Du point de vue de l’insecte, tout est forme et
tout changement de dimensions est
production d’une nouvelle forme.
Toute croissance est métamorphose
Emanuele Coccia “ Métamorphoses”
Entre la chenille et le papillon, il y a un flottement. Tout se passe dans le secret de la chrysalide — l’insecte au stade nymphal, en pleine métamorphose — elle-même dans le secret du cocon, cette enveloppe de soie que certaines chenilles tissent autour d’elles avant ou pendant leur transformation et qui sert d’abri protecteur contre les prédateurs, le froid, l’humidité, mais ne fait pas partie du corps de l’insecte.
À l'intérieur d'une chrysalide, la chenille subit une métamorphose complète, où son corps se décompose et se reforme en papillon. Ce n’est pas une période de simple repos, mais implique une transformation cellulaire où se dissolvent des tissus internes et où d’autres cellules, dites imaginales, utilisent des nutriments pour se multiplier. Au cours des premiers jours, la chrysalide devient un sac liquide où les organes se restructurent progressivement sous l'effet d'hormones. La chrysalide perd près de la moitié de son poids en raison de la consommation d'énergie, et des déchets s'accumulent, éliminés plus tard sous forme de liquide rougeâtre.
Quelques jours avant l'émergence, la cuticule de la chrysalide devient transparente, révélant les motifs des ailes du papillon à l'intérieur. Le papillon sécrète des enzymes pour ramollir l'enveloppe, puis se libère en se contorsionnant. Il pompe alors l'hémolymphe, le sang, dans ses ailes molles pour les déployer avant leur durcissement.
La dernière mue de la chenille, par laquelle elle se transforme en chrysalide, est appelée « nymphose », tandis que la mue de la chrysalide en papillon est appelée « mue imaginale » ou « émergence » pour atteindre son stade final appelé imago.
Cela, ce sont ce que les études scientifiques ont recherché et démontré. Je n’ai rien vu de cette transformation. Je sais juste le cocon, et un jour le papillon. Le reste se passe dans l’intimité de l’insecte. J’ai souvent raconté l’histoire La chenille qui fait des trous. C’est le récit de la naissance d’une chenille, dans la lumière de la lune, qui éclot d’un œuf posé sur une feuille, puis va se nourrir pendant une semaine de nourritures diverses et variées, dont je ne suis pas certaine qu’elles lui conviennent vraiment, et après avoir pris de la consistance, elle se construit un cocon pour s’y blottir. Dans les trois dernières images de l’album, on voit une chenille assez dodue, puis le cocon et enfin le papillon qui émerge sur les deux dernières pages, magnifique comme il se doit. Et les yeux des enfants brillent à la découverte finale. Ma vision personnelle de la transformation de la chrysalide en papillon est restée bloquée sur cette vision d’enfant.
Une forme est devenue informe. Elle devient déjà son devenir. Il n’y a que des plis et des replis qui retiennent les lignes de faille. Tout est dedans en un remous dont on ne peut rien percevoir. On ne peut rien chercher. Il n’y a rien à trouver. C’est insaisissable. Il faut renoncer à voir ce dedans. On ne peut que tendre vers, et attendre. Espérer. Ce cocon est replié devant le regard. On cherche derrière, on cherche autour, on cherche dans les plis et les replis, on cherche ce que l’on ne peut voir. On cherche ce qui se dérobe. Et dans le dedans, sans doute, des vagues d’ombres, des forces contradictoires, un chiffonnement pour être.
Disparition, apparition. À l’abri des regards. Il faut un peu d’ombre pour être., et laisser advenir ce qui doit. Ce devenir en boutons. Plus il y a de plis et de replis, plus il y aura de profondeur. Tout regard ou désir de regard creuse cette voie vers la profondeur: c’est un en train d’exister. Comme l’acte d’écriture est un en train d’être. Ce qui cherche à éclore est en germination, comme un déjà-là, mais pas encore. Cela pousse et repousse et tapisse les parois du cocon. À l’intérieur, on sait la tache rouge, la flamme de l’incertitude sensible, celle qui fait battre le cœur de cet espace clos, où s’impose le silence, mais où une lutte contre l’effacement est en jeu. La cartographie errante des plis se met en mouvement, se trace, erre et se perd même parfois. À l’intérieur cela s’écrit rond, emmêlé et tiède *, cela innerve un présent nourri de passé et ouvert vers un devenir, cela fait vibrer la tache rouge qui guide l’apparition, la marque rouge survivante, à l’état latent, au fil des images qui se forment, se déforment et se reforment, se dérobent, se déchirent et se donnent dans une émergence où cela sonne et résonne comme un chant grégorien, sur un petit pan de notes et d’accents portés sur une partition de lumière.
*Clarice Lispector "Agua viva"
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