La plus pressante nécessité d’un être humain
était de devenir un être humain.
Clarice Lispector “ Un apprentissage ”
Certaines scènes, se présentent à nous comme sur l’avant-plan d’un tableau et doivent être vues, lues, déchiffrées, non comme un détail, un peu là par hasard, mais comme quelque chose qui serait de l’ordre de l’apparition. Quelque chose de bien vivant qui s’offre à notre regard et à notre réflexion. On tente alors de mettre en mots, de trouver des tournures de phrases, capables de décrire ce qui s’est passé à cet instant précis, souvent des décennies plus tôt, et qui continue de nous visiter en pensées.
On pourrait donc parler de scènes, de remous, de plis, et bien sûr de replis. On revoit la scène, et on cherche à la relire – alors qu’elle est déjà venue nous hanter des dizaines de fois – avec le regard de qui on est dans ce présent, au prisme du temps qui s’est écoulé. L’image mentale monte en soi, on ne sait par quel cheminement, s’impose à l’esprit, comme si on n’en avait pas encore fini avec elle. Quelques déplis semblent s’ouvrir, et écarter le sable visuel. Le regard se pose dans ce mouvement de ressac, il accepte de rester un peu là, de s’éperdre dans cette apparition dont on n’a pas eu la maîtrise. Considérer cette scène, dont on a toujours senti la réminiscence comme quelque chose de charmant, comme un moment à déplier en prenant son temps, car on commence à s’en apercevoir, on a passé le stade de charmant pour notifier ce moment d’essentiel pour ne pas dire fondateur.
La scène qui est revenue me susciter se situe dans un espace plutôt étroit, mais avec une petite terrasse sur la droite quand on a passé la porte d’entrée, d’où l’on peut accéder à des salles, dont je me suis toujours souvenue comme étant l’infirmerie. Sans doute il doit y avoir une ou deux marches, mais je ne les situe pas. En réalité j’ai toujours vu ce passage comme une une sorte de couloir entre rue et cour de l’école. C’est en forçant le regard aujourd’hui que je revois cette minuscule terrasse. Entre la porte d’entrée et l’accès à la cour, je dirais qu’il y a une vingtaine de mètres peut-être. Et je n’arrive plus à installer les deux ou trois marches que je pressens. Plus de soixante ans ont passé, et le souvenir, même s’il s’est rappelé à moi à de nombreuses reprises reste flou. La seule chose dont je suis certaine, c’est que je suis seule dans cet espace. C’est le matin et l’heure d’arriver à l’école. Et j’ai franchi la porte qui sépare l’extérieur de l’intérieur du petit lycée où je suis écolière. J’ai entre 8 et 9 ans. J’ai la sensation que l’on est au printemps, car je ne vois pas de manteau sur mon dos. Et cet instant est marqué d’une tache rouge en moi.
Je suis donc dans ce que je nommerais un sas, dans cet entre-deux vies, où j’ai l’habitude de me rendre cinq jours par semaine. Mais je réalise quelque chose dont je n’avais jusqu’à lors jamais pris conscience, c’est que je suis seule. Ce qui n’est pas conforme, car je venais au petit lycée toujours en compagnie de mon amie de l’époque qui habitait à quatre allées de chez moi, et nous faisions toujours le chemin ensemble. Mais ce jour là, point d’Astrid à mes côtés. Peut-être était-elle malade car je n’ai pas souvenir de dispute entre nous. Toujours est-il que j’ai dû traverser un bout de la ville dans la solitude et donc aussi dans une profusion de pensées que nul n’a interrompues.
Le chemin doit avoir de l’importance, car je suis seule du bas de mon allée jusqu’à la porte d’entrée du petit lycée où je suis scolarisée. Ce qui est rare. A cet âge-là je ne suis jamais seule dans la ville, excepté pour de petites courses dans les boutiques de ma rue où les commerçants me connaissent: la boulangerie, l’épicerie, la presse. Pour aller à l’école et en revenir nous faisons le trajet à deux et parlons comme il se doit entre deux petites filles amies. Un quart d’heure de pas sautillants ou ralentis par la fatigue ou l’absence de l’envie de rentrer.
Donc je vais marcher sur les vestiges de ma mémoire, dans cette conjugaison de silences dont j’ai oublié les temps. Et je dois chercher la langue de l’enfant que j’ai été, faite de ce déséquilibre allié à la marche qui nous met en permanence face à une chute amorcée. Seule pendant ces quinze minutes environ à marcher sur le trottoir, toujours le même selon les recommandations maternelles, et à laisser se former les pensées qui ne s’arrêtent jamais, tout en redoublant d’attention lorsque la traversée du boulevard s’annonçait, bien emprunter le passage piétons, patienter jusqu’à l’apparition du petit bonhomme vert qui donne l’autorisation de rejoindre l’autre côté, puis longer le long mur gris du grand lycée jusqu’à la petite porte où entrer dans l’univers de l’école, dans le monde social où je ne savais pas encore qu’il était si difficile de se mouvoir.
Quelles pensées ont bien pu se développer dans ma tête de ce moment là de ma courte vie, après un temps de solitude dont je suis sûre que j’appréciais la liberté qu’il me donnait, pour que, traversant ce couloir, j’ai eu la conscience nette de la pensée qui me submergeât alors et fit sans nul doute, que, justement, le doute venait de s’infiltrer en moi. Dans la traversée de cette vingtaine de mètres entre deux lieux, la rue et la cour de l’école, dans un tête à tête avec moi-même, la pensée de douter de tout ce que l’on m’avait dit, enseigné sur les bancs du catéchisme ou de l’église. Ce n’était pas possible, cela ne tenait pas la route et il fallait rester vigilante face à tout cela.
Ce qui est étrange c’est que durant tout le trajet de la maison à l’entrée de l’école, je ne vois pas le visage de l’enfant que j’étais. Je surplombe la scène, suis la silhouette, comme me tenant derrière elle à quelques mètres, mais à aucun moment l’expression de son visage ne m’est offerte. Lorsque l’enfant traverse le couloir, il me semble que je la contemple de plus haut encore, que tout se ralentit et que c’est moi qui m’éloigne d’elle. Je ne vois rien de ce qui a lieu. Je sais simplement que, entre l’entrée dans ce couloir et la sortie, l’arrivée dans la cour de l’école donc, quelque chose a eu lieu. Dans cet entre-deux, l’enfant en mouvement, vient de vivre une mutation, dont elle ne parlera à personne, mais qu’elle inscrira si profondément dans sa chair que c’est encore lisible aujourd’hui. Le déploiement d’un sujet passe par le déplacement, qui est aussi dépassement de soi.* Dans cet entre-deux mondes, celui de l’absence de pensée personnelle et celui de la naissance du doute, le franchissement d’un seuil de soi venait d’être franchi. Un tremblement avait eu lieu. Un secret rouge.
Arrivée à l’autre bout du couloir, l’enfant, consciencieusement, rangea ses lunettes, récemment achetées – sa myopie venait d’être décelée – dans leur étui de protection, et courut vers ses camarades de classe pour se mêler à leur jeu.
*Claire Marin “Être à sa place” (Éditions de l’Observatoire)
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