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jeudi 9 avril 2015
l'homme de la coursive
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mercredi 11 février 2015
PROPOSITION IV.
Il a cinquante ans. Il est le garde-champêtre du bourg qui l'a vu naître.Il porte beau son costume de préposé, pantalon sombre et veste cintrée.Il a trente ans. Il revient du front. C'est un grand bonhomme efflanqué, les yeux enfoncés dans une figure hâve. Il a quatre-vingts ans et même un peu plus. Il étale sa chemise sur la table de la cuisine, il veut la repasser à la main, comme là-bas. Il tremble. Ce soir ou peut-être demain, il sera mort. Il a vingt ans, le front haut. Il part travailler à Lyon dans une usine de pneus. Il s'appelle Pierre. Il l'appelle Helena. Il l'aime à la dure, il n'a pas appris autrement. Il a trente ans, un peu moins, vingt-cinq, un peu plus. Il écrit du fond de la tranchée sur une vieille carte postale. Le crayon à papier crisse sur le papier bouilli, il n'y a plus d'encre. Il écrit son univers à chaque fois qu'il peut et il entend siffler les obus. Il a soixante-dix ans. Il pousse la porte de l'étable.Il n'a plus de képi depuis bien longtemps, depuis trop longtemps, il trouve.Il na plus son tambour. Il s'assoit sur la pierre chaude d'un soleil tardif. Il lui reste ses bêtes. Bientôt, elles ne seront plus siennes.
Elle a vingt-cinq ans. Elle n'est plus étudiante aux Beaux Arts à Amsterdam. Elle aime ses ciels argentés, elle n'aime pas cette lumière d'août qui la rend transparente. Elle marche à pas feutrés. La fatigue. Elle a quinze ans, des parents qui l'étouffent. A Ostende, elle regarde la mer, elle n'en peut plus d'attendre. Elle rêve des ailleurs, des marins sans bérets, des digues à enfourcher. Elle rêve de courir, courir sur des plages qui l'emmènent loin très loin de sa vie sans couleurs. Elle a dix-huit ans. Elle boucle sa valise. Elle prend le train, direction Amsterdam.Elle veut tout voir, tout dévorer, tout embrasser, Van Gogh, Rembrandt et les autres.
Elle a vingt-cinq ans, elle ne veut plus de peintres, de faux-semblants, de trompe l'oeil, de couleurs transplantées. Elle élit la nature, la vraie, l'immense, la réelle pour toile de fond. Elle élit ses teintes changeantes sur sa palette ouverte aux quatre vents. Elle a vingt -cinq ans. Elle marche. Elle ruisselle. Les gouttes translucides s'amusent sur sa peau bronzée.
Elle a vingt ans. Paris-Beaubourg, la Seine et Il. Elle tombe dans ses bras comme une enfant perdue. Elle aime Il. Trop. Il la presse de ne plus retourner à Amsterdam. Elle a vingt ans. Elle dit oui. Elle s'en va sur la route avec lui. La route des couleurs, des odeurs chaudes et sucrées, des amours folles à s'ébattre dans la lumière. Les illusions et les désillusions.
Elle a vingt-cinq ans, elle marche depuis longtemps sur ce chemin des Causses. Son corps longiligne dans ce paysage horizontal avance elle ne sait plus vers où. Elle ruisselle. Il ne parle pas, ne sourit plus, ne lui prend plus la main pour sauter les ruisseaux. Il ne savait pas l'effort. Il ne savait pas les chemins de pierre, les nuits fraîches et les aubes mouillées. Il ne la devine plus sous les étoffes claires. Et elle marche jusqu'au toit de lauzes de la maison en contrebas. Les Causses brûlent sous ses pieds meurtris. Sur le pas de la porte, elle le voit, impassible et fier,à ses pieds le chien de berger noir et blanc, l'oeil aussi vif que celui de son maître. Elle a vingt-cinq ans. Elle demande de l'eau au berger. Un souffle de printemps anime sa prunelle. Et elle revoit Rembandt. Elle sourit.
mercredi 31 décembre 2014
Monologue avec des ombres
« … Tu as une
lointaine ressemblance avec quelqu'un que j'ai connu, la voix est la
même, le soleil est encore chaud, de quoi ai-je l'air ainsi vautrée
sur cette chaise, moi aussi je dois n'avoir qu'une vague ressemblance
avec celle que tu as connue, tu parles, je n'écoute que les
modulations de ta voix, ce que tu dis se perd dans le feuillage et
cette maison derrière toi, qui n'a pas changé, elle, pas un coup de
peinture aux volets, tous ceux de notre époque pourraient
réapparaître dans ce décor intact, ce sont eux qui seraient
incongrus mais tous reconnaîtraient le décor, le même, toujours le
même, cette permanence des lieux et nous là un demi-siècle plus
tard, je voudrais bien saisir ce qui en toi subsiste et ce qui est
radicalement différent, savoir où je t'ai laissé et qui j'étais à
ce moment-là, mais le décor m'entraîne dans un autre temps auquel
je ne m'attendais pas du tout, pas plus qu'à éprouver autant de
plaisir à le retrouver, j'écoute ta voix, elle va avec le cadre, je
vois ta mère, morte depuis des années traverser la cour et ton père
qui marche dans l'appartement de Vienne, je vois sa corpulence, son
visage et toi, quinze ans, porté par ta voix, je vois bien pourtant
que quelque chose cloche, ce ventre rond sous ton tee-shirt, je me
redresse pour cacher le mien et ces gestes lents, cette posture qui a
remplacé ton impétuosité, j'essaie de rendre mon regard plus
pétillant, je voudrais te dire ... tu continues de parler et je
regarde autour de moi, deux plans se téléscopent, le passé
derrière toi et ton corps devant moi, ta voix fait le lien, cette
mobylette au loin, j'en avais une que tu m'avais vendue quand je suis
partie en fac, elle était bleue, je l'ai écrasée sur l'arrière
d'une voiture qui a freiné trop brusquement, et Françoise, il faut
que je te demande si tu la vois encore puisque tu sembles vivre
encore en ce temps-là, est-ce que tu te souviens de ma grand-mère
et du sapin à côté du bassin, mais tu continues à parler de
Brésil, de petit-fils ... »
jeudi 11 décembre 2014
Liliana et elle
Liliana
Elle a 30 ans, elle
est journaliste, vit à Paris et côtoie Albert Camus et Louis
Guilloux, elle aime cette vie d'intellectuelle.
A 8 ans , dans une
école de Venise, elle s'oppose à une enseignante qui a puni
injustement une de ses camarades : elle ne supporte pas une
vérité dénaturée.
Elle a 33 ans , un
premier roman écrit dans sa langue maternelle est refusé chez les
éditeurs italiens, alors elle le réécrit en français : La
Vestale sera publiée chez Gallimard .
Elle a 18 ans,
vient de quitter son lycée à Venise pour s'inscrire à la fac de
Padoue, en philosophie.
Elle a 40 ans et
traduit Camus, Gracq, Breton en italien.
Le 10 mars 1950, à
43 ans , elle va au théâtre juif de la rue Guy-Patin à Paris avec
Louis Guilloux, voir les marionnettes. Elle vit une histoire d'amour
discrète avec lui. Elle lui écrira plus de cinq cent lettres.
A 50 ans, elle est
journaliste pour la Rai et des radios françaises.
Elle a 39 ans, elle
habite un appartement dans le palais situé de l'autre côté du
canal qui borde la place San Zanipolo et, chaque matin elle peut
fixer le terrible Colleoni sur son cheval de bronze. Entre les
visites de Guilloux, elle arpente Venise, scrutant et narrant dans
Carnet vénitien le temps
éclaté de la vie dans sa ville tout
au long d'une année.
Elle
a 28
ans, elle est une jolie femme
brune, élégante , raffinée et mystérieuse :
la petite Angelina la fille de sa voisine lui murmure un soir qu'elle
est si belle qu'elle ressemble à un ange ; Liliana se sent des
ailes !
Au mois d'avril
1951, pendant une dizaine de jours, elle découvre la Bretagne avec
Guilloux : ce sera Carnac, Brest, les calvaires. Elle emplit son
regard des couleurs de la Bretagne, entre le gris tendre des maisons,
le jaune des ajoncs et le bleu doux du ciel.
Elle
a 63
ans, vit très seule, mais assure des conférences au sein d'une
association oeuvrant pour le rapprochement des pays d'Afrique avec
l'Europe et fait de nombreux
voyages. Elle est
toujours obsédée par la vérité.
Elle
a 42 ans et traduit en français Les Fiancés
de Manzoni avec Guilloux, elle se prénomme alors Silvana par
discrétion.
Elle a 68 ans ,
c'est le 2 juillet 1985 : elle meurt à l'hôpital de Mestre.
A la fin de sa vie,
elle découvre le Japon , la philosophie zen, la littérature, la
poésie et durant sa dernière année se consacre à composer des
haikus. Ce sera sa dernière activité littéraire.
Elle
Elle a 45 ans et se
trouve être une habituée des halls de gare et des arrêts de bus :
ce matin, c'est pour l'île d'Aix qu'elle s'évade avec sac à dos ,
où est arrimée sa canadienne, un couteau à huîtres dans une
poche et un livre dans l'autre : il lui faut l'air de l'océan
et la solitude pour quelques jours.
Elle a 24 ans,
rejoint un stage de zen et on vient de lui voler son sac avec ses
papiers et son argent ; c'est la troisième fois que çà lui
arrive, elle se pose des questions mais ne trouve pas de réponses.
Elle a 33 ans avec
plein d'enfants autour d'elle, c'est la vie qu'elle a choisie , enfin
pas tout à fait quand même, des rêves continuent de la hanter
qu'elle rejoint dans les livres qui la sauvent de tout.
Elle a six ans,
avec son père et son frère elle construit des châteaux de sable
sur une plage de l'océan. Un jour, elle partira elle aussi comme ces
petits voiliers qui voguent là-bas très loin.
Elle a 18 ans ,
l'avenir l'angoisse, elle ne sait pas où elle va. Elle est très
solitaire et regarde autour d'elle avec une inquiétude d'ombre
au fond des yeux: elle n'est pas faite pour ce monde là.
Elle a 40 ans et a
compris qu'on ne construit pas sa vie uniquement sur des rêves,
alors elle jette le sac de matelot de son grand-père sur l'épaule,
où elle a glissé le nécessaire pour quatre jours de vie et un
livre de poèmes qui ne peut se lire qu'à Venise, et elle réalise
le rêve , après des heures de trains avec changements, attente,
angoisse, de déambuler seule dans Venise.
Elle a 55 ans, n'a
prévenu personne et s'est affalée dans un train, elle ne sait pas
où elle va et çà lui est égal. Elle se dit qu'elle voudrait bien
retourner à Venise.
Elle est à Venise
.
mardi 9 décembre 2014
La grande jeune fille au magasin. Le vieil homme dans le champ.
Elle a 7 ans toute encombrée de sa grande taille. Elle a 13 ans des yeux très bleus. Elle est timide. Calme. Un fin sourire aux lèvres elle acquiesce. De petits mouvements de tête. Le jury l’interroge sur son travail. Elle a 29 ans. Elle a 26 ans. Elle photographie les ruelles de Kyoto. L’éclosion des fleurs. Les chats nonchalants. Elle a 23 ans. Elle pleure dans le stock entre les caisses de livres. Sa voix tinte comme une clochette soulevée par le vent. Elle a 17 ans. Sa frange coupée très courte. Elle ressemble à une princesse de l’ère Edo. De fines mèches électriques cernent ses joues poudrées. Le front brille souvent. Ses mains alignent les piles avec précision. Elles ne peuvent s’en empêcher. Elle a 22 ans. Au cours de "sumi-e" elle trace des silhouettes de fruits ou de légumes. Elle a 28 ans. Ses bras ses mains tentent de se glisser entre les "shôji" en papier de riz. Cela dure longtemps. En noir et blanc. Couche par couche elle revêt des kimonos. Elle va avoir 30 ans.
Il a 63 ans. Sa silhouette voutée forme une virgule entre les sillons de terre. Il porte un béret noir qui penche vers son oreille. Il a 68 ans ou 73 ans ou 85 ans... Il tient sa main d’enfant quand ils se promènent tous deux à travers champs. Des chemins creux. L’odeur près des cochons. Il a 37 ans. Ses mains calleuses poussent l’aiguille dans les pièces de cuir. Il est sellier. Dans son atelier il peint les champs les arbres les fleurs. Des odeurs de térébenthine. Il a 69 ans. Il fait son portrait en robe blanche et sourire. Il coupe les branches des «chatons». Qui ressemblent à de petites pâtes très douces des coussinets. Il a 73 ans. Sur la tablette de la clinique ils jouent à la bataille. Il l’a laisse gagner ? Ou c’est l’inverse ? Il a 71 ans. Il lui répond que quand il sera mort ils ne se verront plus. Il a loué une cabane dans la montagne au dessus du lac. Il va à la pêche avec ses copains. Il a 36 ans peut-être. Il sourit sur la photo. Elle est sur ses genoux heureuse. Il est difficile de dire son âge.
samedi 29 novembre 2014
... Et surgissent deux personnages
Il a soixante ans. Il est directeur commercial d'une très grosse entreprise de sa région. Il n'a plus de cheveux depuis quelques années. Il vit seul dans sa garçonnière et rentre le week-end dans sa villa où personne ne l'attend. Il a peur de la retraite et avec raison, puisqu'il va mourir dans deux ans. Il a vingt-huit ans, un long imperméable qui lui couvre les jambes, une écharpe qui vole au vent et il chevauche une Terrot noire. C'est un jeune ouvrier ambitieux, beau comme la nuit. Il a sept ans, il court en culottes courtes dans une cour de ferme avec son frère de lait. Il a quarante ans. Il est devenu directeur des hauts-fourneaux dans lesquels il a commencé comme simple technicien. Dans sa petite ville il est l'un des premiers à avoir eu le téléphone, le frigidaire et la salle de bain. Il roule en Panhard vert pomme. Il a dix-huit ans, il est monté à Paris pour suivre des études. Il est l'unique de cette famille de six enfants qui a pu entreprendre des études. Il fait du tennis, achète des livres de poésie, va au cinéma et au café. Quand il rentre au pays, il est l'intellectuel promis à un bel avenir. Il a vingt-cinq ans, il s'est marié, a déjà une fille et un fils. Il a vingt-deux ans, prisonnier en Allemagne. Sans une jeune fille de quatorze ans, il serait mort de faim. Il a cinquante ans. Il ne dort plus. Il doit liquider l'usine, licencier, mettre en vente. L'usine était sa maison. Ses enfants l'ignorent, sa femme ne l'admire plus. Sa mère est morte cette année, il n'a plus ni frère ni soeur et les maîtresses n'ont jamais été que de passage. Il a dix-neuf ans, un magnifique costume de zouave, il fait son service militaire au Maroc quand la deuxième guerre mondiale éclate.
Ella a soixante-dix
ans, n'a plus de vélo depuis que ses genoux la font souffrir mais il
lui reste encore quelque chose de ses jambes de gazelle. Une élégance
de port, une fierté dans le regard et son courage presque tout
entier. Elle a dix ans. Sa queue de cheval rebondit à chacun
de ses pas sautillants. Ses yeux pétillent. Elle rentre en sixième
dans quelques semaines, c'est l'été, sa saison préférée et son
amoureux s'appelle Alphonse. Alphonse lui joue des airs d'accordéon,
elle porte des robes claires qui vont bien avec ses airs. Elle a
quarante ans. Vient de divorcer. Ne pense qu'à eux deux qui
ne vieilliront pas ensemble. Chaque couple rencontré lui arrache le
coeur. Elle se sent vieille. Sa vie lui a échappé. Son mari, ses
enfants, tout fout le camp. Elle a vingt ans. Elle est à
l'université. Découvre le théâtre, les sorties la nuit, les
virées en voiture, les fêtes et les nuits blanches. Elle est belle
et a des ailes. Elle a un amant, découvre le plaisir. Elle sera
journaliste, parcourra le monde. Elle est sûre de son avenir.. Aucun
doute ne s'immisce en elle. Elle resplendit. Elle a cinquante
ans. Les deuils l'ont abattue. Elle ne rêve plus. Elle a de plus en
plus l'impression d'une longue route qui défile et elle, en bord de
route qui observe. Elle a neuf mois. Elle hurle de douleurs
dans son lit d'hôpital et ne mangera rien de plusieurs semaines.
Tous pense qu'elle ne survivra pas. Elle en réchappe. Les cris
seront pour elle toujours associés à la rage de vivre. Elle a
trente ans, est mère de deux enfants, s'est jetée à corps
perdu dans le monde du travail. Les désillusions commencent leur
lent travail de sape. Les hommes se retournent sur son passage, pas
sûr qu'elle les voie. Elle a douze ans. C'est le jour de sa
communion solennelle. Les adultes lui mentent ce jour-là aussi. Elle
perd la foi et sa confiance en eux. Elle a cinq ans. La
famille s'agrandit d'un troisième enfant et emménage dans une
grande maison. Sur la photo, elle fait la moue. Elle est maintenant
« la grande » et se sent tout petite.
vendredi 28 novembre 2014
Proposition 4. 2 personnages
Le Roumieux.
Il a
59 ans. Il n’a pas de résidence. Il vit sur la Lande au gré des saisons. Il
marche en boitant. Cela fait deux ans qu’il n’est plus retourné à Mendes,
chercher son courrier en poste restante. Sa barbe est longue. Il porte un grand
manteau.
Il a
22 ans et vient de réussir le concours de Polytechnique. Il est triste. Il sait
que son père sera fier de lui quand il lui annoncera la nouvelle. Il sait que
sa vie se referme sur ce concours.
Il a
30 ans. Il est en poste à Bordeaux. Depuis trois ans, il fréquente Anna rencontrée
sur le banc des élites. Elle est d’origines russes, une grande fille aux
cheveux châtain clair. Elle sort de la douche, nue, il croit qu’il aime son
corps élancé, humide, ce corps nerveux, aux gestes un peu brusques.
Il a
43 ans. Il vient de divorcer. Anna est partie vivre à Moscou. Ils n’ont pas eu
d’enfants, le sujet n’a jamais été évoqué entre eux, croit-il. Aurait-elle
voulu un enfant ? Il se pose la question pour la première fois. Il est
triste. Il est amoureux de son corps laiteux, des poses qu’elle prend quand
elle se sait regardée. Maintenant, il se dit qu’il n’a jamais aimé cette femme.
Ils se sont mis d’accord sur le prix de vente de leur appartement de Bordeaux.
Pour une fois, ils ne se sont pas disputés.
Il a
66 ans. Sur la lande on l’appelle le Roumieux.
Il a
55 ans. Il vit dans une petite grange abandonnée. Les paysans le laisse
l’occuper en échange de menus travaux agricoles. Il surveille les bêtes, en
été, sur les pâtures. Il boit l’eau des rivières. Il parle au vent. Au Grand
Glaïeul. A son passé.
Il a
72 ans. Il meurt dans une heure. Il le sait. Il n’est pas triste. Cette nuit,
il regarde le ciel d’août, allongé devant la grange. Une étoile filante passe
en un éclair. Il pense au petit prince. Il pense à son père.
Il a
11 ans et demi. Il rentre en 6ème. Il aime bien la petite fille un
peu boulotte assise à côté de lui, au premier rang. Il écrit un poème dans sa
tête. Quand il sera grand il voudrait devenir berger ou bien astronaute, ou
poète. Ou les trois à la fois.
L’homme de la coursive.
Il
n’a pas d’âge. Il est l’ombre de cette seconde suspendue au fil du temps.
Il y
a un mois, il était là, dans la coursive, en sous-sol, debout près d’un soupirail.
Il regardait au loin derrière la porte vitrée. Derrière lui, un barbecue
fumait. Ca sentait bon la viande grillée.
Avant,
il n’avait pas d’existence, pas de corps. Maintenant il vit ici hors du temps
sur une autre scène d’où il tire un fil d’un cocon invisible. Le fil s’étire
devant lui, se noue, se dénoue, se démultiplie, s’élance au-delà du soupirail, tels
des fils de soi.
Il
n’a pas d’âge et il le sait. Il existe entre la dernière seconde et la
prochaine, l’espace d’un soupir, l’espace du rêve qui se tait au réveil.
Il
pourrait avoir 51 ans, avoir des yeux perçants, avoir pour métier : clown
ou faiseur de farces, il pourrait tenir une boîte en verre dans laquelle se
mêleraient des couleurs, mais le rouge dominerait, ce ne serait pas une boîte de
bonbons, mais de gouaches écrasées.
Il
pourrait avoir 100 ans, il marcherait dans un désert, puis surgirait sur les
planches d’un théâtre dans les habits de Molière.
Là
il aurait une dizaine années, il serait fille. La petite demanderait à ce qu’on
l’amène au-delà du mur qui enceint sa maison.
Il
aurait 30 ans, et rentrerait dans un dojo vide, il se souviendrait de ce lieu
d’antan, chercherait quelque objet oublié, mais ne le trouverait pas.
Il
aurait encore 51 ans, et regarderait le vélo laissé en bas de l’escalier, de
l’autre côté d’une porte vitrée. Il n’en serait pas étonné. Ouvrirait la porte.
Porterait le vélo de marche en marche puis le sortirait dehors.
Il a
encore perdu son âge et se tient à nouveau dans la coursive, derrière la porte
vitrée. De ses mains jaillissent des fils blancs, des fils de soie.
jeudi 27 novembre 2014
mon personnage à casquette et son personnage à queue de cheval
A)
Il a 5 ans. Il garde les moutons. Sous sa tignasse, il a le front étroit des enfants qui regardent en bas. Il a 25 ans. Il est militaire en Autriche. Il porte l’uniforme bleu jonquille des Chasseurs Alpins, la tarte qui penche sur l’oreille gauche. Il a 12 ans. Il va parfois à l’école lorsque les travaux de la ferme lui en laissent le loisir, lorsqu’il a 2 souliers à mettre à ses pieds, lorsque la neige a été coupée à temps. Il a 47 ans. Leur mère est morte, une nièce est née. Il porte une casquette unie. Il ne porte plus jamais de béret. Il préfère les casquettes. Il en a toute une collection. Il a 26 ans. Il ne retrouve pas sa maison. Il n’a plus de maison. Il rêve de transsibérien. Il a 7 ans. Il compte les moutons. Il fabrique des trains avec 3 bouts de bois et 4 de ficelle. Il ne joue pas avec ses frères. Il va à l’école avec sa blouse noire. Il reçoit des coups de règle sur les doigts. Son regard sur ses souliers. Ses poings fermés à l’intérieur de son coeur. Il a l’âge d’aller au bal, mais il y a la guerre. Il a 30 ans. Il n’a pas de femme officielle. Il a 55 ans. Il prend des avions, des cars, des trains. Il a 58 ans. Il est célibataire, il a une femme cubaine le temps d’un voyage. Il a 48 ans, il fait la bamboche avec la Fédération Des Amicales de Chasseurs (la F.N.A.C.). Il a 61 ans. Il est dans un village russe à parler avec les mains. L’autocar repart sans lui. Il a 60 ans. Il revend sa ferme qui ne rapporte rien. Il s’achète une maison qui ne ressemble pas à grand chose, il habite sur la place écrasée par la stature de la statue. Il a 35 ans. Il vit avec sa mère. Mais pas avec son père. Ensemble ils boivent du vin. Il porte des chemises à carreaux, des marcels bleus, des bourgerons fanés. Il a peut-être un manteau. Il a 65 ans. Il rapièce ses vêtements. Il écoute le jeu des mille francs. Il a 75 ans. Il écoute le jeu des mille euros. Il connaît le débit de la Volga, la longueur de tous les fleuves, la hauteur de toutes les montagnes, la superficie de tous les pays. Il a 5 ans. Il ne lave jamais sa vaisselle et mange dans la même assiette qu’il range après chaque repas sous l’évier. Il a 5 ans. Dans ses malles des centaines de carnets. Dans ses carnets des centaines de listes. Dans ses armoires, à chaque rayon, un inventaire . Sous sa casquette ses cheveux sont toujours drus. Il a 65 ans. Il va chaque jour à la gare regarder les affiches. Il a 75 ans. Il a 76 ans. Il a 77 ans. Il a 5 ans. Une nièce lui rend visite une fois par an. Il lui sort une assiette presque propre et des noisettes. Il ne lui sert pas de vin. Il a toute la vie devant lui. Il tient ses listes à jour. Au dos des cartons de lessive AXION anti-calcaire. Au dos des paquets de Gitane. Sa gestion des stocks. Il a 77 ans. Il lui raconte le grand père assassiné. Il a 85 ans, il ne reconnaît plus grand monde. Il a 5 ans. Il est mort. Tout est en ordre, étiqueté et des boîtes à chaussures remplies de mystères.
B)
B)
Elle a 38 ans. Elle aime à le préciser. Elle a 8 ans. Elle fait sa commandante dans la cour de l’école. Elle distribue les rôles et ses camarades filent doux. Elle a 50 ans mais elle aime s’entendre dire qu’elle ne les fait pas. Elle a 20 ans. Elle a 30 ans. Elle a 40 ans. Elle fait du sport. Elle nage, elle court, elle grimpe, elle galope, elle stretche, elle pilate. Elle prend soin de son corps, de sa masse corporelle, de ses adducteurs. Elle a 14 ans. Elle est dodue et boutonneuse. Elle a 17 ans. Elle est méconnaissable. Elle porte des pantalons de cuir noir moulants et des tee-shirts imprimés panthère. Elle a 38 ans. Elle porte presque seule l’enseigne qui bat de l’aile. Elle agite les siennes encore plus fort. Elle a 19 ans. Elle a intégré une école de commerce et s'adonne au management. Elle porte des tailleurs noirs, stricts qui mettent en forme ses formes ; un accessoire jaune apporte un peu de fantaisie. Elle a 42 ans. Elle élève plus ou moins seule 2 ados adorables. Elle a 6 ans. Sa mère est morte. Elle a 16 ans. Elle a déjà déménagé 6 fois. Elle a 48 ans. Elle prend souvent le TGV, elle est sans cesse en déplacement, elle vibrillonne, elle aime se sentir importante, indispensable, mouche du coche, reine des abeilles. Elle tient sa place dans l’Organisation. Elle a 25 ans. Ses rêves sont en continuelle expansion. Elle en réalise quelques uns. Elle a 38 ans. Son mari est parti avec l’une des vendeuses. La garce. Elle a 6 ans. Elle ne pleure pas. On lui dit que sa mère est au ciel. Elle scrute. Quelques oiseaux sans noms et des insectes. Des traînées d'avion. Elle se regarde devant la glace, se met du rouge à lèvres. Elle s’habille avec les vêtements de sa mère morte. Elle a 49 ans. Elle se dit qu’elle n’arrivera jamais à porter ses 50. Elle a 51 ans et tout le monde la trouve très épanouie ; certes elle sait qu’elle parle trop fort. Elle a 100 ans, parfois le soir, lorsqu’elle dépose les armes et quitte ses chaussures à talons.
Automne 2014 consigne 4
Nous étions réunis hier, autour d'un délicieux kouglof préparé par Ange Gabrielle ( photo prise sur le net), pour partager la quatrième proposition d'écriture de ce chantier:
- développer un personnage lié à notre lieu de départ (voir proposition 1) que l'on décrit à la manière de Claude Simon dans les Géorgiques : une forme syntaxique sujet/verbe "il a " au présent de l'indicatif suivie de son âge ( il a 50 ans....) et de courts éléments biographiques liés à l'âge , sans respecter une chronologie pure et simple.
- développer un second personnage, avec la même contrainte syntaxique, "emprunté" au récit d'un copain.
mercredi 26 novembre 2014
EN AVANT...
Marcher pour exister, avancer, s'inoculer des doses infinitésimales de liberté, marcher pour vivre, bouffer, avancer pour ne pas tomber. Pourtant
la sonde Rosetta envoie un selfie à seize kilomètres de sa cible, la comète 67P/ Tchourioumov à 470 millions de kilomètres de la Terre.
Le monde est-il plein de revenants qui éructent et qui crachent sur des zones de non-droits pour malades en voie d'extinction?
Mais il y a une forme de fierté à être toujours à Gaza, à être debout après vingt - six jours de bombardements et de destructions.
Vouloir atteindre cet endroit mystérieux abritant la pierre philosophale, la poudre sèche, l'élixir de la paix et de la méditation.
Alors que 200 000 civils au moins fuient la ville de Sinjar, dans le Nord de l'Irak.
Se vouloir pharmacien de l'âme, donner le musc à effleurer; le camphre à respirer, le saphran à humer et fuir la barbarie
Meurtres de Montigny: vers la mise en examen d'un ancien suspect.
Se réserver le droit de hurler,de gémir, de serrer dans ses bras le jasmin ou le nénuphar, de le noyer dans des larmes de soie.
Nigéria, quarante étudiants tués par Boko Haram. La Russie emprisonne les miltants de Green Peace venus protéger l'Arctique. Syrie les rebelles reculent et se radicalisent. Huis clos pour le procès de viols collectifs. Prostitution: la pénalisation divise la classe politique.
Pouvoir crier, jouir, se muter en luciole, survoler tous ces espaces de violence, s'enserrer dans la nacre et éteindre les feux.
la sonde Rosetta envoie un selfie à seize kilomètres de sa cible, la comète 67P/ Tchourioumov à 470 millions de kilomètres de la Terre.
Le monde est-il plein de revenants qui éructent et qui crachent sur des zones de non-droits pour malades en voie d'extinction?
Mais il y a une forme de fierté à être toujours à Gaza, à être debout après vingt - six jours de bombardements et de destructions.
Vouloir atteindre cet endroit mystérieux abritant la pierre philosophale, la poudre sèche, l'élixir de la paix et de la méditation.
Alors que 200 000 civils au moins fuient la ville de Sinjar, dans le Nord de l'Irak.
Se vouloir pharmacien de l'âme, donner le musc à effleurer; le camphre à respirer, le saphran à humer et fuir la barbarie
Meurtres de Montigny: vers la mise en examen d'un ancien suspect.
Se réserver le droit de hurler,de gémir, de serrer dans ses bras le jasmin ou le nénuphar, de le noyer dans des larmes de soie.
Nigéria, quarante étudiants tués par Boko Haram. La Russie emprisonne les miltants de Green Peace venus protéger l'Arctique. Syrie les rebelles reculent et se radicalisent. Huis clos pour le procès de viols collectifs. Prostitution: la pénalisation divise la classe politique.
Pouvoir crier, jouir, se muter en luciole, survoler tous ces espaces de violence, s'enserrer dans la nacre et éteindre les feux.
mercredi 5 novembre 2014
Temps (4) lieu (1)
Me voici dans cet entre-deux lieux vague, l'esprit flottant, abandonné aux sensations immédiates du temps, du lieu - des écharpes de brouillard flottent au dessus des rails qui longent le quai sur lequel je me tiens - tout est silence - rien ne bouge, hormis les bancs de brume dont le déplacement est à peine perceptible; derrière moi, la gare, puis une ville - terra incognita - un train m'a déposé dans la nuit, un autre m'emportera plus loin là où je vais; rien n'existe, que l'attente; les heures passent.
Me voici dans cet entre-deux lieux vague, l'esprit flottant, abandonné aux sensations immédiates du temps, du lieu - des écharpes de brouillard flottent au dessus des rails qui longent le quai sur lequel je me tiens - tout est silence - rien ne bouge, hormis les bancs de brume dont le déplacement est à peine perceptible; derrière moi, la gare, puis une ville - terra incognita - un train m'a déposé dans la nuit, un autre m'emportera plus loin là où je vais; rien n'existe, que l'attente; les heures passent.
Peu
à peu, la gare s'est remplie d'ombres indécises et silencieuses, cohorte de
formes qui semblent se mouvoir en une masse unique, somnolente et torpide, les bruits sont furtifs;
pourtant, il me semble percevoir une ample respiration, la foule immobile et
endormie exhale un souffle semblable à celui du dormeur; la foule aussi est en
attente; rien ne semble l'intéresser, que le train à venir qui l'emportera vers
sa destination; pour un temps je fais partie de ce grand corps indifférent à la
marche du monde qui va revivre un instant pour s'engouffrer dans le train qu'il
attend.
Un
hurlement a déchiré la nuit avant qu'il n'apparaisse, ses lumières éclairent
les visages; le grand corps de la foule se disloque en organes séparés animés de mouvements divers, tous convergent vers les portes à peine ouvertes; il y a ceux qui courent, ceux qui
traînent ceux qui sont encore immobiles comme saisis; les uns bousculant les
autres, peu à peu le train se remplit, les visages sont blafards dans la
lumière intérieure des wagons; le grand corps m'abandonne, le quai est de
nouveau désert; je reste seul.
Un
courant d'air brusque a nettoyé l'air trouble des vapeurs qui l'encombrent. La
pluie tombe. Tout doucement d'abord, une pluie fine arrose délicatement les
plantes qui bordent la voie ferrée. Puis plus fortes, des milliers de gouttes,
serrées les unes contre les autres, ricochent sur les rails rendant leur image
floue. L'autre côté de la voie disparaît derrière le rideau de pluie, je recule
sous l'auvent qui protège le quai dont la bordure où je me trouvais, ruisselle,
la pluie pénètre d'un bon mètre sous la partie couverte. Je regarde, il n'y a
plus rien, qu'un rideau translucide diffractant une lumière diffuse et grise.
samedi 18 octobre 2014
Consigne 1 - Un même lieu, quatre temps.
Le matin est là. Pâle et fragile dans ses couleurs et ses odeurs. Le soleil incertain, saugrenu dans le ciel de mars étonne les sillons alourdis du sommeil de l'hiver. Le champ qui s'offre à moi dans sa nudité primitive s'étend jusque là où la forêt lui fait barrage. Des grappes de rosée vrillent la terre qui petit à petit se craquelle, éclate et roule en une infinité de billes brunes qui vont mourir au creux des cicatrices veinées de brun.
Le temps s'est dégagé. Il est presque seize heures. Un soleil de plomb assassine tout ce qui vit, bouge ou se faufile. La chappe lourde lève une brume translucide sur le champ de blé tondu de frais. Quelques épis ont échappé à la mécanique humaine et espèrent une seconde vie. Mais la chaleur écrasante interrompt vite leur velléité de renaissance. Le terrain est jonché de leurs cadavres jaune sale posés arithmétiquement sur la terre triste et grise de poussière.
Il a plu hier. Les flaques sales remplissent les ornières des chemins. La terre frissonne des premiers froids de septembre. Les derniers vers de terre percent les sillons et leurs corps oisifs revêtent la couleur sombre des grains de terre qui leur collent à la peau. L'abaissement de la température imprègne le champ de rigueur et d'autorité. Une nuée de corbeaux craillante s'abat et vient l'isoler du monde. L'heure est à la mélancolie et à l'introspection.
Le temps s'est dégagé. Il est presque seize heures. Un soleil de plomb assassine tout ce qui vit, bouge ou se faufile. La chappe lourde lève une brume translucide sur le champ de blé tondu de frais. Quelques épis ont échappé à la mécanique humaine et espèrent une seconde vie. Mais la chaleur écrasante interrompt vite leur velléité de renaissance. Le terrain est jonché de leurs cadavres jaune sale posés arithmétiquement sur la terre triste et grise de poussière.
Il a plu hier. Les flaques sales remplissent les ornières des chemins. La terre frissonne des premiers froids de septembre. Les derniers vers de terre percent les sillons et leurs corps oisifs revêtent la couleur sombre des grains de terre qui leur collent à la peau. L'abaissement de la température imprègne le champ de rigueur et d'autorité. Une nuée de corbeaux craillante s'abat et vient l'isoler du monde. L'heure est à la mélancolie et à l'introspection.
La tempête de neige n'a pas failli. Elle immacule de sa blancheur ronces et taillis, toutes surfaces planes et escarpées. Et le champ qui d'habitude est est un espace aux frontières bien délimitées est devenu espace ouvert, un open space dit- on. Il a perdu son identité véritable et n'est que le repaire d'empreintes sans génétique particulière. Les oiseaux fantaisistes interdisent toute reconnaissance sur n'importe quel fichier et lui confèrent une poésie aérienne et fragile faite de signes improbables.
vendredi 17 octobre 2014
Il y a... cinq personnages
Il y
a Lulu. Elle vient de migrer en ce bord de mer, pour 4 mois. Lulu va fêter ses
83 ans le 13 juillet, elle est contente à l’idée qu’il y aura des feux
d’artifice au-dessus du bourg, des feux se répondant d’une cité à l’autre, de
phare à phare à quelques minutes d’intervalle, les feux de la fête nationale qu’elle
dit, en riant, n’être que pour elle. Dans le village de vacances, il y a les
« pour » et les « contre » Lulu. Les premiers s’amusent de
sa curiosité envers chacun, tolèrent sa mauvaise humeur, son râle continuel
contre le gouvernement, contre les grévistes, contre les jeunes, contre les
fonctionnaires, contre les aéroports français, son parti-pris pour les
américains, pour les libéraux, pour les aéroports anglo-saxons. Les seconds estiment
qu’elle « fait des histoires », trop d’histoires, et ne supportent
pas les ragots qu’elle colporte ou déclenche. Lulu pèse plus lourd que son
poids, ses jambes sont couvertes de varices, chaque année, ses lunettes s’épaississent
un peu plus. Mais tous les matins, elle descend la colline à pied pour aller se
baigner, faire le marché et, au retour, s’arrête au bar avant de grimper la
côte qui la ramène à son cabanon.
Il y
a Madame C. 92 ans. Cela fait plus de cinquante ans qu’elle s’installe chaque
été au village. Son bungalow lui ressemble, arrangé, fleuri, lumineux. Elle a
fait partie des premières familles aventurières, qui ont construit les
98 bungalows à coup de débroussailleuse, de pelleteuse, de bétonnière,
d’entraide. Elle aime rappeler ces années de labeur quand le groupe a acheté la
pinède sauvage, et campait sans aucune commodité, afin d’en faire un quartier
collectif et solidaire bien avant la mode des communautés. Madame C. a maintenant quelques
absences, quand on lui parle elle s’évade parfois dans un pays d’outre-temps
auquel nous n’avons pas accès. Elle en revient joyeuse. Madame C écoute
beaucoup, ses mots sont rares, rassurants. Sa foi en Dieu semble inébranlable.
Les décès de ses deux enfants, de son époux, n’ont pas eu raison de son
espérance. Elle sait quelque chose qui ne nous concerne pas. Nous l’observons, lui parlons, l’écoutons,
perplexes.
Il y
a le gardien qui part chercher le pain chaque matin à 6h. Il n’est pas
officiellement gardien du village, c’est son épouse qui l’est et qui attend ses
65 ans pour prendre sa retraite. Lui, il ne travaille plus depuis quelques
années, alors il la seconde. Bonhomme, son allure placide et son humeur égale
en font l’allié de tous, parfois contre son épouse plus revêche, qui tient les
rênes de la discipline collective, rappelle à l’ordre les fauteurs de troubles, chaque jour avec son micro qui grésille elle lance un appel au respect des heures
de silence, elle vérifie aussi le bon paiement des locations, l’entretien des cabanons au
moment des départs. Son hobby à lui c’est d’abord le pain. Il prend les
commandes la veille, puis va chercher les sacs de baguettes chaudes, les
croissants odorants, les petits pains d’où s’échappe un filet de crème au
chocolat. Il les distribue sur les tables des terrasses des levés tard (les
autres sont déjà venus à la loge récupérer leurs biens). Ensuite, il s’occupe des
bouteilles de gaz qu’il remplace dans les cabanes, à la demande. Enfin, en
hiver, il mène les travaux du camp, du désherbage à l’élagage des branches affaiblies
par le mistral, du rafistolage des toitures aux coups de pinceaux pour
rafraîchir les murs desséchés et usés par le temps.
Il y
a une mère de famille qui revient dans le village, ce week-end de l’Ascension,
pour une fête familiale organisée par ses enfants. Cela fait plus de trente ans
qu’elle n’est plus venue. Elle descend de la voiture, regarde le bungalow, le
juge immédiatement trop petit, vieillot, et puis les cabanes sont trop
serrées, cependant il faut bien reconnaître que la terrasse est fraîche, à
l’abri du vent et des regards. Le poids de ses 70 ans ne pèse pas sur son
squelette, ou si peu, mais il accable sa vision du monde, ici ou ailleurs tout
est vieux, dégradé, triste. Ce qu’elle ne dit pas, ou ne sait pas, c’est que sa
perception des lieux en dit beaucoup de son désamour pour elle-même qui n’a
fait que croître au fil du temps, usé par l’indifférence de son mari, aggravé
par le départ de ses enfants.
Il y
a la nuit qui n’en finit pas, des grains de sable semblent bloquer l’horloge. Je
me suis réveillée souvent depuis la veille au soir. Il est 3 h. Mon rêve
revient chaque fois que je m’assoupis : je me retrouve dans le cabanon
avec un vélo, puis je descends dans le sous-sol, constate la présence de deux
frigos, puis je sursaute quand je vois l’homme qui me sourit derrière la porte-vitrée
conduisant dans une coursive souterraine. Maintenant réveillée, j’hésite, que faire ?
Je cherche la lampe. Dehors, la terrasse est prisonnière des ténèbres. Je vais
marcher dans le village abandonné de tous, vidé par l’automne. Et si ce cabanon
existait ? Si ce que je considère comme un rêve n’était que le retour d’un
vieux souvenir que je ne cesse de fuir ? Mais pourquoi ? Dans le rêve, je ne me vois pas, je me sens, mais je ne sais pas quel âge j’y habite. L'homme, me connaît-il ? En tout cas il ne semble pas dangereux, ni
mauvais. Et vit-il dans une autre réalité en ce moment, hors du rêve ? Et si
je ne me posais pas les bonnes questions ? Je me focalise en effet sur la vision de
cet homme, des frigos, de la coursive, mais l’important est peut-être ailleurs,
vers les marches de l’escalier, le vélo, les affaires rangées mais mises en
tas ? S'agirait-il de déplacer le regard ailleurs ?
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