle était toute petite et son père s'était remarié avec une femme toute jeune aussi, une autre Philomène. Cette femme un jour avait vu une ombre par la fenêtre, ça lui avait fait une telle frayeur, dans ce pays plein de magie noire et de sorcellerie, qu'elle en était restée paralysée. Elle accouchait sans arrêt, beaucoup de bébés ne restaient pas, mais au bout du compte, la Philomène fille avait quand même trois marmots sur les bras. La Berthe, La Rose et le petiot André (le père de celle de l'enterrement l'autre jour). Donc moi j'arrivais là, ayant entendu dire qu'ils avaient besoin de monde pou battre à la machine. (c'est quand on enfourne les épis dans la partie machine de l'expression pour séparer en les battant, le grain de la paille). C'est drôle quand on lui raconte sa naissance elle demande souvent à ses soeurs de lui raconter l'histoire, on lui dit toujours, outre qu'elle était arrivée dans la grosse valise du docteur, que c'était un jour où on battait à la machine. Pour elle c'était début septembre, moi, plutôt vers la fin, mais sur ces plateaux même si le dérèglement climatique n'existait pas encore comme expression, les saisons  n'étaient pas toujours d'équerre non plus. Quand on est mort, c'est pas qu'on se tienne tellement au courant de la météo ou de l'écologie, mais il faut reconnaître que lorsqu'on raconte une histoire, même si on est mort, il ne faut pas raconter de bêtises ni faire d'anachronisme. Il faut régulièrement aller sur les Internet et dans las livres légitimés, voir si on est cohérent, regarder les registres  et les arbres généalogiques sinon tout fout le camp et on a vite fait de se faire épingler par tous les gendarmes des intelligences artificielles. Par exemple, on ne peut pas dire qu'on a rencontré Stevenson avec son ânesse; même si c'est bien par là qu'il se promenait et que maintenant i l y a un chemin officiel qui passe juste en dessous de chez Philomène, mais à l'époque de ses aventures, je n'étais pas encornet. encore né lorsqu'il démarra du Monastier.

Je reviens à mes moutons, ou plutôt à ceux du Pierre Crespe, car en plus de battre à la machine, d'être tavernier (comme s'appellera plus tard sa fille Berthe) il était aussi maquignon, c'est à dire qu'il vendait ses bêtes à la foire du Puy.  Place du Plot

 

Photo

Dans une boutique de charité croix rougienne, il y a quelques jour, était exposé à la vente mais sans prix, un tableau signé M. Tavernier. C'était mon Petit-cousin.

Panser les images ; Histoire d'André Faure (5 ou 6)

 20260506 Histoire d'André Faure

 

De temps en temps je revenais dans le village. Lorsque je n'avais plus un sou; que je m'étais fait virer de chez mon frère ou de chez mon père. Lorsque j'en avais ma claque de coucher dehors. Tout ça je l'ai déjà dit. Chez Crespe, c'était comme ma deuxième famille même comme ma première. Parfois je faisais mon lit dans une chibotte mais si j'avais résolu le problème du toit, c'était la faim qui m'empêchait de dormir ; je ne pouvais pas manger des pierres. Il y avait bien quelques grappes de raisins aux alentours, mais à mon âge, ça ne faisait pas beaucoup de protéines comme on ne disait pas à l'époque.  Alors je me pointais à l'auberge, la Philomène me faisait réchauffer un café au lait sur le bord du poêle et l'accompagnait d'une ou deux grosses tartines de beurre bien jaune. Elle s'affairait sans arrêt surtout quand son père était occupé au dehors, mais lorsqu'il était là, c'était une autre paire de manche, et pas toujours le bon côté. Mon café au lait il fallait que je le paye d'une manière ou d'une autre. Les marmots réclamaient toujours quelque chose et se plantaient devant moi pour que je m'intéresse à eux. Surtout André et la jolie Rose. Les autres clients me regardaient de travers et marmonnaient dans leur patois à mon égard. Parfois, on me laisser rester la nuit avec une soupe et on me donnait quelques travaux à faire pour payer ma pension. Moi je rêvais de prendre le large, de voir du pays, les grands espaces inconnus et la chaleur qui te fait fondre. Là-haut sur le plateau, les grands espaces, il y en avait aussi, mais si c'était bon pour les aventures de Stevenson, pour moi, ce n'était que rudesse et pays de corbeaux.

Alors finalement quand on m'en emmené, tout enchaîné, je me suis dit que cette fois-ci au moins j'allais en voir du pays, et en subir de la chaleur et des aventures. Comment aurais-je pu me payer ce voyage, aller voir l'Océan Atlantique, aller sur un autre continent ? J'en avais des rêves. ça oui. Mis avec ma condition d'origine comment aurais-je pu les réaliser ?

Quand je revoyais mes ambitions à la baisse, je regardais Philomène, je me disais que si un jour elle voulait de moi, je me rangerais. On aiderait à la ferme de son père, le mien contribuerait aussi, et petit à petit les grands espaces, on les accaparerait. J'arrêterais mes bêtises et plus tard quand on serait tirés d'affaires, on partirait, on irait sur une île, qui aurait une certaine psychologie, on ferait la vie tout à fait différemment.

Et puis les gendarmes m'ont pris et l'histoire a pris un autre tour.