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mercredi 11 février 2015

PROPOSITION VII.


     Ecrire serait pour moi une seconde peau, une cape jetée sur les vides, le absences éphémères, les absences éternelles. Un vêtement trop grand , béant sur les rencontres aux couleurs rouge sang, aux lèvres morfondues de l'inquiétude de ne pas te voir naître, t'approcher, traverser ce champ le matin, te pencher, te couler dans la glaise puis disparaître happé par la plume, la nuit.
     T'imaginer, te voir, te modeler dans l'infini des mots, perpétuer l'image que renvoient les virgules, additionner les points comme autant d'interrogations, d'exclamations muettes, de souffrances vécues par toi, tous ces agrégats qui me sont inconnus, que je côtoie à travers le langage, qui sont les compagnons des lignes, parenthèses ouvertes sur le portrait incertain que je dessine et te destine contre l'oubli, tout contre l'oubli de toi, du temps qui coagule les souvenirs et fais de la méconnaissance sa compagne servile.
     Ecrire pour ne pas te laisser disparaître comme le sillon qui a happé ta vie, comme la guerre qui a fait des tranchées ton cercueil de verre, comme l'oreille que je t'ai vu tendre à la fin de tes  jours pour collecter les mots, les intempéries de la vie qui s'enfuyait.
     Je ne sais pas où tu m'emmènes. On dirait que je te suis ou que je te précède, je te suis à la lettre, je t'invente, te fabule, te brode, je retombe dans ta réalité, dans ma réalité qui n'est déjà plus  tienne, un grand-père qui passe, un chemin, dans son chemin, un sillon, un trait fin sur la page, un grand-père de papier.

mercredi 4 février 2015

Genèse, peut-être

Cela se voulait être un peu comme un journal de voyage relatant le séjour de deux semaines à Venise au printemps dernier. J'avais quelques notes prises au jour le jour , notes très factuelles, juste là pour fixer les souvenirs et m'aider à me repérer dans les nombreuses photos. Je me voyais bien dans l'écriture d'un texte serpentant dans une succession de tableaux , je me voyais bien suivre des personnes , avec un regard brouillé plus proche de celui posé sur le miroir de l'eau que sur la réalité. Je savais que le reflet devait se glisser derrière tout çà et que tout est toujours déformé. Je voulais l'errance aussi…. pour ne pas me perdre.
Peu de temps avant de faire ce séjour, j'ai assisté à la lecture par Jane Sautière d'un texte de Duras sur l'agonie d'une mouche extrait de Ecrire. Fascinée par ce regard décortiquant les dernières minutes de la vie d'une mouche ordinaire, cela m'a comme brûlée et depuis j'ai peut-être relu ce passage une dizaine de fois. La lente mort de cette mouche tournant presque à l'obsession, me faisant glisser dans un abîme où étrangement, je me sentais bien. Et comme souvent, ce texte a ricoché sur un autre, celui d'une femme encore, dont l'écriture me happe pareillement, Clarice Lispector qui, je m'en suis souvenue à cet instant de l'agonie de la mouche, a des cafards chevillés à l'écriture : instinctivement , ma main s'est dirigée vers l'étagère et s'est emparée de La passion selon G.H.,où d'une langue précise et parfois abrupte, elle explore, elle creuse l'âme humaine ; dans ce livre je me souvenais d'une sorte de dissection visuelle d'un cafard, de la matière blanche qui sortait de son corps… Et je suis revenue à Duras, j'ai visité une expo qui lui était consacrée, j'ai même acheté quelques photos la concernant dans un petit écrin de carton noir avec un ruban rouge « Marguerite Duras de Trouville » de Hélène Bramberger, je les ai regardées languissamment, puis je suis partie à Venise. 
 
Sur mon journal de bord - je ne sais trop quel nom lui donner - quelques indications de lieux face à des dates : calle Barbaria delle tolle, campiello Bruno Crovatto, piazzetta, cloître Sant' Appollonia, Sant'Elena, musée Guggenheim, un restaurant ou deux notés avec le détail du repas, des noms d'églises en chapelet, quelques silhouettes aperçues, les instants répétés et merveilleux passés au cloître de San Francesco della vigna tout près de l'appartement où je logeais, les concerts de qualité dans des églises, les lumières qui baignaient la ville, des chemins de croix, des kilomètres chaque jour ajoutés à des photos de reflets , quelques achats, une librairie vue puis jamais retrouvée ( avec un livre de Erri de Luca en italien qu'il me fallait absolument), les caresses du vent sur le vaporetto, les tableaux qu'on ne voudrait pas oublier et qu'on oublie , la fête de saint Marc et ses bannières agitées sous les mots de « San Marco libero » criés pendant plus d'une heure, un ou deux films en italien pour le plaisir, et la fatigue , beaucoup de fatigue….
Au retour, rangement des photos et des documents rapportés, manière de prolonger le plaisir, et puis se dire , c'est fini, voilà , c'est fait : je voulais vivre à Venise , c'est fait. 
 
Elle regarde le vide. C'est la seule chose qu'elle regarde.

Et puis, on sent que çà s'amenuise, s'effiloche un peu, on voudrait retenir, faire un barrage à l'évaporation, arrêter la procrastination, mettre les mains dans l'encre ou sur le clavier.

Elle a de l'herbe entre les doigts

Alors, on laisse monter ce qui doit advenir et des personnages s'imposent, pas forcément ceux croisés, la fiction s'insinue même si on la tient à bonne distance. Il y a surtout Liliana, cette femme écrivain qui a un peu envahi l'espace, comme si je pouvais lui redonner un peu de la vie au travers des mots qu'elle me susurre : elle s'est emparée du dehors que je tente de restituer, elle a ébranlé la cabane de souvenirs que j'essaie de consolider. Ensuite ce fut un peu comme si Venise avait tendu ses filets au-dessus de moi, me laissant d'abord de l'ampleur dans mes mouvements, me laissant même croire que je maîtrisais tout , puis resserrant peu à peu son emprise jusqu'à ce que je ne fasse plus que lire Venise, manger Venise, boire Venise, penser Venise, m'endormir Venise, rêver Venise , l'émietter jusqu'au plus rien. 
 
Il y a en vous quelque chose qui me fascine et qui me bouleverse dont je n'arrive pas à connaître la nature.

Cloîtrée dans la ville, cherchant par le geste même de l'écriture à capter l'instant muet qui n'existe plus, à retrouver cette lenteur de qui erre avec délice dans son labyrinthe, à savourer à nouveau ce temps qui n'a pas d'importance. De toutes mes fibres, je me sens prisonnière d'un fantasme de ville poursuivant une quête d'autant plus improbable. J'en appelle à l'écriture pour écarteler les mailles de ce filet qui m'attire vers elle, vers cette envie illusoire de vivre là-bas sans jamais revenir…

Quelquefois, j'entends ma voix

Comme si l'écriture pouvait se confondre avec une réalité, une manière d'inventer un aujourd'hui pour mieux appréhender le futur. Je me mets à fixer des instants qui se métamorphosent, j'écoute leurs voix,

J'écoute. Les chiens. Le craquement des murs. Jusqu'au vertige. Alors j'écris quelque chose.

leurs vents de mots, je devine un chemin qu'il est possible d'emprunter, je suis au bord de ce monde enchevêtré : je fixe les milliers de reflets qui scintillent sur l'eau des canaux qui irriguent la ville et je cherche tremblante des recoins de vies …

je suis toujours tremblant, dans une incertitude tremblante



Cela semble aller nulle part. Cela reste juste l' égarement dans un réel. Cela ne prend pas de risques. Cela s'enfonce dans un exil intérieur. Cela ne change rien.

Le ciel est un lac gris

Alors depuis des semaines, contempler tous les matins une photo de Venise à l'aube postée sur le net, monuments et quartiers diffèrent au fil des jours, et commencer ainsi sa journée : bâtir,

Détruire, dit-elle

par la lumière qui caresse la ville encore endormie, une fiction de ce qui pourrait être.

Quelqu'un regarde

Mais je reste encore 
  
dans des préambules sans fin 
 
avec l' envie de voir sous les apparences, de dénicher l'avenir dans les mailles d'un ailleurs et d'un passé qui s'écrit dans un présent d'irréalité, ne pas me soucier ce que les personnages parlent mais écrire ces bouts de phrases qui s'échangeraient si ces êtres de désir oubliaient leurs peurs ou leurs doutes, entrer dans la désarticulation jusqu'à la nausée. Sortir de l'inertie. Déséquilibrer la langue. Puis appeler 
 
de nouveau le silence sur sa vie.


(Les phrases en italique sont extraites du livre de Marguerite Duras "Détruire, dit-elle")



mardi 3 février 2015

Chercher à tâtons l'unité


J'aimerais aujourd'hui écrire sur la mémoire qui serait inscrite dans un lieu et non dans les circonvolutions d'un cerveau et plus particulièrement d'un lieu dans lequel je me suis rendue récemment et qui m'a rendu une partie de mon enfance par grands pans.

La première partie décrirait le lieu tel qu'il m'a été donné de le voir, ce jour-là de mes 68 ans, sans même, sur le coup, être pleinement consciente de ce qui se jouait, à savoir qu'il me projetait dans un autre lieu (très lointain, très ancien et définitivement perdu), ni que ces personnages-là, allaient ensuite arriver pour peupler ces lieux. Ils sont arrivés par inadvertance, comme si le lieu les sécrétaient, les recélaient, les révélaient et que nuls autres que ceux-là ne pouvaient le peupler. Ce lieu en a appelé un autre en superposition comme dans le livre de Patrick Chamoiseau « Empreinte à Crusoë » où Crusoë, après des mois entiers à chercher à qui pouvait bien appartenir cette empreinte qu'il avait découverte sur le sable, réalise que c'est la sienne et non celle d'un autre hostile. Et c'est seulement alors qu'il comprend à quel point cet Autre lui est vital. C'est un peu cela qui se passe quand je me mets à écrire, mais je ne le sais pas encore clairement. J'arrive dans ce lieu inconnu, en le décrivant plusieurs semaines après, je comprends que c'en est un autre que je décris. Un autre qui, en fait, est Moi : mon lieu, le lieu d'origine

Une seconde partie parlerait des ces gens, arrivés par grappes, qui gravitent autour du lieu, et cependant bien loins du lieu même et en sont néanmoins tous originaires. Tout vient comme une pelote qui se déroule si j'en saisis un bout, comment je m'en suis saisie et j'ai accepté d'en parler

Une 3° partie nécessiterait que je retourne dans ce lieu, visité dernièrement, afin de frotter mes souvenirs soudainement resurgis, à la réalité qui les a déclenchés, voir quels éléments (source, bâtiments, végétation, couleur du ciel, paysages … ou autres, atmosphère …) ont éveillé si fortement l'ensemble du tableau qui s'est mis à vivre. Je ne vois pas pourquoi il n'y aurait que N Quintane qui aurait droit à une bourse pour un séjour pour un projet d'écriture précis.

Enfin, une dernière partie, mais là ce n'est pas clair du tout, je dirais même que j'avance en pleine obscurité, bougie éteinte où je ne conserverais peut-être qu'un ou deux éléments du réel pour leur faire prendre leur élan. Ils me permettraient d'écrire sur les sensations que- le ou les sens qui chez moi ont été touchés- ont mises en branle pour qu'un tableau prenne tout à coup vie, sans préméditation, peut-être pour écrire sur mon lieu d'origine fantasmatique (ou de mieux comprendre comment il s'est créé), ou ce qu'est un tel lieu, ou de décrire le paradis, le lieu des rêves (où je vais fidèlement rêver), ou, … ... pour rallumer la bougie, il me faudra peut-être attendre les consignes suivantes.

vendredi 30 janvier 2015

Automne 2014, consigne 7

Marie-Pierre ayant dégainé plus vite que mon ombre, je résume la nouvelle consigne ( De F.Bon)

On part à l’assaut de quelque chose qui n’est pas visible, l’unité d’un texte à venir, pour lequel on a accumulé du matériau, de l’écriture, en ce que ce texte va nous révéler une dimension imprévue... 
......un écrit distancié, comme si vous n’aviez rien écrit encore, un dossier (presque aussi rasoir que les dossiers envahissants nos vies professionnelles), décrivant non pas l’écriture comme projet de vie, mais décrivant le plus précisément possible le texte auquel on veut aboutir.

En train, à pied et à cheval sur la consigne



Comme un jeu de piste, séance après séance, de maison en appartement, (« attention ! Changement de dernière minute : ce n’est plus chez A mais chez B. » ; « B-i ou B-e ? »), nous revisitons une consigne, et ce n’est rien de la dire, puisqu’en ce qui me concerne, des personnages que j’ai déjà oubliés, comme elle l’exige, sont déposés dans une gare, une salle d’attente, des trains. Même si les consignes ne sont plus guère utilisées, (pour cause de plans Vigipirate plus ou moins activés, mais en général plutôt foncés), difficile à présent de faire transiter par ces petits casiers gris, -dont la clé à bout rouge aura au préalable, été déposée sous le paillasson de l’agent trouble - une mallette bourrée de FRANCS surtout depuis que nous sommes passés à l’Euro. Je ne sais pas dans quelle mesure ce passage a impacté ou non le dépôt, mais le fait est que l’Euro et la consigne ne font pas bon ménage.
Chaque nouvelle directive arrive à heure juste, et si la grande prêtresse est déficiente, un messager est dépêché ; on ne reste pas en rade comme des personnages en attente de correspondance ; si on est soi-même empêché, la consigne est rapidement déposée dans notre boîte mail, ce qui me rend un peu perplexe puisque d’habitude on dépose des choses dans les consignes et pas le contraire. Mais la variété sémantique de la langue m’a toujours ravie, et l’important c’est que ça corresponde.
Le déplacement du lieu, de l’objet, et de sa fonction. J’en connais une qui ne raterait pas l’occasion de dire « hétérotopie » ; moi j’hésite encore, n’ayant pas tout à fait encore mis le mot « à ma main », ou « à ma plume ». Un lieu fermé / ouvert, un lieu qui devient personnage avec son invitation échappatoire, son temps assis -lorsque l’on est chanceux- qui impose la réflexion sur le sens des départs, toujours chargés dans le même sens, et la peur constante du piège que représente la consigne.
Dans un premier temps, contemporain,  il s’agirait donc de savoir ce que l’on met dans la consigne, ou ce que l’on ne peut plus y mettre. Tout aura, auparavant, été soigneusement radiographié, scanné, car il est hors de question qu’une bombe explose en pleine séance, éparpillant participants et cacahuètes et faisant des tâches sur les canapés. Non. En revanche, la - voire les – bombes, peuvent avoir explosé avant. Avant que ça ne commence. Les temps (à définir mais toujours menaçants) étant aux attentats, on s’en émouvra, mais on ne sera pas surpris outre mesure, on ne prendra pas cela comme de l’opportunisme et de l’exploitation de l’actualité, mais comme un fait qui, certes, reste encore exceptionnel, mais cependant déjà intégré dans le quotidien « Soyons vigilants ensemble ». Les personnages seront au fait des événements. Ils arriveront dans l’histoire bardés jusqu’à la nausée d’informations. Ils ne seront pas nés du dernier train, à moins que l’apparition d’un nouveau-né ne soit nécessaire au bon déroulement de la consigne. (Mais non, il n’y a pas été déposé dedans ! on n’est pas chez Victor Hugo quand même !) Ils ne réagiront pas tous de la même façon, certains auront plus d’épaisseur psychologique (je n’ai pas dit qu’ils seraient forcément obèses non plus) ; d’autres bénéficieront d’un vocabulaire soutenu. D’autres enfin, des figurants, feront partie du flux, du décor ; ils n’auront aucune récurrence, ils iront de cour à jardin, et on leur appliquera le tarif syndical pour cette prestation, mais pas plus.
Dans un autre temps, hors du récit sans doute, on aura pris la peine de relire Murakami, Blaise Cendrars, Maylis de Kérengal (mais rien ne nous y oblige), les carnets de voyage de l’oncle Frédéric, Agatha Christie, de demander quelques tuyaux au mari de Jeanine sur les tracés des TGV, de passer quelques après-midi à Chateaucreux, à la gare de l’Orient express à Istanbul ou à la gare St Lazare, dans le NUIT ET BROUILLARD, bref, d’accumuler du matériau ferroviaire afin d’en avoir sous la pédale le moment venu, celui de la consigne.
On se sera souvenu que l’on a soi-même passé beaucoup d’un ancien temps dans les trains, entre St-Etienne et Paris, entre Paris et la grande banlieue, dans les wagons rouges et blancs entre St-Etienne et Lyon, entre Paris et la Mer du haut, dans les trains de nuit verts à soufflets, dans les soufflets, avec les bidasses, avec la fumée, et dans les salles d’attente de « cinéma » aussi. On aura fait un tour complet de sa mémoire de on, et on en rechapera des fragments couturés, sans oublier les atmosphères de gare du Nord la nuit, où l’on attendait, là plutôt qu’ailleurs, où il s’agissait d’attendre rien, sans même se poser de question.
De temps en temps on s’intéresserait un peu à l’histoire à raconter, mais l’important serait surtout l’attente, le figé, la stagnation dans le doute ; une tension perpétuelle qui questionnerait toujours, sans perdre de vue la consigne et ce qu’elle contient, ou ce qu’elle cache. Jusqu’à la fin on resterait dans la marge, celle de la liberté, celle du mythe de la contrainte imaginée par le Bon François et revigorée par sa bonne messagère.
Pour mener à bien toute cette entreprise, un abonnement à La vie du rail, un billet A/R pour Oulan-Bator et l’acquisition de quelques valises à roulettes  me semblent nécessaires.