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mercredi 13 février 2013

LAISSER PARLER...

La nuit tombe, violente, même si c'est une dernière nuit de printemps. Il fait presque doux et l'espace entre l'ombre et la lumière devient mon territoire. Je traverse suffisamment bas le ciel pour que l'homme devine ma présence et suffisamment vite pour ne pas qu'il m'atteigne avec son lance- pierres,son joujou infantile.
Frondeuse, je reviens sur mon vol, je le frôle, je l'esquive, je le nargue. Il s'imagine mille pattes prêtes à s'agripper à ses cheveux, à le soulever de terre pour l'emporter vers quelque paradis sournois, vers le Lucifer de la nuit. Il ne veut plus rester seul dans le noir. Cette solitude l'encombre tout autant qu'elle l'effraie. Alors il allume son chandelier à quatre branches chiné il ne sait plus trop où, son grigri, son repousse- cauchemars. Une lueur, puis deux, puis trois lueurs et l'homme devient difforme, grotesque, le feu se joue de lui et je le vois devenir Grand Guignol lui, qui ne cherche qu'à plaire, obséquieux jusque dans ma chasse- poursuite.
Je sors de ma cachette et tente un nouveau passage. D'abord tout en lenteur puis je fonce en piqué, je bats des ailes, j'affole le flamme même si je sais me tenir suffisamment loin pour ne pas me brûler au feu du désir de le terrorriser.
Le piédestal du candélabre se fait lourd et tangue dangereusement dans sa main. Je bats en retraite à l'intérieur de la vieille grange d'où la tête en bas, accrochée à une poutre vermoulue, je surveille sa venue. Je le guette. Il me suit de peu. Fanfaron, il entre en vaiqueur, le chandelier éclairé tout devant comme le bouclier de sa conquête.

Quand j'agite mes ailes tout en lenteur calculée, les murs s'habillent et se déshabillent d'ombres dyonisiaques. Plus vite, plus vite encore, les ombres caracolent, il pivote d'avant en arrière, de droite et de gauche, fait volte- face. Je pique la mise en scène avant que d'entreprendre l'assaut périlleux, me cramponner à sa toison qu'il croit être d'or...
Chauve qui peut, j'ai enfin réussi!


mercredi 6 février 2013

La vache et le prisonner

Je suis dans un pré. Bien que ma vision soit macro à fond sur les brins d'herbe, je le sais. L'orage a surpris les picniqueurs. Ils m'ont laissé sur place dans leur précipitation, avec les noyaux d'olives et les miettes de chips. D'ordinaire, ils font bien plus grand cas de moi, puisque je suis toujours du voyage, sentinelle majestueuse de leurs boire et déboires. D'une certaine manière, j'avais le pouvoir d'exaucer des voeux, ce qui est paradoxal comme toujours dans ces cas-là. L'envoûtement a toujours un bon côté, pour les autres je veux dire. "Et la lumière fût", telle était mon credo. Aujourd'hui, je ne suis pas à mon avantage. Je dirais même que je suis dans une fâcheuse position. Je penche. Si la pluie continue - tel quel - je vais rouiller. Bien qu'ayant été traité d'une noble manière, à l'origine et programmé pour courir la campagne, mon sort m'a fait petit à petit glisser vers une autre existence, d'autres décors, plus abrités. Ces repas champêtres pour lesquels je n'étais plus fait, me rappelaient tout de même "the old good time", si je puis me permettre. 
Le sol bouge autour de moi, un pas lourd et nonchalant, un mufle énorme, rose et poilu, un bruit formidable de tonte et de mâchouillement : voilà ma chance : Une belle langue de vache, un moment interrompu par la circonspection, s'approche et vient lécher le sel des chips incrusté dans mes volutes. Je me déploie,  je me déplie, je m'augmente, je reviens à la vie, et la belle aux yeux si doux, à la robe si dorée, à l'odeur laiteuse regarde son mâle redevenu, de toute sa présence de femelle attentive et sans a priori.
Et moi, campé sur ma force extravagante, je savoure ce moment.