Certains
lieux sont des seuils de l’être
Pierre Cendors “Engeland”
Reliant ce non-évènement à aujourd’hui, à plus de soixante ans de distance, et le rattachant à d’autres moments vécus, il m’apparaît comme un seuil, un des premiers dont j’ai le souvenir et une forme de compréhension. Dans cet interstice de temps et d’espace, il s’est passé quelque chose qui a fait de moi cette personne en marche, en recherche constante, et exercée à l’art du peut-être. Lui donner le nom de fulguration, du latin fulguratio, « lueur de l’éclair », me parle, car ce moment a été si bref comme une piqûre de rosier, une coupure sur un doigt, une brûlure bénigne, mais laissant une cicatrice ineffaçable.
Le mot cocon ou chrysalide ne conviendrait donc pas. Il faut bien admettre que le mot cocon est relativement laid. Chrysalide a plus de panache. L’origine latine est chrysallis, du grec ancien χρυσαλλίς, khrusallís (« doré »). Certaines chrysalides ont, en effet, des reflets dorés. La chrysalide est donc la chambre secrète de la transformation, où entre deux étapes d’un devenir, on pourrait penser qu’une maturation est en travail. Cela implique que l’on renonce à un passé, un certain passé, et que l’on se dirige vers un nouvel état dont on imagine qu’il aura force d’accomplissement de soi. Sans connaître ce qui en sortira réellement. On se fie à des promesses que l’on ressent
Pour se réaliser, cette étape de vie nécessite des lieux appropriés. Il faudrait faire la liste de ces coins-chrysalides où la force et la densité des silences permettent ces mutations de soi. Il est des espaces dont on espère qu’ils nous aident à nous libérer de nos entraves, des lieux de suspension, des oasis où se hausser à l’étage supérieur de la personne que l’on est en devenir.
Résider en un lieu où cela soit non seulement possible, mais impérieux. Résider, le mot vient du latin residere composé du préfixe re‑ et de sedere, « être assis, siéger ; demeurer ». Résider dans un lieu inciterait à une manière de ralentir, de se poser, de prendre le temps d’une vie plus apaisée. Selon l’espace, le lieu où l’on se trouve, où l’on réside on ne vit pas de la même façon. Régulièrement je rêve de me retrouver seule dans un lieu que je dis porteur pour prendre ce temps de retour sur soi, de mise à l’écart du monde, d’une plongée sèche dans le labyrinthe qui me constitue. Trouver un lieu pour savoir où est sa place. Se sentir basculer dans cet espace lacunaire où demeurer un temps.
Si l’on posait la question autour de soi, chacun aurait un lieu en tête où pouvoir se retirer du monde et laisser travailler en lui ces vagues d’ombres, les regarder se froisser et se défroisser dans chaque repli de soi, comme une liturgie d’images pour tenter d’y déchiffrer les messages à lui seul adressés. Un lieu où pratiquer les ombres.
On peut dresser un inventaire de ces lieux dans la littérature, ou la mythologie, ces lieux de l’ailleurs. Dans le conte de Pinocchio, la baleine ( ou plutôt le requin dans le récit de Collodi) est une sorte de « monstre-passeur » : son ventre est comme une caverne ou un ventre maternel où Pinocchio « meurt » en tant que pantin irresponsable et « renaît » comme vrai petit garçon. Elle est le lieu de l’épreuve décisive et de la véritable métamorphose du héros.
De Pinocchio à Jonas, il n’y a qu’un pas. Encore une baleine ou un gros poisson. La baleine est surtout liée dans ce mythe à une relation avec Dieu, à l’obéissance et à la mission prophétique ; elle figure le passage de la fuite à l’acceptation d’une parole à transmettre. Dans les deux récits, le séjour dans le ventre évoque une sorte de mort provisoire suivie d’une « renaissance » : Jonas est recraché au bout de trois jours et reprend sa mission, Pinocchio ressort transformé, prêt à devenir un « vrai petit garçon ». La baleine est ainsi une matrice symbolique où l’ancien Moi se défait et un Moi renouvelé apparaît.
Sources, grottes, forêts, rivages, jardins, sont souvent associés aux métamorphoses mythologiques. Chez Ovide, la forêt sacrée, la grotte, la source (vallon de Gargaphie, antres des nymphes, eaux fécondes) sont des lieux privilégiés où les corps changent et où le paysage garde la trace de la métamorphose. Dans le livre IV, Persée s’arrête dans le royaume d’Atlas et lui demande de l’accueillir. Atlas refuse; il lui montre alors la tête de Méduse, et Atlas est transformé en montagne.
Grand comme il était, Atlas devint montagne, Barbe et chevelure
se défont en forêts, pics sont ses épaules et ses mains,
ce qui était tête est sommet en haut de la montagne,
les os deviennent pierres. Alors de tous coté il s’élève,
grandit en immensité, ainsi les dieux le veulent – et tout
le ciel, avec toutes les étoiles, se repose sur lui.*
Il est des lieux plus humbles où les mutations se fomentent. Entrons dans cette chambre: Quand Gregor Samsa se réveilla un beau matin au sortir de rêves agités, il se retrouva transformé dans son lit en une énorme bestiole immonde. Dès l’incipit, qui se poursuit par la description de l’insecte que le personnage est devenu, nous sommes plongés dans cette mutation hors du commun. Kafka ne nous épargne rien dans ce récit qu’est La Métamorphose. Nous sommes dans l’appartement familial, plus précisément encore dans la chambre de Gregor et nous sommes confrontés à cette mutation d’un représentant de commerce en effrayante bestiole. Avant sa mutation, Gregor Samsa nourrit une famille parasite. Après sa métamorphose, il devient parasite.
Dans ce récit, l’espace confiné de la chambre joue un rôle capital et devient presque un personnage : simple lieu de repos, il se transforme en prison à mesure que Gregor devient insecte – en français on parle de cloporte. La maison est le prolongement de sa métamorphose : elle se referme sur lui .
*Métamorphoses d’Ovide livret IV ( traduction de Marie Cosnay)




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