samedi 21 février 2026

POUR ALLER  OU ?     /2/

     SOUVENIRS SENSIBLES 

     Bafouillante entre ses lèvres  desséchées elle récite, se répète les mots de Colette qu'elle a appris par coeur "Je crois que la présence en nombre de l'humain fatigue les plantes". Et elle se félicite d'être là toute seule entre ciel et terre, entre terre et pierre. Protégée du soleil d'août par la carrure des arbres qui vivent là depuis des décennies. Elle aime à se dire que cette forêt désordonnée lui ressemble. Les troncs sont tordus , les branches de guingois, mais la sève coule toujours forte source de leur vie, source de sa vie qui oscille entre élans subits et cataplasme de la pensée.

                                   


           Camouflée derrière le Rocher originel elle ferme les yeux et se laisse aller aux souvenirs sensibles. Druidesse de l'instant elle gravit les autels de la Roche mythique, se penche sur la première cupule en forme de croix, abreuvoir des oiseaux. Osera-t'elle franchir l'interdit de la salubrité et goûter au précieux liquide qui l'emmènera dans le passé qu'elle rêve de réaffronter. Pour le moment, elle se contente de regarder sa figure en miroir dans l'eau souillée. Et le visage cabossé qui s'y découpe l'invite à la tristesse du temps qui passe trop vite. Banalité mais certitude. Elle continue son exploration et s'assoit près du tout petit bassin en forme de fer à cheval. Autre petit moment de rêveuse solitaire. Et tandis que ses doigts éclatent les gouttes tièdes, ses pensées galopent vers le passé. Elle balaye d'un revers de mémoire les douleurs, les peurs, les manques de sa vie de petite fille.
Non, ce qu'elle veut garder et emmener avec elle dans sa fuite ce sont toutes les couleurs, les odeurs qui l'ont accompagnée les soirs d'été quand les étoiles pleuvaient sur ses yeux ébahis, la neige qui étouffait ses pas et lui apprenait le silence, le vent son compagnon d'aventures.
Elle se lève et du haut de sa Roche que l'on dit druidique elle salue l'horizon avant que d'amorcer la descente et partir à nouveau, seule, avec d'autres mais elle sait qu'elle doit s'en aller. Je l'accompagne. Malgré toutes les craintes, l'air fleure bon l'inconnu.


     Désorientée quand elle touche le sol, son débardeur blanc lui colle à la peau, son pantalon de toile cache des jambes égratignées à qui elle rêve de faire découvrir le monde. Son premier réflexe, mettre les mains dans les poches. De la gauche, elle extirpe un mouchoir malade d'avoir trop mouché. De la droite sa main froisse un carton léger. Quand elle arrive enfin à l'arracher au tissu, elle reconnaît la vieille carte postale qui l'accompagne depuis tant d'années. Elle et son chien. Son chien et elle que Fragonard aurait jeté sur la toile ou du moins elle le croit. 

                                               


 "S'il m'était resté fidèle" le peintre avait ainsi baptisé son dessin. Qui était fidèle à qui? L'histoire s'entremêlait. De la carte postale surgissait le passé. Combien de jours, combien de nuits passées à laisser jouer sa main dans la fourrure blanche et noire accoudée à la solitude. Fidèle, il le fut. Dix sept ans. Puis pour pierre tombale une petite brique aux couleurs chaudes à même la terre. Et sur la brique, à la peinture blanche en lettres malhabiles son nom "O" comme une étape, un aboiement plaintif pour lui dire "Continue-moi, continue-toi".

     Elle passe sur ses épaules son sac à dos à l'âge fatigué  et elle emprunte le chemin qui traverse le bois sombre éclairé des quelques rayons que le soleil veut bien lui concéder. Sous ses pieds , un tapis d'épines. Le chemin est encaissé. La mousse peine à exister sur ses bords pierreux. Quand son regard est attiré par un morceau de papier. Elle se baisse, ce n'est qu'un petit bout de feuille rectangulaire "dix cm sur cinq cm" mais il est jaune, jaune resplendissant. Le jaune qu'elle aime. Le jaune des boutons d'or qu'elle mettait sous son menton quand elle était petite et qu'elle demandait si leur couleur se réfléchissait sur sa peau. Le jaune du blé, de la paille, du miel, du cuivre de la clarinette, de l'ouverture d'esprit. Elle en aime même le rire jaune, les feuilles d'automne et dit-on la femme de mauvaise vie. Elle aime sa symbolique, une couleur chaude synonyme de vie, de lumière, de richesse.
Elle s'assoit, rien ne la presse. Son esprit se met à voyager du " Mystère de la chambre jaune" au "Chien jaune"; elle se surprend même à fredonner "Le sous-marin jaune", chanson qu'elle fredonnait sous le manteau pendant les cours de géographie. Elle aime le jaune même si elle sait bien qu'il a aussi mauvaise réputation. Elle fait travailler ses lectures, ses livres d'images. Et il lui revient l'image de Judas, le traître représenté tout vêtu de jaune, l'étoile jaune cousue sur la poitrine de ceux en partance pour les camps, le passeport jaune des forçats qui revenaient du bagne, quand ils en revenaient, comme marque de l'infâmie.
Elle le sait. Pile ou face. Un côté lumineux, un côté sombre. Elle a élu le côté clair depuis bien longtemps et puisque la Terre tourne autour du soleil, elle le cherche pour louer ses couleurs. Le jour avance, il faut faire vite, il va bientôt se coucher. Hélios, le dieu-soleil va de nouveau pleurer la disparition de son fils et ses larmes s'appelleront la rosée.
Combien de temps reste-t'elle là à attendre les oiseaux, les animaux sauvages, la parole des plantes de l'ombre? Elle veut se lever. Je crois qu'elle a mal au genou gauche . Colette lui murmure "Le frais du soir s'accompagne, ici, pour moi, d'un frisson qui ressemble à un rire, d'une robe d'air nouveau sur la peau libre". Emue, elle tâte son sac à dos et au travers du mauvais nylon elle reconnaît le petit rectangle en bakélite, son grigri, son petit appareil photo, son compagnon de route qui lui a joué un tour. Lui, il n'est pas jaune et noir, il est rouge et noir. Mais  ça, c'est encore une autre histoire.







 

 

 

 

 

      

  

 

 

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