Muguets des bois, narcisses et ancolies pour vous les ami(e)s et tout particulièrement pour Laura, pour la naissance de son site.
Beau et long chemin à lui, à vous, à nous .
Muguets des bois, narcisses et ancolies pour vous les ami(e)s et tout particulièrement pour Laura, pour la naissance de son site.
Beau et long chemin à lui, à vous, à nous .
Le point de départ doit être: Je ne sais pas.
Ce qui est un abandon total.
Clarice Lispector
Chroniques
L’épisode du couloir du petit lycée a été une sorte de court-circuit vécu à l’âge de huit ans, et dont je n’ai évidemment pas ressenti toute la puissance. C’était un moment d’être, comme l’évoque Virginia Woolf dans son livre Instants de vie. L’autrice parle de la ouate des moments de non-être, beaucoup plus nombreux que les moments exceptionnels de l’enfance, ces moments d’être qui ressurgissent à l’improviste bien des années plus tard. Cette réalité vécue qui revient comme un choc mental, où l’on sent que quelque chose de plus fort se tient derrière une apparence anodine. Le traduisant en mots des décennies plus tard, ces réalités acquièrent une apparence lumineuse, où pouvoir se dire à cet instant là, j’étais en train d’être. Virginia Woolf écrit: j’ai été frappée par l’idée que mes moments de l’être se dressaient comme des échafaudages à l’arrière-plan; étaient la part invisible et silencieuse de ma vie d’enfant.
Quel que soit le point de vue que l’on prenne, soit l’escalier plonge dans le noir de la cuisine aveugle, soit il s’élève vers une bouche sombre et pleine de ce silence d’autrefois, empli de la dignité des gens d’une autre époque et d’une mémoire accommodante. Il n’est pas très haut mais assez raide, enchâssé entre un mur au crépi clair et une rampe en bois sombre afin d’aider à l’ascension ou retenir à la descente, mais... je ne monte jamais. Je suis assise sur les marches du bas, deuxième ou troisième selon l’âge qui me revêt et la taille de mes jambes, c’est ma place en quelque sorte, c’est là que je me dirige lorsque je viens voir Virginie, qui fait office de grand-mère, et son frère Guillaume qui a endossé celui de grand-père avec toute la tendresse dont ils sont enveloppés. Je suis là et je regarde ce monde en miniature, celui de deux vieilles personnes vêtues de noir vaquant à pas menus dans une toute petite cuisine sans fenêtre, meublée de peu où l’escalier occupe le quart de l’espace ; des regards pleins d’amour se posent sur moi, murmurant des mots qui ne se diront pas. Je suis là, je ne fais rien, je regarde les fentes du jour tenter de s’insinuer sous les portes , la pendule qui me fixe et ne ralentira sa course à aucun moment, malgré mes regards insistants, et le calendrier des postes accroché au mur près du buffet ; j’entends le murmure de la radio, dont le volume du son est toujours très bas, pour ne pas déranger le silence qui s’étale sur ces riens qui me restent en mémoire et tremblent encore un peu au bout des doigts. Peut-être un livre ou un illustré entre les mains, je lève alors les yeux des pages qu’ils sont en train de regarder pour vérifier que tout est en ordre : Virginie prépare le repas en marmonnant qu’on ne va pas manger grand-chose, qu’elle va se débrouiller avec le peu qu’elle a, et je sais déjà que ce sera délicieux et que rien ne manquera à ma faim enfantine. De l’échoppe du cordonnier où se tient Guillaume, là juste devant l’escalier, séparée par une porte vitrée, masquée par un rideau, s’entendent les coups de marteau enfonçant de petites pointes dans des morceaux de cuir – ah l’odeur forte qui s’en échappe et bouleverse mes sens encore aujourd’hui – et derrière moi se dresse cette haute chape noire où je suis adossée. Il y a un peu de peur de savoir cet espace là-haut où je ne grimperai pas et qui reste empli du mystère de la chambre de Virginie. Il y a un peu de peur mais aussi toute la confiance qui règne là, à savoir que rien de mauvais ne peut subvenir ici, que je suis en sécurité dans cet antre sombre et frustre, entourée de silhouettes bienveillantes … À chaque nouvelle année je progresserai d’une marche dans l’ascension de l’escalier, déployant un peu plus mon corps et laissant s’étaler les jambes sur les marches inférieures, mais jamais je ne grimperai jusque sur la dernière ouvrant le regard sur la chambre de Virginie – elle sera morte avant – où il n’y aurait sans doute rien d’autre à découvrir qu’un vieux lit, une commode et une chaise en paille dans cette soupente où ni air ni lumière ne semblaient pénétrer. Le souvenir de ce lieu a la force et la densité d’un tableau de Georges de la Tour qui évoquerait cette cuisine obscure dans laquelle vivaient humblement deux êtres lumineux avec une fillette à la bougie, assise sur l’escalier, un reflet rouge sur la manche dansant comme une aube immergée dans un crépuscule. Tout autour primait un silence numineux.
Aujourd’hui, je me risquerais à parler d’outrenoir pour associer les souvenirs de ce lieu tatoué en moi, ce lieu dont les couleurs ont disparu ou n’ont jamais été présentes. L’outrenoir de Pierre Soulages. Cette plaque de nuit où, longues et transversales, de minces laisses argentées éclairent secrètement une ténèbre lacérée.* Des univers pour les mutiques et les solitaires. Pour ceux qui se glissent dans les plis d’une existence, où ne résonneraient que les notes graves d’un violoncelle. Se dire que j’ai été articulée par cette atmosphère si étrange et si différente où évoluaient les autres enfants de mon âge. Les sillons d’obscur qui se dessinaient là, et diffusaient une certaine lumière ont articulé le canevas de ma personnalité.
Nos lieux de vie n’étaient pas très éloignés. Il me suffisait de descendre la rue Pointe-Cadet, traverser la rue du Chambon et quelques mètres plus loin, tourner à droite et remonter la rue Louis Merley en marchant sur l’étroite langue de trottoir de cette rue sombre; cinquante mètres plus loin, j’arrivais à l’échoppe de cordonnier de mon grand-oncle, que j’appelais Parrain, mon père étant son filleul. La rue reliait deux mondes: en haut l’église Notre-Dame, à l’autre bout en contrebas, la place Neuve où officiaient quelques péripatéticiennes plus très jeunes que je croisais régulièrement sans avoir la moindre idée de la vie qui était la leur.
Arrivée devant l’échoppe de Guillaume, on posait la main sur la poignée de bois, on l’actionnait vers le bas, et la porte s’ouvrait sur un monde dont je ne retrouverai plus jamais la réalité. Me remémorant cet instant que je décompose en étirant chaque seconde, je le ressens aujourd’hui comme l’entrée dans un monde parallèle, ou comme la descente d’Alice dans le terrier du lapin blanc. Je me tenais sur un seuil dont je n’avais nullement conscience qu’il me permettait un accès au plus profond de mon être J’entrais dans ce lieu sombre et de silence comme d’autres se rendent à une fête. La lumière avait de la difficulté à se faufiler dans ce rez-de-chaussée, car les façades des maisons opposées bloquaient les rayons du soleil. Enfants, Guillaume et Virginie avaient vécu dans un village de Lozère d’altitude baigné de ciel et de lumière, et il se retrouvaient désormais enfouis dans cette cave...J’entrais. Guillaume était là, assis sur un vieux pouf noir en cuir éventré, occupé à des gestes répétitifs qu’il suspendait de temps à autre d’un regard dans le vide. Et l’on aurait pu se perdre dans le bleu de ses yeux... Le léger sourire que dessinaient ses lèvres fines suffisait à m’apaiser. Je fixais sa casquette, toujours vissée sur son crâne: tout était en place, j’étais en lieu sûr.
Une odeur de cuir et de poix stagnait là encollant le silence de toute la tendresse qui se lisait dans ses yeux. Au fond de la boutique, une porte vitrée ouvrait sur la cuisine, la pièce sans fenêtre où se terrait Virginie. Seuls les intimes pouvaient pénétrer dans l’âme de la caverne. Me dire que j’ai été cette petite fille autorisée à me tenir dans ce lieu, cet antre du silence et des regards bienveillants. Quelles pensées pouvaient bien se former et se forger leur vision du monde dans un tel endroit? Et pourquoi ce lieu me hante-t-il encore bien que j’ai déjà tenté à plusieurs reprises à écrire autour? Voilà: j’ai écrit autour de mes deux aïeux mais je n’ai pas écrit de l’intérieur. De cet invisible dedans dans lequel ma personnalité s’est construite. Comment condenser le temps passé et retrouver la pensée d’une fillette de sept ou huit ans qui cherchait à comprendre le monde et tentait de savoir qui elle était. Je suis donc assise sur une marche de cet escalier, peut-être avec un livre entre les mains – mais il n’y avait pas de livre dans cette cuisine –, donc plutôt seule avec moi-même, avec les pensées qui n’arrêtent pas de circuler dans la tête, et mes yeux qui se posaient sur les murs, sur le calendrier des postes, sur les doigts de Virginie s’activant à de la couture, à l’épluchage de légumes, à ces petites tâches qui créent un quotidien simple, sans vague... Et soudain je me souviens de la panique que j’ai introduit dans cet univers bien réglé, lorsque je leur ai confié le bocal de mon poisson rouge à conserver pendant des vacances d’été, et de la crainte de Virginie que ce poisson saute du bocal et qu’elle le retrouve mort sur le sol au petit matin, mais tout s’est bien passé...Elle a dû fixer les circonvolutions du poisson dans ce bocal qui mettait soudain un peu de mouvement, de vie, même encore à passer son temps à tourner en rond dans un univers clos sur lui-même. Se rajoutaient juste un peu quelques traces rouges, un surgissement de lumière.
Je
dérive entre ces
souvenirs palimpsestes, ceux gravés en
creux, que je comprends
aujourd’hui comme fondateurs du cheminement qui fut le mien. Et
surtout ce qu’ils ont laissé comme traces dans la
femme que je suis
devenue.
Ils sont comme des instants que je suspends sur un fil à sécher au
soleil de l’enfance. Les années écoulées depuis les ont
enjolivés de quelques traits de lumière ici ou là. La persistance
de certaines réminiscences tend à mettre en exergue la densité de
ce qui fut, sans doute une présence, et laisse entrevoir les
différentes strates qui ont sculpté
un devenir.
Un autre souvenir tremble en mémoire et s’impose. C’est dans un autre lieu que dans la caverne de Virginie et Guillaume. Et cette scène qui réapparaît semble toujours en train de se réanimer et se recommencer.
Je suis assise sur la pierre de seuil de la maison de campagne, la pierre où une croix gravée gavée sur une face n’avait pas été encore découverte et était encore en contact avec les tréfonds, alors que désormais elle se la joue miroir avec le ciel. Je suis assise là sur cette pierre de seuil, les jambes pendantes sur le chemin de terre. À l’aide d’une petite pelle rouge, je ramasse la terre du chemin et la reverse dans un plat à deux anses, faisant osciller le récipient en mouvements horizontaux de balancements un peu vifs, séparant les gros grains des plus petits. D’un geste sec, je rejette les gros grains au loin, tandis que les plus petits sont conservés et rejoignent ce que je nomme le sable doux. Je n’étais jamais allée au bord de la mer, n’avais jamais vu de plages, ne connaissais rien des longues dunes du désert, mais mes doigts étaient avides d’un toucher de sable doux. Peut-être cherchaient-ils déjà à se saisir de l’insaisissable. Bien plus tard, je décrivis ce geste et dis de lui que c’était un geste d’ange, sans trop réaliser ce que ce terme pouvait bien signifier. Un geste émergeant du dedans et permettant à ce jeu d’enfant solitaire, à se hisser à un niveau d’intériorité et d’éternité.
Assise sur cette pierre de seuil, celle qui a protégé des corps inconnus dans l’ancien cimetière du village, je passais du temps à tamiser du sable doux avec de l’arène granitique récoltée à mes pieds, à trier des grains grossiers et à les rejeter pour ne conserver que ces grains de terre plus fins, plus doux, afin de pouvoir les retrouver et les caresser, sans avoir conscience que ce geste d’ange se tiendrait comme un fanal durant de longues années au cœur des jours repliés, dépliés... Et ne suis-je pas en train de perpétuer ce geste d’ange en recueillant ces escarbilles de souvenirs errant à la recherche de tous ces moi qui m’ont articulée. Dans ce travail de remémoration, il me semble encore être dans l’appartement de la rue Louis Merley ou sur la pierre de seuil à tamiser des riens, et je me sens dans un état d’esprit si proche de l’enfant que j’étais que revenir à ma situation d’adulte d’aujourd’hui m’occasionnerait presque un vertige. L’intensité de ces instants déployés par l’écriture, délayés par l’attention que je leur porte, enjolivés sans doute aussi, ces instants de simplicité se glissent entre des millers d’autres qui n’ont laissé aucune trace, mais ceux-là sont aussi vifs que si mon doigt se piquait sur un épine de rose et laissait jaillir une goutte de sang sur la peau. Ces moments passés dans des mondes silencieux, enfouis sous le visible, révèlent ce remuement d’intériorité dont je suis affectée.
*Bruno Duborgel / Pierre Soulages: Présences d’outrenoir ( Editions Le Réalgar 2019)
La première image est celle d’un détail d’un tableau de Pierre Soulages (peinture du 2 mars 2009)
La seconde est un détail d’un tableau de Tal Coat de 1959, intitulé Veine de silex
ENFANCE : une condition 5
je ne fais pas mon exercice
je ne prends pas mon stylo
je ne lis pas ce qui est écrit au tableau
je ne recopie pas la phrase que la maîtresse a écrit au tableau
je n'ouvre pas mon cahier
je ne copie pas la phrase
je n'ouvre pas ma trousse
la maîtresse me regarde
elle me dit de me mettre au travail
j'ouvre ma trousse et je prends mon stylo
j'ai trop chaud et mon voisin fait du bruit avec ses pieds
je regarde l'heure à la montre que papa m'a offert et que j'ai au poignet
en caoutchouc bien doux, mou et rose
la maîtresse vient se mettre devant mon bureau et me dit de commencer mon exercice
je commence à écrire la phrase qui est écrite au tableau
je dois la recopier et puis je dois la mettre au pluriel - mettre des S quoi
c'est ennuyeux et je m'ennuie et je n'aime pas écrire des phrases que je dois recopier du tableau
si je ne fais pas mon exercice je devrai le faire à la maison , en plus des devoirs c'est à dire lecture et exercice de mathématiques
je regarde par la fenêtre
je regarde la grue qui manoeuvre - rouge et très haute
je ne pourrai pas travailler sur une grue , j'ai le vertige - c'est dommage
je regarde ma page de cahier, je n'ai écrit que le début de la phrase que la maîtresse a écrit au tableau
je n'ai pas encore mis les S je n'ai pas fini de recopier
je regarde la montre que papa m'a offert- elle est jolie et elle est douce - je regarde mon poignet avec la montre , j'aime bien
je regarde la maîtresse qui est assise à son bureau et qui regarde un peu tout le monde de la classe
quand elle me regarde, je baisse la tête et j'écris un début de mot
j'aime bien mon stylo, mais je n'écris pas vite quand même, même avec mon stylo
matin : sapin /midi : pipi /soir : arrosoir/matin : calin / midi : zizi / soir : mouchoir
je ne crois pas au Père Noël, l'année dernière j'étais petit, j'y croyais encore
j'ai fait ma liste (dans ma tête) papa m'a prévenu que le Père Noël avait mis des employés au chômage et qu'il ne pourrait pas apporter toute la liste
ce n'est pas grave , je ne crois plus au Père Noël
la maîtresse s'approche et me dit que je n'ai encore rien fait
je ne lui réponds pas parce que je ne sais pas quoi lui dire
je ne sais pas pourquoi je n'ai tellement pas envie de travailler
tous les autres le font , mais moi je ne peux pas
maîtresse : paresse / école : garonne / cahier : ça y est / ça y est pas
stylo : vélo - au bord de l'eau - cailloux- je les ramasse et je les offre à papa
collection sur le balcon - coquille d'escargot - plume d'oiseau
capuchon d'anorak , j'ai froid aux doigts sur le guidon et je fonce
ça y est , j'ai fini d'écrire sur mon cahier la phrase que la maîtresse a écrit au tableau
je dois mettre au pluriel
sinon je devrai le faire à la maison
"Dans la rue, le jardin est fleuri au printemps"
j'écris : Dans les rues
je prends mon correcteur pour écrire mieux le D majuscule
majuscule , gesticule, minuscule, minus, minuscule, bouscule , articule
articule bien les S sauf ceux qui sont muets à la fin des mots
on n'a pas le droit de parler au voisin en classe mais il y en a qui le font quand même
et ça m'empêche de travailler
je l'ai dit à la maitresse
elle m'a changé de place mais ça n'a rien changé
il faudra que je finisse mon exercice à la maison
sur la table de la cuisine pendant que papa préparera à manger
il m'aidera mais ce sera quand même pénible
j'espère que ce sera des pâtes au thon ou du concombre avec du fromage à grissini
Dans les rues E, S muet , les jardins , avec encore un s muet
ça sonne - on remballe nos affaires
la maitresse va parler à papa pour lui dire que je n'ai encore presque pas travaillé aujourd'hui
papa va être triste et il me dira : il faut qu'on trouve une solution - est -ce que tu as une idée ?
ENFANCE : une condition 4
Se promener
Se dépêcher de s'habiller - enfiler ses chaussures - demander si on peut prendre un couteau et un sécateur - emporter un baton pour la montée - dire c'est moi qui guide - racler des pieds dans les feuilles et shooter dans les cailloux - essayer un passage à flanc de falaise - se baisser sous les branches - se coincer dans les ronces et appeler au secours - sortir le sécateur et tailler dans tous les sens - se piquer , renoncer presque et dire ça va - trouver que le sécateur est lourd et qu'il fait mal aux mains - rebrousser chemin et essayer un autre passage - être coincé de nouveau mais être toujours le guide - avoir trop chaud et donner son anorak à porter - s'avancer au bord du vide en bas - avoir le vertige et dire que c'est profond - déboucher sur le plateau et continuer dans l'herbe - être fatigué, s'assoir et s'allonger - regarder la nuit descendre sur la vallée - avoir froid aux fesses et envie de rentrer - marcher devant - courir dans la descente - apercevoir à peine le tracé du chemin - sursauter parce qu'un bruit dans les buissons - donner la main - arriver à la maison - rentrer dans la chaleur et la lumière - se jeter sur le canapé et balancer ses chaussures - raconter aux autres - avoir faim.
ENFANCE : une condition 3
Pour la photo d'école
on porte nos souliers cirés
nos chaussures à brides
nos brodequins à lacets
Nous respectons le protocole
des enfants bien élevés
Pour la photo d'école
nos cheveux sont lavés
nos franges bien coupées
nos mains, nos cous et nos oreilles
ont été bien récurées
Nous respectons le protocole
des enfants bien élevés
Pour la photo d'école
on a mis nos tabliers
à carreaux ou à rayures
nos chandails bien tricotés
et nos gilets bien boutonnés
Nous respectons le protocole
des enfants bien élevés
Pour la photo d'école
on est en rangs bien alignés
les mains posées sur nos genoux
les grands derrière restent debout
Nous respectons le protocole
des enfants bien élevés
Pour la photo d'école
on est sérieux on ne rit pas
on se tait et on regarde
le monsieur qui ne sourit pas
mais capture notre image
celle de 34 enfants sages.
ENFANCE : une condition 2
Tendre à ce qui tourne autour de lui, les yeux grands ouverts, frémissant, un souffle d'air, tiédeur et odeur mêlées, requiert son attention. La variation de la lumière, il l'enregistre en poursuivant sa récolte de pommes de pin qu'il aligne sur le muret du parc, en bas de l'immeuble où il va habiter , dans une ville inconnue.Il ne sait rien de ce qui l'attend, de ce qui va changer. Il joue au magasin - sans ennui , il passe deux heures à jouer, à chercher, explorateur de l'espace qui l'attend désormais, qui ressemble à la nature. Des arbres, tous différents, des cailloux, de la terre, des parcours, des cachettes. De l'ombre et du soleil, de la chaleur, des oiseaux avec leurs chants . Et la surprise d' une fontaine qui donne de l'eau si on tourne sa manivelle. Un espace circonscrit entre les rues et les immeubles , à partager avec les chiens. Il vient de parcourir 600 km en voiture, il a dormi, il a été sage. Tranquille, il l'est encore et content. Il use du temps sans précipitation ni avarice. Il a tout son temps, tout le temps est à lui.Il est son économie, son combustible, tout comme la température de l'air, la lumière qui varie, la pesanteur et la distance, l'assortiment des bruits et la longueur des silences.
ENFANCE : une condition
Prélude
Va savoir
Va savoir , quand tu tombes, va savoir ce que tu perds à l'instant , à l'instant même, ce que tu perds. Ici même.
Va savoir comment , comment on te sépare, ce que tu perds, va savoir comment tu te perds.
A ce point, ca commence, tu es dedans.
Qu'est ce que tu fais là ?
Une neige inconnue brouille l'avant, une vague inconnue recouvre ce qui n'était pas là.
Va savoir, ce que tu sais encore, de la nuit solitaire où tu révais.
Ah, qu'on te laisse encore enroulé sur toi même, sans t'apprendre à vivre.
Habitée par une douce mélancolie elle quitte sa campagne et sa nuit étoilée. Ses allers-retours dans le temps ne lui font plus peur. Elle se retrouve assise au bord du Huécar plissant les yeux sous un soleil vengeur. Les eaux du fleuve transpirent la chaleur d'août et les vieilles maisons de Cuenca, une falaise aux mille fenêtres la protègent des charges ennemies.
Les travaux sont terminés. Tout est plus clair.
l'espace
est vide et résonne de la disparition des meubles
Les
matelots sur le bateau du capitaine Cook qui vont découvrir la nouvelle Zélande
imaginent chacun à quoi va ressembler cette terre. Vénus est censée veiller
dessus. Ils sont également venus pour ça, pour observer le passage de Vénus au
dessus du soleil, et c'est de ce point là qu'on peut la voir. Chacun imagine
donc, Chacun y projette celle dont il est originaire. L'un d'eux pressent que
les antipodes sont reliés avec l'hémisphère Nord par une sorte de
correspondance qui ne se voit pas au premier abord.
Je
passe mon partiel de littérature espagnol. Un texte m'a beaucoup marquée
pendant l'année, un conte de Juan Ramon Ribeyro qui raconte l'histoire des
doubles qui ne se rencontrent jamais car ils voyagent en même temps. Je tire au
sort un papier. C'est ce texte-là. Je ne suis pas très chanceuse en général aux
jeux de hasard, mais cela m'est arrivé deux fois, de tirer le sujet que je
connais le mieux ou qui,me plaît le plus. Le papier doit irradier une lumière
qui m'attire. Curieusement, je n'obtiens pas une note extraordinaire, je m'en
sors juste avec les honneurs et avec une invitation du prof à venir passer la
soirée chez lui. Il a glissé le petit papier de hasard dans ma main, avec son
adresse et l'heure du rendez-vous. L'Anglais s'en va de Londres à Sydney; tombe
amoureux, un papillon jaune se balade au long de la nouvelle. Il y a quelques
espaces vides, des trous dans la raquette, mais lorsque l'Anglais qui s'est
fâché de jalousie avec son amoureuse australienne revient chez lui, la
sculpture qu'il avait commencée est terminée et a le visage de l'amoureuse en
question. J'accepte l'invitation à dîner du prof, mais décline la visite de sa chambre
à coucher de la rue des Martyrs, bien qu'il me liste ce que je perds tant son expérience
est grandement reconnue.
Je
repense à cette amie qui avait un appartement pas loin de chez Michel. Presque
pas de meubles, un appartement d'étudiante exilée. Mais surtout, elle avait une
pièce à puzzle. Des pièces éparses dans la pièce. Rien d'autre. j'avais été
très admirative. Il aurait été fantastique que lors d'un de retour de voyage aux
antipodes de St Genest-Malifaux, à savoir quelque part près de Waitangi (Chatam
Islands), son puzzle ait été terminé. Mais non, lors de son déménagement pour
une nouvelle vie, à Genève, dont les Antipodes sont toujours Waitangi, je me
demande si elle a une pièce à puzzle. Mais non, il est resté dans sa boîte.
Moi
je suis plantée là dans ma pièce vide, désorientée comme une poule ayant trouvé
une pièce de puzzle. Que faire de cet espace vide ? Dans mon hippocampe, je
spatialise à toute vitesse. Maintenant que le reset est fait, comment faire
disparaître la terre ?
Un
papillon jaune entre par la fenêtre. Le dérèglement climatique les a réveillés
tôt cette année.
Notes de bas de page :
"Todos
tenemos un doble que vive en las antipodas. Pero encontrarlo es muy dificil
porque los dobles tienden siempre a efectuar el movimiento contrario.
Ce prof, Hugo Neira, est ensuite devenu directeur de la bibliothèque nationale du Pérou, je lui dois aussi Alejo Carpentier
Aujourd'hui je vais disparaître de la surface de la terre
je ne
le sais pas encore, mais je le pressens
on jettera
mon corps dans le fleuve et mon cadavre ira nourrir les poissons voraces et les
requins
ou
bien on le mettra dans le cimetière, comme ce vieux ... dans le marécage plein
de vase, entre les longues jambes des palétuviers
Dans
ma Haute-Loire natale, ce sont les corbeaux qui parfois se chargent de la
besogne, mais tout de même, en général on vous enterre proprement, même si c'est
dans le carré des indigents.
Je
suis dans ce camp des Hattes, à l'extrême Ouest de la Guyane, à l'embouchure
des fleuves Mana et Maroni.
Elle a finit par me retrouver
Elle est venue boucler quelque
histoire, je n'ai pas tout compris
et du coup elle raconte la
mienne, je ne sais pas pourquoi
Comme
la Vierge Noire de mon cher Puy en Velay, elle a, elle aussi ses mystères
même
si elle n'est pas vierge, la preuve, elle est là avec sa fille, unique, Unique.
là-bas,
la terre lourde et marron ; mais parfois noire ou pourpre, légère du souvenir
des colères des volcans. Toutes les pierres ne sont pas lourdes. Toutes les
pierres ne fracassent pas les crânes.
Dans
la cathédrale il y a la pierre des fièvres.
Ici,
du sable et de la vase, rien qui ne permette de guérir, au contraire, tout est
corrompu.
Pour les gardiens, ce n'est pas facile non plus. Alors ils se vengent sur nous des moustiques et des rats. D'être sans nouvelles de leurs familles pendant de longs mois
Les
Hattes, ça veut dire bétail, et c'est ce qu'on fait : On élève du bétail, mais
élever est un bien grand mot, tant il en meurt plus qu'il n'en naît. On ferait
mieux d'y exploiter les moustiques, la science n'a pas encore trouvé qu'en
faire.
Pourtant,
les moustiques ont de l'avenir. Paludisme, là-bas, chikungunya ici, ce n'est
pas ce qui manque.
Sinon,
on devient fou et on meurt beaucoup aussi, on n'est pas plus résistant que les
boeufs, ce n'est pas parce qu'on a la parole ; d'ailleurs nos paroles sont
toutes croches, la douleur et la faim nous font perdre l'esprit.
en
1909, je ne sais pas où ils sont ni même s'ils existent
La
place du vide (voir aussi Cartographie du vide)
Le 31 décembre 1988 est créée la commune d’Awala–Yalimapo1, située sur la pointe ouest de la Guyane française, à l’embouchure du fleuve Mana et du fleuve Maroni, frontière naturelle d’avec le Surinam. L’implantation des familles sur le site remonte cependant aux années 19502 : elles arrivent alors de Couachi, de Pointe Isère et du Surinam, trois zones d’implantation voisines. Il s’agit de familles kali’na, nation amérindienne autrefois nommée « galibi », occupant traditionnellement la partie littorale de l’Amazonie, dans une zone qui va de l’actuel Surinam à l’ouest du littoral brésilien. Marie Blanche Potte
Je ne sais pas qui ils sont, des Sauvages, eux
aussi ils sont assez nus, mais eux c'est par plaisir, ou par vice. Ils ont
juste un bout de tissu accroché autour de la taille par une ficelle et qui
pendouille devant leur pénis. Je suis trop malade, ils disent que je suis
soigné dans le sanatorium, mais un sanatorium, en général ce doit être un
endroit où l'air est bon. Ici, il est pestilentiel.
je ne
me souviens de rien
on
m'accuse d'avoir tué un homme chez qui j'avais travaillé la semaine avant son
décès. j'ai vu son cadavre, il était tellement amoché que j'ai failli ne pas le
reconnaître. on dit que je suis passé de bar en bar pour régler mes dettes et
boire, on dit on dit
je me
souviens de la mer entre la Rochelle l'île de Ré
on
nous appelait les forçats, on était obligés de travailler en silence, la
puanteur déjà, les humiliations
on
était mélangés dans nos crimes, certains, de ce que j'ai entendu n'avait pas
fait grand chose
moi
je ne me souviens de rien de ce soir-là
c'est
là qu'on envoyait les pires des pires
je
savais qu'on en revenait pas
c'était long et on était enchaînés, sur le bateau La Loire on était dans des cages
on
respirait la mer par des trous, mais on n'avait pas le droit d'approcher la
tête
je ne
pensais pas que la terre fut si grande qu'il fallut si longtemps rouler dans un
bateau pour aller d'un point à un autre
J'étais employé pour battre à la machine en septembre chez ce Pierre Crespe car il manquait du monde, j'étais pas loin, j'étais né pas loin de là où il est mort.
revenu du service militaire il
a logé chez sa belle soeur qui l'a nourri et logé
par pitié"
Je n'ai rien fait de ma vie, à part cette chose qui vient me faire mourir en Guyane dans les pires conditions.
ma
mémoire du temps avant que l'on m'enferme, que l'on me transporte, que l'on
m'enchaîne, que l'on ne me donne rien à manger, est pleine de trous.
Fils de Barthélémy et Victoire Eymard
Né à
Vals près le Puy, le 5 mars 1885
âgé
de 23 ans en 1909
écroué
le 9 juillet 1909 sur Le Loire
Cote du dossier :COL H 4160A
Condamné en :1908
Territoire de détention : Guyane française.
Numéro de matricule : 37851
Observations complémentaires :
Décédé le 8
novembre 1909 aux Hattes (Maroni)
Juridiction de condamnation : Juridiction non renseignée
Sexe : Masculin
Identifiant ark :ark:/61561/4446185
Les renseignements fournis sur mon compte étaient déplorables : paresseux, vivant d'expédients et de rapines, visage long / teint pâle / menton bas
D'autres bagnards au même moment :
Peillud, Lucien Auguste /AliasNapoléon /Condamné en :1908 Décédé le 15 juin 1909 aux Hattes
Massanell, Candido / Décédé le 21 août 1909 aux Hattes (Maroni)
Joseph
Gasol Décédé le 2 octobre 1909, aux Hattes
Khellaf Saïd ben Ahmed Décédé le 18 octobre 1909 aux Hattes
Margaillan, Louis Antoine Condamné en :1908 / Décédé le 11 novembre 1909 aux Hattes
Ralaisoa Condamné en :1908 Décédé le 13 novembre 1909 aux Hattes (Maroni)
Marius Manière décédé le 23 Novembre aux Hattes
Robert, Pierre Alphonse Condamné en :1908 / Décédé le 26 novembre 1909 aux Hattes
Maridor, Charles Louis Albert Condamné en :1908 / Décédé le 4 décembre 1909 aux Hattes
Reynier, Albert Lucien Auguste Condamné en :1908 Décédé le 21 décembre 1909 aux Hattes
Maresquet, Robert Eugène Condamné en :1908 Décédé le 29 décembre 1909 aux Hattes (Maroni)
Joseph Urbain Camille Demary Décédé le 31 décembre 1909 aux Hattes
Hier elle est retournée là-bas. Dans le village de Saint-Christophe sur Dolaizon. Le village du type que j'ai soit-disant assassiné. On y enterrait sa petite-fille. Elle avait plus de 90 ans.
Je la regardais
faire, à s'ennuyer et à prendre tout notre mal en patience, elle n'arrêtait pas
de lorgner de mon côté. Faut dire que cette voûte avec les pierres qui
s'enroulent comme un chemin d'escargot, est particulièrement réussie. Puis elle
essayait de comprendre la signification vestimentaire d'un Jésus drôlement
attifé, gracieux, drapé avec un sous-quelque chose à fleurs de lys.
Moi je tenais quand même mon rôle de fantôme, je ne sais pas jusqu'à quel point j'y étais pour quelque chose, mais en tous cas rien ne fonctionnait. Ce n'est pas que quand on est mort on se tienne tellement au courant des nouveautés technologiques, on a bien assez à faire à hanter et à faire des migraines épouvantables à qui en veut. Le curé avait pris un ton compassé et résigné pour expliquer qu'hier ça marchait mais aujourd'hui seulement à moitié. Il eut mieux valu que la moitié marchante passe également aux pertes et profits, on aurait alors pris des mesures, ne serait-ce que parler plus fort, devant, et ça aurait évité les larsens et les crachouillis insupportables. Pour les prières passe encore, quand on a été élevé et aplati dans la religion toute sa jeunesse, ça se récite tout seul longtemps après, on en a tellement mangé des mois de Marie, des messes de 10h30 ou du samedi soir pour pouvoir faire la grasse matinée. Par coeur et même à contre coeur. Pour les cantiques idem, et tout le monde chantait mal. Je planais là-haut dans la voûte en escargot, je projetais quelques lumières colorées à travers les vitraux quand une des filles de la décédée a dit un beau poème sur les saisons de la vie et les saisons de la morte ; une autre fille aussi, a parlé de riz au lait, ça faisait presque pleurer, parce que ça m'a rappelé celui de ma mère, même qu'elle ne m'en faisait pas souvent.
Elle avait prévu
de chanter une petite chanson en italien, l'histoire d'un type disparu dans la
montagne. Elle l'aurait chanté au féminin et aurait bien compris qu'il fallait
transposer les montagnes en plateau. Mais elle n'a pas pu trouver un interstice
où se glisser entre les litanies du prêtre qui enfilait espoir et espérance
mais ne lui en laissa aucun des deux. Il disait comme on dit toujours dans ces
cas-là, personne n'est vraiment parti, il ou elle est allée préparer une place.
Pour ce qui est de mon enterrement, ça a dû être vite bâclé. Et pour ce qui
était de préparer une place, je ne vois pas qui aurait aimé me rejoindre, pas même
ma mère que j'ai dû désespérer. Je suis un mort sans domicile fixe. Je n'ai dû
laisser que de mauvais souvenirs.
A la sortie de
la cérémonie, la grosse cloche dans son clocher à peignes sonnait et
valdinguait, c'était beau à voir. Je n'aimais pas trop aller à la messe, mais
j'ai toujours trouvé que cette église était jolie, et pourtant, je n'étais pas
très porté sur l'esthétique.
Après ils sont
tous allés au cimetière, re - prières et pas de terre jetée sur le cercueil. On
a enfourné l'Andrée dans le caveau ouvert, comme on aurait enfourné un gros
pain.
Elle a demandé
aux plus anciens, notamment une autre petite fille du type, si elle savait où
son grand-père avait été enterré. Non, elle ne l'avait jamais su.
Après,
longtemps, après, ils sont allés boire un coup, comme on fait, d'ailleurs c'est
e qui motive tout le monde. Une des filles a dit : le patron est un peu
débordé, c'est son premier enterrement. Elle, elle pense que c'est le bistrot
de mon assassiné (je dis ça pour aller vite, moi j'ai toujours nié). à part la
fille des saisons, personne n'a entendu parler de moi, tout au moins personne
ne se souvient de mon nom. Ce serait facile à retenir, la morte et moi, on
s'appelle pareil André(e), comme son père. Son mari s'appelait Pierre, c'est
une manie dans le coin.
Les pierres dans
cette région, c'est quelque chose ! Tantôt rouges et pleines de trous, rouge
lie de vin. Tantôt compactes et noires, lourdes et elles se cassent net. Ce
sont les pierres avec lesquelles ... On dirait les mêmes en Guyane. J'ai dû en
emporter des graines avec moi.
Au retour, elle
a demandé à son chauffeur de frère s'il voulait bien passer par Vals. Elle est
si jolie cette petite route, le long du Dolaizon bleu brillant avec les
chibottes. C'est ce qu'ils ont fait. Ils ne sont pas allés dans la rue de la
scène de crime et quand la Madone est apparue sur son rocher, je les ai
quittés.
En haut de la colline sur le chemin des bois aux champignons, il y avait un aber. Un roi arbre _ un hêtre* ou un chêne. On le voyait de loin donc. puis on le perdait de vue. On savait que lorsqu'on l'atteindrait on aurait fait le plus long et le plus dur. C'est à dire la côte raide et pierreuse, où on se tordait les pieds, en plein cagnard, ce chemin qui ressemblait à celui du catéchisme, ce chemin où on en bave, mais c'est le droit chemin (favorisant l'accès à l'illumination), contrairement à l'autre, la route plate et lisse, bordée d'arbres comme sur la boîte de bonbons pralinés granités de vert, et qui est le chemin du péché
On commençait donc à gravir les graviers sur ce droit chemin
et quand on arrivait à l'Arbre, la vue nous récompensait de nos efforts. Les
champignons, on imaginait déjà le plaisir d'en découvrir un nid, de sortir le
petit couteau, de les décalotter délicatement de la mousse, de cacher leur
pieds pour ne pas donner d'indications aux prochains cueilleurs (et peut-être
croyait-on pour qu'ils repoussent), de sentir leur poids au bout du bras dans
le sac plastique, de sentir l'odeur d'humus après l'odeur de poussière de
chemin. Comme ce n'était pas encore pour tout de suite, et comme pour savourer
un plaisir anticipé, on s'arrêtait sous l'arbre et on profitait de la vue !!
à 360 degrés lorsque le regard plongeait du côté
d'où l'on arrivait et du côté de l'avenir, aménageait une perspective douce sur
les bois aux champignons convoités avec un avant de champs labourés, de prés
encore verts
Une halte auprès de l'arbre, c'est à peine si nous
échangions quelques mots, mon père et moi, nous n'avions même pas de gourde ni
de goûter, nous écoutions le frémissement du vent dans les feuilles sèches ; je
me rends compte que je n'ai connu cet arbre qu'à la saison des champignons,
donc des feuilles sèches, qui ne disparaissent qu'au moment où les feuilles
nouvelles sont prêtes à surgir. C'était un chemin d'automne, l'été nous allions
à La Clare, nous tremper dans la Semène. L'hiver nous allions faire de la luge dans
les prés du quartier, au printemps nous allions dans ces mêmes étendues cueillir
les narcisses et les myosotis. Comme pour les champignons nous avions nos
coins. (Avant que les lotissements ne détrônent le sauvage, le tout children's
lands)
Après le chemin de catéchisme tout n'était que
plaisir, convoitise, sens apaisés, reconnaissants ; j'aimais cet arbre, comme
une étape sur le droit chemin, un petit périmètre de paradis bien mérité, après
la suée et l'essoufflement. Avant de gagner la route blanche, le plat, le
couvert du premier petit bois.
Puis un jour, il n'y eut qu'un trognon. L'arbre avait
été victime d'un coup de foudre, mais le problème avec les arbres, c'est qu'il
n'y a pas de réciproque avec le ciel ; le coup de foudre c'est la mort assurée
pour l'arbre, à plus ou mois brève échéance.
Pendant quelques temps, les branches mortes ont pendouillé d'un côté, lamentables. Et je voyais venir son agonie je ne prenais plus le chemin, j'arrivais par la route blanche avec ma mobylette ou avec ma 2CV puis un jour je ne vis plus rien, l'arbre avait été complètement coupé et mon père était mort aussi, puis j'ai déménagé ne suis plus allée aux champignons, les tiques, la radiocativité, tout ça...
je pense à eux quelquefois, l'arbre et mon père, l'illumination, lorsque j'écris des livres à n'en plus finir,
"Les traces laissées par ces expériences
d'interactions minuscules mais intenses continuant leur chemin à travers le
chaos quotidien, s'obstinent à créer des lignes de vie et de mouvements qui
circulent et s'entrecroisent entre soi et le lien avec les autres, sans
frontières. Un lien peut disparaître mais plus difficilement un affect, une
mémoire sensible".
Olga Tokarczuk : Pérégrine : titre de chapitre : L'arbre de la Bodhi
Vocabulaire photographique : Basse lumière
Citation extraite d'Un Abécédaire sensible des bibliothèques" p.231
Un roi sans divertissement (Jean Giono) : p.1
Image : (à venir)
POUR ALLER OÙ ? /3/
LE MONDE.
Falsifier l'heure volontairement à la vieille montre gousset autre grigri du temps d'avant et croire qu'elle va faire reculer la nuit. Poser son sac à même le pré fauché qui sent encore le foin. Fermer les yeux, respirer l'insaisissable qui s'offre sans se livrer. Audacieuse elle reprend son voyage ouvert à la fenêtre du monde. Petite fenêtre percée entre quatre murs de granite,
tunnel sombre comme les images qui lui viennent à l'esprit. Par exemple le monde de Ceija Stropka, peintre gitane analphabète qui a si bien su traduire les horreurs de son temps. D'ailleurs est-ce seulement son temps ou le nôtre le mien maintenant et pour les siècles des siècles. Son voyage, ses voyages, le monde, elle ne veut pas tourner en rond elle s'engouffre par la petite porte du temps. Croire en son premier pas, puis un autre, encore un autre, surmonter ses doutes. Pour une fois croire que l'inconnu lui appartient. Ce n'est pas une mise en scène ou alors le plateau est si vaste! Il n'y a pas d'acteurs sur scène, tout se passe en coulisses. Elle est aux abois à la perspective d'un coup de théâtre qui pourrait la projeter au-delà des frontières de son quant à elle. A moitié endormie, le globe terrestre s'immisce sous ses paupières. D'un battement de cils, elle fait défiler toute une cartographie, souvenirs souvenirs.
Gloire à tous les noms qui sortent de sa mémoire en fusion. Petit Piton de la Fournaise qui éructe sa litanie de souvenirs- écheveau de larmes. Il est fini le temps des Amsterdam, Bruges, Lisbonne, Syracuse. Il est fini le temps des amphithéâtres grecs ou latins sandales aux pieds se jouant du côté cour et du côté jardin. Il est fini le temps des rivages calcinés de soleil où l'oeil inquiet palpite à l'infini des vagues.
Les yeux maintenant grand ouverts elle ausculte le ciel, son nouveau monde, les planètes qu'elle essaie de rejoindre tant la nuit est claire. Elle interroge sa mémoire pour retrouver la phrase-miracle qui l'emmènerait dans l'autre galaxie. Soudain tout s'éclaire: "Me vois-tu moi, je suis un nuage". Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune! Bon la Terre,e elle est allongée sur son drap, mais les autres? Sans compter les quelques unes ajoutées. Autant de destinations, autant de vagabondages sans dépenser de l'énergie fossile, sans jets privés ou publics. Autant de "Naissance du jour" à admirer.
Son autre Finistère qu'elle avait photographié à l'été 1980 à La Pointe du Raz. C'était déjà ses petits bouts de visite en bakélite rouge et noire quand elle jouait de la phrase de Susan Sontag "Photographier le Monde, c'est se l'approprier".
*"La nuit dorée va finir, entre les étoiles pressées, se glisse une pâleur qui n'est plus le bleu parfait des minuits d'août. Mais tout est encore velours, chaleur nocturne, plaisir retrouvé de vivre éveillée parmi le sommeil." (Colette: La naissance du jour.)
Certains
lieux sont des seuils de l’être
Pierre Cendors “Engeland”
Reliant ce non-évènement à aujourd’hui, à plus de soixante ans de distance, et le rattachant à d’autres moments vécus, il m’apparaît comme un seuil, un des premiers dont j’ai le souvenir et une forme de compréhension. Dans cet interstice de temps et d’espace, il s’est passé quelque chose qui a fait de moi cette personne en marche, en recherche constante, et exercée à l’art du peut-être. Lui donner le nom de fulguration, du latin fulguratio, « lueur de l’éclair », me parle, car ce moment a été si bref comme une piqûre de rosier, une coupure sur un doigt, une brûlure bénigne, mais laissant une cicatrice ineffaçable.
Le mot cocon ou chrysalide ne conviendrait donc pas. Il faut bien admettre que le mot cocon est relativement laid. Chrysalide a plus de panache. L’origine latine est chrysallis, du grec ancien χρυσαλλίς, khrusallís (« doré »). Certaines chrysalides ont, en effet, des reflets dorés. La chrysalide est donc la chambre secrète de la transformation, où entre deux étapes d’un devenir, on pourrait penser qu’une maturation est en travail. Cela implique que l’on renonce à un passé, un certain passé, et que l’on se dirige vers un nouvel état dont on imagine qu’il aura force d’accomplissement de soi. Sans connaître ce qui en sortira réellement. On se fie à des promesses que l’on ressent
Pour se réaliser, cette étape de vie nécessite des lieux appropriés. Il faudrait faire la liste de ces coins-chrysalides où la force et la densité des silences permettent ces mutations de soi. Il est des espaces dont on espère qu’ils nous aident à nous libérer de nos entraves, des lieux de suspension, des oasis où se hausser à l’étage supérieur de la personne que l’on est en devenir.
Résider en un lieu où cela soit non seulement possible, mais impérieux. Résider, le mot vient du latin residere composé du préfixe re‑ et de sedere, « être assis, siéger ; demeurer ». Résider dans un lieu inciterait à une manière de ralentir, de se poser, de prendre le temps d’une vie plus apaisée. Selon l’espace, le lieu où l’on se trouve, où l’on réside on ne vit pas de la même façon. Régulièrement je rêve de me retrouver seule dans un lieu que je dis porteur pour prendre ce temps de retour sur soi, de mise à l’écart du monde, d’une plongée sèche dans le labyrinthe qui me constitue. Trouver un lieu pour savoir où est sa place. Se sentir basculer dans cet espace lacunaire où demeurer un temps.
Si l’on posait la question autour de soi, chacun aurait un lieu en tête où pouvoir se retirer du monde et laisser travailler en lui ces vagues d’ombres, les regarder se froisser et se défroisser dans chaque repli de soi, comme une liturgie d’images pour tenter d’y déchiffrer les messages à lui seul adressés. Un lieu où pratiquer les ombres.
On peut dresser un inventaire de ces lieux dans la littérature, ou la mythologie, ces lieux de l’ailleurs. Dans le conte de Pinocchio, la baleine ( ou plutôt le requin dans le récit de Collodi) est une sorte de « monstre-passeur » : son ventre est comme une caverne ou un ventre maternel où Pinocchio « meurt » en tant que pantin irresponsable et « renaît » comme vrai petit garçon. Elle est le lieu de l’épreuve décisive et de la véritable métamorphose du héros.
De Pinocchio à Jonas, il n’y a qu’un pas. Encore une baleine ou un gros poisson. La baleine est surtout liée dans ce mythe à une relation avec Dieu, à l’obéissance et à la mission prophétique ; elle figure le passage de la fuite à l’acceptation d’une parole à transmettre. Dans les deux récits, le séjour dans le ventre évoque une sorte de mort provisoire suivie d’une « renaissance » : Jonas est recraché au bout de trois jours et reprend sa mission, Pinocchio ressort transformé, prêt à devenir un « vrai petit garçon ». La baleine est ainsi une matrice symbolique où l’ancien Moi se défait et un Moi renouvelé apparaît.
Sources, grottes, forêts, rivages, jardins, sont souvent associés aux métamorphoses mythologiques. Chez Ovide, la forêt sacrée, la grotte, la source (vallon de Gargaphie, antres des nymphes, eaux fécondes) sont des lieux privilégiés où les corps changent et où le paysage garde la trace de la métamorphose. Dans le livre IV, Persée s’arrête dans le royaume d’Atlas et lui demande de l’accueillir. Atlas refuse; il lui montre alors la tête de Méduse, et Atlas est transformé en montagne.
Grand comme il était, Atlas devint montagne, Barbe et chevelure
se défont en forêts, pics sont ses épaules et ses mains,
ce qui était tête est sommet en haut de la montagne,
les os deviennent pierres. Alors de tous coté il s’élève,
grandit en immensité, ainsi les dieux le veulent – et tout
le ciel, avec toutes les étoiles, se repose sur lui.*
Il est des lieux plus humbles où les mutations se fomentent. Entrons dans cette chambre: Quand Gregor Samsa se réveilla un beau matin au sortir de rêves agités, il se retrouva transformé dans son lit en une énorme bestiole immonde. Dès l’incipit, qui se poursuit par la description de l’insecte que le personnage est devenu, nous sommes plongés dans cette mutation hors du commun. Kafka ne nous épargne rien dans ce récit qu’est La Métamorphose. Nous sommes dans l’appartement familial, plus précisément encore dans la chambre de Gregor et nous sommes confrontés à cette mutation d’un représentant de commerce en effrayante bestiole. Avant sa mutation, Gregor Samsa nourrit une famille parasite. Après sa métamorphose, il devient parasite.
Dans ce récit, l’espace confiné de la chambre joue un rôle capital et devient presque un personnage : simple lieu de repos, il se transforme en prison à mesure que Gregor devient insecte – en français on parle de cloporte. La maison est le prolongement de sa métamorphose : elle se referme sur lui .
*Métamorphoses d’Ovide livret IV ( traduction de Marie Cosnay)
C’est un travail au forceps qui s’est pratiqué ici pour extraire du dedans de soi ce moment, lui donner un corps de réel dans un costume de fiction. Écrire cette trame de scènes, c’est réengendrer un instant, qui n’a cessé de venir en mémoire, sans que je sois en mesure d’en saisir la force et de comprendre pourquoi il m’importait autant. Éclairer ce petit coquelicot esseulé dans un fossé au bord d’un chemin.
Imaginons que je cherche à réaliser une séquence de film, à partir de ce non-évènement, en tenant compte de la durée réelle soit quinze minutes environ, peut-être moins, il faudrait suivre l’enfant depuis la porte de l’appartement qu’elle tire derrière elle, la descente des trois étages jusqu’aux boîtes aux lettres, avec le cartable au bout du bras qui se balance, la traversée de l’interminable nuit du couloir au rez-de-chaussée, avant de franchir le seuil de la rue Pointe-Cadet, tourner à droite pour descendre la rue en regardant de manière discrète la boulangerie, puis avec attention la boutique “Vers et prose” afin de se tenir au courant de la mise à l’étal éventuelle de nouveaux livres de la bibliothèque rose, tout en marchant d’un pas constant et sans courir, car la mère pourrait fort bien être accoudée à la fenêtre et la suivre des yeux, puis rejoignant l’allée numéro 13, dissimulée par un immeuble en avancée, penser retrouver Astrid comme tous les matins, et ne voir que sa maman patientant sur le balcon pour me signifier l’absence de sa fille ce jour à l’école, malade sans doute. Rester un instant décontenancée. Se remettre en chemin, imbibée de l’odeur âcre du pressing, à la porte toujours béante, qui jouxte la maison d’Astrid. La caméra pourrait notifier ce temps d’arrêt par un effet de ralenti, puis l’enfant tournerait à droite pour emprunter la rue du Chambon que l’on nommait ainsi même si elle ne portait plus ce nom depuis déjà dix ans et se nommait désormais rue Léon Nautin.
Est-ce que l’attitude de l’enfant se faisait autre, sachant que son trajet allait être solitaire, c’était sans doute la première fois... Un pas plus lent, la tête plus relevée ou au contraire les yeux baissés sur le trottoir, une attention différente au décor qui serait longé ou des pensées plus intenses puisque libres de paroles... Elle avance, longeant, comme d’ordinaire les commerces habituels: un salon de coiffure, le primeur “Aux Baléares”, une confiserie, et parvenant au sommet, elle traverse la rue puis à angle droit la suivante pour longer la place Chavanelle d’où jaillit l’animation propre à ce grand marché couvert. Sur le côté de cette place, des maisons d’habitation s’égrènent, et comme il est difficile de se souvenir de cet endroit du trajet car ce paysage a été totalement remanié, mais aucun souvenir de commerces ne remonte en mémoire, donc une avancée le long de vieilles maisons de trois ou quatre étages, toutes un peu semblables et où l’esprit peut vagabonder sans distraction. Puis la rue Étienne Mimard avec l’immense caserne de pompiers, où les portails largement ouverts laissent entrevoir tout un univers de camions rouges et de matériels liés, et comme souvent de larges flaques d’eau inondent le trottoir dues au lavage effectué pour l’entretien des camions. Aujourd’hui les bâtiments de la caserne ont été remplacés par un cinéma qui se nomme “Le camion rouge”... Quelles pensées pouvaient bien se mettre en place en ces instants-là dans son esprit, le songe autour d’un futur métier, la récitation des leçons, une poésie peut-être, le refrain d’une chanson, ou une sorte de méditation sur cette soudaine solitude qui lui plaît vraiment et dont elle pense qu’il lui faudrait bien renouveler l’expérience... La sensation d’avoir passé une étape et d’appartenir au cénacle des grands. Je ne sais si à cet âge on a conscience d’un besoin de liberté mais je me dis que le besoin de solitude est déjà ancré en soi.
La voilà devant le cours Hippolyte Sauzéa qui requiert toute son attention pour le traverser, car il pourrait y avoir un danger, donc elle attend avec application l’autorisation du petit bonhomme vert pour s’aventurer de l’autre côté, et elle est très contente d’avoir surmonté cette épreuve toute seule! Puis c’est l’interminable remontée des hauts murs gris du lycée, le dépassement des portails ouverts mais réservés aux plus grands, elle tourne la tête sur la gauche et voit l’entrée de la chapelle qu’elle connaît bien et poursuit son chemin en se hâtant un peu, n’aurait-elle pas ralenti et ne risquerait-elle pas d’être en retard, ce qui ne lui était jamais arrivé et dont elle n’a nulle envie que cela lui arrive. Voilà, juste avant la rue Claude Lebois, la petite porte réservée aux élèves du primaire, porte si minuscule qu’on la dirait presque invisible. Repensant à cette porte aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de songer à Alice au pays des merveilles. Sa vie en solitaire va s’achever. Il ne lui reste que le couloir à traverser et elle retrouvera les enfants de sa classe dans la cour. La caméra pourrait peut-être filmer un ralentissement ou un arrêt dans les mouvements pour tenter de mettre en lumière cet instant où vient d’éclore la puissance de l’annonciation du doute dans la tête de l’enfant. Sans voix off, un film ne saurait dire.
Que pourrait exprimer une image, photo ou peinture, de cet instant d’annonciation dont l’enfant n’a nulle conscience mais qui va s’installer en elle et ne la quittera plus ? On pourrait nommer cette annonciation, celle du doute, du peut-être, ou celle du choix. L’esprit est en plis. Plis ouverts vers un devenir. Quelque chose que l’on ne peut plus oublier, une mise en déséquilibre dans un en train d’être fragile. Quel peintre serait en capacité de montrer cet instant? Peut-être revenir tout simplement à l’Annonciation de Antonello da Messina en se focalisant sur le visage du personnage: il nous raconte qu’il se vit quelque chose dans l’esprit de Marie. Et cela pourrait tout aussi bien représenter l’annonciation du doute comme une échancrure rouge, nichée dans les replis d’une sourde vie intérieure.