Affichage des articles dont le libellé est numéro matricule 37851. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est numéro matricule 37851. Afficher tous les articles

lundi 13 avril 2026

Panser les images 1 Histoire du numéro matricule 37851

Aujourd'hui je vais disparaître de la surface de la terre

je ne le sais pas encore, mais je le pressens

on jettera mon corps dans le fleuve et mon cadavre ira nourrir les poissons voraces et les requins

ou bien on le mettra dans le cimetière, comme ce vieux ... dans le marécage plein de vase, entre les longues jambes des palétuviers

Dans ma Haute-Loire natale, ce sont les corbeaux qui parfois se chargent de la besogne, mais tout de même, en général on vous enterre proprement, même si c'est dans le carré des indigents.

Je suis dans ce camp des Hattes, à l'extrême Ouest de la Guyane, à l'embouchure des fleuves Mana et Maroni.

Elle a finit par me retrouver

Elle est venue boucler quelque histoire, je n'ai pas tout compris

et du coup elle raconte la mienne, je ne sais pas pourquoi

Comme la Vierge Noire de mon cher Puy en Velay, elle a, elle aussi ses mystères

même si elle n'est pas vierge, la preuve, elle est là avec sa fille, unique, Unique.

là-bas, la terre lourde et marron ; mais parfois noire ou pourpre, légère du souvenir des colères des volcans. Toutes les pierres ne sont pas lourdes. Toutes les pierres ne fracassent pas les crânes.

Dans la cathédrale il y a la pierre des fièvres.

Ici, du sable et de la vase, rien qui ne permette de guérir, au contraire, tout est corrompu.

Pour les gardiens, ce n'est pas facile non plus. Alors ils se vengent sur nous des moustiques et des rats. D'être sans nouvelles de leurs familles pendant de longs mois

 Il y a quelques semaines, le Docteur Léon Collin est venu nous visiter

Les Hattes, ça veut dire bétail, et c'est ce qu'on fait : On élève du bétail, mais élever est un bien grand mot, tant il en meurt plus qu'il n'en naît. On ferait mieux d'y exploiter les moustiques, la science n'a pas encore trouvé qu'en faire.

Pourtant, les moustiques ont de l'avenir. Paludisme, là-bas, chikungunya ici, ce n'est pas ce qui manque.

Sinon, on devient fou et on meurt beaucoup aussi, on n'est pas plus résistant que les boeufs, ce n'est pas parce qu'on a la parole ; d'ailleurs nos paroles sont toutes croches, la douleur et la faim nous font perdre l'esprit.

 Maintenant, quand elle me retrouve, ça s'appelle Awala Yalimapo, c'est un village Amérindien.

en 1909, je ne sais pas où ils sont ni même s'ils existent

La place du vide (voir aussi Cartographie du vide)

Le 31 décembre 1988 est créée la commune d’Awala–Yalimapo1, située sur la pointe ouest de la Guyane française, à l’embouchure du fleuve Mana et du fleuve Maroni, frontière naturelle d’avec le Surinam. L’implantation des familles sur le site remonte cependant aux années 19502 : elles arrivent alors de Couachi, de Pointe Isère et du Surinam, trois zones d’implantation voisines. Il s’agit de familles kali’na, nation amérindienne autrefois nommée « galibi », occupant traditionnellement la partie littorale de l’Amazonie, dans une zone qui va de l’actuel Surinam à l’ouest du littoral brésilien. Marie Blanche Potte

 Je ne sais pas qui ils sont, des Sauvages, eux aussi ils sont assez nus, mais eux c'est par plaisir, ou par vice. Ils ont juste un bout de tissu accroché autour de la taille par une ficelle et qui pendouille devant leur pénis. Je suis trop malade, ils disent que je suis soigné dans le sanatorium, mais un sanatorium, en général ce doit être un endroit où l'air est bon. Ici, il est pestilentiel.

je ne me souviens de rien

on m'accuse d'avoir tué un homme chez qui j'avais travaillé la semaine avant son décès. j'ai vu son cadavre, il était tellement amoché que j'ai failli ne pas le reconnaître. on dit que je suis passé de bar en bar pour régler mes dettes et boire, on dit on dit

je me souviens de la mer entre la Rochelle l'île de Ré

on nous appelait les forçats, on était obligés de travailler en silence, la puanteur déjà, les humiliations

on était mélangés dans nos crimes, certains, de ce que j'ai entendu n'avait pas fait grand chose

moi je ne me souviens de rien de ce soir-là

 je me souviens juste de l'océan entre st Martin de Ré et la Guyane

c'est là qu'on envoyait les pires des pires

je savais qu'on en revenait pas

c'était long et on était enchaînés, sur le bateau La Loire on était dans des cages

on respirait la mer par des trous, mais on n'avait pas le droit d'approcher la tête

je ne pensais pas que la terre fut si grande qu'il fallut si longtemps rouler dans un bateau pour aller d'un point à un autre

J'étais employé pour battre à la machine en septembre chez ce Pierre Crespe car il manquait du monde, j'étais pas loin, j'étais né pas loin de là où il est mort.

 "Faure a demandé trois femmes et voulait payer pour nous trois

revenu du service militaire il a logé chez sa belle soeur qui l'a nourri et logé

par pitié"

Je n'ai rien fait de ma vie, à part cette chose qui vient me faire mourir en Guyane dans les pires conditions.

ma mémoire du temps avant que l'on m'enferme, que l'on me transporte, que l'on m'enchaîne, que l'on ne me donne rien à manger, est pleine de trous.

Panser les images : 1 bis Histoire du numéro matricule 37851

Fils de Barthélémy et Victoire Eymard

Né à Vals près le Puy, le 5 mars 1885

âgé de 23 ans en 1909

écroué le 9 juillet 1909 sur Le Loire

Cote du dossier :COL H 4160A

Condamné en :1908

Territoire de détention : Guyane française.

Numéro de matricule : 37851

Observations complémentaires :

 Décédé le 8 novembre 1909 aux Hattes (Maroni)

Juridiction de condamnation :  Juridiction non renseignée

Sexe :  Masculin

Identifiant ark :ark:/61561/4446185

Les renseignements fournis sur mon compte étaient déplorables : paresseux, vivant d'expédients et de rapines, visage long / teint pâle / menton bas

D'autres bagnards au même moment :

Peillud, Lucien Auguste /AliasNapoléon /Condamné en :1908 Décédé le 15 juin 1909 aux Hattes 

Massanell, Candido / Décédé le 21 août 1909 aux Hattes (Maroni)

Joseph Gasol Décédé le 2 octobre 1909, aux Hattes

Khellaf Saïd ben Ahmed Décédé le 18 octobre 1909 aux Hattes

Margaillan, Louis Antoine Condamné en :1908 / Décédé le 11 novembre 1909 aux Hattes

 

Ralaisoa Condamné en :1908 Décédé le 13 novembre 1909 aux Hattes (Maroni)

Marius Manière décédé le 23 Novembre aux Hattes

Robert, Pierre Alphonse Condamné en :1908 / Décédé le 26 novembre 1909 aux Hattes 

Maridor, Charles Louis Albert Condamné en :1908 / Décédé le 4 décembre 1909 aux Hattes 

Reynier, Albert Lucien Auguste Condamné en :1908 Décédé le 21 décembre 1909 aux Hattes 

Maresquet, Robert Eugène Condamné en :1908 Décédé le 29 décembre 1909 aux Hattes (Maroni)

Joseph Urbain Camille Demary Décédé le 31 décembre 1909 aux Hattes

Panser les images : l'histoire du matricule 37851 : 2 retour au bled

Hier elle est retournée là-bas. Dans le village de Saint-Christophe sur Dolaizon. Le village du type que j'ai soit-disant assassiné. On y enterrait sa petite-fille. Elle avait plus de 90 ans.

Je la regardais faire, à s'ennuyer et à prendre tout notre mal en patience, elle n'arrêtait pas de lorgner de mon côté. Faut dire que cette voûte avec les pierres qui s'enroulent comme un chemin d'escargot, est particulièrement réussie. Puis elle essayait de comprendre la signification vestimentaire d'un Jésus drôlement attifé, gracieux, drapé avec un sous-quelque chose à fleurs de lys.

Moi je tenais quand même mon rôle de fantôme, je ne sais pas jusqu'à quel point j'y étais pour quelque chose, mais en tous cas rien ne fonctionnait. Ce n'est pas que quand on est mort on se tienne tellement au courant des nouveautés technologiques, on a bien assez à  faire à hanter et à faire des migraines épouvantables à qui en veut. Le curé avait pris un ton compassé et résigné pour expliquer qu'hier ça marchait mais aujourd'hui seulement à moitié. Il eut mieux valu que la moitié marchante passe également aux pertes et profits, on aurait alors pris des mesures, ne serait-ce que parler plus fort, devant, et ça aurait évité les larsens et les crachouillis insupportables. Pour les prières passe encore, quand on a été élevé et aplati dans la religion toute sa jeunesse, ça se récite tout seul longtemps après, on en a tellement mangé des mois de Marie, des messes de 10h30 ou du samedi soir pour pouvoir faire la grasse matinée. Par coeur et même à contre coeur. Pour les cantiques idem, et tout le monde chantait mal. Je planais là-haut dans la voûte en escargot, je projetais quelques lumières colorées à travers les vitraux quand une des filles de la décédée a dit un beau poème sur les saisons de la vie et les saisons de la morte ; une autre fille aussi, a parlé de riz au lait, ça faisait presque pleurer, parce que ça m'a rappelé celui de ma mère, même qu'elle ne m'en faisait pas souvent.

Elle avait prévu de chanter une petite chanson en italien, l'histoire d'un type disparu dans la montagne. Elle l'aurait chanté au féminin et aurait bien compris qu'il fallait transposer les montagnes en plateau. Mais elle n'a pas pu trouver un interstice où se glisser entre les litanies du prêtre qui enfilait espoir et espérance mais ne lui en laissa aucun des deux. Il disait comme on dit toujours dans ces cas-là, personne n'est vraiment parti, il ou elle est allée préparer une place. Pour ce qui est de mon enterrement, ça a dû être vite bâclé. Et pour ce qui était de préparer une place, je ne vois pas qui aurait aimé me rejoindre, pas même ma mère que j'ai dû désespérer. Je suis un mort sans domicile fixe. Je n'ai dû laisser que de mauvais souvenirs.

A la sortie de la cérémonie, la grosse cloche dans son clocher à peignes sonnait et valdinguait, c'était beau à voir. Je n'aimais pas trop aller à la messe, mais j'ai toujours trouvé que cette église était jolie, et pourtant, je n'étais pas très porté sur l'esthétique.

Après ils sont tous allés au cimetière, re - prières et pas de terre jetée sur le cercueil. On a enfourné l'Andrée dans le caveau ouvert, comme on aurait enfourné un gros pain.

Elle a demandé aux plus anciens, notamment une autre petite fille du type, si elle savait où son grand-père avait été enterré. Non, elle ne l'avait jamais su.

Après, longtemps, après, ils sont allés boire un coup, comme on fait, d'ailleurs c'est e qui motive tout le monde. Une des filles a dit : le patron est un peu débordé, c'est son premier enterrement. Elle, elle pense que c'est le bistrot de mon assassiné (je dis ça pour aller vite, moi j'ai toujours nié). à part la fille des saisons, personne n'a entendu parler de moi, tout au moins personne ne se souvient de mon nom. Ce serait facile à retenir, la morte et moi, on s'appelle pareil André(e), comme son père. Son mari s'appelait Pierre, c'est une manie dans le coin.

Les pierres dans cette région, c'est quelque chose ! Tantôt rouges et pleines de trous, rouge lie de vin. Tantôt compactes et noires, lourdes et elles se cassent net. Ce sont les pierres avec lesquelles ... On dirait les mêmes en Guyane. J'ai dû en emporter des graines avec moi.

Au retour, elle a demandé à son chauffeur de frère s'il voulait bien passer par Vals. Elle est si jolie cette petite route, le long du Dolaizon bleu brillant avec les chibottes. C'est ce qu'ils ont fait. Ils ne sont pas allés dans la rue de la scène de crime et quand la Madone est apparue sur son rocher, je les ai quittés.