jeudi 12 mars 2026

Éclats de lichen/ 4/ partie 2

 

     C’est un travail au forceps qui s’est pratiqué ici pour extraire du dedans de soi ce moment, lui donner un corps de réel dans un costume de fiction. Écrire cette trame de scènes, c’est réengendrer un instant, qui n’a cessé de venir en mémoire, sans que je sois en mesure d’en saisir la force et de comprendre pourquoi il m’importait autant. Éclairer ce petit coquelicot esseulé dans un fossé au bord d’un chemin.

     Imaginons que je cherche à réaliser une séquence de film, à partir de ce non-évènement, en tenant compte de la durée réelle soit quinze minutes environ, peut-être moins, il faudrait suivre l’enfant depuis la porte de l’appartement qu’elle tire derrière elle, la descente des trois étages jusqu’aux boîtes aux lettres, avec le cartable au bout du bras qui se balance, la traversée de l’interminable nuit du couloir au rez-de-chaussée, avant de franchir le seuil de la rue Pointe-Cadet, tourner à droite pour descendre la rue en regardant de manière discrète la boulangerie, puis avec attention la boutique “Vers et prose” afin de se tenir au courant de la mise à l’étal éventuelle de nouveaux livres de la bibliothèque rose, tout en marchant d’un pas constant et sans courir, car la mère pourrait fort bien être accoudée à la fenêtre et la suivre des yeux, puis rejoignant l’allée numéro 13, dissimulée par un immeuble en avancée, penser retrouver Astrid comme tous les matins, et ne voir que sa maman patientant sur le balcon pour me signifier l’absence de sa fille ce jour à l’école, malade sans doute. Rester un instant décontenancée. Se remettre en chemin, imbibée de l’odeur âcre du pressing, à la porte toujours béante, qui jouxte la maison d’Astrid. La caméra pourrait notifier ce temps d’arrêt par un effet de ralenti, puis l’enfant tournerait à droite pour emprunter la rue du Chambon que l’on nommait ainsi même si elle ne portait plus ce nom depuis déjà dix ans et se nommait désormais rue Léon Nautin.

     Est-ce que l’attitude de l’enfant se faisait autre, sachant que son trajet allait être solitaire, c’était sans doute la première fois... Un pas plus lent, la tête plus relevée ou au contraire les yeux baissés sur le trottoir, une attention différente au décor qui serait longé ou des pensées plus intenses puisque libres de paroles... Elle avance, longeant, comme d’ordinaire les commerces habituels: un salon de coiffure, le primeur “Aux Baléares”, une confiserie, et parvenant au sommet, elle traverse la rue puis à angle droit la suivante pour longer la place Chavanelle d’où jaillit l’animation propre à ce grand marché couvert. Sur le côté de cette place, des maisons d’habitation s’égrènent, et comme il est difficile de se souvenir de cet endroit du trajet car ce paysage a été totalement remanié, mais aucun souvenir de commerces ne remonte en mémoire, donc une avancée le long de vieilles maisons de trois ou quatre étages, toutes un peu semblables et où l’esprit peut vagabonder sans distraction. Puis la rue Étienne Mimard avec l’immense caserne de pompiers, où les portails largement ouverts laissent entrevoir tout un univers de camions rouges et de matériels liés, et comme souvent de larges flaques d’eau inondent le trottoir dues au lavage effectué pour l’entretien des camions. Aujourd’hui les bâtiments de la caserne ont été remplacés par un cinéma qui se nomme “Le camion rouge”... Quelles pensées pouvaient bien se mettre en place en ces instants-là dans son esprit, le songe autour d’un futur métier, la récitation des leçons, une poésie peut-être, le refrain d’une chanson, ou une sorte de méditation sur cette soudaine solitude qui lui plaît vraiment et dont elle pense qu’il lui faudrait bien renouveler l’expérience... La sensation d’avoir passé une étape et d’appartenir au cénacle des grands. Je ne sais si à cet âge on a conscience d’un besoin de liberté mais je me dis que le besoin de solitude est déjà ancré en soi.

     La voilà devant le cours Hippolyte Sauzéa qui requiert toute son attention pour le traverser, car il pourrait y avoir un danger, donc elle attend avec application l’autorisation du petit bonhomme vert pour s’aventurer de l’autre côté, et elle est très contente d’avoir surmonté cette épreuve toute seule! Puis c’est l’interminable remontée des hauts murs gris du lycée, le dépassement des portails ouverts mais réservés aux plus grands, elle tourne la tête sur la gauche et voit l’entrée de la chapelle qu’elle connaît bien et poursuit son chemin en se hâtant un peu, n’aurait-elle pas ralenti et ne risquerait-elle pas d’être en retard, ce qui ne lui était jamais arrivé et dont elle n’a nulle envie que cela lui arrive. Voilà, juste avant la rue Claude Lebois, la petite porte réservée aux élèves du primaire, porte si minuscule qu’on la dirait presque invisible. Repensant à cette porte aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de songer à Alice au pays des merveilles. Sa vie en solitaire va s’achever. Il ne lui reste que le couloir à traverser et elle retrouvera les enfants de sa classe dans la cour. La caméra pourrait peut-être filmer un ralentissement ou un arrêt dans les mouvements pour tenter de mettre en lumière cet instant où vient d’éclore la puissance de l’annonciation du doute dans la tête de l’enfant. Sans voix off, un film ne saurait dire.


     Que pourrait exprimer une image, photo ou peinture, de cet instant d’annonciation dont l’enfant n’a nulle conscience mais qui va s’installer en elle et ne la quittera plus ? On pourrait nommer cette annonciation, celle du doute, du peut-être, ou celle du choix. L’esprit est en plis. Plis ouverts vers un devenir. Quelque chose que l’on ne peut plus oublier, une mise en déséquilibre dans un en train d’être fragile. Quel peintre serait en capacité de montrer cet instant? Peut-être revenir tout simplement à l’Annonciation de Antonello da Messina en se focalisant sur le visage du personnage: il nous raconte qu’il se vit quelque chose dans l’esprit de Marie. Et cela pourrait tout aussi bien représenter l’annonciation du doute comme une échancrure rouge, nichée dans les replis d’une sourde vie intérieure.

lundi 9 mars 2026

Éclats de lichen/4/ partie 1

 La plus pressante nécessité d’un être humain 

était de devenir un être humain.


Clarice Lispector “ Un apprentissage ”



     Certaines scènes, se présentent à nous comme sur l’avant-plan d’un tableau et doivent être vues, lues, déchiffrées, non comme un détail, un peu là par hasard, mais comme quelque chose qui serait de l’ordre de l’apparition. Quelque chose de bien vivant qui s’offre à notre regard et à notre réflexion. On tente alors de mettre en mots, de trouver des tournures de phrases, capables de décrire ce qui s’est passé à cet instant précis, souvent des décennies plus tôt, et qui continue de nous visiter en pensées.

     On pourrait donc parler de scènes, de remous, de plis, et bien sûr de replis. On revoit la scène, et on cherche à la relire – alors qu’elle est déjà venue nous hanter des dizaines de fois – avec le regard de qui on est dans ce présent, au prisme du temps qui s’est écoulé. L’image mentale monte en soi, on ne sait par quel cheminement, s’impose à l’esprit, comme si on n’en avait pas encore fini avec elle. Quelques déplis semblent s’ouvrir, et écarter le sable visuel. Le regard se pose dans ce mouvement de ressac, il accepte de rester un peu là, de s’éperdre dans cette apparition dont on n’a pas eu la maîtrise. Considérer cette scène, dont on a toujours senti la réminiscence comme quelque chose de charmant, comme un moment à déplier en prenant son temps, car on commence à s’en apercevoir, on a passé le stade de charmant pour notifier ce moment d’essentiel pour ne pas dire fondateur.

 


     La scène qui est revenue me susciter se situe dans un espace plutôt étroit, mais avec une petite terrasse sur la droite quand on a passé la porte d’entrée, d’où l’on peut accéder à des salles, dont je me suis toujours souvenue comme étant l’infirmerie. Sans doute il doit y avoir une ou deux marches, mais je ne les situe pas. En réalité j’ai toujours vu ce passage comme une une sorte de couloir entre rue et cour de l’école. C’est en forçant le regard aujourd’hui que je revois cette minuscule terrasse. Entre la porte d’entrée et l’accès à la cour, je dirais qu’il y a une vingtaine de mètres peut-être. Et je n’arrive plus à installer les deux ou trois marches que je pressens. Plus de soixante ans ont passé, et le souvenir, même s’il s’est rappelé à moi à de nombreuses reprises reste flou. La seule chose dont je suis certaine, c’est que je suis seule dans cet espace. C’est le matin et l’heure d’arriver à l’école. Et j’ai franchi la porte qui sépare l’extérieur de l’intérieur du petit lycée où je suis écolière. J’ai entre 8 et 9 ans. J’ai la sensation que l’on est au printemps, car je ne vois pas de manteau sur mon dos. Et cet instant est marqué d’une tache rouge en moi.

     Je suis donc dans ce que je nommerais un sas, dans cet entre-deux vies, où j’ai l’habitude de me rendre cinq jours par semaine. Mais je réalise quelque chose dont je n’avais jusqu’à lors jamais pris conscience, c’est que je suis seule. Ce qui n’est pas conforme, car je venais au petit lycée toujours en compagnie de mon amie de l’époque qui habitait à quatre allées de chez moi, et nous faisions toujours le chemin ensemble. Mais ce jour là, point d’Astrid à mes côtés. Peut-être était-elle malade car je n’ai pas souvenir de dispute entre nous. Toujours est-il que j’ai dû traverser un bout de la ville dans la solitude et donc aussi dans une profusion de pensées que nul n’a interrompues.
     Le chemin doit avoir de l’importance, car je suis seule du bas de mon allée jusqu’à la porte d’entrée du petit lycée où je suis scolarisée. Ce qui est rare. A cet âge-là je ne suis jamais seule dans la ville, excepté pour de petites courses dans les boutiques de ma rue où les commerçants me connaissent: la boulangerie, l’épicerie, la presse. Pour aller à l’école et en revenir nous faisons le trajet à deux et parlons comme il se doit entre deux petites filles amies. Un quart d’heure de pas sautillants ou ralentis par la fatigue ou l’absence de l’envie de rentrer.
     Donc je vais marcher sur les vestiges de ma mémoire, dans cette conjugaison de silences dont j’ai oublié les temps. Et je dois chercher la langue de l’enfant que j’ai été,  faite de ce déséquilibre allié à la marche qui nous met en permanence face à une chute amorcée. Seule pendant ces quinze minutes environ à marcher sur le trottoir, toujours le même selon les recommandations maternelles, et à laisser se former les pensées qui ne s’arrêtent jamais, tout en redoublant d’attention lorsque la traversée du boulevard s’annonçait, bien emprunter le passage piétons, patienter jusqu’à l’apparition du petit bonhomme vert qui donne l’autorisation de rejoindre l’autre côté, puis longer le long mur gris du grand lycée jusqu’à la petite porte où entrer dans l’univers de l’école, dans le monde social où je ne savais pas encore qu’il était si difficile de se mouvoir.

     Quelles pensées ont bien pu se développer dans ma tête de ce moment là de ma courte vie, après un temps de solitude dont je suis sûre que j’appréciais la liberté qu’il me donnait, pour que, traversant ce couloir, j’ai eu la conscience nette de la pensée qui me submergeât alors et fit sans nul doute, que, justement, le doute venait de s’infiltrer en moi. Dans la traversée de cette vingtaine de mètres entre deux lieux, la rue et la cour de l’école, dans un tête à tête avec moi-même, la pensée de douter de tout ce que l’on m’avait dit, enseigné sur les bancs du catéchisme ou de l’église. Ce n’était pas possible, cela ne tenait pas la route et il fallait rester vigilante face à tout cela.

     Ce qui est étrange c’est que durant tout le trajet de la maison à l’entrée de l’école, je ne vois pas le visage de l’enfant que j’étais. Je surplombe la scène, suis la silhouette, comme me tenant derrière elle à quelques mètres, mais à aucun moment l’expression de son visage ne m’est offerte. Lorsque l’enfant traverse le couloir, il me semble que je la contemple de plus haut encore, que tout se ralentit et que c’est moi qui m’éloigne d’elle. Je ne vois rien de ce qui a lieu. Je sais simplement que, entre l’entrée dans ce couloir et la sortie, l’arrivée dans la cour de l’école donc, quelque chose a eu lieu. Dans cet entre-deux, l’enfant en mouvement, vient de vivre une mutation, dont elle ne parlera à personne, mais qu’elle inscrira si profondément dans sa chair que c’est encore lisible aujourd’hui. Le déploiement d’un sujet passe par le déplacement, qui est aussi dépassement de soi.* Dans cet entre-deux mondes, celui de l’absence de pensée personnelle et celui de la naissance du doute, le franchissement d’un seuil de soi venait d’être franchi. Un tremblement avait eu lieu. Un secret rouge.

     Arrivée à l’autre bout du couloir, l’enfant, consciencieusement, rangea ses lunettes, récemment achetées – sa myopie venait d’être décelée – dans leur étui de protection, et courut vers ses camarades de classe pour se mêler à leur jeu.
 

*Claire Marin “Être à sa place” (Éditions de l’Observatoire)



lundi 2 mars 2026

Panser les images : Les fiches : inventaire des disparitions

 "Et je n'avais que le néant"

Je vais voir ce documentaire de Guillaume Ribot un dimanche matin à 11 heures. réalisé à partir d'une partie des rushes non utilisés de Shoah par Claude Lanzman

Remettre des images sur des endroits effacés falsifiés - Disparus

 



dimanche 1 mars 2026

Panser les images : Chapitre 3 : je suis

Il ne se passe rien

tout va bien

Je suis sur du fruit

ce sont des noisettes, des cerises

mangées à même les arbres

dans mon paradis terrestre

ou presque

Il ne s'est pas passé grand chose

tout va mal

Je suis sur du lait chaud avant de m'endormir

du miel toutes fleurs

La peau du lait, on en faisait des gâteaux avec ma mère

Ma mère était parfois un gâteau

parfois une épouvante

Parfois un plat au four

Parfois j'en ai marre qu'elle soit morte

L'AGP, c'est à dire son GP, bien sûr elle ne l'a pas connu,

il avait depuis longtemps rencontré les pierres

Ma GM n'avait que 20 ans alors

Et le loup n'était pas encore sorti du bois

Fidélité des origines

(Ma mère m'a donné naissance lorsqu'elle avait 36 ans /Comme moi)

Je suis sur une pente raide

J'ai 3 ou 4 ans

Je hurle d'impuissance contre une porte fermée

qui vient d'avaler ma mère

Ma mère a disparu derrière cette porte verrouillée

Elle n'a pas lu Françoise Dolto qui recommande aux mères

de bien expliquer à leurs enfants qu'elles vont revenir

qu'elles sont seulement parties travailler, 

faire la lessive des soutanes

des Frères des Ecoles chrétiennes qui les emploient parfois

étendre le linge ("écarter" disait ma mère)

Je jouais dans l'immense cuisine (du pensionnat de Bernadette/ Linette)

(qui pendant ce temps courrait le jaune près de sa roche druidique)

je jouais avec les petits pois de la balance

dont le minuscule gramme avait disparu

je pesais le pour et le contre, je n'ai rien vu venir

Tout à coup m'a mère avait victime d'une éclipse

Tout à coup elle n'est plus là

Un seul être vous manque

et vous en avez pour des années de psychanalyse

à tenter d'ouvrir cette fichue porte

Puis je suis sur du câlin

Dans les bras de Mme Motto

(oui, là je pourrais faire un jeu de mots, mais non, y a pas la place, à ce moment-là de ma vie / je manque d'humour)

Je suis sur mon premier souvenir d'abandon disparition

Après, quand ce ne sera plus l'hiver, ma mère qui n'aura toujours pas eu le temps de lire Françoise Dolto,

m'emmènera avec elle, là où elle travaille, 

dans cette ancienne écurie transformée en lavoir, en buanderie,

avec l'immense machine à laver à tambour, 

on est sur de la mousse de lessive, que je prends dans ma main,

ou que je regarde stagner dans la rigole

j'ai l'odeur dans le nez, je la retrouve parfois, soude et chaud

Plus tard encore, je suis entre la petite et la jeune fille

je suis coincée là, avec un frère des écoles chrétiennes en soutane

il s'appelle Pierre T. il me frotte contre son sexe

Je regrette mes 3 ans et la porte de la cuisine

je regrette madame Motto, qui aurait dû m'enlever sur son fier coursier

dans un grand rire à l'accent du midi

Je suis sur de la rage, dans mon jeune âge

dans cette immobilité épaisse et humide

lui appuyé contre le lavoir, tenant serré

mon dos contre sa répugnante personne

je suis sur du malaise du diable

je n'ai pas de pierre à portée de main pour lui fracasser le crâne

ni de corbeau blanc pour lui crever les yeux

Parfois on n'est pas en capacité d'être capable

Parfois il ne se passe rien

On se noie juste de l'intérieur

******************************

titre du chapitre : je suis

Vocabulaire photo : Arrière-plan

Constellation familiale : ma mère /AGP /GM

Image/photo : sténopé moi

Ma vie pendant les livres :

Inventaire des disparitions : lieux : pensionnat

Panser les images chapitre 1 : la matière noire

 La matière noire où habiter sans que personne ne le sache

Comme dans un miroir

Se mettre à jour un jour

avec les autres réfléchis

depuis le peintre qui se peint

en inclinant son corps pour mieux voir ses sujets

la décoration de l'ordre rouge

peinte peut-être sur le tard, après coup par le Roi lui-même

J'avais acheté cette décoration, format réduit

longtemps restée accrochée sur ma veste boléro fétiche

à présent disparues

(ou je feins de le croire)

tant mieux

je ne suis ni dans les ordres

ni très portée sur l'uniforme

liens en miroir

lumière concave

pour la trame sans le drame

 

Picasso peindra 58 Ménines

jusqu'à faire disparaître poco a poco

le peintre

 

C'est l'histoire dans la nuit, au petit matin froid d'octobre

il tombe, il sombre et me lègue la moitié de mon prénom

 

Réécrire toujours et toujours la même toile

celles des pierres où je suis née

jusqu'à celles par lesquelles l'AGP est mort

celles, noires et luisantes sur l'autre continent

un point de vue à chaque fois

un personnage des Ménines

le chien ? la Naine ? l'Infante ?

être dans le livre et dans le tableau

par petites touches rouges , comme des échos lumineux

et pour moi comme des cailloux ensanglanté sur le chemin

Dans la lumière rouge, révéler l'image disparue

zoomer sur ce lien qui existe

entre les interstices

 

Que signifie "Mise en abyme" me demande le photographe anglais ?


Prendre l'escalier au fond de la toile

se retourner pour dire au revoir

avant la poudre d'escampette

 

S'en aller comme une silhouette poétique

abandonner au miroir son reflet

jusqu'à disparaître

*****

titre du chapitre : la matière noire

Vocabulaire photo : Fondu au noir

Constellation familiale : AGP / Vélazquez (!)

Photo : moi assise au Musée du Prado 

Hyperlien : voir ce texte dans à la Brise

Recyclage : Silhouette poétique (chanson Empire des sons)

Ma vie pendant les livres : Ménines (pastiche Heiner Muller/ M. Marin)

Le piège Vélazquez France culture

+ Foucault Velasquez Picasso Ménines Alain Jaubert Le subtil oiseleur

Panser les images Chapitre 2 : le monde dans la tête

Laquelle de mes sœurs en avait eu l'idée ? l'avait-elle chinée ?

de temps à autres on m'emmenait rendre visite à la vieille femme édentée et moustachue qui habitait Place Foch et sentait le renfermé

Mais !... avait une poupée à trois visages

Son appartement au rez-de chaussée dans lequel elle donnait ses cours de piano sentait aussi le sombre, peuplé de curiosités et semblait sans fond

Cette poupée aux 3 visages 1 qui rit 1 qui pleure  1 qui dort

monstre de porcelaine

réapparition d'un souvenir /clin d’œil de mes sœurs à la petite fille que j'étais

Était-ce un cadeau (Gift = cadeau et poison en anglais) pour mes 30 ans ?

Elle devait être plutôt gentille, cette Mademoiselle Montcoudiol

mais sa solitude et son aspect me tenaient sur mes gardes

Quant à la poupée issue de ses trésors

il fallait y toucher avec mille précautions, tourner autour de l'axe du cou avec délicatesse et appréhension,

pour passer du visage endormi à celui souriant et du sourire aux larmes.

Il aurait pu se faire (tant la chose était stupéfiante et magique)

qu'elle éclatât en sanglots pour de bon

La toute première fois, j'en restai bouche bée, apeurée aussi

Mouvement de recul, comme pour faire le point, comprendre cet objet


La mienne : qu'en faire ? J'avais passé l'âge de jouer à la poupée

et bientôt celui de devenir mère

Elle a trôné un temps, toujours face sourire

puis je lui ai fait un nid au milieu des pull-over

Ma petite fille, (oui, in extremis) l'a dénichée 

il y eut un accident de personne

son front est à présent comme trépané

et une jambe est cassée

Moi aussi /mais à gauche

Poupée vaudou plus que doudou

 

Tout a-t-il toujours une genèse ?

De quels sombres abîmes surgissent les Demoiselles Montcoudiol 

depuis longtemps disparues ?

De ces logements / des plis sombres de la mémoire / peuplés de fantômes ?

D'une photo jamais prise mais imprimée dans mon cerveau

dans l'enfer du couloir

De quel trou à la tête l'AGP est-il mort ? Quelle pierre fut la criminelle ?

Coupez ! !

PANSER LES IMAGES article 1 / LA TRAME D'UN DRAME

 Carte mentale trame générale






lundi 23 février 2026

Éclats de lichen/ 3

 Du point de vue de l’insecte, tout est forme et
tout changement de dimensions est
production d’une nouvelle forme.
Toute croissance est métamorphose

Emanuele Coccia “ Métamorphoses”


     Entre la chenille et le papillon, il y a un flottement. Tout se passe dans le secret de la chrysalide — l’insecte au stade nymphal, en pleine métamorphose — elle-même dans le secret du cocon, cette enveloppe de soie que certaines chenilles  tissent autour d’elles avant ou pendant leur transformation et qui sert d’abri  protecteur contre les prédateurs, le froid, l’humidité, mais ne fait pas partie du corps de l’insecte.

     À l'intérieur d'une chrysalide, la chenille subit une métamorphose complète, où son corps se décompose et se reforme en papillon. Ce n’est pas une période de simple repos, mais implique une transformation cellulaire où se dissolvent des tissus internes et où d’autres cellules, dites imaginales, utilisent des nutriments pour se multiplier. Au cours des premiers jours, la chrysalide devient un sac liquide où les organes se restructurent progressivement sous l'effet d'hormones. La chrysalide perd près de la moitié de son poids en raison de la consommation d'énergie, et des déchets s'accumulent, éliminés plus tard sous forme de liquide rougeâtre.
Quelques jours avant l'émergence, la cuticule de la chrysalide devient transparente, révélant les motifs des ailes du papillon à l'intérieur. Le papillon sécrète des enzymes pour ramollir l'enveloppe, puis se libère en se contorsionnant. Il pompe alors l'hémolymphe, le sang, dans ses ailes molles pour les déployer avant leur durcissement.
La dernière mue de la chenille, par laquelle elle se transforme en chrysalide, est appelée « nymphose », tandis que la mue de la chrysalide en papillon est appelée « mue imaginale » ou « émergence » pour atteindre son stade final appelé imago. 


     Cela, ce sont ce que les études scientifiques ont recherché et démontré. Je n’ai rien vu de cette transformation. Je sais juste le cocon, et un jour le papillon. Le reste se passe dans l’intimité de l’insecte. J’ai souvent raconté l’histoire La chenille qui fait des trous. C’est le récit de la naissance d’une chenille, dans la lumière de la lune, qui éclot d’un œuf posé sur une feuille, puis  va se nourrir pendant une semaine de nourritures diverses et variées, dont je ne suis pas certaine qu’elles lui conviennent vraiment, et après avoir pris de la consistance, elle se construit un cocon pour s’y blottir. Dans les trois dernières images de l’album, on voit une chenille assez dodue, puis le cocon et enfin le papillon qui émerge sur les deux dernières pages, magnifique comme il se doit. Et les yeux des enfants brillent à la découverte finale. Ma vision personnelle de la transformation de la chrysalide en papillon est restée bloquée sur cette vision d’enfant.




     Une forme est devenue informe. Elle devient déjà son devenir. Il n’y a que des plis et des replis qui retiennent les lignes de faille. Tout est dedans en un remous dont on ne peut rien percevoir. On ne peut rien chercher. Il n’y a rien à trouver. C’est insaisissable. Il faut renoncer à voir ce dedans. On ne peut que tendre vers, et attendre. Espérer. Ce cocon est replié devant le regard. On cherche derrière, on cherche autour, on cherche dans les plis et les replis, on cherche ce que l’on ne peut voir. On cherche ce qui se dérobe. Et dans le dedans, sans doute, des vagues d’ombres, des forces contradictoires, un chiffonnement pour être.



     Disparition, apparition. À l’abri des regards. Il faut un peu d’ombre pour être., et laisser advenir ce qui doit. Ce devenir en boutons. Plus il y a de plis et de replis, plus il y aura de profondeur. Tout regard ou désir de regard creuse cette voie vers la profondeur: c’est un en train d’exister. Comme l’acte d’écriture est un en train d’être.  Ce qui cherche à éclore est en germination, comme un déjà-là, mais pas encore. Cela pousse et repousse et tapisse les parois du cocon. À l’intérieur, on sait la tache rouge, la flamme de l’incertitude sensible, celle qui fait battre le cœur de cet espace clos, où s’impose le silence, mais où une lutte contre l’effacement est en jeu. La cartographie errante des plis se met en mouvement, se trace, erre et se perd même parfois. À l’intérieur cela s’écrit rond, emmêlé et tiède *,  cela innerve un présent nourri de passé et ouvert vers un devenir, cela fait vibrer la tache rouge qui guide l’apparition, la marque rouge survivante, à l’état latent, au fil des images qui se forment, se déforment et se reforment, se dérobent, se déchirent et se donnent dans une émergence où cela sonne et résonne comme un chant grégorien, sur un petit pan de notes et d’accents portés sur une partition de lumière. 


*Clarice Lispector "Agua viva"



samedi 21 février 2026

POUR ALLER  OÙ ?     /2/

     SOUVENIRS SENSIBLES 

     Bafouillante entre ses lèvres  desséchées elle récite, se répète les mots de Colette qu'elle a appris par coeur "Je crois que la présence en nombre de l'humain fatigue les plantes". Et elle se félicite d'être là toute seule entre ciel et terre, entre terre et pierre. Protégée du soleil d'août par la carrure des arbres qui vivent là depuis des décennies. Elle aime à se dire que cette forêt désordonnée lui ressemble. Les troncs sont tordus , les branches de guingois, mais la sève coule toujours forte source de leur vie, source de sa vie qui oscille entre élans subits et cataplasme de la pensée.

                                   


           Camouflée derrière le Rocher originel elle ferme les yeux et se laisse aller aux souvenirs sensibles. Druidesse de l'instant elle gravit les autels de la Roche mythique, se penche sur la première cupule en forme de croix, abreuvoir des oiseaux. Osera-t'elle franchir l'interdit de la salubrité et goûter au précieux liquide qui l'emmènera dans le passé qu'elle rêve de réaffronter. Pour le moment, elle se contente de regarder sa figure en miroir dans l'eau souillée. Et le visage cabossé qui s'y découpe l'invite à la tristesse du temps qui passe trop vite. Banalité mais certitude. Elle continue son exploration et s'assoit près du tout petit bassin en forme de fer à cheval. Autre petit moment de rêveuse solitaire. Et tandis que ses doigts éclatent les gouttes tièdes, ses pensées galopent vers le passé. Elle balaye d'un revers de mémoire les douleurs, les peurs, les manques de sa vie de petite fille.
Non, ce qu'elle veut garder et emmener avec elle dans sa fuite ce sont toutes les couleurs, les odeurs qui l'ont accompagnée les soirs d'été quand les étoiles pleuvaient sur ses yeux ébahis, la neige qui étouffait ses pas et lui apprenait le silence, le vent son compagnon d'aventures.
Elle se lève et du haut de sa Roche que l'on dit druidique elle salue l'horizon avant que d'amorcer la descente et partir à nouveau, seule, avec d'autres mais elle sait qu'elle doit s'en aller. Je l'accompagne. Malgré toutes les craintes, l'air fleure bon l'inconnu.


     Désorientée quand elle touche le sol, son débardeur blanc lui colle à la peau, son pantalon de toile cache des jambes égratignées à qui elle rêve de faire découvrir le monde. Son premier réflexe, mettre les mains dans les poches. De la gauche, elle extirpe un mouchoir malade d'avoir trop mouché. De la droite sa main froisse un carton léger. Quand elle arrive enfin à l'arracher au tissu, elle reconnaît la vieille carte postale qui l'accompagne depuis tant d'années. Elle et son chien. Son chien et elle que Fragonard aurait jeté sur la toile ou du moins elle le croit. 

                                               


 "S'il m'était resté fidèle" le peintre avait ainsi baptisé son dessin. Qui était fidèle à qui? L'histoire s'entremêlait. De la carte postale surgissait le passé. Combien de jours, combien de nuits passées à laisser jouer sa main dans la fourrure blanche et noire accoudée à la solitude. Fidèle, il le fut. Dix sept ans. Puis pour pierre tombale une petite brique aux couleurs chaudes à même la terre. Et sur la brique, à la peinture blanche en lettres malhabiles son nom "O" comme une étape, un aboiement plaintif pour lui dire "Continue-moi, continue-toi".

     Elle passe sur ses épaules son sac à dos à l'âge fatigué  et elle emprunte le chemin qui traverse le bois sombre éclairé des quelques rayons que le soleil veut bien lui concéder. Sous ses pieds , un tapis d'épines. Le chemin est encaissé. La mousse peine à exister sur ses bords pierreux. Quand son regard est attiré par un morceau de papier. Elle se baisse, ce n'est qu'un petit bout de feuille rectangulaire "dix cm sur cinq cm" mais il est jaune, jaune resplendissant. Le jaune qu'elle aime. Le jaune des boutons d'or qu'elle mettait sous son menton quand elle était petite et qu'elle demandait si leur couleur se réfléchissait sur sa peau. Le jaune du blé, de la paille, du miel, du cuivre de la clarinette, de l'ouverture d'esprit. Elle en aime même le rire jaune, les feuilles d'automne et dit-on la femme de mauvaise vie. Elle aime sa symbolique, une couleur chaude synonyme de vie, de lumière, de richesse.
Elle s'assoit, rien ne la presse. Son esprit se met à voyager du " Mystère de la chambre jaune" au "Chien jaune"; elle se surprend même à fredonner "Le sous-marin jaune", chanson qu'elle fredonnait sous le manteau pendant les cours de géographie. Elle aime le jaune même si elle sait bien qu'il a aussi mauvaise réputation. Elle fait travailler ses lectures, ses livres d'images. Et il lui revient l'image de Judas, le traître représenté tout vêtu de jaune, l'étoile jaune cousue sur la poitrine de ceux en partance pour les camps, le passeport jaune des forçats qui revenaient du bagne, quand ils en revenaient, comme marque de l'infâmie.
Elle le sait. Pile ou face. Un côté lumineux, un côté sombre. Elle a élu le côté clair depuis bien longtemps et puisque la Terre tourne autour du soleil, elle le cherche pour louer ses couleurs. Le jour avance, il faut faire vite, il va bientôt se coucher. Hélios, le dieu-soleil va de nouveau pleurer la disparition de son fils et ses larmes s'appelleront la rosée.
Combien de temps reste-t'elle là à attendre les oiseaux, les animaux sauvages, la parole des plantes de l'ombre? Elle veut se lever. Je crois qu'elle a mal au genou gauche . Colette lui murmure "Le frais du soir s'accompagne, ici, pour moi, d'un frisson qui ressemble à un rire, d'une robe d'air nouveau sur la peau libre". Emue, elle tâte son sac à dos et au travers du mauvais nylon elle reconnaît le petit rectangle en bakélite, son grigri, son petit appareil photo, son compagnon de route qui lui a joué un tour. Lui, il n'est pas jaune et noir, il est rouge et noir. Mais  ça, c'est encore une autre histoire.


mardi 17 février 2026

Pour aller où ?

POUR ALLER OÙ ?     /I/.

           - Prélude. 

        "Vivre c'est partir" pour reprendre Marie Hélène Lafon.
       A ce point est-ce si vrai? C'est peut-être mourir un peu. Laisser un peu de soi quelque part. Laisser les souvenirs sensibles et répondre à l'appel du monde. Je devine les fuites: fuites obligées, fuites craintes. Je les voudrais désirées, souhaitées. A travers elles, s'écrire. Parler d'elle, d'une unique, d'elles au pluriel, héroïnes ou victimes, parler de moi. Décliner le temps qui passe et qui déforme toutes les formes primitives. A travers leur image, les images choisies, mises à plat, sorties du tiroir de mes pensées. Elles existent, dans la chair, dans leur désir charnel. J'existe entre les lignes. A travers les regards, les courbes, les trompe -l'oeil; elles seront le féminin, chercheront l'Identité tout au long de leur lente émancipation.
     Elles seront.
     Elle sera.
     Je serai. 
Entre réalité et fiction.
Entre rêve et possibilité.

                                       

                                            

"Vivre, c'est partir' M.H Lafon. 

     Voici donc le N°I de mon projet d'écriture. Un texte (récit) long qui prend ses racines autour de " L'éloge de la nature". Le jeu de miroir entre l'autrice / le ou les personnages, entre fiction et écriture de soi.
Il prend ses racines autour de l'exposition sur Colette à la  BNF (fin 2025 - début 2026)et des thèmes qui y étaient développés.
- Souvenirs sensibles
- Un monde.
- S'écrire.
- Le temps
- La chair. / Le désir
en y mêlant  Le féminin / L'Identité / L'émancipation / La nature.
Et partant de l'idée que: 
Elle = Je. (alternance).
Elle = écriture de soi  (Je = fiction.)
Chaque paragraphe commencera par les lettres successives de l'alphabet.

Mon projet s'intitule "Pour aller où? " avec toujours cette idée de fuite: pourquoi? comment? pour qui? pour où?
 

mercredi 11 février 2026

Éclats de lichen/ 2

 

La métamorphose est à la fois la force

qui permet à tout vivant de s’étaler

simultanément et successivement

sur plusieurs formes et le souffle qui permet

aux formes de se relier entre elles,

de passer l’une dans l’autre.

Emanuele Coccia “Métamorphoses”



Car c’est par les ventres que naissent les tremblements. Les générations de femmes qui ont porté dans leurs entrailles une forme nouvelle dont on sait bien qu’elle ne l’est pas totalement. Des vies nous précèdent  où nous sommes déjà en gestation. Des femmes qui sont le creuset de femmes en devenir. Et même si je ne remonte pas très loin dans ma généalogie maternelle, dans cette généalogie des matrices, je sais déjà pouvoir écrire le prénom de celles qui ont fait que je suis: Laura, Mafalda, Terezita, Luigia. Plus en amont pas de traces. Arrière-arrière grand-mère, dont je n’ai même ni la date de naissance ni celle de mort, mais on va la situer au dix-neuvième siècle, née sans doute dans les années 1840. Son prénom n’a pas été retransmis à ses descendants. Il aurait fallu que j’interroge ma propre grand-mère pour, peut-être, savoir quelque chose de sa grand-mère à elle. Mais quand on est un enfant on ne sait pas l’importance de ces choses-là. Comment déjà aurais-je pu imaginer que ma grand-mère avait pu avoir sa propre grand-mère. Je vois bien les yeux écarquillés de mes petites-filles quand je leur chante une chanson italienne et leur raconte que c’était la chanson que ma grand-mère me chantait lorsque j’étais bébé. Une béance s’ouvre. Manina bella, fa ta penel, fa ta pena. Come si tu sta. Fa il baccio al papa, alla mamma e cate cate cate.... 

[...]

 

On voudrait fixer les commencements, les maîtriser, mais ils ne cessent de nous échapper. On se retrouve toujours face à l’évanescence de ce qui va être.  On entre dans des mondes enchevêtrés de lieux, de noms, de sang, de syllabes qui se prononcent, de mutation de langues. Un monde d’où l’on vient et qui nous a façonnés. On n’est que le fruit d’une pénombre, de plis et replis de ventres dès que des formes les creusent et se mettent en état de devenir. Cela naît de remous et d’attentes, de passages d’une forme à une autre.



On voudrait descendre dans les profondeurs de ces corps, où l’on passe de forme en forme, afin d’aller chercher un sens caché derrière ce qui est donné à être, à voir. Ce chiffonnement des chairs, ce ressac de vagues qui font le devenir et de la mère et de l’enfant, ces plis de peau caressés par des mains de femmes qui ont fait leur travail, donner à naître.

 


À chacun son lichen

cartographie de plis

replis de l'invisible

alphabets de la peau


 [...]

(Voici simplement un extrait du chapitre 2 beaucoup plus long...)

lundi 26 janvier 2026

Éclats de lichen/ 1

 

 Et voilà. C’est comme se retrouver au milieu de rien. Cela ne signifie rien d’autre que de vouloir avancer dans ce rien qui prend toute la place. Aucune lumière ne scintille. Aucun frémissement ou quelconque mouvement de qui que ce soit, de quoi que ce soit. Le rien le plus profond, celui devant lequel on se tient, parce qu’on ne peut pas faire autrement. Le rien est plein, il susurre, il suinte, il gémit, il grésille, il ruisselle, il donne à voir ce qui manque, il cache ce qu’il veut, il prend de la place, il nous égare entre les mailles d’un silence nécessaire, il patiente, il crée un espace nouveau, il tire et noue des fils, il devient image, il glisse des grains de sable entre les lames du cerveau, il nous absente, il nous détient, il permet de faire des pauses, il nous ralentit, il nous emmène au bout de la ligne, il n’est pas sécable, il est plein, il interroge sa propre source, il est temps de latence, il nous fait lâcher la proie pour l’ombre, il voit plus loin, il va vers l’amont et l’aval, il nous sauvegarde, il nous entoure, il nous façonne, il nous compose, il nous retire d’un tout, même si on le sait bien, tout n’est rien.

On pourrait rester dans ce rien, mais on s’empare presque malgré soi d’un livre posé en travers sur une étagère. Au lieu de le ranger, le remettre à sa place, les mains l’ouvrent. Et voilà. Et on se promène entre les pages de l’ouvrage. C’est un livre d’art, avec des reproductions de peinture. On regarde sans vraiment voir. On laisse les pages se tourner. Les couleurs imprégner nos pupilles. Des formes donner à imaginer. On l’a déjà feuilleté bien sûr. Mais dans cet instant sans rien, c’est la seule chose qui s’est présentée. Et voilà qu’un visage regarde. Il arrête. Il réclame. Quoi, on ne sait pas. De l’attention, de la présence. De l’existence. Un désir de vie. Il ne peut être ajourné. Et tout s’arrête. Ou plutôt non, tout commence.  Voilà, c’est ça, tout peut commencer.

L’annunciata di Palermo d’Antonello da Messina me dévisage. C’est tout. Et la main suspend l’effeuillage de pages. C’est la main de Marie, en suspens, qui me fait signe d’accoster sur ce rivage :Attends un peu, ne pars pas, on a des choses à se dire... C’est la main d’un peut-être. Un de ces peut-être qui n’a pas encore pris de décision, un peut-être récurrent, de ceux qui hantent toute une vie. C’est la main d’avant la bascule. C’est la main face à l’imminence que le rien, va se mettre à trembler.


        Devant Marie, un lutrin en bois où repose un livre ouvert. L’esprit s’y était faufilé, enfoui, en creusant son espace de solitude, d’intimité où se déprendre, devenir disponible. C’est le seul détail qui se détache de l’image sertie à un fond noir. On ne distingue de Marie, que son buste enveloppé d’un voile bleu qui l’enserre pour mieux la cristalliser, de ce bleu de sagesse sans excès de grandeur, mais se concentrant sur la profondeur à donner à l’instant. Car c’est l’instant qui importe. Celui où tout se tient en un déséquilibre vital. L’instant où une respiration s’achève, où le doigt posé sur la tempe ne ressent plus le battement des veines. L’instant où s’espère le cri d’un nouveau-né. L’instant où un simple regard change le cours d’une vie. L’instant muet où tout bascule dans le déjà. Voilà, on est dans cet instant. Il n’y a rien d’autre à considérer que cela.

Tout se passe à l’intérieur. De l’intérieur du livre à l'intime de Marie. Du ventre même. Car c’est bien là que tout se trame. Le monde intérieur vient de trembler. Nul besoin d’un ange en majesté avec de grandes ailes balayant la poussière des mondes. Nul besoin d’un panorama en ligne de fuite avec une perspective en tension pour dresser un décor. 


 

En un jour ordinaire, au clair d’une solitude, l’esprit est propulsé au bord de ce qui advient, une promesse obscure. L’ébranlement du corps d’une femme se lit dans une chorégraphie de mains. Notre regard se tient là, happé par ce geste. L’image vient de saisir sa proie. Ce qui est montré prend sens. Un récit s’articule. C’est le début d’un commencement, l’évanescence d’un instant qui commence tout juste son existence. Une étincelle. Peut-être un feu suivra. Ici la force d’un feu prendra corps. On se tient face à un affleurement de ce qui peut être. L’épaisse noirceur du fond ne dit rien d’autre que tout est là, dans l’entre-deux du voile et du livre, dans ce silence que l’on sentirait presque remuer comme un murmure. Ce que le regard fixe et que l’on ne peut voir est cette attente nouvelle de l’incertitude.

 

Voici le premier texte s'inscrivant dans notre troisième chantier Images et fragments. Je l'ai intitulé Éclats de lichen (un titre provisoire). Les images sont pensées en résonance, et ce sont les miennes. La seconde postée ici est la photo d'une affiche croisée dans une rue. La structure générale n'est pas encore fixée. 800 mots composent ce texte. Ce pourrait être une jauge pour les textes qui vont suivre. Ce texte semble faire partie des "Interludes" qui vont rythmer le récit que j'envisage d'écrire. Tout est encore un peu flou, et donc peut évoluer.

 



mercredi 21 janvier 2026

Images et fragments



Notre projet d'écriture avec images se poursuit. L’an dernier, nous avons mené deux chantiers où nous avons écrit chacun(e) deux versions de textes avec les mêmes images, et en tentant de faire évoluer l’écriture, soit deux fois douze textes. Nous avons terminé à l’automne.

Le projet pour les mois qui viennent c’est de se lancer dans une écriture plus longue, toujours en lien avec des images. On a pris quelques semaines pour que chacun(e) prenne le temps de la réflexion, afin de se créer une image mentale du récit , fiction peut-être, mais appelons-le récit vers lequel on aurait envie d’aller. Dans cette phase intérieure, quatre axes pour baliser notre chemin :

l’atmosphère : la couleur générale du récit, son ambiance, les sensations qui émanent.

la forme : est-ce qu’on voit de grands blocs de textes, quelque chose d’aéré, des paragraphes, des titres…

le thème : prendre tous les chemins possibles autour du thème choisi. Le penser sous forme d’arborescence, de carte heuristique, de notes nombreuses qui se nourrissent les unes les autres et que l’on n’a jamais fini de nourrir.

le lien aux images : réfléchir aux images déjà utilisées et/ou commencer à en mettre de côté qui seraient d'avantage en lien avec notre thématique et qui seraient porteuses de textes à venir. Imaginer quelle place elles pourraient prendre, différente sans doute des textes déjà écrits.

J’ai proposé aussi d’avoir des supports de livres connus, une sorte de compagnonnage littéraire, chacun les siens, pour nous étayer lors de l’écriture. Un livre pour le rythme, la voix, un livre pour la thématique, et un autre pour la forme.

Après cette phase d’errance intérieure, chacun(e) apportera une image «  forte » pour se lancer dans l’écriture d’un prélude et démarrer ce nouveau chantier.


mercredi 31 décembre 2025

Heureuse année 2026

 


Un avant-goût de la belle salle commune de notre habitat participatif que le groupe vient de terminer en auto-construction : on pourrait y écrire un jour toutes et tous ensemble ?

C'est mon voeu pour 2026 qui sera aussi celle de mes 80 ans !!!

Que le bonheur soit avec nous ... et que la paix règne 

jeudi 4 décembre 2025

L'oeil et la source/ 12 bis/ Indicible

 



S’il fallait choisir des mots pour tenter de dire ce que l’on est devenu, ou ce que l’on est en train de devenir, puisque tout n’est pas encore achevé, on aurait besoin de verbes, de leur puissance à mettre en acte. Et s’il fallait n’en conserver que trois, on pourrait se contenter de ceux-là : voir, choisir, être. À combien de révélations, et l’on pourrait même parler d’apocalypses au sens premier du terme, sommes-nous confrontés au cours d’une journée, d’une semaine ou d’une vie ? Et sommes-nous dans la capacité réelle de les voir. Si l’on pouvait les enfiler sur le fil d’un collier, peut-être aurions-nous ainsi un collier à plusieurs rangs à porter autour du cou..Choisir de voir est une affirmation d’être. Dans ce jardin d’eau qui me regarde, il y a tous les songes qui tanguent en surface, des songes de toutes formes et de toutes couleurs. Ils se rappellent à moi avec la délicatesse des songes éveillés, ceux qui nous aident à traverser les mondes où nous errons, ceux qui nous font tenir debout dans l’espérance d’une cartographie autre, aux méandres librement dessinés, ceux qui donnent au regard l’espérance d’un horizon. On choisirait de donner à voir, à étendre aux yeux des passants, pour que chacun s’en empare, des parties de soi sans taches ou légèrement grisées par le temps qui a fait son œuvre, et que l’on livrerait à la volonté du vent, à la délicatesse de l’air et de la lumière. Une réalité offerte au passant qui passe en silence et qui peut se contempler en face. Entre l’œil et soi, entre l’œil et le monde, s’ouvre un regard né des entrailles. Un coup de foudre ! Le surgissement d’une vision sortie des ombres qui nous revêtent. Choisir de voir, sans rien savoir de l’acte lui-même qui se déroule. De l ’énigme qui se délivre. Voir et choisir de voir sans le vouloir. Tout cela entre les paupières. Sans chercher à trouver une vérité dans ce qui est vu. Il faut d’abord prendre le temps du labyrinthe, avancer avec la lenteur nécessaire, en tenant avec force, entre ses doigts, le fil d’Ariane. Ensuite seulement nommer. Lorsque l’on a pris suffisamment de recul, il est alors possible de nommer. Nommer pour être. Pour se voir soi-même. Ça voir. Savoir. Dans la cartographie de ses lisières, en tenant bien serrée entre les doigts, la corde de l’espérance entre passé, présent et advenir. Cet advenir, imprévisible possible, attendu.

dimanche 30 novembre 2025

Avent 2025 : PAIX

 

 
 
 
De douces pensées à vous toutes-tous en 
ce premier dimanche de L'Avent. De Bourdeaux, comme si vous y étiez .