Pas d'ours
pas de pouce
pas de bout de tissu à l'odeur de mère indéfiniment suçoté, embarqué, empoché
paspaspaspaspaspas-paspaspaspaspaspas (alex-andin)
ça sentait la salive surie
la petite soeur se faisait les dents sur le rebord du lit
Un autre en faisait collection
comme d'autres les cochons
les tortues, les chats ou les boîtes à savon
Un jour elle met tout à la benne
les ours sont en voie de disparition
Dans un geste désespéré comme on en finit avec la vie
on croit qu'on peut en finir avec l'enfance
mais le besoin de doux est accroché à la peau
mais le doux rêche du nous-ours
on le lui avait bien rendu
à force de caresses, c'est nous qui l'avions écorché
arraché un oeil
tordu un bras
décollé les oreilles
mis de la coco dans son ventre
"C'est pour mieux te soigner mon enfant"
Dans la chambre de la nouvelle vie à rebours
repose l'ours du pas doudou
il m'avait donné sa photo, dessinée par lui
on me l'avait volée, avec mon porte-monnaie
puis sans doute jetée
pour en finir avec les cochonneries
ne garder des autres que leur valeur marchande
l'ours regarde dans le vide
"Tu es un ours", lui dit-on parfois
mais il en fait son miel et s'en retourne hiberner
au fond de sa cabane rêvée
Je tricotais des nounours
Un pour ma petite
un pour mon amie
Je passais ce temps à les penser
et glissais dans chaque maille ma tendresse pour elles
il y a une parole confiée au silence que l'ombre nous transmet
Mon père gardait son bêrét le jour et la nuit
il ne l'enlevait qu'en marque de respect
c'est pour ça qu'il ne restait pas longtemps à la messe, il avait trop froid à la tête
Ainsi il ressemblait à quelque chose de rond comme un redon
une sorte de nounours, lorsqu'on le câlinait, papouillait, son auréole tombait
plus de nounours, il protestait : qui c'est le chef ?
aujourd'hui le même jour le téléphone sonne et mon père était mort
les morts arrivent par le téléphone
tôt le matin ou tard le soir
papapapapapa papapapapapa
la neige est au beau fixe
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mardi 26 février 2013
dimanche 24 février 2013
Trilogie
L'ours perdu
« Je veux mon ours
marron ... ». Depuis plusieurs heures, il scandait cette phrase
sur tous les tons : surprise, colère, tristesse, détresse, rage. Il avait
pleuré, geint, hurlé, sangloté. Son oreille gauche qu'il
avait tant sucée et qui ne tenait plus qu'à un fil manquait
terriblement à ses lèvres.
« Je veux mon ours
marron ... » répétait-il entre ses sanglots. Le soir tombait,
sous peu la nuit terrible serait là. « Comment je vais faire
pour dormir ? ». Sa mère avait beau lui promettre que demain
il aurait un grand lit, que maintenant il était grand … rien n'y
faisait. « Il y a une parole confiée au silence que l'ombre
nous transmet » pensait la mère et la journée de l'enfant en
était là.
Elle était retournée
dans tous les lieux où ils étaient passés l'après-midi. Et
maintenant elle en était persuadée : la dernière fois qu'elle
l'avait vu, pendant à sa main, tenu fermement par sa patte brune,
toujours la même, déjà bien amochée, c'était à la piscine. Elle
avait téléphoné, ils n'avaient rien vu. « Rien ne
sert de pleurer, sans cesse il faut chercher » lui avait-elle
dit. Il le voulait là, maintenant. Il voulait se
frotter à sa peau rèche, le serrer contre lui, lui téter
l'oreille jusqu'à ce qu'elle soit toute mouillée. Perdu, déboussolé, l'enfant était tout à cette obsession,
le reste du monde avait cessé d'avoir goût.
« Je veux mon ours
marron ... » dit-il, lors d'un dernier sanglot avant de
s'endormir tout habillé dans les bras de sa mère tout en suçant le
bout de la manche de son pull et en s'enfouissant entres ses seins.
Elle le berçait pour ne pas le laisser seul face au vide dans lequel
il s'était engouffré.
L'ours abandonné
Chaque matin, avant de
partir à l'école, elle l'installait sur sa chaise haute, bien calé
pour qu'il ne s'affaisse pas durant les heures où elle ne
serait pas là. Pendant des semaines, elle pria sa mère de
le nourrir en son absence, de ne pas le laisser sans soins, et ce
n'est que sur cette promesse qu'elle partait sereine à l'école.
Dès son retour à midi,
elle se précipitait dans la chambre pour s'assurer que l'ourson
avait bien reçu les soins nécessaires, qu'il souriait, était
comblé et vérifiait que sa position n'était pas absolument
identique à celle qu'elle lui avait donnée avant de partir. Sa mère était-elle capable de l'oublier ? Il était vital
de le vérifier. Si par malheur rien n'avait changé, elle percevait
immédiatement l'abandon. Elle savait dans quel naufrage définitif il
était. Il y a une parole confiée au silence, que
l'ombre nous transmet.
Elle chutait dans une
détresse l'engloutissant sur l'instant. Elle cajolait, berçait,
plaignait le pauvre ourson abandonné et tout près de
l'anéantissement bien qu'elle sût qu'il n'existait ni consolation ni réparation.
L'ours blessé
Pendant les heures de
jeu, l'ourson pouvait être manipulé avec tendresse, délicatesse
ou, s'il avait été sot, rudoyé voire malmené. Au fil des mois, des ans, son corps se déformait, se salissait. Il prenait de
l'âge.
Sa patte droite ne tenait
plus que par un fil, ce qui ne l'empêchait pas de grimper, courir,
aller à l'école, manger, dormir, d'être un ours ordinaire.
Un jour, la patte roula sur le plancher. Les hurlements de la petite
fille firent accourir sa mère : « Maman, vite, vite, il
saigne, regarde, il va mourir ». L'écoulement du sang hors de
son corps, la violation de l'intégrité de ce corps déclenchait une
violente panique. Chaque seconde comptait. Entre le moment où la
mère accourait, celui où elle se saisissait de la boîte à
couture, celui où elle enfilait l'aiguille et enfin … pansait
l'ourson, s'écoulaient des minutes pendant lesquelles le sang
giclait, se perdait irrémédiablement. Chaque seconde était vitale,
secondes pendant lesquelles la petite anticipait toutes les pertes à
venir, entrevoyait le trou qui sera sans cesse plus béant à chaque
nouvelle perte. Il y a une parole confiée au silence que l'ombre nous transmet.
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