Le point de départ doit être: Je ne sais pas.
Ce qui est un abandon total.
Clarice Lispector
Chroniques
L’épisode du couloir du petit lycée a été une sorte de court-circuit vécu à l’âge de huit ans, et dont je n’ai évidemment pas ressenti toute la puissance. C’était un moment d’être, comme l’évoque Virginia Woolf dans son livre Instants de vie. L’autrice parle de la ouate des moments de non-être, beaucoup plus nombreux que les moments exceptionnels de l’enfance, ces moments d’être qui ressurgissent à l’improviste bien des années plus tard. Cette réalité vécue qui revient comme un choc mental, où l’on sent que quelque chose de plus fort se tient derrière une apparence anodine. Le traduisant en mots des décennies plus tard, ces réalités acquièrent une apparence lumineuse, où pouvoir se dire à cet instant là, j’étais en train d’être. Virginia Woolf écrit: j’ai été frappée par l’idée que mes moments de l’être se dressaient comme des échafaudages à l’arrière-plan; étaient la part invisible et silencieuse de ma vie d’enfant.
Quel que soit le point de vue que l’on prenne, soit l’escalier plonge dans le noir de la cuisine aveugle, soit il s’élève vers une bouche sombre et pleine de ce silence d’autrefois, empli de la dignité des gens d’une autre époque et d’une mémoire accommodante. Il n’est pas très haut mais assez raide, enchâssé entre un mur au crépi clair et une rampe en bois sombre afin d’aider à l’ascension ou retenir à la descente, mais... je ne monte jamais. Je suis assise sur les marches du bas, deuxième ou troisième selon l’âge qui me revêt et la taille de mes jambes, c’est ma place en quelque sorte, c’est là que je me dirige lorsque je viens voir Virginie, qui fait office de grand-mère, et son frère Guillaume qui a endossé celui de grand-père avec toute la tendresse dont ils sont enveloppés. Je suis là et je regarde ce monde en miniature, celui de deux vieilles personnes vêtues de noir vaquant à pas menus dans une toute petite cuisine sans fenêtre, meublée de peu où l’escalier occupe le quart de l’espace ; des regards pleins d’amour se posent sur moi, murmurant des mots qui ne se diront pas. Je suis là, je ne fais rien, je regarde les fentes du jour tenter de s’insinuer sous les portes , la pendule qui me fixe et ne ralentira sa course à aucun moment, malgré mes regards insistants, et le calendrier des postes accroché au mur près du buffet ; j’entends le murmure de la radio, dont le volume du son est toujours très bas, pour ne pas déranger le silence qui s’étale sur ces riens qui me restent en mémoire et tremblent encore un peu au bout des doigts. Peut-être un livre ou un illustré entre les mains, je lève alors les yeux des pages qu’ils sont en train de regarder pour vérifier que tout est en ordre : Virginie prépare le repas en marmonnant qu’on ne va pas manger grand-chose, qu’elle va se débrouiller avec le peu qu’elle a, et je sais déjà que ce sera délicieux et que rien ne manquera à ma faim enfantine. De l’échoppe du cordonnier où se tient Guillaume, là juste devant l’escalier, séparée par une porte vitrée, masquée par un rideau, s’entendent les coups de marteau enfonçant de petites pointes dans des morceaux de cuir – ah l’odeur forte qui s’en échappe et bouleverse mes sens encore aujourd’hui – et derrière moi se dresse cette haute chape noire où je suis adossée. Il y a un peu de peur de savoir cet espace là-haut où je ne grimperai pas et qui reste empli du mystère de la chambre de Virginie. Il y a un peu de peur mais aussi toute la confiance qui règne là, à savoir que rien de mauvais ne peut subvenir ici, que je suis en sécurité dans cet antre sombre et frustre, entourée de silhouettes bienveillantes … À chaque nouvelle année je progresserai d’une marche dans l’ascension de l’escalier, déployant un peu plus mon corps et laissant s’étaler les jambes sur les marches inférieures, mais jamais je ne grimperai jusque sur la dernière ouvrant le regard sur la chambre de Virginie – elle sera morte avant – où il n’y aurait sans doute rien d’autre à découvrir qu’un vieux lit, une commode et une chaise en paille dans cette soupente où ni air ni lumière ne semblaient pénétrer. Le souvenir de ce lieu a la force et la densité d’un tableau de Georges de la Tour qui évoquerait cette cuisine obscure dans laquelle vivaient humblement deux êtres lumineux avec une fillette à la bougie, assise sur l’escalier, un reflet rouge sur la manche dansant comme une aube immergée dans un crépuscule. Tout autour primait un silence numineux.
Aujourd’hui, je me risquerais à parler d’outrenoir pour associer les souvenirs de ce lieu tatoué en moi, ce lieu dont les couleurs ont disparu ou n’ont jamais été présentes. L’outrenoir de Pierre Soulages. Cette plaque de nuit où, longues et transversales, de minces laisses argentées éclairent secrètement une ténèbre lacérée.* Des univers pour les mutiques et les solitaires. Pour ceux qui se glissent dans les plis d’une existence, où ne résonneraient que les notes graves d’un violoncelle. Se dire que j’ai été articulée par cette atmosphère si étrange et si différente où évoluaient les autres enfants de mon âge. Les sillons d’obscur qui se dessinaient là, et diffusaient une certaine lumière ont articulé le canevas de ma personnalité.
Nos lieux de vie n’étaient pas très éloignés. Il me suffisait de descendre la rue Pointe-Cadet, traverser la rue du Chambon et quelques mètres plus loin, tourner à droite et remonter la rue Louis Merley en marchant sur l’étroite langue de trottoir de cette rue sombre; cinquante mètres plus loin, j’arrivais à l’échoppe de cordonnier de mon grand-oncle, que j’appelais Parrain, mon père étant son filleul. La rue reliait deux mondes: en haut l’église Notre-Dame, à l’autre bout en contrebas, la place Neuve où officiaient quelques péripatéticiennes plus très jeunes que je croisais régulièrement sans avoir la moindre idée de la vie qui était la leur.
Arrivée devant l’échoppe de Guillaume, on posait la main sur la poignée de bois, on l’actionnait vers le bas, et la porte s’ouvrait sur un monde dont je ne retrouverai plus jamais la réalité. Me remémorant cet instant que je décompose en étirant chaque seconde, je le ressens aujourd’hui comme l’entrée dans un monde parallèle, ou comme la descente d’Alice dans le terrier du lapin blanc. Je me tenais sur un seuil dont je n’avais nullement conscience qu’il me permettait un accès au plus profond de mon être J’entrais dans ce lieu sombre et de silence comme d’autres se rendent à une fête. La lumière avait de la difficulté à se faufiler dans ce rez-de-chaussée, car les façades des maisons opposées bloquaient les rayons du soleil. Enfants, Guillaume et Virginie avaient vécu dans un village de Lozère d’altitude baigné de ciel et de lumière, et il se retrouvaient désormais enfouis dans cette cave...J’entrais. Guillaume était là, assis sur un vieux pouf noir en cuir éventré, occupé à des gestes répétitifs qu’il suspendait de temps à autre d’un regard dans le vide. Et l’on aurait pu se perdre dans le bleu de ses yeux... Le léger sourire que dessinaient ses lèvres fines suffisait à m’apaiser. Je fixais sa casquette, toujours vissée sur son crâne: tout était en place, j’étais en lieu sûr.
Une odeur de cuir et de poix stagnait là encollant le silence de toute la tendresse qui se lisait dans ses yeux. Au fond de la boutique, une porte vitrée ouvrait sur la cuisine, la pièce sans fenêtre où se terrait Virginie. Seuls les intimes pouvaient pénétrer dans l’âme de la caverne. Me dire que j’ai été cette petite fille autorisée à me tenir dans ce lieu, cet antre du silence et des regards bienveillants. Quelles pensées pouvaient bien se former et se forger leur vision du monde dans un tel endroit? Et pourquoi ce lieu me hante-t-il encore bien que j’ai déjà tenté à plusieurs reprises à écrire autour? Voilà: j’ai écrit autour de mes deux aïeux mais je n’ai pas écrit de l’intérieur. De cet invisible dedans dans lequel ma personnalité s’est construite. Comment condenser le temps passé et retrouver la pensée d’une fillette de sept ou huit ans qui cherchait à comprendre le monde et tentait de savoir qui elle était. Je suis donc assise sur une marche de cet escalier, peut-être avec un livre entre les mains – mais il n’y avait pas de livre dans cette cuisine –, donc plutôt seule avec moi-même, avec les pensées qui n’arrêtent pas de circuler dans la tête, et mes yeux qui se posaient sur les murs, sur le calendrier des postes, sur les doigts de Virginie s’activant à de la couture, à l’épluchage de légumes, à ces petites tâches qui créent un quotidien simple, sans vague... Et soudain je me souviens de la panique que j’ai introduit dans cet univers bien réglé, lorsque je leur ai confié le bocal de mon poisson rouge à conserver pendant des vacances d’été, et de la crainte de Virginie que ce poisson saute du bocal et qu’elle le retrouve mort sur le sol au petit matin, mais tout s’est bien passé...Elle a dû fixer les circonvolutions du poisson dans ce bocal qui mettait soudain un peu de mouvement, de vie, même encore à passer son temps à tourner en rond dans un univers clos sur lui-même. Se rajoutaient juste un peu quelques traces rouges, un surgissement de lumière.
Je
dérive entre ces
souvenirs palimpsestes, ceux gravés en
creux, que je comprends
aujourd’hui comme fondateurs du cheminement qui fut le mien. Et
surtout ce qu’ils ont laissé comme traces dans la
femme que je suis
devenue.
Ils sont comme des instants que je suspends sur un fil à sécher au
soleil de l’enfance. Les années écoulées depuis les ont
enjolivés de quelques traits de lumière ici ou là. La persistance
de certaines réminiscences tend à mettre en exergue la densité de
ce qui fut, sans doute une présence, et laisse entrevoir les
différentes strates qui ont sculpté
un devenir.
Un autre souvenir tremble en mémoire et s’impose. C’est dans un autre lieu que dans la caverne de Virginie et Guillaume. Et cette scène qui réapparaît semble toujours en train de se réanimer et se recommencer.
Je suis assise sur la pierre de seuil de la maison de campagne, la pierre où une croix gravée gavée sur une face n’avait pas été encore découverte et était encore en contact avec les tréfonds, alors que désormais elle se la joue miroir avec le ciel. Je suis assise là sur cette pierre de seuil, les jambes pendantes sur le chemin de terre. À l’aide d’une petite pelle rouge, je ramasse la terre du chemin et la reverse dans un plat à deux anses, faisant osciller le récipient en mouvements horizontaux de balancements un peu vifs, séparant les gros grains des plus petits. D’un geste sec, je rejette les gros grains au loin, tandis que les plus petits sont conservés et rejoignent ce que je nomme le sable doux. Je n’étais jamais allée au bord de la mer, n’avais jamais vu de plages, ne connaissais rien des longues dunes du désert, mais mes doigts étaient avides d’un toucher de sable doux. Peut-être cherchaient-ils déjà à se saisir de l’insaisissable. Bien plus tard, je décrivis ce geste et dis de lui que c’était un geste d’ange, sans trop réaliser ce que ce terme pouvait bien signifier. Un geste émergeant du dedans et permettant à ce jeu d’enfant solitaire, à se hisser à un niveau d’intériorité et d’éternité.
Assise sur cette pierre de seuil, celle qui a protégé des corps inconnus dans l’ancien cimetière du village, je passais du temps à tamiser du sable doux avec de l’arène granitique récoltée à mes pieds, à trier des grains grossiers et à les rejeter pour ne conserver que ces grains de terre plus fins, plus doux, afin de pouvoir les retrouver et les caresser, sans avoir conscience que ce geste d’ange se tiendrait comme un fanal durant de longues années au cœur des jours repliés, dépliés... Et ne suis-je pas en train de perpétuer ce geste d’ange en recueillant ces escarbilles de souvenirs errant à la recherche de tous ces moi qui m’ont articulée. Dans ce travail de remémoration, il me semble encore être dans l’appartement de la rue Louis Merley ou sur la pierre de seuil à tamiser des riens, et je me sens dans un état d’esprit si proche de l’enfant que j’étais que revenir à ma situation d’adulte d’aujourd’hui m’occasionnerait presque un vertige. L’intensité de ces instants déployés par l’écriture, délayés par l’attention que je leur porte, enjolivés sans doute aussi, ces instants de simplicité se glissent entre des millers d’autres qui n’ont laissé aucune trace, mais ceux-là sont aussi vifs que si mon doigt se piquait sur un épine de rose et laissait jaillir une goutte de sang sur la peau. Ces moments passés dans des mondes silencieux, enfouis sous le visible, révèlent ce remuement d’intériorité dont je suis affectée.
*Bruno Duborgel / Pierre Soulages: Présences d’outrenoir ( Editions Le Réalgar 2019)
La première image est celle d’un détail d’un tableau de Pierre Soulages (peinture du 2 mars 2009)
La seconde est un détail d’un tableau de Tal Coat de 1959, intitulé Veine de silex
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