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samedi 16 mai 2026

On pense à partir de ce qu'on écrit

 

 

 

 

 


 

« On pourrait tenir le texte fragmenté qui suit pour un ensemble d’aphorismes, mais si le lecteur peut certes toujours en juger comme il l’entend et que les apparences sont contre moi, je me permets de prétendre qu’il n’en va pas exactement ainsi. L’aphorisme, que je sache, formalise et résume une pensée qui le précède et le justifie au lieu que ce que je propose ici procède du principe inverse qu’Aragon a formulé en ces termes : « Je crois encore qu’on pense à partir de ce qu’on écrit, et pas le contraire ». Il peut y avoir similitude de forme mais la différence est de nature. La simultanéité d’émergence – la co-naissance – du mot et de la pensée qui dénie donc sa préséance au concept est évidemment le fait de la poésie. Ce que j’ai écrit n’est pas l’effet de la longue élaboration d’une pense systématique et construite dans une cohérence scrupuleuse, cela relève dans son origine de l’irruption, de l’intuition, du surgissement, du pressentiment, de l’émotion même, du hasard un peu aussi. Nommons cela, si vous le voulez, des pensées-poèmes où la liberté fait loi, où l’emportement, l’éclat de la voix, le tremblement du sens, le doute et l’enthousiasme ont leur part revendiquée. C’est dire aussi qu’il n’y a dans ces propositions du coeur à vif ni leçons données, ni mots d’ordre : les mots plutôt d’un vivant désordre amoureux de la vie, envers et contre tout »

« Un non pour un oui » Pensées-poèmes de Jean-Pierre Siméon nrf Gallimard

dimanche 30 juin 2024

La peur des autres

 Ce matin, plus que jamais, il me semble URGENT de lire et relire Michel AGIER "La peur des autres  Essai sur l'indésirabilité" où il analyse nos peurs aujourd'hui et la peur de l'autre avec une clarté foudroyante.

... Et comme bibliothèques, librairies sont fermées ce matin, je vous propose un court extrait de la conclusion p 91 Payot-Rivages (poche). Conclusion intitulée "Le courage de la vie commune" :

"... La prégnance et la contagion médiatiques et politiques des climats de peur, de rejet de l'autre et leur obscur horizon, l'enfermement et l'atmosphère de guerre permanente appellent une réponse qui doit s'imaginer sur d'autres bases. Y verra t-on une utopie ? Dans ce sens certainement, car il n'y a pas de compromis possible avec les récits mortifères de la fermeture sur soi, de l'encampement du monde, avec l'idée d'indésirabilité des autres, une construction imaginaire et politique fondée sur les peurs, et destructrice de notre monde présent et de tout espoir. Il faut donc partir d'une autre description de la réalité à partir de laquelle d'autres horizons sont possibles. Mais bien sûr, les peurs sont ressenties individuellement, intimement, c'est ce qui fait leur force sidérante. Il faut donc du courage pour vivre avant même d'avoir supprimé les peurs.
Voici des pistes pour renverser la situation, en acceptant la présence de la peur mais en agissant contre les politiques de la peur. ..."

J'ai entendu hier M Agier lors d'une conférence, dans le cadre du Festival Concertina, qui a lieu chaque année à Dieulefit dont le thème général est "Les marges", ai dévoré son petit livre cette nuit. Il n'est jamais trop tard pour relever ses manches.

vendredi 1 décembre 2023

Poésie québécoise : Hélène Dorion

 

Je découvre "Mes forêts" d'Hélène Dorion et plutôt que de vous envoyer un de ses poèmes, voici un lien qui vous permettra de l'entendre, dire ses poèmes, en entretien ... ; des vidéos ; des sites ; des porte-folios ; de quoi passer des heures en sa compagnie, de rêver de poésie, d'être embarqué(e)s pour supporter ces heures grises, le long hiver qui s'en vient.

https://lettres-lca.ac-mayotte.fr/IMG/pdf/dorion_helene_ressources_et_prolongements_pour_lire_mes_forets.pdf

 

 

                "Les forêts creusent parfois une clairière au-dedans de soi"
 

vendredi 24 novembre 2023

Coup de coeur : envie de partager

Ai commencé et bien avancé hier « Les livres prennent soin de nous, pour une bibliothérapie créative » de Régine Détambel.

 


 

 Le mouvement enveloppant de l’écriture et de la lecture est capable de nous arracher à nous-même et à nos souffrances (et bien sûr, je pense à la phrase de mon père à propos du dernier livre que je lui ai offert « Ca parle de moi » ? A ma réponse négative et mon air égaré, il a rajouté « Hé bien, ça ne m’intéresse pas » ; et aussi naturellement à notre atelier d’écriture aux Moyens du Bord, à mon besoin de venir me confier à un journal dès le matin, faute de paroles possibles et d’échanges avec d’autres personnes).

 Le livre, écrit-elle "permet d’élaborer un espace à soi, face à la passivité, la perte d’autonomie (vieillesse, handicap …), il a le pouvoir de favoriser la reconquête de soi du lecteur"

Mais pas n’importe quelle lecture, pas des thèses de médecine sur le pouvoir de la lecture ou ces livres de développement personnel qui fleurissent sur tous les rayons des librairies et des quais de gare, mais la littérature. Bref, elle recommande des livres qui permettent « d’entamer un dialogue identificatoire avec un alter ego, narrateur ou personnage ayant déjà éprouvé tel ou tel sentiment, et rendant compte utilement de ses réussites et de ses fêlures  … Le livre permet de rendre le monde intelligible, il dénoue les conflits psychiques : m’identifiant au personnage, je comprends que je ne suis pas seul dans cette situation. … Ainsi agit l’histoire de chaque soir, qui répare le psychisme des enfants et les prépare aux inévitables anicroches du lendemain. » 

 Mais il me faudrait recopier tout le bouquin. Il y a aussi les pages 59 et 60 Edit Actes Sud :

« Chacun de soi, ne devrait-il pas, au plus tôt, se consacrer à ce que Michel Foucault nommait « le souci de soi », sachant que « souci » et « soin » ont la même étymologie ? Pour Foucault, il faudrait consacrer chaque jour un temps à « la culture de soi ». A l’instar des philosophes stoïciens, il préconise de réserver, le soir ou la matin, quelques moments de recueillement, à l'examen de ce qu'on a à faire, à la mémorisation de certains principes utils, à l'examen de la journée écoulée. Sénèque, Epictète, Marc Aurèle ont tous 3 fait référence à ces moments qu’on doit consacrer à se tourner vers soi même ».


Pour cela mémoriser, recopier, relire pour s’approprier mieux encore. Vraiment un livre passionnant et qui me parle au coeur.


samedi 18 mars 2023

Lectures

"... Co-naître implique de rencontrer, de vivre avec. Cela impose une relation, un engagement, une prise de risque. Cela implique d'être vécu ... Le marin peut connaître la mer, la ressentir, la comprendre intuitivement, sans pour autant savoir grand chose sur elle. A l'inverse, l'intellectuel peut savoir beaucoup de choses, sa salinité, sa température, la circulation océanique, sans jamais être allé en mer, sans la connaître. Ce savoir distancié, hors sol, s'il n'est pas mis au service de la connaissance, du vivre avec, ne m'intéresse pas. Plus important encore, alors que la connaissance m'inclut dans le monde, qu'elle me fait comprendre que je lui appartiens et qu'en conséquence je ne peux pas en disposer, le savoir, lui, me laisse croire que je suis extérieur à la nature que j'étudie de loin et que je peux exploiter à ma guise. La connaissance ouvre sur le vivre ensemble, c'est une relation dynamique, un enrichissement réciproque sans cesse renouvelé, qui ne se nourrit pas nécessairement de chiffres. "

 François Sarano, entretien Actes Sud "Réconcilier les hommes avec la vie sauvage"

F Sarano est océanographe, plongeur professionnel, conseiller scientifique du ct Cousteau, co-fondateur de l'association Longitude 181 dont l'objectif est la protection des océans. 

lundi 24 janvier 2022

Hommage à Henri Merle "Je mettrai ..."

 

Je mettrai des jacinthes blanches

à ma fenêtre, dans l'eau claire

qui paraîtra bleue dans le verre .


Je mettrai sur ta gorge blanche

et luisante comme un caillou

du ruisseau, des boules de houx,


Je mettrai sur la pauvre tête

du malheureux chien tout rogneux

qui a des taches dans les yeux


la plus douce de mes caresses,

pour qu'il s'en aille grelottant

un tout petit peu plus content.


Je mettrai ma main dans la tienne,

et tu me conduiras dans l'ombre

où tournent le feuilles d'automne,


jusqu'au sable de la fontaine

que la pluie si douce a troué,

où se détrempe le vieux pré.


….........................................

…..................... la pluie fine

ma pensée douce comme la bruine.


Je mettrai sur l'agneau qui bêle

une branche de lierre amer

qui est noir parce qu'il est vert.

 

Francis Jammes « De l'angélus de l'aube à l'angélus du soir » nrf Poésie / Gallimard p 90

J'apprends ce matin, la nouvelle du décès de Henri Merle qui a écrit quelques années dans cet atelier. J'ai souvent pensé à lui en relisant ces poèmes. Ce sont les bons côtés d'un déménagement : émergent des livres non ouverts depuis des années et qui vous happent. Celui-ci en est un dont j'ai eu envie de lui / de vous / offrir un fragment.


dimanche 26 septembre 2021

Lettre aux hirondelles

 Lettre de la 12° année

"Mes toutes aimées,

... Le fait est que vous voilà et que vous êtes le joie du printemps... Demi-lunes noires, vous posez sur le ciel une broderie orientale ... Vous glissez sur le zéphyr bleu et quand vous effleurez les eaux lisses de l'étang vous les faites vibrer, comme si une note de musique parcourait la sensibilité du monde.

Pour peu que les hommes vous regardent - comme ils vous regardaient jadis -, ils apprendraient l'identité intemporelle du bien réalisé, du désintéressement ennobli en quenouille d'hirondelles, et ils comprendraient la disponibilité envers Dieu et son appel où l'homme s'envole, faisant des S et des cercles pleins d'ivresse.

Vos ailes s'étirent dans leur vol et vous vous imprégnez d'aube et de crépuscule, au point d'arriver au soir, volant plus bas, sifflant presque au ras du sol, comme faisant vos adieux aux soleil couchants ; vous serrant ensuite dans vos nids, car vous refusez qu'on vous confonde, ne serait-ce qu'un instant, avec les chauves-souris.

Vous renouvelant mes souvenirs, je reste votre confiant, votre constant Ramon"

Ramòn Gomez de la Serna,"Lettres aux hirondelles et à moi-même" André Dimanche Editeur (1° édition juillet 2006)   

Profitez-en,régalez-vous il ne reste plus que la 13° lettre, ou bien dites "ouf !" su vous en aviez assez. Moi, je ne m'en lasse pas, d'années en années.


jeudi 9 septembre 2021

Lettres aux hirondelles

Lettre de la 10° année

Mes chères hirondelles

"Je vous ai beaucoup lues et grâce à vous le monde m'est devenu modeste et compréhensif. J'ai compris, après avoir regardé vos louanges à Allah écrites en noirs caractères arabes, que le manteau raccommodé de ma grand-mère était beau et que quand elle préparait du "ragoût de vieilles viandes" pour souper, c'est qu'elle utilisait les restes du matin. Vous m'avez aidé à me résigner, car le sens de la vie est d'être résigné et de répéter toujours la même prière.

Et à quoi as-tu passé tout ton après-midi ?

A lire les hirondelles. C'est pour ça que j'ai des vacances.

Quand vous vous jetez vers le bas, il semble que vous alliez sonder les abîmes, et dans l'air vous vous effilez tant qu'il est des moments où l'on ne voit de vous que le tranchant."

  Ramòn Gomez de la Serna,"Lettres aux hirondelles et à moi-même" André Dimanche Editeur (1° édition juillet 2006) 

jeudi 19 août 2021

Lettres aux hirondelles

Lettre de la 7° année

Chères hirondelles

"...   Votre vol est une prédiction contre ceux qui croient que la vie c'est l'ambition, c'est arriver à toujours plus, avoir toujours plus.

La vie, selon vos sages emblèmes, c'est la distance entre un dessin de la fillette dans un cahier et un autre dessin très semblable à celui-ci fait par une autre vingt ans plus tard et c'est aussi, comme il ressort de ce que vous dîtes dans votre fontaine de cartes postales, se souvenir d'un pull de telle couleur et le retrouver, longtemps après, sur un autre corps jeune.

... Vous êtes un battement de paupières, comme si, en bougeant les cils, vos ailes faisaient battre les cils du ciel. Quelque chose vous a soudain fait trembler, brisant la paix de vos pensées. 

Parfois vous vous obstinez à chercher quelque chose, la voisine d'avant peut-être, la jeune fille au parfum d'éventail.

... Vous êtes comme tous les rubans qui volent et vous mettez une cravate de fantaisie à la soirée entière.

... Comme en même temps qu'innocentes et joyeuses vous êtes maternelles, je vous ai admirées quand, produits de ces vols où vous divaguez et sautez à la corde, avant d'entrer au nid, vous apparaissez sous l'auvent, une libellule au bec, comme si, outre la nourriture, vous apportiez à vos petits un jouet.

... Elles ont, pour s'en aller, une heure précise de la soirée, moment plein de mystère, car si l'on cesse de les observer un quart de seconde, quand le regard revient, elles ne sont plus là. Elles se sont glissées dans nos enveloppes comme un tour de passe-passe, et dans les lettres que nous écrivons ce soir il y aura des hirondelles dissimulées.

Vous voyez bien que je vous connais et que toute ma sympathie, mes espérances et mon affection vous sont acquises."

Ramòn Gomez de la Serna,"Lettres aux hirondelles et à moi-même" André Dimanche Editeur (1° édition juillet 2006)

mercredi 4 août 2021

Lettres aux hirondelles

Lettre de la 4° année (extraits)

"Un autre printemps !

Voici que je vous ai vues revenir comme pour m'assurer que le monde tourne et que, par-dessus tout, le devenir persiste.

... Vous êtes la joyeuse écriture d'une lettre quand déjà l'humanité s'est faite au régime des condoléances et qu'il faut continuer à vivre et à avoir de l'espoir. ...

Je m'aperçois que vous êtes l'unique consolation de l'homme, l'affirmation tenace d'un doux anniversaire...

... Quelle joie d'aller et venir en quête de la nourriture à laquelle pourvoit le bon Dieu, et un jour vous connaissez la solennelle épreuve d'amener au bord de l'auvent ceux qui n'ont jamais volé, de les pousser à l'acrobatie décisive et de les voir tracer la courbe de pont suspendu de leur premier envol."

Ramòn Gomez de la Serna,"Lettres aux hirondelles et à moi-même" André Dimanche Editeur (1° édition juillet 2006)

mercredi 28 juillet 2021

Lettres aux hirondelles

 Lettre de la 3° année :

Chères hirondelles,

"... Vous tramez quelque chose en dessinant des labyrinthes dans le ciel et vous apportez la santé de la continuité, le signe apaisé, le remède de la vieille bonne femme.

Il s'agit que vous veniez un peu avant pour numéroter les pages du ciel, car depuis que le monde est monde vous servez, dans l'imprimerie du temps, à marquer la séparation des chapitres. Et comme nous avons besoin de passer à un autre chapitre !

Vous tirez le temps vers l'avant, vous faufilez ses pièces bleues, vous nous aidez à sauter plus loin et nous agrée comme passé ce qui nous mène au paroxysme comme présent.

Quelle différence entre le ciel vide, sans vous, et le ciel plein de votre constance, si vaillante dans son passage d'un jour à l'autre !" 

 

Ramòn Gomez de la Serna, "Lettres aux hirondelles et à moi-même" André Dimanche Editeur (1° édition juillet 2006)


mercredi 21 juillet 2021

Lettres aux Hirondelles

Lettre de la 2° année (extrait)

Mes chères hirondelles,

"... Tout le monde doit comprendre que la vie est chose fluctuante entre ciel et terre, fugace comme votre vol, un paraphe dans l'air dont vous signez en notre nom toutes les condamnations et toutes les grâces qui peuvent être celles de la vie.

Vous pouvez signer en mon nom tous les revirements que voudra bien prendre le destin, et si vous ne pouvez répondre à mes prières, que peut-on y faire ? Tout s'évapore dans les jours qui passent, voir et ne pas voir, avoir pensé et n'avoir rien pensé, avoir aimé et n'avoir jamais aimé.

Après tout, je sais bien que notre pierre tombale est au ciel et que vous êtes notre épitaphe définitive, l'épitaphe vivante d'avoir vécu.

En vous regardant toute vanité se perd et c'est avec le plus grand détachement du monde que vous serez nos exécutrices testamentaires. Prenez un vol aux ailes mi-closes quand nous ne serons plus au balcon.

.... Je vous embrasse"

Ramòn Gomez de la Serna,"Lettres aux hirondelles et à moi-même" André Dimanche Editeur (1° édition juillet 2006)

jeudi 15 juillet 2021

Lettres aux hirondelles

 Je ne sais si vous connaissez ce superbe livre à la couverture rouge de Ramòn Gomez de la Serna, intitulé "Lettres aux hirondelles et à moi-même" André Dimanche Editeur (1° édition juillet 2006)

En triant dans les centaines de livres amassés au cours de ma vie pour mon déménagement, je le re-trouve, et me vois dans l'obligation de partager quelques lignes de la 1° lettre aux hirondelles. Elles sont au nombre de 13, une chaque année. Dans le grand vide que j'effectue pour mes 75 années, celui-ci ne sera pas donné comme de très nombreux autres dont je n'ai plus besoin, mais me suivra bien sûr. Je ne peux pas ne pas le partager. Ce seront donc quelques passages que je vous offrirai, je n'y mettrai pas 13 années -disons 13 semaines ou un peu plus- ce sera suffisant, sait-on jamais ...

 Lettre de la première année (extrait)

" ... Comme vous êtes essence d'encrier, vous êtes toujours entrain d'écrire des cartes postales de votre écriture hachée et pleine de post-scriptum. Aussi, dans la crise actuelle de la correspondance privée et pour éviter que ne se perde la confidentialité du style épistolaire, à qui écrire mieux qu'à vous, vieilles et chères amies, qui cautionnez de votre signature le chèque du printemps, vous aventurant parfois à virer à découvert ?

Vous êtes le cachet qui scelle l'envoi des jours heureux. Voilà les hirondelles et les hirondelles ne se trompent jamais, dit-on en vous voyant, mais le beau temps se fait attendre et nous pensons alors que vous avez pris de l'avance par abnégation, pour donner du courage aux malades et aux convalescents en leur faisant croire à un temps beau et sec. ...

... Vous volez et vous écrivez, vous écrivez et volez. Vous avez quelque chose du secrétaire de l'amour et vous griffonnez les éternels modèles de lettres, du modèle de lettre n°1 "déclaration d'amour à la voisine" au modèle où la veuve répond à celui qui veut être son protecteur et qui fut l'ami de son mari.

Vous n'avez pas la frivolité du chardonneret, car, vous, vous ne chantez pas, vous écrivez en improvisant sur les feuilles que vous arrachez au carnet du ciel, lesquelles sont bordées de noir parce que vous êtes toujours en demi-deuil."

mercredi 3 mars 2021

Cahier de verdure


 

Je pense quelquefois que si j’écris encore, c’est, ou ce devrait être avant tout pour rassembler les fragments, plus ou moins lumineux et probants, d’une joie dont on serait tenté de croire qu’elle a explosé un jour, il y a longtemps, comme une étoile intérieure, et répandu sa poussière en nous. Qu’un peu de cette poussière s’allume dans un regard, c’est sans doute ce qui nous trouble, nous enchante ou nous égare le plus ; mais c’est, tout bien réfléchi, moins étrange que de surprendre son éclat, ou le reflet de cet éclat fragmenté, dans la nature. Du moins ces reflets auront-ils été pour moi l’origine de bien des rêveries, pas toujours absolument infertiles.

Cette fois, il s’agissait d’un cerisier ; non pas d’un cerisier en fleurs, qui nous parle un langage limpide ; mais d’un cerisier chargé de fruits, aperçu un soir de juin, de l’autre côté d’un grand champ de blé. C’était une fois de plus comme si quelqu’un était apparu là-bas et vous parlait, mais sans vous parler, sans vous faire aucun signe ; quelqu’un, ou plutôt quelque chose, et une « chose belle » certes ; mais, alors que, s’il s’était agi d’une figure humaine, d’une promeneuse, à ma joie se fussent mêlés du trouble et le besoin, bientôt, de courir à elle, de la rejoindre, d’abord incapable de parler, et pas seulement pour avoir trop couru, puis de l’écouter, de répondre, de la prendre au filet de mes paroles ou de me prendre à celui des siennes - et eût commencé, avec un peu de chance, une tout autre histoire, dans un mélange, plus ou moins stable, de lumière et d’ombre, alors qu’une nouvelle histoire d’amour eût commencé là comme un nouveau ruisseau né d’une source neuve, au printemps pour ce cerisier, je n’éprouvais nul désir de le rejoindre, de le conquérir, de le posséder ; ou plutôt : c’était fait, j’avais été rejoint, conquis, je n’avais absolument rien à attendre, à demander de plus ; il s’agissait d’une autre espèce d’histoire, de rencontre, de parole. Plus difficile encore à saisir.

Philippe Jaccottet "Cahier de verdure" ( Gallimard 1990) 

Je vous propose un travail d'écriture (en s'adossant à cet extrait ou en plongeant dans les différentes Semaisons de Jaccottet) issu du livre de Pierre Ménard " Comment écrire au quotidien / 365 ateliers d'écriture" (Publie.net 2018):

 "Le poème  comme expérience. Saisir des événements apparemment anodins, banals, décomposés avec précision dans le texte, de manière presque démonstrative, et le plus brièvement possible, afin d’en détailler et d’en agrandir la succession et les infimes articulations, à la manière dont l'esprit s'en saisit, selon son mouvement et son rythme." 

jeudi 26 mars 2020

La traversée

Ce soir, j'avais une place pour un spectacle sur Sylvia Plath... que je ne verrai pas...
Alors je partage le poème par lequel je suis entrée dans l'univers de cette auteure, et que je n'ai cessé de lire depuis vingt ans:

Wuthering Heights

Les horizons m'encerclent comme des fagots
Qui penchent, disparates, et pour toujours instables.
Il suffirait d'une allumette pour qu'ils me réchauffent
Et que leurs lignes fines
Rougissent l'air
Lestant le ciel pâle d'une couleur plus sûre,
Avant que les lointains qu'elles fixent ne s'évaporent.
Mais ils ne font que se dissoudre et se dissoudre
Comme une succession de promesses, à mesure que j'avance.

Nulle vie ne s'élève au-dessus de l'herbe
Ou du cœur des moutons, et le vent
Vient se déverser comme la destinée, courbant
Chaque chose dans une seule direction.
Je sens bien qu'il s'efforce
D'aspirer ma chaleur pour l'emporter.
Si j'accorde aux racines de la bruyère
Une trop grande attention, elles finiront par m'inviter
À blanchir mes os parmi elles.

Les moutons eux savent où ils sont,
Ils paissent dans leurs nuages de laine sale,
Aussi gris que le temps.
Les fentes noires de leurs pupilles m’absorbent.
C’est comme d’être expédiée dans l’espace par la poste,
Message stupide, insignifiant.
Ils restent là dans leur costume de grand-mère,
Boucles postiches et dents jaunes
Et bêlements de marbre, durs.

Je rencontre des ornières, et de l’eau
Limpide comme les solitudes
Qui fuient entre mes doigts.
Des seuils creux tour à tour apparaissent dans l’herbe ;
Linteaux et perrons se sont désassemblés.
Des gens, l’air ne se souvient que
De quelques étranges syllabes.
Il les répète en gémissant :
Pierre noire, pierre noire.

Le ciel s’appuie sur moi, moi, la seule à être debout
Parmi toutes les horizontales.
Les herbes affolées battent et se cognent.
Elles sont trop délicates
Pour vivre en telle compagnie ;
L’obscurité les terrifie.
Maintenant, dans des vallées aussi étroites
Et sombres que des poches, les lumières des maisons
Luisent comme de la petite monnaie.

 Sylvia Plath " La traversée" ( traduction de Valérie Rouzeau)

lundi 23 mars 2020

Arpenter le paysage






p 274/ Un rocher qui affleure me fascine. C'est comme une baleine qui fait surface. Dans chaque boule de granit est enfermé un secret, un murmure. Par ailleurs les arbres qui puisent leur force du substrat profond me parlent et me fascinent aussi. Ils concentrent beaucoup de la force du paysage.

p/ 100 ( Le texte parle juste avant de Jean-Loup Trassard)
Trassard a l'œil sur tout ce qui l'environne. C'est sa vie. Un œil averti, parfois presque amoureux. Ce sont ses hauts lieux à lui. Chacun, nous avons les nôtres. Tantôt issus de notre propre enfance, cantonnés, encapsulés, logés à jamais dans son souvenir, et alors fonctionnant comme autant de buttes-témoins qui résistent à l'érosion du temps qui passe; tantôt créés à l'âge adulte et liés à de petits rituels individuels ou familiaux, telle promenade favorite et pas une autre, ou telle randonnée vers un point de vue dominant, telle visite coutumière, telle destination estivale réitérée; nous nous fabriquons tous, chacun, nos propres lieux. Comme malgré nous — nos pas nous y portent — , nous y retournons, les retrouvons parfois presque comme nous faisons une visite à une personne aimée. 

Martin de la Soudière "Arpenter le paysage" ( anamosa 2019)

samedi 2 juin 2018

Rien ne change jamais sous le soleil (ou hommage à tous les migrants)

"Les îles ? Justement, il n'en reste plus aucune, homme blanc : elles sont toutes mortes, disparues, effacées. Il n'en reste que des solitudes, quelques palmiers et la mer qui autrefois les cachait à la vue et les offrait au hasard ...
C'est toujours la même histoire : vous êtes les maîtres d'une île même si celle-ci n'existe pas. Vous arrivez un matin à surprendre trois sauvages dont l'un va servir de repas aux deux autres, vous tirez un coup de feu qui retentit dans tout l'univers. L'un des sauvages tombe mort, le deuxième fuit vers l'horizon, et le troisième devient votre chose et pose votre chaussure sur sa nuque. Cela s'est passé autrefois, aujourd'hui ou demain. Avec un fusil, un avion de chasse, l'ONU ou selon le droit d'une intervention humanitaire. Vous faites cela au nom de l'humanité, de la sécurité ou des minorités. Celui que vous tuez est un meurtrier, celui qui fuit sera votre ennemi et celui que vous capturez devra apprendre à s'habiller, à manger ses aliments cuits, à faire de la poterie et à vous parler comme vous parlez à votre dieu : en cherchant où se trouve votre coeur dans le vaste ciel sachant qu'il change malignement d'endroit chaque fois que vous tournez le regard. "

Kamel Daoud "La préface du nègre" (Babel). Extrait de la dernière nouvelle du recueil "L'Arabe ou le vaste pays de Ô"

dimanche 21 août 2016

La vraie gloire est ici "Lorsque l'âme se fait entendre"

Lorsque l'âme se fait entendre,
Cette voix murmurante, ponctuante,
Qui est source de tout chant,
Basse continue ne connaissant
Ni borne ni arrêt,
L'espace est vaincu et le temps aboli.

Mais l'âme ne se fait entendre
Qu'en résonance avec une âme autre,
Lèvre à lèvre,
Coeur à coeur,

Deux voies mêlées, reliantes, ruisselantes,
Joignant soudain les feuilles
Jonchant le sol
Aux nuages nimbant les cimes.

Lorsqu'enfin les âmes se font chant,
Par dessus l'abîme des jours,
Une étincelle suffit pour rallumer
Toute flamme immémoriale :
Du fond du désir originel
Emerge alors le souffle rythmique,
Strate sur strate,
Bord à bord,
Le voilà qui recommence
L'éternité - instant.


François Cheng  "La vraie gloire est ici"   Gallimard
3° partie     Passion

samedi 20 août 2016

La vraie gloire est ici "Ce quelque chose venu de loin"

Ce quelque chose - ou quelqu'un -
Venu de loin
Qui nous effleure avec douceur,
Dans la velléité de l'aube,
Pour nous annoncer que toujours
Le monde recommence.


Il nous entoure d'une tunique d'herbe
Et de rosée,
Puis s'en va à pas d'écureuil,
Nous laissant inter-dits;
Dans le jour iné-dit
Qui déjà commence.


François Cheng  "La vraie gloire est ici"  Gallimard
1° partie "Par ici nous passons"

vendredi 19 août 2016

La vraie gloire est ici "Bleus"

Diaprée compagnie,
Vous les ancolies
D'arcs-en-ciel nimbées
Ou de brume de nuit.
Une saison durant
Vous nous sauvez de
 La mélancolie
Bleus de la profondeur,
Nous n'en finirons pas
         d'interroger votre mystère.
L'illimité n'étant
Point à notre portée,
        Il nous reste à creuser, ô bleus
Du ciel et de la mer,
Votre mystère qui n'est autre
        Que nos propres bleus à l'âme.



François Cheng "La vraie gloire est ici"  Gallimard
1° partie "Par ici nous passons"