lundi 31 décembre 2018

Bonne année 2019


Précis pour le toast du Jour de l'an

Le toast est une coutume qui s'est appauvrie. On récite tout au plus la banale formule « A votre santé ». Un premier de l'an, il y a un siècle, Anna Akhmatova, Russe, poète, nota trois toasts prononcés à sa table. Un premier : « Je bois à la terre des prés où nous sommes nés et où nous retournerons tous. »
Un autre pour Anna : « Et moi à ses poèmes dans lesquels nous vivons tous. »
Un troisième : « Nous devons boire à celui qui n'est pas encore avec nous. »

J'ajoute ici le mien à la suite ;
Précis pour le toast du jour de l'an.


Je bois à celui qui est de service, en train, à l'hôpital,
cuisine, hôtel, radio, fonderie,
en mer, dans un avion, sur l'autoroute, à qui franchit cette nuit sans un salut,
je bois à la prochaine lune, à la fille enceinte,
à qui a fait une promesse, à qui l'a tenue,
à qui a payé l'addition, à qui est entrain de la payer,
à qui n'est invité nulle part,
à l'étranger qui apprend l'italien,
à qui étudie la musique, à qui sait danser le tango,
à qui s'est levé pour céder sa place,
à qui ne peut se lever, à qui rougit,
à qui lit Dickens, à qui pleure au cinéma,
à qui protège les bois, à qui éteint un incendie,
à qui a tout perdu et recommence,
à l'abstème qui fait un effort de partage,
à qui n'est personne pour celle qu'il aime,
à qui subit des moqueries et qui par réaction sera héros un jour,
à qui oublie l'offense, à qui sourit sur une photo,
à qui va à pied, à qui sait aller pieds nus,
à qui redonne une part de ce qu'il a eu,
à qui ne comprend pas les histoires drôles,
à la dernière insulte pour qu'elle soit la dernière,
aux matchs nuls, aux N du loto foot,
à qui fait un pas en avant et rompt ainsi le rang,
à qui veut le faire et puis n'y arrive pas,
et puis je bois à qui a droit à un toast ce soir
et qui n'a pas trouvé le sien parmi ceux-ci.


« Aller simple » Erri de Luca   Edition bilingue Poèmes Traduit de l'italien par Danièle Valin nrf  Gallimard


1° poème de « L'hôte impénitent »



cartographie 18 Etrange #1 Derrière la cascade

Il se trouve dans une caverne assez haute, mais peu profonde. Plusieurs boyaux y débouchent ou en partent, selon. Le sol est humide, aspergé par les gouttes d'eau rebondissantes qui s'envolent du rideau. Il y a des traces de feu de camp, sans doute laissées par Eugénie ou par d'autres avant elle. Un vêtement aussi a été oublié. Une odeur dont on ne saurait dire si elle est détestable ou non, affleure parfois vers ses narines et il hume alors l'espace pour l'identifier. Une odeur de fer ? Les parois de la caverne sont imberbes sauf en quelques endroits où du salpêtre dessine des montagnes des forêts et des îles au trésor.
"Que je t'aim-meuh, que je t'aime, que je t'm" entend-il dans sa tête. Car il ne peut s'agir d'autre chose, il est seul ici, et seul au monde aussi.

vendredi 14 décembre 2018

Cartographie 18 / étrange

Proposition d'écriture:
Établir une liste des lieux susceptibles de servir de terrain pour une dérive vers l’étrange ou le fantastique:
- dont un qui n'a pas encore été évoqué dans tout ce qui a déjà été écrit
- au moins un qui se situe à l’intérieur d’une maison ou d'un lieu clos
- en choisir trois ou quatre qu’il convient de décrire avant qu’il ne se passe quoi que ce soit d’étrange, en une image balayée par le regard d’un personnage qui est présent ( vous n’êtes que le narrateur ou la narratrice). Plantez le décor en ayant derrière la tête qu’il va se passer quelque chose d’étrange mais sans le dire...

Pour se mettre en mots le début du livre de Jacques Abeille



Jacques Abeille: Les jardins statuaires 
Est-on jamais assez attentif ? Quand un grand arbre noirci d'hiver se dresse soudain de front et qu'on se détourne de crainte du présage, ne convient-il pas plutôt de s'arrêter et de suivre une à une ses ramures distendues qui déchirent l'horizon et tracent mille directions contre le vide du ciel ? Ne faut-il pas s 'attacher aux jonchées blanchâtres du roc nu qui perce une terre âpre? Être attentif aussi aux pliures friables des schistes? Et s'interroger longuement devant une poutre rongée qu'on a descendu du toit et jetée parmi les ronces, s'interroger sur le cheminement des insectes mangeurs de bois qui suivent d'imperceptibles veines et dessinent comme l'envers d'un corps inconnu dans la masse opaque?
C'est le vide de toute part qui tâche et joue à se circonvenir et creuse lentement les lignes de la main de la terre. Les réseaux se nouent, se superposent, s'effacent. Les signes pullulent. Il faut que le regard s'abîme.



lundi 10 décembre 2018

CARTOGRAPHIE # 17.

1 - Sur le papyrus de ta géographie.
     D'abord prendre une page blanche, l'étaler bien à plat, la lisser, surtout faire attention à ne pas la déchirer puis amoureusement de la pointe très fine d'un stylo quatre couleurs dessiner les contours de tes mots, leur donner les courbes de tes chemins découverts, les méandres de tes rivières; ne pas appuyer, glisser sur la feuille de papier comme sur celle d'un papyrus peut-être encore quelque peu chiffonnée. Puis d'un coup de calame magique, te faire revivre, accepter de faire revivre aussi tous ces personnages désormais disparus dans un espace et dans un temps tout à la fois réinventés.

2 - Tout est pays perdu.
     Marcher Courir Traîner des pieds Traverser des plaines et des landes Explorer des forêts Franchir des rivières Emprunter des ponts Sauter par-dessus des haies Remonter le temps Revenir sur ses pas Croire Avant tout espérer  Puis ne plus croire en rien Désespérer de tout  Et réaliser tard bien trop tard que "Tout est pays perdu".

3 - Ces archipels intérieurs.
     De maison en maison, de village en village, se forger un nouveau territoire, une nouvelle géographie pour réapprendre à vivre. Des petits coins de terre pour semer, planter, laisser germer puis voir grandir les fragments d'existences qui juxtaposés, superposés, apposés donneront aux personnages tous "Ces archipels intérieurs", ces chapelets d'îles vierges à habiter pour les rendre lisibles.

3 - Imprécis de géographie passionnelle.
     Tout est enchevêtrement, tout est chaos, tout est déconstruit.  Au-dehors,  c'est la guerre dans les maisons, sur les chemins, chez les hommes, chez les animaux; au-dedans, dans les corps, dans les cœurs. Les hommes sont partis, d'autres sont arrivés qui font vaciller les certitudes: qui est encore avec qui? Pour qui? Pourquoi? Tout donne le tournis. On tombe. On se relève - ou pas -. La guerre n'enlève pas la passion. Elle transforme sa géographie. Il faudra au personnage central la dessiner, l'amadouer pour lui donner consistance de chair et de sang mêlés.

samedi 8 décembre 2018

CARTOGRAPHIE # 17 les titres MPR

"Dans le rasoir ouvert de ma bouche"
Ce sera l'histoire éternellement réécrite de ma bouche en tant que passage : aller/retour ; dehors/dedans ; sec/humide. En d'autres temps, ce livre s'appelait : "Histoire d'un manque d'amour chronique ou autobiographie à usage interne". Comme une caverne à explorer, je descends au fond de mon corps en passant par cet orifice et vais à la recherche de la réponse qui est en chacun de nous.
Le rasoir ouvert est une difficulté supplémentaire dans l'exploration de mon moi intérieur car il s'agira ni de guillotiner ma vérité intérieure ni de trancher dans le vif de la sujette.
La fin s'il en advenait une, ne sera pas forcément happy, toutes les vérités ne sont pas bonnes à exhumer, mais je devrais quand même en sortir vivante.


"Je vais faire sang"
Tout au long du récit, le personnage féminin part à la recherche des liens de sang, parfois sanguinolents qu'elle a hérités de ses aïeux.
Ni pathos, ni mélancolie; il faut faire sang avec tous ceux et toutes celles qui l'ont engendrée, afin de faire avec, mais bon sang (mais c'est bien sûr !) ne saurait mentir !

"C'est comme avec les trous"
Ce livre très court n'a déjà pas été écrit.
C'est un trou de silence où ne pousse rien pas même une verdure.
C'est un livre qui ne doit pas être écrit. Les trous ne doivent pas être comblés, il faut savoir laisser les trous en l'état, les trous noirs comme ceux des autres nuances de rien et même les troulalalaitou qui sous leur air joyeux cachent parfois bien d'autres béances.
Il en reste toutefois quelques fragments mités dont les contours sont aussi précieux que des papyrus, que de saints suaires. On les retrouvera, tout trous qu'ils sont, entre les points de suspension, entre crochets de bouchers et parenthèses des absents. On les retrouvera dans les non-dits un peu fumeux, entre les branches des arbres qui cachent des forêts brisées par des tempêtes, dans les cavernes des bouches bées et dans celles de la carte, dans la structure même des pierres, des pouzzolanes et des granits, des trous de carrières et des ventres de maternité dont sont parfois nés des enfants-morts.
C'est comme avec les trous sera le livre dans le livre.
S'il avait été écrit, "C'est comme avec les trous" aurait sans doute valu à son auteure quelque prix prestigieux, mais elle préfère la politique de la page blanche.

"L'angle des pertes"
L'angle des pertes est le 5ème tome de la saga intitulée 

"La cartographie des souvenirs"

Dans le tome 1 "Sous les branches des sapins sourds" 
M. était encore enfant et l'auteure retraçait avec force détails son implantation originelle dans la carte et plus particulièrement sa vie joyeuse dans un petit trou  (...) de Haute Loire. On y croisait des ruisseaux et des pierres, des pierres et des vaches, des pierres et des gens, et même des gens-pierres.

Dans le tome 2, "la carte des visages perdus", M. quittait son trou natal pour un bourg pas tellement mieux loti en matière de nombres de photographes à l'hectare, mais pas mal en cailloux sur les chemins, ce qui aura des répercussions indélébiles sur son développement personnel. Le style de ce volume n'était pas sans rappeler celui de Giono, qui lui aussi a tant aimé les pierres.

Le tome 3 "on n'a pas le droit de dire les noms", révèle un secret essentiel. Un jour que M. faisait la vidange de sa 2CV, un événement avulsif vint bouleverser ses archipels intérieurs et toute sa géographie s'en trouva éparpillée.

Le Tome 4 "un éventail d'ailleurs" :  il y est question de sac à dos, de voyages sans arrêt, sans retour peut-être. Des ombres se prélassent entre 2 chapitres, des regards inutiles accompagnent tant bien que mal le road-movie immobile parfois, notamment quand le véhicule est en panne ou bloqué par des circonstances exténuantes.

Le tome 5 conclut momentanément cette oeuvre magistrale, qui nous aura conduits sur bien des voies de garage, nous aura livré pas mal de fake news avec de gros morceaux d'auto-fiction dedans, et entraîné dans nombre de métaphores géographiques dès lors que "Tout est pays perdu". (Téléramage)



vendredi 7 décembre 2018

Hypothèses

À l’intérieur, des voix: le souffle d’une voix se met à murmurer, une autre prend le relais et encore une autre...On se prend à les écouter jusqu’aux silences. Des mots se glissent entre les lèvres, sans savoir ce qui, de tous ces miroirs brisés, va bien pouvoir éclore.

Tesselles d’un passé: que l’on recueille au gré d’ici ou là, que l’on nettoie un peu puis pose sur l’étagère des souvenirs. Cela constitue comme une collection de grains de vies réelles ou irréelles donnant un surcroît d’existence à des êtres oubliés.

Carte d’intensités: entre ombres et lumières, quelques flaques de vies irisées de bleu ou de gris, des nappes étalées sur le bas-côté des chemins de traverse où mon pas n’en finit pas de chercher ce qui peut être sauvé.

D’un regard flou: rester dans une évocation, au cœur des doutes que l’on porte. Rien ne serait vraiment visible. On serait dans une errance, à la fois dans le style, et dans les pensées de la narratrice qui dérive entre passé et présent, noyée dans ses visions.

Quelques lambeaux d’avant: cela cogne aux tempes depuis tant d’années, ces petits ourlets de riens qui se sont transmis de génération en génération, cousus, décousus, recousus avec des fils dorés et dont on souhaite prolonger encore un peu l’existence.

Cartographie des ombres: quelque chose ou quelqu’un s’approche, vous frôle puis s’éloigne esquissant une chorégraphie entre ombre et lumière , un monde se détache, un rêve s’élabore. Ce serait une tentative de se débarasser de ces danses envoûtantes qui n’en finissent pas de s’agiter autour de moi.

Des plis du paysage: chercher ce qu’on ne voit pas dans le pli, ce qui est caché, dont on ne saura jamais la réalité, mais qu’on ne peut s’empêcher de gratter comme ces croûtes qui vont jusqu’au sang. Quelque part un peut-être, plein d’incertitudes, où vaciller.

De l’oubli, ne pas: serait-ce ce qu’on nomme un devoir de mémoire qui guide tous ces mots, une voix intérieure qui martèle que c’est la fin d’un monde et qu’il faut faire oeuvre de sauvegarde.

Tranchées d’ombres: des mains qui se blessent à traverser des lieux où il n’y a plus aucune raison de passer, s’accrochent aux barbelés des souvenirs jusqu’au doute 
 
Jours d’apparitions: hors du droit chemin , l’esprit troublé par ce qui advient ou ce qui ne se voit pas ou ne veut pas être vu, à ne plus trop savoir ce que les mots écrivent, dérives diaphanes par ces rais de lumières nés des mots qui s’épousent et polarisent le regard jusqu’à mettre en lumière quelques traces qu’on pensait disparues


mardi 4 décembre 2018

"Quatrième de couverture" à partir des titres sélectionnés

   
    1.Promeneuse d'un bois dormant :

Trente kilomètres de la maison de la mère à celle de la grand-mère, parcourus chaque dimanche pendant vingt ans, à l'arrière d'une vieille Terrot puis d'une Traction noire. Il faut pour cela traverser les Bois Noirs, espace intermédiaire, dangereux. On ne saurait trop se méfier du « Bois qui dort », lieu de métamorphoses obscures. On y rencontre aussi bien des fées et des génies que les crapauds et les charbonniers. L'adulte d'aujourd'hui vient y rencontrer l'enfant d'hier, le suivre dans ces sentiers inquiétants, en état de dormance depuis tant d'années. Le perce-forêt ouvre les ronces et les épines qui aussitôt se referment sur cet univers.


       2. Béances :

Un voyage avec les yeux dans une vieille carte IGN, son atlas intime, son livre de géographie, son livre tout court. Un voyage avec les noms à qui elle fait dire ce qui a marqué sa vie, une recherche du sens de ses paysages inscrits en elle. Se compose peu à peu un atlas intérieur où chaque sentiment, chaque émotion, heureux ou malheureux, s'incarne dans un ou des lieux. Les noms éveillent des échos sans lien avec la géographie et n'obéissent à aucune hiérarchie des distances. Aussi impossible de retourner dans ce cimetière qu'à Montréal : les lieux les plus proches comme les plus éloignés se situant à la même latitude, c'est à dire aux antipodes de la vie. Au coeur de l'atlas intérieur se sont inscrits et ouverts des territoires en creux – indélébiles.



  1. Au centre exact de mon corps :
Là, au plexus ; là où tout se passe ; là où est la vie, le souffle ; là où ça fait mal si on vous atteint ; qu'y a t-il là, caché au plus profond ? Quelles routes y conduisent ? Et que découvre t-on au bout du chemin qu'on ne savait pas connaître ?



  1. La piste ancestrale :
Lorsqu'on observe le paysage de loin, s'inscrivent d'immémoriales pistes, suivies jadis et de tout temps, autant par les humains que par les animaux. Accepter de les suivre pas à pas, jour après jour, nuit après nuit, accepter qu'ils hantent nos rêves, c'est pour sûr accepter le risque de se retrouver nez à nez avec ses ancêtres.



  1. Le pays dans lequel je suis née par hasard :

Vous vous croyez citoyen du monde, vous avez voyagé, vous vous pensiez sans attaches. Ni ligne verticale vous reliant vers le bas à vos ancêtres et vers le haut à des croyances, ni ligne horizontale vous rattachant à un territoire et une culture. Vous - au croisement exact de ces lignes - un électron libre, libéré de toutes ces entraves. Et si, un jour, une année, pas très loin de cette fin qui s'approche à grands pas, le pays, votre pays, votre minuscule bout de pays vous rattrapait ? …



  1. D'où monte ce bruissement ? (ou « Ecoute la carte murmurer d'anciennes histoires d'aujourd'hui ») :

Une carte anodine, des routes, des villes, rien que du banal. Peu à peu, la carte se met à murmurer, doucement d'abord ; au bout de quelques mois, tous ces chemins bavardent tant, ont tant à dire que l'auteur est étourdi, abasourdi. Du fond des ravins, en lisières de bois, de chaque clairière, du plus petit cours d'eau, de chaque pierre, des animaux près du tas de fumier et même des tombes recouvertes de lourdes pierres tombales depuis tant de temps, montent des histoires tues.



  1. 100 000 vies sur une ancienne carte :

Comme dans les rêves, des souvenirs se croisent et s'entrecroisent quand on suit des yeux les routes de la carte. Le temps n'existe plus, vous découvrez des millions de vies parce qu'il y a là, à la fois hier, aujourd'hui et demain ; vous n'êtes jamais seul, votre vie se mêle à celle de tous les autres, vos gestes s'entremêlent, vos pensées se fécondent, vos vies rejoignent le grand cours de la vie. Tant de vie, tant de temps en une seule vie, si peu de temps sans savoir le commencement ni la fin, on embarque accompagné, on est des milliers.



  1. Imprécis de géographies passionnelles :

Nez au vent, sac en bandoulière, esprit léger, vous embarquez pour une balade dans ce paysage familier ; vous connaissez chaque tournant, chaque arbre, chaque maison, à peine si les volets ont été repeints durant toutes ces années ; même les nuages au ciel semblent être au rendez-vous, identiques. Vous réalisez que ce paysage c'est vous, vous n'êtes rien d'autre que ce paysage, vous en êtes sa transsudation.



  1. Ces chemins qui pénètrent dans l'épaisseur du temps :

Qui a dit que les chemins nous emmènent loin dans l'espace, que « tous les chemin mènent à Rome » et qu'il suffit de mettre un pied devant l'autre pour avancer dans le territoire ? Et si les chemins, à l'inverse, nous conduisaient à l'intérieur du temps, s'ils étaient des machines à remonter le temps ? Peut-être suffit-il de leur laisser la parole.



  1. Tous ces inconnus qui circulent dans mes veines :

Vous vous croyez seule, vous êtes tranquillement assise seule avec vous-même et décidez de réfléchir une bonne fois pour toutes « Mais, qui suis-je ? Qui suis-je donc à la fin ? » … et voilà que se mettent à bruisser une voix, puis deux, puis d'autres se mêlent au concert appelées par les premières. Au bout du compte, après quelques heures, vous êtes une foule dans ce fauteuil, tous sont venus. Vous êtes une somme.



  1. On n'en aura jamais fini avec ces vies 11) Voix emprisonnées (ou « Ces voix qui sont miennes) 12 ) La carte des visages perdus 13 ) Egarée dans ce coin de pays 14) Ecoute la carte murmurer d'anciennes histoires d'aujourd'hui 15) Intimes territoires :

jeudi 22 novembre 2018

Cartographie 17 / Titre

Pas moins de deux séances ont été nécessaires pour travailler la notion de titre. 
Tout d'abord avec
1/ Hubert Haddad/ Le nouveau magasin d'écriture:
Un vers, une phrase où deux mots créent l’étincelle. Bien des auteurs consciemment ou non procèdent ainsi. L’’épitaphe que Rainer Maria Rilke écrivit pour son tombeau dut inspirer son beau titre au grand poète remonté de l’enfer et jamais sauvé au gué des ombres:
[a] Rose, oh, pur déni, joie, sous tant de paupières de n’être le sommeil de personne.
Rainer Maria Rilke
[b] Rose de personne, titre de Paul Celan.

2/ propositions d'écriture : faire un inventaire de titres possibles en relation avec ce que chacun a écrit . 10 à 15 mystères de livres se cachant derrière les titres...

- 4 phrases ou fragments de phrases extraits de ce que vous avez écrit.
- 4 étincelles jaillies de textes d’auteurs
- un titre en un mot
- un titre en deux mots
- un titre en trois mots
- un titre en quatre mots
- un titre en cinq mots
- un titre avec négation
- un titre avec question
- un titre avec il ou elle
- un titre qui évoque la cartographie/ géographie

3/ La seconde séance a permis de définir quel livre pourrait naître ( ou pas!) de ces titres sélectionnés comme une multiplication de possibilités de livres ( si livre un jour il y a....!) Et pour élargir encore les horizons, s'emparer d'un des titres proposés par les copains et l'ajuster à son propre récit! Une sorte de quatrième de couverture peut-être...

jeudi 1 novembre 2018

cartographie 16 # nuit §2

toujours il fait ombre, mais rien ne sombre toujours il fait gris mais tout sourit toujours il fait cri mais rien ne plonge toujours il elle fait ce qu'on lui dit de faire quelqu'un quelque chose d'autre n'est pas près d'arriver il est elle coincé.e dans son corps, une armure à la main, prêt à défendre ses arrières ses grands ses pères et mères, la nuit ne tient qu'à un fil, quelque chose comme une substance qui fait mouche devant ses yeux, elle il sait qu'un jour ils seront remplis de terre, des pensées de Toussaint, des petites rides de frissons qui par courent son échine qui en comptent tant sur l'échelle des émotions de Richter. Toujours il fait chanson petite qui berce à l'abandon, toujours il fait larmes et le téléphone claquemuré dans le silence puis claqué contre le mur du silence il fait chauve-souris zip dans un sens zap dans l'autre, elles ils sont perdus dans le blizzard de la peur il elle se demande quand ça pourrait finir par rire, les coings font de jolis dessins le long de la pourriture, des cercles des visages des appels à nous attendrir. Toujours il fait mine de elle fait mine de suis-je assez gentille suis-je assez mystérieux mi-roir mi-noir, minois de velours dans un regard de fer toujours la même guerre, toujours le même espoir et puis guère lasse, elle s'enlace autour de la corde et s'élance acrobate trapéziste élastique, elle n'a pas plus peur du vide que du noir.

mercredi 31 octobre 2018

Catographie # 16. Nuit.

      Il est là dans son grenier, dans cette nuit du 25 au 26 mai. Le noir, l'encercle, l'étouffe. Et le silence, ce silence qu'il avait tant souhaité l'opresse maintenant. Les effraies qui avaient élu domicile dans sa chambre improvisée, volètent d'un coin à l'autre de la pièce et soulèvent la poussière qui dessine un voile mortuaire au-dessus de sa tête. Il se lève péniblement, va jusqu'à la fenêtre où seule la lumière de quelques étoiles accrochées à la forêt lui signifient la vie. Il pose sa main puis son front sur le carreau glacé. Il sent ses forces l'abandonner, lui chez qui l'espoir n'a jamais failli. Il repense à cette phrase qu'il s'est si souvent répété pendant sa longue marche: "Aurais-je aujourd'hui que je suis devenu adulte, ce courage d'enfant qu'il faut pour se perdre?"
     Il se revoit enfant, quand il venait en vacances dans la région, à franchir les ruisseaux, à construire des cabanes dans les bois qu'il découvrait, sourd aux appels de ses parents affolés. Sa Dorette était le Rhin de ses légendes, le bois de Jagonard, son Amazonie.
     Mais ce soir, les arbres se sont statufiés, rien ne lui est épargné, aucune ombre, aucune aile diabolique, aucun cri, aucun râle. Il marche dans sa tête. Ses pas tanguent, s'entrechoquent à la recherche de la vérité. La rivière coule écarlate charriant les corps et l'éclaboussant de tous les morts en putréfaction. Dans son errance solitaire, dans sa danse macabre de l'âme qui hésite sur les bords du Styx, il ne veut pas se retourner.
     L'heure avance, l'heure est maintenant brouillard sans lune, elle est silhouette crochue des arbres, elle est jeteuse de sorts à son corps fatigué de voyageur, obligé de larguer ses bagages, obligé de larguer cette guerre dont il ne voudrait rien savoir. Ses souvenirs se multiplient, s'embrouillent et chavirent.
     Ses doigts glissent le long de la vitre, ils suivent la coulure de la buée qui va s'écraser contre le montant  de la fenêtre. Les paysages qu'il dessine sur le carreau sont autant de cimetières. Son courage d'enfant lui fait défaut. Maintenant, il ferme les yeux. Il avance sur un chemin crevé d'ornières, des croix branlantes le bordent. Au loin des fumées. Un village qui brûle? Ce n'est pas Malvières? Ce n'est pas Connangles? Il ouvre les yeux. Le froid de l'espagnolette et du bois vermoulu délimite son territoire. Un territoire déchiré, écartelé et qui se meurt dans "la lente indifférence du monde"

à l'angle de la nuit

À l’angle de la nuit, l’hésitation cherche le passage, tâtonne et trouve le dehors incertain. Comment se laisser frissonner du manque ou comment laisser les révélations se déraciner de l’ombre, s’extraire de l’inextricable buisson de ce que nous connaissons si mal. Renaître entre les rives du poème de la nuit où chaque souffle se fait récit et l’encre sympathique. Avancer sur cette passerelle de détresse dans l’oscillation de la langue. Aux quatre angles de la nuit, les cordes nous ramènent sur le ring, les phrases ne peuvent s’achever, les mots font défaut, la syntaxe s’égare… Dire ne sait pas où aller. Ecrire la nuit ne dépend pas de nous. C’est le perdu qui prend le pas dans les tranchées de ce qui s’écrit, le vertige se cartographie, des venelles se tracent, et une véronique où le poème affleure nous fait face. Les passages secrets s’introduisent quelques pas plus loin, et l’on voit s’envoler une chouette, plonger une chauve-souris près d’un lampadaire, ou s’échapper de soi des mots que l’on ne connait pas. Reste à écrire, à laisser écrire ce qui s’impose, à se laisser embarquer dans une langue qui n’est plus maternelle, mais matricielle. Laisser les morceaux de mots déchirés s’éparpiller, se télescoper, ouvrir la terre et fertiliser.

À l’angle de la nuit, dans cet écartement où l’on est en alerte , démuni face à la forêt où l’on doit se tenir, dans la dissonance des yeux où tout est à redéfinir, on tâtonne, on avance à pas lents, on s’arrête. On bute sur cette saillance intérieure où les doutes sont cloués aux murailles. On reste dans cet arrière silence où la phrase se tient, on rêve d’un alexandrin qui donnerait le rythme au début, lancerait le pas, amorcerait le tremblement et d’un souffle pousserait des mots qui délivreraient les lumières. Il ne reste qu’ à errer dans la nuit d’un livre, se blottir entre ses pages, se laisser disperser, ensemencer, altérer .

À l’angle de la nuit, à ce point d’incidence où les majuscules et les points s’effacent, où les virgules sont passées par-dessus bord depuis longtemps , où la grammaire n’est plus d’aucun secours, le début de quelque chose peut apparaître dans les tâches du buvard, dans les coïncidences qui hésitent sur la feuille, éparpillées.

À l’angle de la nuit, pétrifié dans l’angle mort, le désir d’écriture s’écorce.



 

vendredi 12 octobre 2018

cartographie # 16 NUIT

NUIT 10, 3ème mois.
Ce soir, la fille n'est pas rentrée. Il y a quelques jours encore, je disais la "petite" fille et puis tout bien pesé, je me suis rendu compte que ses regards n'étaient déjà plus ceux d'une si petite que ça. Je ne sais pas quand ça a basculé. Elle a fini par ne plus me regarder par en-dessous son chapeau, ni par derrière les rideaux, mais par toute la hauteur un brin méprisante et conquérante de sa jeunesse.
Ce soir, c'est en vain que son père a attendu son retour et il a dû servir les repas lui-même, commettant de nombreuses erreurs, il n'était ni dans son assiette, ni dans la notre. Quand la nuit s'est faite épaisse, que les plats vidés de leur charcutaille ont regagné la plonge grasse, un conciliabule s'est tenu du côté du bar et quelques minutes après nous partions à sa recherche,. 
Nous avons battu la campagne, fouillé les buissons, scruté la rivière, nous avons crié son prénom à tue-tête "Génie ! Génie !" (Encore un village touché par la grâce de notre chère Impératrice. Plût au ciel qu'elle ne se fut pas appelée Napoléone, comme ma nièce.)
Mais de Génie, il n'en fut pas question. Le ciel était bas, la pluie n'a pas tardé à nous rendre inopérants, de temps en temps un bout de lune tentait une sortie, mais le plus clair était apporté par nos torches, et ce n'était pas fameux. Le sol était glissant, détrempé et lorsque nous ne nous enfoncions pas dans la boue, nous nous étalions de tout notre long. Les chiens courraient partout, aboyant sans cesse, rendus fous par toutes les odeurs mais ne retrouvant jamais celle d'Eugénie disparue. Nous avons décidé non pas de jeter l'éponge avec l'eau du bain, l'humour n'était cette nuit-là pas de mise parmi mes camarades, mais de prendre un peu de repos et de recommencer dès le lever du soleil. 
De retour dans ma chambre, impossible de trouver le sommeil. Bien qu'ayant bu un grog bien tassé de gnôle avant de me mettre au lit, je ne cessais de repenser à cette si jeune fille, seule quelque part dans la nuit. Elle avait été aperçue dans l'après midi, près de la Cascade par un paysan qui vaquait à ses affaires. Le débit de l'eau était très fort du fait des pluies des jours précédents. 
Eugénie n'est jamais gênée par les intempéries et elle passe ses journée dehors sauf lorsque son père la réclame. La cascade et la rivière sont son empire. Le paysan n'a pas su dire ce qu'elle faisait,regardait-elle les cailloux dans la rivière, ou bien essayait-elle d'attraper une truite de ses mains agiles ? Elle peut être tombée à l'eau et avoir été emportée par le courant, mais curieusement, je ne la sens pas en danger, je ne sens pas la mort rôder dans cette absence. Nous la retrouverons sans doute demain. Ou bien reviendra-t-elle d'elle même ? Nous ne saurons peut être jamais ce qu'elle a inventé pour passer sa première nuit en liberté, comment, entre 2 miroirs d'eau elle a décidé de se perdre, un peu, et de passer de l'autre côté de l'enfance.
Mais l'angoisse de ma propre nuit me rattrape, la nuit de mes ennuis et de mes peurs passés, les ombres de ces grappes d'humains décimés, de ces enfants faméliques. Les images me hantent de ce que nous avons accompli et de ce que nous avons exigé des autres. La nuit qui me portait conseil jusque là m'attire dans ses profondeurs et me chuchote des cris que j'avais enfouis.
...
Nuit 12
On ne l'a pas trouvée, malgré nos appels insensés, et incessants, malgré les gendarmes arrivés du Puy en renfort, malgré l'inquiétude qui rongeait son père et ses proches, on n'a pas trouvé sa cachette. Elle est revenue d'elle même. Elle s'est absentée encore, toute la journée et puis tout à coup, quand la nuit est tombée, après une journée oppressante, après des désespoirs et des angoisses sans nom, elle était là, à s'affairer dans la cuisine, à ne laisser s'approcher personne de son périmètre de sécurité et de mystère. Rien n'indique qu'elle ait souffert, quelques griffures au visage attestent de sa lutte avec ses sujets sauvages. Lorsqu'elle m'a servi mon repas, un court échange de regards a remué en moi un sentiment curieux. "Mais aurais-je aujourd’hui que je suis adulte ce courage d’enfant qu’il faut pour se perdre?". Et je m'endors ce soir avec cette interrogation. 

Nuit 13
La nuit m'a éclairé, ça a été comme une révélation. Je me suis rendu à la cascade et j'ai trouvé le passage. Comme Eugénie, je suis passé derrière le rideau d'eau. Une longue caverne s'ouvre alors et se poursuit par ce qui semble être un tunnel . Le bruit de la chute d'eau est amorti, on distingue le jour bien sûr mais comme à travers un arc en ciel, la température est idéale. Des traces de feux, une couverture. Je ne saurai jamais ce qu'elle y a vécu, ni si elle est y restée de son plein gré. Ou si la nuit l'a surprise et qu'elle n'a pu repasser le rideau à temps. Rien n'indique qu'elle y soit allée seule, mais je penche pour le oui. J'espère qu'elle ne va pas me surprendre, je ne voudrais pas qu'elle sache que je sais, j'aimerais moi aussi profiter de l'endroit, y attendre la nuit, explorer le canal souterrain, m'enfoncer dans la profondeur, me perdre à tâtons dans l'écho de mes pensées plus calmes. J'ai prévenu là-haut que je m'absentais quelques jours. Ma nuit sera aussi belle que la sienne.

jeudi 11 octobre 2018

Nuit

Il y a longtemps qu'Elle a quitté le pays mais son ombre rôde la nuit dans la vieille maison revendue il y a des années, maison désormais transformée en villa rose, celle du petit cochon qui a construit en briques.
Elle caresse les vieux murs en pisé et surtout colle son oreille aux murs pour y écouter les voix emprisonnées. La nuit, les voix s'éveillent et susurrent. Elle les entend, en reconnaît certaines. Il y a la sienne, celle de petite fille qu'Elle a eu du mal à reconnaître mais à laquelle Elle s'est habituée. La petite fille l'appelle, elle lui demande pourquoi Elle a perdu ses bras. Elle, la désormais adulte, lui répond : « Mais aurais-je aujourd'hui que je suis adulte ce courage d'enfant qu'il faut pour se perdre ? ».
« Je ne suis pas perdue ici » susurre la petite voix, « On est nombreux, il y a les voix de tous ceux qui sont morts et qui ont vécu ici ; il y a celles de tous ceux qui sont passés un jour par là et dont les paroles se sont lovées dans le pisé, même s'ils ne sont venus qu'une seule fois, pourvu qu'ils s'y soient sentis bien. Il y a des voix d'enfants, de tous ceux qui ont été nourris au sein ici, de tous ceux qui y ont joué, ont gardé les vaches, rentré les dindes, y compris celles des petits juifs qui ont été cachés, celle de ton oncle, le maquisard, celle de ton père à tous les âges ; si tu viens souvent tu peux toutes les entendre aux différents âges, selon les nuits. Ca fait un beau concert ; certaines chantent, d'autres pleurent, jurent, parfois tu entends des cris, ceux des accouchées, des disputes, ceux de la nuit de l'incendie et aussi tellement de rires, rires de baptêmes, de noces d'or, de banquets, tu entends même le son des baisers et le froissement des draps ».
Elle, la désormais adulte, tend l'oreille, saisit des bribes, reconnaît des intonations, avance à tâtons dans la nuit longeant les murs pour écouter un peu plus loin ; les voix se regroupent par affinités. Elle évite, quand Elle le peut, quand son moral n'est pas trop bas, les angles, car c'est là que se regroupent les grosses, les méchantes voix, celles qui vocifèrent, celles dont les graines de souffrance ont été trop arrosées et qui suent l'angoisse. Mais, quand Elle aussi navigue pendant sa nuit dans les fumées opaques de ses propres ténèbres, ce sont précisément ces angles-là qui l'attirent comme un aimant, l'entraînant encore plus profondément dans son désarroi.
Celles qu'Elle préfère aller écouter, en collant son coquillage d'oreille contre le mur d'une des chambres du haut, sont celles de sa cousine et de sa mère quand elles avaient toutes deux dix-sept ans ; l'une pleure et parle allemand, l'autre console et parle français ; parfois elles rient, souvent ce sont des soupirs ou des nez qui se mouchent, toujours c'est d'amour qu'il s'agit, de compassion, d'infinie tolérance.
Elle sort de ces nuits-là émerveillée ou épuisée : trop de musiques, trop d'histoires, certaines dont Elle ne comprend pas même la signification ni de quel siècle elles émanent mais Elle sait qu'elles sont siennes, celle d'un long lignage d'ancêtres desquels Elle est issue et qui ont fait d'Elle ce qu'Elle est aujourd'hui. Finalement Elle se dit que même adulte - courage ou pas – Elle continue à se perdre.


La nuitt

Un bonus pour la proposition d'écriture sur la nuit avec Grand Corps Malade:




Cartographie 16/ Nuit

Deux textes sont proposés pour aborder le thème de la nuit sur notre carte :

1/ Aragon: Le Paysan de Paris (1924)

Parmi les forces naturelles, il en est une, de laquelle le pouvoir reconnu de tout temps reste en tout temps mystérieux, et tout mêlé à l’homme: c’est la nuit. Cette grande illusion noire suit la mode, et les variations sensibles de ses esclaves. La nuit de nos villes ne ressemble plus à cette clameur des chiens des ténèbres latines, ni à la chauve-souris du Moyen Age, ni à cette image des douleurs qui est la nuit de la Renaissance. C’est un monstre immense de tôle, percé mille fois de couteaux. Le sang de la nuit moderne est une lumière chantante. Des tatouages, elle porte des tatouages mobiles sur son sein, la nuit. Elle a des bigoudis d’étincelles, et là où les fumées finissent de mourir, des hommes sont montés sur des astres glissants. La nuit a des sifflets et des lacs de lueurs. Elle pend comme un fruit au littoral terrestre, comme un quartier de bœuf au poing d’or des cités. Ce cadavre palpitant a dénoué sa chevelure sur le monde, et dans ce faisceau, le dernier, le fantôme incertain des libertés se réfugie, épuise au bord des rues éclairées par le sens social son désir insensé de plein air et de péril. Ainsi dans les jardins publics, le plus compact de l’ombre se confond avec une sorte de baiser désespéré de l’amour et de la révolte.

2/  Henri Michaux: La nuit remue


Tout à coup, le carreau dans la chambre paisible montre une tache.


L'édredon à ce moment a un cri, un cri et un sursaut; ensuite le sang coule.
Les draps s'humectent, tout se mouille.

L'armoire s'ouvre violemment; un mort en sort et s'abat.
Certes, cela n'est pas réjouissant.

Mais c'est un plaisir que de frapper une belette.
Bien, ensuite il faut la clouer sur un piano.
Il le faut absolument.
Après on s'en va.
On peut aussi la clouer sur un vase.
Mais c'est difficile.
Le vase n'y résiste pas.
C'est difficile.
C'est dommage.

Un battant accable l'autre et ne le lâche plus.
La porte de l'armoire s'est refermée.

On s'enfuit alors, on est des milliers à s'enfuir.
De tous côtés, à la nage; on était donc si nombreux!

Étoile de corps blancs, qui toujours rayonne, rayonne.



3/ Proposition d’écriture: la nuit

écrire hors du jour et dans une nuit intérieure . Errance solitaire ( ou méditation) d’un des personnages de votre cartographie
- Le il ou elle de la consigne 6
- un des personnages du passé/ présent//futur de la consigne 7
- un des personnages qui parlent dans le cimetière/ consigne 8
- le personnage qui tient son journal dans la consigne 12
- le narrateur

 - inclure cette phrase de Clarice Lispector : Mais aurais-je aujourd’hui que je suis adulte ce courage d’enfant qu’il faut pour se perdre? 

 

mardi 9 octobre 2018

Cartographie # 15 " J'aimerais palpiter aux saisons."

     qui m'invitent, invitent mon vague à l'âme,  elle ou bien une autre, peut-être quelqu'un d'autre, quelqu'un ou bien quelqu'une invite, m'invite, m'évite, évite de m'inviter, m'invite à m'inventer, invente une invitation vague, lame de fond qui berce, pleure, déchire l'invitation flétrie, flétrissure de mon âme, morsure; morsure du froid, du temps, du temps qui passe, dépèce, délite,  découd les fils, les lignes du livre où l'invitation gît, gisant, grisant mon âme à la dérive, ivresse d'une âme en perdition, palpitation, palpation inédite d'un corps,  d'un cœur, péril d'un souffle muet, mutisme, pliage, finitude.

Cartographie # 15 "Le nom sonne à l'oreille en silence"

     Le nom sonne, résonne, soupçonne les nons qui foisonnent;  soupçonne l'interdit; moissonne les soupçons. Le nom à l'oreille, les nons en silence, les nons à l'oreille, le nom en silence; le silence de l'oreille dans la nuit des noms qui moissonne les pas feutrés des surnoms, des sous-noms, des sous-entendus dans les non-dits qu'émulsionne le silence de la nuit. Le nom chuchote à l'oreille, les bémols, les dièses, la musique du silence; un silence mineur, un silence majeur; la gamme s'ouvre, s'enfle, s'épanouit; le silence s'élance; l'oreille s'élargit, le silence s'y love, creuse son lit de l'indicible, s'endort dans la nuit étoilée de son nom murmuré.

Crouzilhac : 1 spécial Linette


Cartographie # 12 : Journal par MPR


Jour 2 
Après ce chantier pharaonique, tous les ors des inaugurations, l'Impératrice Eugénie, les foules bigarrées et enthousiastes aux petits fours et champagne, il a fallut que je m'exile un peu. La Compagnie m'a octroyé cette retraite en Haute-Loire inconnue rude et terrible où l'on dit que rôdent encore des loups.
J'ai pris une chambre à l'Hôtel de la Cascade. Quand la fenêtre est ouverte, j'entends la chute d'eau qui ne discontinue pas. Dès le premier jour, je suis allé voir la cascade de plus près : ce ne sont pas les chutes du Zambèze, ni celles d'Igaçu. Mais cette modestie dans la précipitation m'émeut. J'y suis retourné aujourd'hui. Avant-hier il a tellement plu que le débit remplissait tout le déversoir. "Année à foin année à rien". Après le sec d'Egypte, un peu de déluge me convient bien. J'aime cette nature plantureuse, ces odeurs de genêts, ces petites fleurs en grappes roses dans les prés. Partout la nature fait ce qu'elle a à faire si seulement on ne la contrarie pas ; mais je suis mal placé pour dire cela. L'assourdissement de l'eau tombant de 30 mètres de hauteur m'a embrumé le cerveau et lorsque je suis revenu à moi, une petite fille crottée et furieuse me regardait de dessous son chapeau de paille, agrippée à son chien. J'ai hésité un moment à dire quelque chose. Mais comme mon regard devait peser trop lourd sur elle, descendant de trop haut, de trop loin, trop plein de questions entre nous, elle est rentrée dans sa coquille et a prestement disparu.

Jour 9
Je suis à présent un peu rasséréné. Tous les événements dramatiques s'incrustent dans mes os, mais en même temps, je refais peau neuve au contact de ce nouvel environnement. Quelques voyageurs voisinent avec moi, ils ont des allures de colporteurs, de marchands d'un autre temps. En cette mi août, les touristes sont pratiquement tous partis et l'endroit est peu fréquenté. La Cascade de la Beaume est assez renommée pourtant, avec ses grottes, ses orgues basaltiques et son eau aux vertus reconnues.
Il y a 2 jours, un couple de géologues est venu faire des relevés. Nous avons mangé à la même table. Ils connaissaient bien l'épopée du Canal. Nous avons évoqué la possibilité de nous revoir. 
J'ai aperçu la petite noiraude qui continue ses travaux d'approche. Je dois être le premier humain de ce type qu'elle rencontre. 
Intriguée , mais pas encore aventureuse.
Demain j'irai en direction du Monastier. On m'a parlé d'une église, l'abbatiale St Chaffre qui date du XIIIè siècle ; soit disant remarquable, j'en suis curieux. 
L'aubergiste m'a raconté l'histoire du chevrier devenu seigneur de la Baume, une légende comme il y en partout. 
Peut-être la petite sauvageonne la connaît-elle aussi.
Je n'ai pas encore rencontré de loup.

Jour 18
Je rêve à la Mer Rouge, au Nil. à ces paysages chauds que j'ai laissés. Ma jambe me fait à nouveau souffrir. La douleur est lancinante. Peut-être l'humidité ambiante ou les longues marches que je m'impose en ont elles ravivé le souvenir. Parfois l'hôtelier me pose des questions. Il ne comprend pas ce qu'un monsieur comme moi, avec ses livres et sa mise élégante, est venu faire dans un trou pareil.
Je lâche quelques bribes. Je lui raconte le Canal, l'Opéra de Verdi, l'Impératrice Eugénie. Je lui raconte les milliers d'ouvriers. Le choléra. 
De moi, rien.
L'autre soir, j'ai aperçu la petite fille cachée derrière un lourd rideau qui épiait mon récit. Je ne sais pas ce qu'elle en saisissait. 
Ce jour-là dans l'après-midi je me suis aventuré sur les berges de la Loire, à partir du Champinet, en glissant vers La Farre. J'en étais encore à apprécier ces dimensions, ce fleuve enfant, dont je connais la fin, la largeur et les largesses lorsque soudain, passé un coude, une envie irrésistible, à la vie du lit de la rivière qui s'élargissait et de la berge qui formait comme une plage. Je n'avais pas prévu la baignade, je n'avais pas de costume de bain ni rien pour m'essuyer, mais le temps était si beau qu'il m'a semblé impossible de résister à cette impulsion. Ce fut une délice. 

Jour 30
Cela fait un mois que je suis là. Je continue de vider mon esprit en arpentant les chemins, à me baigner, à écrire. Je n'ai toujours pas parlé à la petite fille  et aucun n'a réussi à percer les mystères de l'autre. Peut-être n'avons pas les mots d'approche. 

lundi 1 octobre 2018

Il a de longues moustaches cirées aux pointes


Il a de longues moustaches blanches cirées aux pointes. Les longues blanches pointes cirent et tirent les pistaches. Taches de cire blanche coulent sur les pointes de la nappe. Les taches nappent de longues traces blanches ses moustaches tirées. Les longues pointes piquent et tirent la nappe qui choit sur le tapis tissé de poils de moustache. Des poils de moustache que j'ai tirés, j'ai brodé ton nom sur le mouchoir blanc. Blanc le lin, marqué de taches de mousse, longues traînées dégoûtantes et cirées comme des chaussures usées. J'arrache les pointes de ses moustaches qui me piquent quand je l'embrasse. Me reste de longs poils dans les paumes, poils blancs, longs lichens gluants. Il faut arracher pour embrasser, embrasser pour arracher. Il faut, il faut, il faux, faux-semblant, faussaire et fausse note en plein milieu de la figure. Alors fixer les pointes avec deux clous, deux clous au mur. Le visage figé, la figure ne peut plus bouger, couper, couper la moustache qui ne tient plus rien, le bonhomme chute. La longue silhouette maigre s'affale, marionnette désarticulée. Reste la moustache au mur, deux arcs blancs poilus, velus. Une accolade comme deux bras tendus. Accolée au mur se glisser de droite, de gauche, se laisser caresser le cou, gigoter, picoter. Pousser de petits cris, crisser comme un grillon ou une cigale. Enfin, lassée, se les enrouler autour du cou et tomber à genou. Long, longtemps. Blanc.


samedi 29 septembre 2018

&

Enveloppé d’ombre & de lumièreDire d’abord l’ouate de l’enveloppe, sa douceur, sa chaleur. Comme la lune cernée de brumes... dire un cocon, une peau, une écorce de soie… Être baigné, imbibé, envahi, recouvert… Enveloppé d’ombre & de lumière Après, l’ombre et la lumière surgissent. La lumière est plus forte , c’est l’esperluette qui le signifie*. C’est & qui se tient au centre de la phrase, qui attire le regard et questionne. C’est & qui équilibre la phrase, tend le fil qu’elle entremêle entre deux mots, un enlacement d’infini. Mais l’ombre est première. L’ombre qui sous-tend toute l’écriture, l’épaule, la solidifie. L’ombre serait matrice, ce sur quoi s’appuient les mots qui font sens ou qui dérivent, qui n’en finissent pas de creuser, qui ne sont là que pour emporter sans savoir où. Enveloppé d’ombre & de lumière... Comment dire la lumière... Un chuchotement, un murmure dans l’immobile où rien ne commence ni ne finit. Une étoffe de rien avec un presque de bleu, et voir ne sert à rien. Enveloppé d’ombre & de lumière On sent l’aile de l’ombre et l’air de la lumière, une danse de mésanges dans le silence du jour. Rien d’autre et ce commencement où les pensées perdues se retrouvent.

*Emmanuel Hocquard:" & à la place de et dans le cas particulier où je veux signifier une augmentation et non l'addition de deux choses. Ici, l'esperluette (&) n'a pas pour fonction de se substituer à et. Elle dénote une visée tautologique. C'est-à-dire qu'elle tend à marquer, entre deux termes, une relation (mais peut-on encore parler de relation ?) d'identité ou d'indifférenciation.On pourrait aussi dire une augmentation."