mercredi 11 février 2026

Éclats de lichen/ 2

 

La métamorphose est à la fois la force

qui permet à tout vivant de s’étaler

simultanément et successivement

sur plusieurs formes et le souffle qui permet

aux formes de se relier entre elles,

de passer l’une dans l’autre.

Emanuele Coccia “Métamorphoses”



Car c’est par les ventres que naissent les tremblements. Les générations de femmes qui ont porté dans leurs entrailles une forme nouvelle dont on sait bien qu’elle ne l’est pas totalement. Des vies nous précèdent  où nous sommes déjà en gestation. Des femmes qui sont le creuset de femmes en devenir. Et même si je ne remonte pas très loin dans ma généalogie maternelle, dans cette généalogie des matrices, je sais déjà pouvoir écrire le prénom de celles qui ont fait que je suis: Laura, Mafalda, Terezita, Luigia. Plus en amont pas de traces. Arrière-arrière grand-mère, dont je n’ai même ni la date de naissance ni celle de mort, mais on va la situer au dix-neuvième siècle, née sans doute dans les années 1840. Son prénom n’a pas été retransmis à ses descendants. Il aurait fallu que j’interroge ma propre grand-mère pour, peut-être, savoir quelque chose de sa grand-mère à elle. Mais quand on est un enfant on ne sait pas l’importance de ces choses-là. Comment déjà aurais-je pu imaginer que ma grand-mère avait pu avoir sa propre grand-mère. Je vois bien les yeux écarquillés de mes petites-filles quand je leur chante une chanson italienne et leur raconte que c’était la chanson que ma grand-mère me chantait lorsque j’étais bébé. Une béance s’ouvre. Manina bella, fa ta penel, fa ta pena. Come si tu sta. Fa il baccio al papa, alla mamma e cate cate cate.... 

[...]

 

On voudrait fixer les commencements, les maîtriser, mais ils ne cessent de nous échapper. On se retrouve toujours face à l’évanescence de ce qui va être.  On entre dans des mondes enchevêtrés de lieux, de noms, de sang, de syllabes qui se prononcent, de mutation de langues. Un monde d’où l’on vient et qui nous a façonnés. On n’est que le fruit d’une pénombre, de plis et replis de ventres dès que des formes les creusent et se mettent en état de devenir. Cela naît de remous et d’attentes, de passages d’une forme à une autre.



On voudrait descendre dans les profondeurs de ces corps, où l’on passe de forme en forme, afin d’aller chercher un sens caché derrière ce qui est donné à être, à voir. Ce chiffonnement des chairs, ce ressac de vagues qui font le devenir et de la mère et de l’enfant, ces plis de peau caressés par des mains de femmes qui ont fait leur travail, donner à naître.

 


À chacun son lichen

cartographie de plis

replis de l'invisible

alphabets de la peau


 [...]

(Voici simplement un extrait du chapitre 2 beaucoup plus long...)

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