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jeudi 6 novembre 2014

CINQ PERSONNAGES DANS UN MÊME LIEU

     Comment était- il arrivé là? Depuis combien de temps était- il là? Immobile. Hiératique dans son pardessus élimé. Aussi livide que les sillons étaient plombés. Les joues tout aussi flasques que la terre était molle. Hâve, les cheveux gris virant au blanc sale. Il avait dans les yeux ce je ne sais quoi de chagrin si lourd comme les gouttes de pluie qui commençaient à tomber et à le noyer dans ses souvenirs.

     Il scrutait l'horizon. Les étourneaux, les freux, les merles, aucun n'avait réussi à imprimer un quelconque mouvement à ses yeux perdus dans le temps. Ses mains dans les poches d'un bleu de travail blanchi par les répétitions des saisons, il dévorait l'espace, le regard fixé au- dessus des sapins là où les montagnes arrondies se perdent dans les ciels grisaillés. Il ne voulait plus la regarder cette terre qui le cassait, le mettait à genoux, serviteur servile des travaux et des heures qui foulaient sa chair chaque jour un peu plus.

     Il arriva un soir d'automne tel une marionnette dégingandée. Il s'assura que personne ne l'avait vu. Mais qui aurait pu remarquer cette silhouette étrange qui marchait en effleurant juste le sol alors qu'un vent violent pliait les arbres et les soumettait à rude épreuve. Une odeur de chien mouillé montait de la terre saignée à vif. Il écarta les feuilles putrides. Ses doigts sales, bien que gourds fouissaient adroitement les grumeaux sombres. Il creusa habilement un trou comme un animal traqué qui cherche à enterrer sa proie. Il tira de sa poche un petit carnet noir, écorné, la couverture fermée par un élastique flétri. Il l'embrassa longuement, sans doute pleurait- il à ce moment- là, l'enferma dans un sac plastique et le coucha délicatement au fond du trou. Quand il l'eut recouvert de terre, il bondit dans la nuit.

     L'enfant avait tellement couru que son pied heurta le premier caillou qui affleurait la terre fraîchement labourée. Il tomba. Même pas mal. Il regarda tout autour de lui. Des milliers de petits points noirs ou brun rouge, des colonies de fourmis qui lui vaquaient à fleur de menton, un mille pattes qui surgit de nulle part et s'enfuit sans demander son reste, un phasme, deux sauterelles, trois hannetons. Même pas peur. Il ferma les yeux, se remplit son nez endolori de toutes ces odeurs qu'il ne connaissait pas. C'étaient des odeurs joyeuses, des odeurs vives, colorées, des odeurs de printemps, des odeurs d'enfant. Même pas envie de rentrer. Quequ'un s'en rendrait compte bien assez tôt.

     Je suis là sans y être. La terre de mon grand père. Des poilus vont- ils surgir des sillons labourés? Va-t-il les accompagner dans ces tranchées improvisées? Pour qui sonnera le glas à la tombée du jour? Vais- je me jeter à corps perdu dans la bataille, à mon coeur défendant ou tourner le dos à ce passé, apprivoiser le bruit des canons, éviter la mitraille et laisser les obus siffler sans courber l'échine? Je suis là sans y être. J'avance les pieds dans la glaise d'octobre. Il a plu hier. Aujourd'hui il fait froid. J'aurais dû enfiler mes bottes pour fouler au pied les souvenirs épais qui collent et s'accrochent aux semelles. Il est seize heures maintenant. Une trouée dans le ciel. Un mouchoir de bleu. Le soir qui s'avance insidieusement allonge les ombres sur mon champ de bataille. J'ai les jambes lourdes, les paupières en feu et je guette. La trouée dans le ciel. Un petit bout de bleu qui m'emmène.

lundi 3 novembre 2014

5 personnages dans le lieu


L’homme porte chapeau et verres épais. Les couches de ses vêtement se superposent. C’est un costume aux allures d’autrefois. C’est un pantalon court. Il procède avec méthode sans remarquer les silhouettes environnantes. Ses déplacement sont lents comme s’il rampait entre les rayonnages. Loupe à la main il explore les étagères du labyrinthe. L’instrument grossissant parcourt les pages tel un scanner. Parfois il y colle un oeil. On l’appelle la tortue. 


La femme est longue mince élancée. Une nageuse. Des cheveux cendrés coupés au carré encadrent son visage. Des sandales à talons hauts laissent deviner ses orteils aux ongles vernis. Elle sillonne l’espace d’un pas rapide et sûr. Elle aborde les silhouettes flâneuses d’une voix forte qui dit : «vous cherchez quelque chose ?». La reine des abeilles agitent ses ailes vrombissantes. A d’autres silhouettes vêtues d’un gilet noir et jaune elle se plait à signifier les «priorités» du jour.


L’homme s’habille en kaki de vêtements chauds en toutes saisons. De choses comme : treillis rangers... Son crâne est nu ou coiffé d’une casquette. Son nom sonne à l’anglo-saxonne. Le lieu serait sa seconde maison il vient tous les jours. Posté en faction devant le rideau de fer avant l’ouverture bras croisés il attend. Il passe ses matinées dans cet endroit il déambule il essaie d’entrer en contact. Son attitude est peu sympathique. On le dit militaire un ancien de l’armée en retraite.


Elle est grande et plantureuse à la fois indolente et décidée. Elle sourit elle est gracieusement aimable. Elle dit souvent : «bonjour, je peux vous aider ?» d’une voix jolie. Sa jeunesse éclate sa maturité étonne. Elle aime porter des queues de cheval qui comme de joyeux balanciers balayent sa nuque. Il a des talons plats souvent. Une option sur son portable une fois lui révéla le nombre de pas qu’elle faisait chaque jour. Bien plantée sur la terre -le lieu ne l’a pas encore usé- elle évoque sa campagne.


Je suis à cet endroit et ailleurs à la fois. Mon corps est là ma tête voudrait m’évader dehors. Je répète des gestes que je connais par coeur. Je prononce toujours les mêmes mots. Rester concentrée sur le mouvement les petits riens le titre d’un livre une image.. pour que le temps ne se fige pas. Le lieu est sombre le plafond bas le lieu est bruyant. Pas un souffle de vent ni un rayon de soleil. Serait-ce une sorte de prison ? La pression de l’endroit bourdonne. Traversée d’ondes nocives j’ai le vertige. 




vendredi 31 octobre 2014

perso 5/ celle qui suit


Nous sommes à deux doigts du crépuscule, dans cet entre-deux du temps qui vient effriter la peau des êtres. Je me tiens dans ce repli des phrases qui ne se sont pas encore élevées des nasses de brume où sont amarrés les mots, qu'ils soient d'une langue ou d'une autre. Les écouteurs sur les oreilles, où enfle à pas mesurés le Magnificat d'Arvo Pärt, j'avance ou plus exactement je suis dans cette attente d'un frisson, d'un frémissement , de la précarité d'un clin d'œil . Je suis ici à attendre, espérer l'occasion de passer une frontière, non pas dans son horizontalité, mais dans sa profondeur. 
 

La piazza a conservé des reliques de flaques , permettant comme sur les tampons-buvards d'autrefois de capter des raccourcis d'images, des extraits de langage dans ce réceptacle transparent qui abreuve la lune. C'est ainsi qu'il me happe. Appareil photo au bout des doigts, penché sur une de ces îles d'eau et concentré sur ce mirage , il me donne l'impression de fabriquer lui-même une sorte d'apparition. Ce sera lui que je vais suivre ce soir. Mes pas vont s'immiscer dans les siens, mes photos vont se fondre dans son regard et je ne vais plus être que celle qui suit, en tentant de rester derrière un miroir sans tain. Une manière de l'épouser sans jamais me faire mal. Apprendre à lire par ses photos nocturnes car désormais la nuit se tricote à grandes mailles. Les réverbères prennent de l'ampleur et il/je contemple une plaque d'égout où se baigne un lumignon, puis ilje cadre les lampadaires sous plusieurs angles de vue, s'approche d'une vitrine où scintillent des parures en perles de Murano qui pendent sur des bustes sans tête, se retourne vers une enseigne qui clignote et s'éteint, embrassant de spots rouges la façade d'un restaurant. Ilje marche un peu, digresse de gauche à droite, s'immobilise puis se penche au-dessus d'un pont et déploie un délire de clichés pour tenter de happer la déferlante rouge qui inonde le canal et écoper à mains nues les brisures de la nuit.

 Ilje avance entre le clair et l'obscur, entre ce qui sombre et la brillance d'un autre monde, entre un présent de pacotille et le chemin de l'esprit. Ilje se déploie dans ses dédales intérieurs, traque la mélancolie d'un instant, photographie une forme de relief que guette l'au-delà, dérobe sans blesser un peu de chair à flétrir.

Je ne sais combien de temps j'ai vogué sur sa barque, navigué sur son dire et falsifié mon miroir. Je ne sais plus où je suis, ni même si je suis encore de ce temps. Je suis dans ce mouvement de dérive, cette apnée salutaire à la rencontre d'un moi . Le Nunc dimittis d'Arvo Pärt s'achève entre mes doigts.


Lentement nous rejoignons la piazza où je retrouve ma vie. 

 

jeudi 30 octobre 2014

perso 4 / celle qui écrit

Liliana semblait surgie d'un mirage, d'une sorte de miroitement des eaux ou du bienfaisant silence qui enveloppe les ombres. Elle n'était qu'une silhouette dessinant des arabesques dans une sorte d'errance. Vénitienne parmi ces vénitiens qui se réapproprient leur ville quand leur est rendue la cité qui les irradie. Les touristes étaient enfin partis, c'était le début de l'hiver, un léger brouillard flottait entre les murs rapprochés des maisons et au-dessus des canaux. La statue équestre de Bartolomeo Colleoni, le Condottiere érigé par Verocchio qui porte son regard haut bien au-delà des ombres qui hantent encore ce campo, ruisselait après la lourde pluie de la nuit. Liliana marchait, arpentait sa ville cherchant à rompre l'indifférence qui ronge secrètement les plus belles villes du monde. Elle était littéralement dans ce dedans où tous les sens sont sollicités pour pouvoir jouir de l'amour qu'elle portait à Venise. Elle avait une façon bien à elle de regarder, de ressentir et d'écouter jusqu'aux nuances de silences les plus infimes.
Une fois la porte de la maison refermée derrière elle, Liliana se laissait happer par un chemin, une veine qu'elle creusait, chaque jour différente, et où elle scrutait ces visages qu' elle pourrait jurer avoir déjà vus la veille ou un an en arrière. Elle avait un impétueux désir de voir plutôt que de connaître. Ce qu'elle nommait chemin, c'était aussi hésitation et nudité voilée d'une évidence. Et l'instant qui commençait alors devenait récif que tout pouvait faire bouger.
Dans son élan, elle se laissa emporter ce matin là par les bruits qui, par leurs désirs d'effraction, nettoyaient la lumière privée d'elle-même : le frottement vif du balai du balayeur des rues, le gémissement des courroies du rémouleur calle del Paradiso, les grouillements de voix et de pas, le rabotement des planches d'un menuisier dans une cour, le clapotis de l'eau, le grincement d'un volet, les appels d'un vendeur. Elle appelait cela les mélodies de Monteverdi . Elle aimait bien certains jours, assise près de sa fenêtre grande ouverte, écouter les bruits de sa rue sans regarder, juste en imaginant les passants : elle reconnaissait ainsi l'homme pressé, la voix de l'ivrogne, celles de deux amoureux, le sautillement de l'enfant et le pas fatigué de l'homme qui rentre du travail. Les mélodies d'une vie que chacun produit ou écoute, un mouvement parmi les autres. Puis elle se mit à écouter le bruit de son propre pas un peu ouaté dans la calle déserte. Un pas en harmonie avec ces rais de soleil qui commençaient à déchirer la brume par petites touches , caressant le pavé avec délicatesse. Elle allait ainsi d'un seuil à l'autre, d'une ombre à une autre, dans une errance emplie d'idées à demi pensées, de mots fissurés pour dissimuler la fragilité de ses visions. Sans en gommer ses balafres ou ses ambiguïtés, Liliana portait un tel amour à sa ville natale qu'elle y poursuivait une méditation continue, en s'abreuvant aux visages entrevus, aux miroirs d'eau libérant un cri de couleurs solaires , harmonisant le rythme de ses pas au rythme de ses songes.

mercredi 29 octobre 2014

5 personnages, le dernier est le JE

Comme lorsqu'on pénètre dans une église, l'Homme à la casquette écossaise se découvre. il a gardé ce geste du fond de sa mémoire. L'Homme, donc,époussette son couvre-chef des gouttes de pluie qui s'y sont déposées sans l'infiltrer, l'Homme aime les casquettes écossaises en vrai tweed. Il la fourre dans sa poche. La main droite en visière, pour se protéger des lumières trop crues des néons, il regarde les affiches qui promettent des ailleurs meilleurs en des séjours enchanteurs : là un train avançant sur le flanc d'une montagne couronnée de neige éternelle bleutée ; là un autre surplombant la mer azurément paradisiaque -mais civilisée- tortillant le long d'une corniche célèbre d'où s'élancent des anges. C'est là qu'il veut aller. C'est là qu'il vient chaque jour regarder les affiches qui ne changent jamais. L'Homme vient là chaque jour,quelque soit le temps. L'Homme homme aime les routines, les trains et les gares.

AILE est descendue du wagon, son vélo à la main. Elle devra attendre d'être dans la rue pour l'enfourcher : dans l'enceinte de la gare, c'est interdit, comme les cigarettes. Danger. Sécurité. Bien-être de tous et de chacun. AILE se dirige vers la sortie d'un pas d'antilope, presque en volant. Elle a laissé son amoureux à la maison et le souvenir de lui court encore partout sur elle et en elle. AILE a laissé son cœur à la maison, il lui reste ses mains qui tiennent fermement le guidon, ses jambes de gazelle, son sens de l'orientation et son courage. Elle doit y arrimer les autres morceaux de vie, ceux qui vous obligent à sortir du lit pour sauter dans un train enfourcher un vélo monter dans un ascenseur parcourir des couloirs insérer des cartes dans des machines appuyer sur des boutons. Son nez ses yeux ses oreilles fonctionnent, mais n'enregistrent rien, son corps est rempli du sentiment qui donne des ailes.

ELLE a passé la nuit dehors, il faisait bon, les bruits de la nuit lui servaient de drap léger. Une fois de plus ELLE ne prendra pas le train, ELLE ne regardera pas les tableaux de départ. ELLE se rendra au bar du TRAIN TRAIN QUOTIDIEN et commandera un thé au citron si bon. ELLE regardera passer les gens, comment ils arrivent dans son champ de vision ; ELLE  notera leur tenue, leur air, en reconnaîtra certains, et continuera leur histoire sans eux, s'imaginant d'où ils viennent et où ils vont. Elle oubliera un peu sa vie à ELLE, cette vie perdue dans cette salle des pas perdus ; ELLE avance, un peu sonnée, aperçoit près du comptoir le gars de l'autre jour. ELLE fait demi-tour. ELLE va plutôt aller boire un thé au lait dans le Bar-Mitsva. ELLE n'a pas le courage de l'affronter ; c'est trop tôt, ELLE a trop eu dormi.

IL court, IL vole, IL est parti trop tard de son dernier rendez-vous. IL s'en veut mais c'est trop tard, ce sentiment enrageant qu'on ne peut jamais remonter le temps. IL bouscule les nonchalants. La voix a déjà annoncé le quai. IL fait défiler la chaîne des catastrophes qui adviendraient s'IL ratait ce train. IL est presque devant les tableaux de départ, vérifier quand même. C'est alors que des CRS surgissent et lui demandent ses papiers. IL est au bord de la crise de nerfs. pourtant IL a l'habitude, mais là, non, ce n'est vraiment pas le jour ; le destin ne peut tout simplement pas lui faire ce coup-là. IL tente de forcer le barrage, en rêve, dans un geste qui tiendrait davantage du désespoir que d'une réelle envie. IL fouille dans ses poches et tente de mettre la main sur son portefeuille. La voix prononce alors la sentence : par suite d'incident sur les voies le train 6954 à destination de XXX, est annoncé avec un retard de 15 minutes.

JE vais prendre un train choisi au hasard et aller au bout de sa course. JE suis assise dans la salle d'attente, sur un fauteuil rembourré comme on en fera plus. J'attends. J'ai une toute petite valise, JE ne serai pas partie très longtemps. JE choisirai un bon compartiment et m'installerai près de la fenêtre. A l'heure du repas, une dame sortira de son sac à carreaux des oeufs durs et m'en offrira un, des figues aussi, une boisson chaude de son thermos. Nous évoquerons le temps qu'il fait et celui qu'il pourrait faire, elle me dira qu'elle va rendre visite à sa fille et garder son petit-fils pendant les vacances. JE sors un livre de mon sac mais JE me rends compte que JE n'ai pas pris la bonne taille. Si JE le commence maintenant, JE n'aurai plus rien pour ce soir et me coucher sans un livre n'est pas envisageable. JE le range, J'attends, JE dévisage mes voisins. En ce qui concerne certains d'entre eux, J'espère qu'ils ne seront pas du voyage, ou tout au moins qu'ils ne viendront pas dans ma voiture. L'aventure, OUI, les emmerdes, NON.

 

perso 3/ celui qui lit

Il referme la porte de la librairie française calle Barbaria delle Tole et gagne lentement la place devant l'église San Zanipolo . Il réajuste son petit sac à dos sur l'épaule , consulte rapidement sa montre - il a encore un peu de temps avant de déjeuner - , flâne un peu en regardant les vitrines : un magasin de sacs (ce qui est rare dans ce quartier), une pâtisserie dont on lui a vanté les gâteaux, des restaurants dont les garçons commencent à dresser les tables sur la place, et de l'autre côté l'entrée de l'hôpital ainsi que l'église qu'il a déjà visitée et dont lui reste le souvenir d'un espace très vaste avec très peu de chaises en rapport à la proportion du bâtiment. Pour les tableaux exposés il ne sait plus ; il sait juste qu'il avait bien aimé ce bâtiment en brique rose . Il jette un regard rapide à la statue équestre autour de laquelle des fillettes jouent en tentant d'attraper des pigeons puis se dirige vers le bord du canal, contemple le reflet de l'arc concave du pont, descend une des marches qui s'enfoncent dans l'eau et s'assoit. Il reste un long moment immobile plongé dans le regard porté sur les ondulations colorées de l'eau, cette sorte de réalité désencagée qui va s'écrivant, se déplie, insiste, puis se trouble lors du passage d'une barque ou d'un canot à moteur. Levant la tête et portant sa vue à l'autre bout de lui, à l'extrême bord du visible, il aperçoit tout au fond de l'intervalle creusé par le rio dei Mendicanti qui débouche sur la lagune, l'île San Michele où Venise s'enténèbre . Dans les pensées qui l'assiègent il se murmure qu'il a beaucoup de chance de pouvoir se nourrir à tant de merveilles. Il flotte alors dans son œil le reflet d'un bonheur qu'il a su saisir, une forme de feu immergé en éclats. Il feuillette le livre de Liliana Magrini qu'il vient d'acheter , découvre la dédicace à ma mère puis lit les premières lignes :
Les touristes sont décidément partis. Pas un, sur le Campo SS. Zanipolo où depuis des mois, et hier encore, ils se déployaient par troupeaux, paissant la décoration en trompe-l'oeil de l'hôpital.
Il referme ce Carnet vénitien , scrute à nouveau la surface du canal où se reflètent des pans de murs colorés et un ciel qui n'en finit pas de se noyer. Puis il sort de son sac carnet et stylo et paisiblement trace ces premières lignes : naviguer encore et encore, entre les langues et les eaux, lestées de peintures éphémères. tisser sous les soupirs une étoffe de songes, où se brode au fil sang le cordon qui relie à la mère. ce qui niche dans le silence, au seuil des mots, et qui étreint comme une crue.
A peine ces mots posés, la cavalcade des cloches de l'église prend son envol. Il sourit, revient dans cette sorte de réalité du quotidien, se relève , et une fois le ponte Cavallo franchi, se dilue dans Venise.


mardi 28 octobre 2014

perso 2/ celui qui va travailler

Il descend du vaporetto provenant de la gare de Santa Lucia peu après 9h . Vêtu d'un costume clair mais strict, se tenant très droit et le regard porté loin devant, il fend la foule de touristes, agrémentant sa traversée de quelques permesso afin qu'on lui laisse libre le passage. Une petite serviette de cuir noir pend au bout de sa main gauche et de la droite il tient le quotidien Il Gazzettino acheté à la gare. Il traverse la Piazzetta le long du Palais des Doges en doublant la file d'attente déjà formée des touristes attendant patiemment de pouvoir entrer dans la basilique. Il n'a pas un regard pour les merveilles qui se déclinent sur cette façade, il contourne l'église sur sa droite et s'engouffre dans une calle où très vite il entre dans un bar , salue le patron , boit un café où il trempe une brioche tout en feuilletant les pages de son journal. D'une élégance d'un autre âge, il a cet air digne et ample qui laisse la lumière, qui à Venise est reine, se glisser dans la lenteur étudiée de ses gestes : on se croirait dans un tableau de Vermeer. Si on observe mieux, il feint la lecture des informations car son regard se pose sur le grand miroir derrière le bar où se reflètent les clients assis derrière lui. Il scrute plus précisément une femme seule buvant elle aussi un café, triturant un téléphone portable en semblant hésiter à composer un numéro ou espérant peut-être une sonnerie libératrice. S'il était dans un film ou un roman, il pourrait s'approcher de la table sous un fallacieux prétexte et engager une conversation. Mais son café est bu et il est l'heure pour lui de se rendre au travail. Il pose les euros nécessaires sur le comptoir, replie le journal, salue le patron d'un joyeux Ciao Pasquale  et sort dans la ruelle sans un regard vers la jeune femme . A quelques mètres de là , il ouvre la porte qui conduit au musée diocésain d'art sacré de Venise surplombant le cloître Sant'Apollonia où il restera la journée en embuscade derrière la fenêtre, à espérer la venue de la femme du café. Donnant l'illusion de contempler la statue sans tête avec enfant sur les genoux située sous une des galeries du cloître, il imaginera plusieurs scénarios de rencontres ….




lundi 27 octobre 2014

perso 1/ celle qui attend

Dans la rue, il est presque huit heures . Enfin la rue n'est pas vraiment le terme adapté, ici on appelle calle cet espace étroit bordé de maisons d'où rien ne filtre de ces vies bien cachées. Elle surgit d'un coin sombre, et sombre elle l'est aussi dans sa tenue de vieille vénitienne. Parvenue au pied d'un pont qui enjambe un rio, elle se fige dans l'attente du premier passant qui avance derrière elle. Elle glisse son bras sous le sien en tâtonnant un peu, puis, sans qu'il soit possible à l'homme de refuser, elle lui murmure qu'elle ne voit plus grand-chose et qu'elle a peur de monter sur le pont toute seule. A 86 ans elle est encore alerte mais sa vue faiblissant elle n'est plus aussi sûre de son pas qu'avant. L'homme ainsi agrippé ralentit son allure, l'aide à franchir cet obstacle et pousse le zèle jusqu'à l'aider à passer le second pont éloigné de quelques dizaines de mètres seulement. Toujours sans le regarder, la vieille femme le remercie avec volubilité, lui baise la main et susurre «  Lei è un angelo, un angelo ». Sans s'être vraiment vus, ils se séparent et poursuivent leur trajet d'obscurité . Cette vieille vénitienne aurait pu sans doute se faufiler dans la trilogie de Kieslovski à l'image de sa consœur polonaise éprouvant une certaine difficulté à insérer une bouteille dans le container à verre qu'on retrouve à trois reprises dans Bleu, Blanc et Rouge. Une manière simple d'insister, de dire qu'il y a quelque chose à lire dans ces petits gestes du quotidien, à déchiffrer une philosophie de la vie et décrypter les signes qui se murmurent ainsi. Un pas à faire, il n'y a parfois qu'un pas à faire pour qu'un sourire naisse sur un visage.



mercredi 22 octobre 2014

Un seul lieu - 5 personnages

 
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Dans le silence matinal, le bruit métallique de l'eau qui coule dans un broc.
Petite, plutôt ronde, noire des pieds à la tête, le chignon serré au creux du cou, elle se tient de profil près de la source. Elle porte une lourde seille au bout du bras droit et une brassée de légumes à fanes sur l'autre bras. Vue de la fenêtre, c'est sa silhouette qui émerge du brouillard matinal.
Une silhouette ratatinée par des générations de privations et de longues années de labeur.


Lui, est assis lourdement sur le seuil. Les pieds écartés, il est ancré dans le sol. D'un mouvement régulier de va et vient de sa main sur la pierre usée, provient un frottement bien connu : il aiguise son couteau avant d'entamer son pain. Son visage est caché par le feutre gras de crasse, seule émerge la grosse moustache blanche. Le bâton pour ses bêtes gît sur le sol. Il arrive des champs, c'est la première pause de la journée. Poussé par le pouce, le couteau coupe un morceau de pain et le porte à sa bouche.



La fillette est maintenant levée, le brouillard a disparu et un chaud soleil automnal s'apprête à s'installer au-dessus des platanes devant la maison. On attend fébrilement les vendanges. C'est pour dimanche et déjà tout dans l'air l'indique : les guêpes qui bourdonnent sur les lourdes grappes, les paniers sortis de la cave, les grands tréteaux dans la cour. Elle a cessé d'observer le temps qui passe, sa principale activité pendant tout l'été, pour se laisser porter par son écoulement, contaminée par l'excitation qui s'empare progressivement de toute la maisonnée.


Loin dans les champs, Angèle la voisine garde ses dindes, un grand troupeau glougloutant,
dindons bruyants aux caroncules rouge-vif tombant sous la gorge et le bec, dindes grattant la terre. De sa longue trique, elle les regroupe et quand elle juge qu'ils sont suffisamment loin de tout champ interdit, elle pose son gros derrière sur une pierre et reprend son tricot : écharpe, chaussette à la couleur indéfinissable d'avoir été si souvent tricotée, détricotée, retricotée.


Je revois souvent ces scènes vécues si intensément chaque automne. Cette maison, ce jardin, ces champs vallonnés environnants. Je contemple ce tableau disponible en tout temps, tout lieu. Comme un film très lent, mon Bela Tarr personnel, les scènes se déroulent au ralenti, quasiment figées. La même petite fille, le nez collé à la vitre ou accroupie dans l'herbe reste là à observer, attendre, avec la certitude, que c'est en ce lieu et nulle part ailleurs que -s'il se passe quelque chose- l'évènement se produira.

vendredi 17 octobre 2014

Automne 2014, consigne 2

  • pour cette deuxième consigne on garde l’idée de paragraphes monoblocs, un texte fractionné : cinq personnages  et, pour chaque personnage qui arrive ici dans le lieu défini dans la première proposition, savoir d’où il vient et comment il vient.
    5 paragraphes condensés disant chacun un peu du personnage, suggérant le reste ou l’abandonnant à la nuit, plutôt qu’un long développement sur deux personnages – on a le temps d’arriver aux histoires, aux situations.
     
     
  • dans les 5 personnages, et pas plus long ni plus développé que les autres le dernier parle au je et au présent de l’indicatif (vous pouvez être ce narrateur, c’est aussi bien le narrateur qui dit je).