lundi 13 avril 2026

Panser les images : l'histoire du matricule 37851 : 2 retour au bled

Hier elle est retournée là-bas. Dans le village de Saint-Christophe sur Dolaizon. Le village du type que j'ai soit-disant assassiné. On y enterrait sa petite-fille. Elle avait plus de 90 ans.

Je la regardais faire, à s'ennuyer et à prendre tout notre mal en patience, elle n'arrêtait pas de lorgner de mon côté. Faut dire que cette voûte avec les pierres qui s'enroulent comme un chemin d'escargot, est particulièrement réussie. Puis elle essayait de comprendre la signification vestimentaire d'un Jésus drôlement attifé, gracieux, drapé avec un sous-quelque chose à fleurs de lys.

Moi je tenais quand même mon rôle de fantôme, je ne sais pas jusqu'à quel point j'y étais pour quelque chose, mais en tous cas rien ne fonctionnait. Ce n'est pas que quand on est mort on se tienne tellement au courant des nouveautés technologiques, on a bien assez à  faire à hanter et à faire des migraines épouvantables à qui en veut. Le curé avait pris un ton compassé et résigné pour expliquer qu'hier ça marchait mais aujourd'hui seulement à moitié. Il eut mieux valu que la moitié marchante passe également aux pertes et profits, on aurait alors pris des mesures, ne serait-ce que parler plus fort, devant, et ça aurait évité les larsens et les crachouillis insupportables. Pour les prières passe encore, quand on a été élevé et aplati dans la religion toute sa jeunesse, ça se récite tout seul longtemps après, on en a tellement mangé des mois de Marie, des messes de 10h30 ou du samedi soir pour pouvoir faire la grasse matinée. Par coeur et même à contre coeur. Pour les cantiques idem, et tout le monde chantait mal. Je planais là-haut dans la voûte en escargot, je projetais quelques lumières colorées à travers les vitraux quand une des filles de la décédée a dit un beau poème sur les saisons de la vie et les saisons de la morte ; une autre fille aussi, a parlé de riz au lait, ça faisait presque pleurer, parce que ça m'a rappelé celui de ma mère, même qu'elle ne m'en faisait pas souvent.

Elle avait prévu de chanter une petite chanson en italien, l'histoire d'un type disparu dans la montagne. Elle l'aurait chanté au féminin et aurait bien compris qu'il fallait transposer les montagnes en plateau. Mais elle n'a pas pu trouver un interstice où se glisser entre les litanies du prêtre qui enfilait espoir et espérance mais ne lui en laissa aucun des deux. Il disait comme on dit toujours dans ces cas-là, personne n'est vraiment parti, il ou elle est allée préparer une place. Pour ce qui est de mon enterrement, ça a dû être vite bâclé. Et pour ce qui était de préparer une place, je ne vois pas qui aurait aimé me rejoindre, pas même ma mère que j'ai dû désespérer. Je suis un mort sans domicile fixe. Je n'ai dû laisser que de mauvais souvenirs.

A la sortie de la cérémonie, la grosse cloche dans son clocher à peignes sonnait et valdinguait, c'était beau à voir. Je n'aimais pas trop aller à la messe, mais j'ai toujours trouvé que cette église était jolie, et pourtant, je n'étais pas très porté sur l'esthétique.

Après ils sont tous allés au cimetière, re - prières et pas de terre jetée sur le cercueil. On a enfourné l'Andrée dans le caveau ouvert, comme on aurait enfourné un gros pain.

Elle a demandé aux plus anciens, notamment une autre petite fille du type, si elle savait où son grand-père avait été enterré. Non, elle ne l'avait jamais su.

Après, longtemps, après, ils sont allés boire un coup, comme on fait, d'ailleurs c'est e qui motive tout le monde. Une des filles a dit : le patron est un peu débordé, c'est son premier enterrement. Elle, elle pense que c'est le bistrot de mon assassiné (je dis ça pour aller vite, moi j'ai toujours nié). à part la fille des saisons, personne n'a entendu parler de moi, tout au moins personne ne se souvient de mon nom. Ce serait facile à retenir, la morte et moi, on s'appelle pareil André(e), comme son père. Son mari s'appelait Pierre, c'est une manie dans le coin.

Les pierres dans cette région, c'est quelque chose ! Tantôt rouges et pleines de trous, rouge lie de vin. Tantôt compactes et noires, lourdes et elles se cassent net. Ce sont les pierres avec lesquelles ... On dirait les mêmes en Guyane. J'ai dû en emporter des graines avec moi.

Au retour, elle a demandé à son chauffeur de frère s'il voulait bien passer par Vals. Elle est si jolie cette petite route, le long du Dolaizon bleu brillant avec les chibottes. C'est ce qu'ils ont fait. Ils ne sont pas allés dans la rue de la scène de crime et quand la Madone est apparue sur son rocher, je les ai quittés.

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