Hier elle est retournée là-bas. Dans le village de Saint-Christophe sur Dolaizon. Le village du type que j'ai soit-disant assassiné. On y enterrait sa petite-fille. Elle avait plus de 90 ans.
Je la regardais
faire, à s'ennuyer et à prendre tout notre mal en patience, elle n'arrêtait pas
de lorgner de mon côté. Faut dire que cette voûte avec les pierres qui
s'enroulent comme un chemin d'escargot, est particulièrement réussie. Puis elle
essayait de comprendre la signification vestimentaire d'un Jésus drôlement
attifé, gracieux, drapé avec un sous-quelque chose à fleurs de lys.
Moi je tenais quand même mon rôle de fantôme, je ne sais pas jusqu'à quel point j'y étais pour quelque chose, mais en tous cas rien ne fonctionnait. Ce n'est pas que quand on est mort on se tienne tellement au courant des nouveautés technologiques, on a bien assez à faire à hanter et à faire des migraines épouvantables à qui en veut. Le curé avait pris un ton compassé et résigné pour expliquer qu'hier ça marchait mais aujourd'hui seulement à moitié. Il eut mieux valu que la moitié marchante passe également aux pertes et profits, on aurait alors pris des mesures, ne serait-ce que parler plus fort, devant, et ça aurait évité les larsens et les crachouillis insupportables. Pour les prières passe encore, quand on a été élevé et aplati dans la religion toute sa jeunesse, ça se récite tout seul longtemps après, on en a tellement mangé des mois de Marie, des messes de 10h30 ou du samedi soir pour pouvoir faire la grasse matinée. Par coeur et même à contre coeur. Pour les cantiques idem, et tout le monde chantait mal. Je planais là-haut dans la voûte en escargot, je projetais quelques lumières colorées à travers les vitraux quand une des filles de la décédée a dit un beau poème sur les saisons de la vie et les saisons de la morte ; une autre fille aussi, a parlé de riz au lait, ça faisait presque pleurer, parce que ça m'a rappelé celui de ma mère, même qu'elle ne m'en faisait pas souvent.
Elle avait prévu
de chanter une petite chanson en italien, l'histoire d'un type disparu dans la
montagne. Elle l'aurait chanté au féminin et aurait bien compris qu'il fallait
transposer les montagnes en plateau. Mais elle n'a pas pu trouver un interstice
où se glisser entre les litanies du prêtre qui enfilait espoir et espérance
mais ne lui en laissa aucun des deux. Il disait comme on dit toujours dans ces
cas-là, personne n'est vraiment parti, il ou elle est allée préparer une place.
Pour ce qui est de mon enterrement, ça a dû être vite bâclé. Et pour ce qui
était de préparer une place, je ne vois pas qui aurait aimé me rejoindre, pas même
ma mère que j'ai dû désespérer. Je suis un mort sans domicile fixe. Je n'ai dû
laisser que de mauvais souvenirs.
A la sortie de
la cérémonie, la grosse cloche dans son clocher à peignes sonnait et
valdinguait, c'était beau à voir. Je n'aimais pas trop aller à la messe, mais
j'ai toujours trouvé que cette église était jolie, et pourtant, je n'étais pas
très porté sur l'esthétique.
Après ils sont
tous allés au cimetière, re - prières et pas de terre jetée sur le cercueil. On
a enfourné l'Andrée dans le caveau ouvert, comme on aurait enfourné un gros
pain.
Elle a demandé
aux plus anciens, notamment une autre petite fille du type, si elle savait où
son grand-père avait été enterré. Non, elle ne l'avait jamais su.
Après,
longtemps, après, ils sont allés boire un coup, comme on fait, d'ailleurs c'est
e qui motive tout le monde. Une des filles a dit : le patron est un peu
débordé, c'est son premier enterrement. Elle, elle pense que c'est le bistrot
de mon assassiné (je dis ça pour aller vite, moi j'ai toujours nié). à part la
fille des saisons, personne n'a entendu parler de moi, tout au moins personne
ne se souvient de mon nom. Ce serait facile à retenir, la morte et moi, on
s'appelle pareil André(e), comme son père. Son mari s'appelait Pierre, c'est
une manie dans le coin.
Les pierres dans
cette région, c'est quelque chose ! Tantôt rouges et pleines de trous, rouge
lie de vin. Tantôt compactes et noires, lourdes et elles se cassent net. Ce
sont les pierres avec lesquelles ... On dirait les mêmes en Guyane. J'ai dû en
emporter des graines avec moi.
Au retour, elle
a demandé à son chauffeur de frère s'il voulait bien passer par Vals. Elle est
si jolie cette petite route, le long du Dolaizon bleu brillant avec les
chibottes. C'est ce qu'ils ont fait. Ils ne sont pas allés dans la rue de la
scène de crime et quand la Madone est apparue sur son rocher, je les ai
quittés.
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