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mardi 14 novembre 2017

Cartographie 2

Il est long le chemin qui mène à la carte primitive; combien de paysages traversés, appris, imaginés, reçus par transmission orale. Soulever le couvercle de la culture pour rejoindre l’origine; mais la culture fait partie du voyage; difficile de passer de l’un à l’autre sans mélange. Est-il possible de retrouver le lieu primitif de l’être soi-même?
Carte, une cartographie personnelle, essayer de rassembler de petits bouts de papiers, déchirés de cartes différentes, de lieux différents représentés; les assembler pour se raconter; raconter l’histoire; retrouver à travers ces bouts hétéroclites, coller ensemble; l’essentiel?

Ma carte est large, mais ce qui m’évoque des souvenirs ce sont de petites zones éparses; au milieu le grand torrent.

Carte d’ici, carte d’ailleurs, cartes des lieux où j’étais, cartes des lieux où je me devais d’aller, cartes des endroits où je rêvais d’aller; cartes historiques des civilisations anciennes et des empires disparus.

Dans quelle voyage me suis-je embarqué? Pas de carte, ou alors des morceaux retrouvés, au fond de quelques poches de mémoire, cachés, miraculeusement préservés. Miraculeusement ou amoureusement? Inconsciemment ou de volonté délibérée? Je ne sais, parfois j’en devine la raison (vitale), parfois non, l’ignorance m’est quelquefois nécessaire à la survie; ou du moins je crois le croire; par moment.

Éviter de se perdre soi-même.

Carte rafistolée, comme seul indicateur à la recherche d’un fond de soi énigmatique.

Quelle faille interstitielle laissera percevoir l’azur clair d’une temporalité disparue, ou turquoise, ou marine. Vaine recherche qui ne dit rien des cartes: elles peuvent, elles, débrider les souvenirs enfouis par le refoulement ou l’oubli. Quelle chronique contera le déroulement des jours et des faits, le rassemblement des mémoires et souvenirs épars, l’ouverture des tombeaux? Mémento, souviens-toi! L’injonction salutaire peut pousser au déni, l’angoisse tord le corps, le cœur est distordu; bile amer  affleurant à la reconnaissance.

Plan de ville, plan de quartier. Voici la carte! Vision de deux montagnes qui ouvrent un passage; le vert sombre d’une forêt alpine, le gris d’une paroi rocheuse. Autre vision de deux montagnes, noires cette fois, s’emboîtant dans le ciel; bleu, gris, rouge; le ciel; sombre parfois. Gare routière, pour me rendre chez moi certains samedis; la même gare où je changeais de car au retour le dimanche après-midi.

Au fond, qu’est-ce que je cherche? Retrouver? Savoir?

Chercher la carte: elle existe, une seule carte, tout ou presque y tient. À vol d’oiseau, entre quatre vingt cinq et quatre vingt dix kilomètres, moins du double par la route, c’est peu actuellement. C’est peu au regard de la distance ressentie alors. Sans téléphone, on communiquait par lettres, le temps d’acheminement du courrier, c’était la mesure des distances.
Le dessin de la carte révèle des creux, des bosses, les collines, les montagnes, les plaines, les vals et les plateaux; en réalité la carte est plate, lisse, s’y dessine les reliefs, par le jeu des couleurs, les effets de perspective et les courbes de niveaux pour les petites échelles.
La carte est tout d’abord une lacune varicolore d’où émergent les points d’attache de mes enfances partagées; noms de villages, de villes; bleu, le fleuve, les rivières. Des itinéraires se mettent en place, des erres anciennes me reviennent; peu à peu, des lieux se découvrent sur les parcours de liaison entre ces points, une chapelle, vieille, une colline d’où, adossé au mur d’un cimetière, je contemplais la ville; une voie ferrée, que domine ce haut mur gris supportant des maisons de passementiers aux fenêtres hautes; ailleurs une petite rue, à droite les maisons serrées les unes contre les autres, au bout l’atelier du charron, à gauche un long mur de terre jaune avec, peut-être, un soubassement de galets; la porte à claire-voie d’un jardin de mineur près d’une voie ferrée; des crassiers; le grand fleuve qui file au loin entre les arbres; et le bain du soldat dans une rivière noire. Trace perdue, revenir sur ses pas, chercher un autre passage.

Chercher à mettre de l’ordre, trier, étiqueter, revoir les distances et s’étonner des proximités, de la signifiance éclatante de certains noms,  comme surgis du néant; noms qui m’apparaissent sur des cartes que je croyais connaître; noms que mes yeux enfin dessillés retrouvent avec étonnement; noms que je ne voyais plus; soudain ils apparaissent et je les reconnais.

Garder la tension intacte, il suffit de si peu pour que l’erre ne se rompe.


Lire les chemins, en suivre les tracés sur la carte, réajuster les distances, réajuster la mémoire sur les perceptions anciennes qui remontent du fond de l’inconscient, et dire les noms, à haute voix, les prononcer, les noms des lieux: les noms des gens…

Une route de campagne, tempête de neige

Une route de campagne, tempête de neige. Elle ne reconnaît pas les paysages. Sa dernière présence ici,  c’était en été : une balade sur le plateau, là où les résineux cèdent le pas aux touffes d’herbe rases, aux touffes d’herbe rares, pas loin des tourbières et des sphaignes. C’est à cet endroit précis, à cet instant précis qu’elle a senti au creux d’elle-même, un petit chatouillis, dans sa géographie intérieure de femme.
Aujourd’hui, elle roule avec sa Diane Citroën, elle essaie de suivre la trace du chasse-neige, mais tout est recouvert ; aucun relief entre la route, le talus, le fossé. Congères sculptées, un artiste est passé cette nuit, l’œuvre est mouvante. Blanche, glaciale et subjuguante.
Sa carte IGN est dépliée sur le siège à côté d’elle, et au-dedans, le chatouillis est devenu chahutage, la naissance n’est pas loin.
Elle se hâte car dehors la burle forcit, puis soudain, plaque de verglas, toupie, fossé.
La vallée est devenue ravin et ce seront, tout près, des gorges.
Elle distingue deux yeux jaunes qui se rapprochent, rayés par les traits de la neige, tout à l’heure floconneuse puis cristalline, désormais piquante. Un bruit de moteur qui pétarade, d’immenses roues rassurantes, qui, elles tiennent la route…
« Allez vous réchauffer près du feu ma petite dame, ne prenez pas froid, il faut le garder au chaud, votre bébé ».
Derrière la fenêtre désormais, les joues la brûlent, elle essuie la buée d’un revers de main. Sa pensée vogue vers ce chemin, l’été, la cascade à quelques vols d’oiseaux, du moins elle suppose, elle ne reconnaît rien.
C’est donc là qu’il reste, ce paysan, l’hiver, alors qu’en été sa jasserie se tient à portée de regard des tourbières.
La carte restée sur son siège lui paraît bien mystérieuse et théorique, elle ne parvient pas à convertit les taches vertes au milieu du blanc, les chemins bleus et sinueux des rivières, à quoi bon, les rivières sont gelées à présent,

Elle se dit qu’il devrait exister des cartes saisonnières, surtout dans ces pays de contrastes.

dimanche 12 novembre 2017

cartographie #2 Sans les noms #1

Je vous écris sans les noms et sans la carte. à quelques milliers de kilomètres au Nord de partout. Certains paysages ressemblent à ceux de mon carré là-bas, ou bien je me l'imagine car l'exotisme a ses limites que la nostalgie n'ignore pas. 
Je vous écris arc-boutée sur mon carnet rouge dans le ciel, avec ces nuages qui se délitent en tempête et ne survolent que du néant liquide.
Je vous écris de mes souvenirs d'un lieu qui m'a vu naître mais pas grandir, que j'ai voulu renier croyant en avoir honte. Mais le lieu de votre naissance vous emporte avec lui et laisse autant de traces en vous que vous en laissez sans doute sur lui et vous enferme tout autant qu'il vous propulse.
Je vous écris sans les noms mais en pensant à un autre atelier "Mon lieu de naissance".
Je vous écris allongée sur les nuages de mon inconscient qui dit que le père est celui qui vous élève, pas celui qui vous conçoit.Je vous écris sans savoir jusqu'à quel point c'est juste, en butant les mots sur les mots et tous leurs sens.
Je vous écris, autiste, ramassée en moi-même, avec en fond sonore une voix qui parle anglais, qui dit des mots en glaise, de ceux dont on fait les cartes, les courbes de niveaux, les couleurs des reliefs, les échelles de mesure.
Je vous écris pour vous dire, sans les noms, tout ce que la carte ne dit pas, tout ce qu'elle dit et que je ne sais pas lire.
Je vous écris depuis les sensations cachées dans les plis de la carte, les noms des monticules et les noms des dépressions, le tracé de ma route originelle, les noms de la terre mère au nom du père, qui lorsqu'on gratte un peu, vous désignent sous la fine pellicule, les noms qui évoquent des landes et des morts, d'anciens maures, aussi peut-être.
Je vous écris si loin de mon carré dont la densité de population est à peu près la même que celle où je me trouve, en comptant les vaches et quelques poissons.
Je vous éCRIs Aline, pour qu'elle revienne, et je suis revenue, sans crier gare, sur les lieux du crime.

vendredi 10 novembre 2017

Cartographie # 2 : la carte au 1/50 000.

     Que je la regarde du Nord au Sud ou d'Est en Ouest une couleur envahit l'espace de ma carte I.G.N: le vert!
     Il mange les carrés des maisons isolées, dévore les hameaux, grignote les départementales et les quelques nationales pour mourir en frange de l'agglomération gagnée de haute lutte au moyen-âge sur les fourrés, les grands sapins et les grands pins à coups de défrichements successifs.
     Quand je suis arrivée là, ma première fois a été l'indécision: l'envie de rebrousser chemin tant cet univers était noir! Chaque chemin qui s'ouvrait, c'était l'entrée d'une grotte d'où pouvait surgir à chaque instant un monstre aux yeux rouges ou un diable crachant les flammes de l'Enfer qui aurait laissé ses empreintes sur la carte. Et l'envie de braver les éléments hostiles, de traverser le mur du sombre et de l'humidité, de pousser la porte qui permettait de comprendre l'obscurité, d'apprivoiser les frondaisons.
     La curiosité l'emporta. .Je me laissais glisser sur une départementale que j'emprunterais si souvent par la suite. La route sentait l'humus, respirait le silence entrecoupé du craquement lugubre des arbres si hauts que je les entrevoyais toucher le ciel. Des raies de lumière jaillissaient par endroits pour se poser sur les fougères exubérantes. Je baignais dans l'océan des verts: des vert-clair, vert-jaune, absinthe, lichen à des verts plus charpentés: vert mousse, brun-kaki, impérial ou Véronèse. Une vaste palette que le vert quasi uniforme de la carte rend bien trop fade.
     La route sinuait élégante et périlleuse dans une déclivité importante et s'enfonçait perpétuelle tout en obscurité et lumière tamisée. La voiture silencieuse et lente pour ne déranger ni choses ni bêtes laissait entendre le murmure d'une eau en contrebas mais impossible à identifier tant la pente était raide et capricieuse. Quand une trouée subite! C'en était fini de descendre. Une clairière grande comme un mouchoir de poche tapissée d'herbe pâle et en son centre, timide et malicieuse, la petite rivière roucoulait. Une haie clairsemée de courts roseaux et de grandes fleurs d'eau la protégeait des intrus de mon espèce. J'ignorais alors qu'elle escorterait mes longues flâneries et qu'elle embrasserait bien de mes coups au cœur. Je me contentais de suivre la boucle qu'elle décrivait, empruntais le pont qui l'enjambait, la laissais continuer son cours sur la gauche alors que la route m'emmenait vers la droite et que je grimpais à nouveau mais sur l'autre versant.  Autre point de vue mais omniprésent, le vert-forêt.
     Pendant plusieurs années, je m'endormirais en vert, me réveillerais en vert, rêverais , cauchemarderais en vert mélangeant âprement le vert maléfique du moyen-âge à celui bénéfique de l'espérance. Seulement voilà, l'espérance a failli.

mercredi 8 novembre 2017

Cartes, trajets et lignes d'erre

L'espèce humaine a, au cours des siècles, emprunté des voies, tracé des sentiers sur lesquels elle est cent fois, mille fois passée et repassée. Les cartes gardent trace des trajets réitérés des hommes au cours des siècles, de leurs routes, chemins etc … De même, la carte du ciel, dressée très tôt par l'humanité, où l'homme pour se repérer a nommé « La grande ourse » etc … lui sert encore pour se repérer la nuit.
Je viens de lire « L'arachnéen et autres textes » de Fernand Deligny (1913-1996) éducateur et animateur socioculturel français, une des références majeures de l'éducation spécialisée, en particulier de l'autisme.

Lui et son équipe ont dressé des cartes des trajets des enfants autistes dans leurs aires de séjour, tout à fait sidérantes.


Monoblet, 17 septembre 1977
Lignes d'erre de deux enfants autistes "pendant la vaisselle" entre 17h15 et 18h.


Monoblet, août-septembre 1977
Déplacements d'un enfant autiste entre la cuisine et la salle à manger (à gauche) et dans le jardin (à droite). L'écart correspond à la partie non transcrite des lignes d'erre entre les deux lieux.


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et pour vous mettre l'eau à la bouche quelques citations ... 

Où il est question de réseau :

« Le mode d'être en réseau est peut-être la nature même de l'humain »
« Le réseau n'est rien d'autre qu'un ensemble permanent ou accidentel de lignes entrelacées. »
« Hasard et coïncidences sont, à vrai dire, les maîtres-mots du réseau. »
« Que le tracé de lignes de l'arachnéen soit aussi permanent que celui des lignes de la main, c'est à peu près ce que je veux dire, à ceci près que le réseau des lignes de la main se voit sans peine alors que celui de l'arachnéen est sans cesse à découvrir. »

Où il est question de l'araignée et de sa toile : « arachnéen »

« Il y a 20 000 espèces d'aragnes et chacune d'elle a sa manière de tisser dont dépend la forme de la toile. Il semble bien que l'espèce humaine soit une, le réseau a donc toujours la même forme. »

Où il est question du hasard et de l'espèce :

« En réalité, hasard est un mot tout à fait inexploré et qui est simplement utilisé pour borner notre perplexité »
« L'arachnéen resurgit à tous moments de l'histoire, d'autant plus surprenant et déconcertant que les tenants de la société, au lieu de s'en prendre au hasard qui fait les choses, ne voient dans tout réseau que l'effet du concerté »
« La voie arachnéenne n'est pas tracée, tout comme la toile de l'aragne tissée sans cartons qu'utilisent les tapissiers »
« L'agir arachnéen a toutes les caractéristiques des gestes rituels. »

Où il est question des tracés de trajets, de lignes d'erre et de chevêtres :

« Grâce à cette pratique de tracer les trajets apparaît l'arachnéen des lignes d'erre qui sont traces des trajets des gamins dont le projet nous échappe. »
« Nombreux sont les chevêtres qui apparaissent dans la transparence des feuilles où sont transcrites les lignes d'erre, les chevêtres étant des où les lignes d'erre se recoupent, s'entrecroisent, dans l'espace et à travers le temps. Il est manifeste que, par bien des aspects de leur manière d'être, transcrites en trajets, ces enfants-ne font qu'un, manière de dire qui pourrait porter à confusion ; disons qu'apparaît ce qu'ils peuvent avoir de commun. »

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dimanche 5 novembre 2017

Dans un seul carré -sans les noms-

La carte pliée en deux, je replie le bord gauche puis le bord inférieur pour ne conserver qu'un carré délimité au NE par un énorme bâtiment que la légende qualifie « Hôpital public », à l'Est par une agglomération que traverse une rivière enjambée par un pont, au centre la rivière s'élargit, tout autour s'agglutinent de très nombreuses habitations recouvertes de cinq lettres majuscules dont je ne suis toujours pas parvenue à  déterminer si elles sont mon lieu séminal ou pas.
Les cartes sont encore plus invitantes ainsi repliées, plis, interstices, confins, zones cachées nous interpelant et nous invitant.
Ce que j'ai sous les yeux est plus urbain et me ramène à un autre temps que le précédent : celui du lycée, des bus attendus sur ce fameux pont chaque matin dans le brouillard, cache-nez serré autour du visage et grelottants. Je restais bouche-bée devant ces lycéennes au fort accent italien habillées comme des mannequins, maquillées, ce qui me semblait ABSOLUMENT incompatible avec le monde que j'allais rejoindre, celui de la culture, du latin, des auteurs classiques pour lesquels nous devions étudier pendant des années si on voulait un jour qu'ils nous soient accessibles. Elles résidaient en un lieudit portant un nom moyenâgeux et je n'y voyais qu'une incompatibilité supplémentaire plutôt que coïncidence. Le bus par une rue étroite, sombre, plongée dans le brouillard, bordée d'usines, chaussures, Fonderie d'argent, entreprises textiles et d'immeubles décatis où habitaient ces ouvriers que je voyais entrer au boulot en courant. Parfois, je la remontais à pied, le plus rapidement possible sans vraiment comprendre pourquoi ici la population parlait arménien, italien, arabe, nous disions d'ailleurs en parlant de certains immeubles « l'immeuble des arméniens ». Parfois, quand nous souhaitions rentrer à pied plutôt que de longer cette rivière souvent pleine de miasmes, nous pouvions emprunter un chemin dit « Chemin vieux » mais il fallait le cacher aux mères qui n'y voyait que satyres rôdant dans les fourrés aussi ne le prenions-nous qu'à plusieurs, pouffant de leurs peurs qui pourtant donnaient toute sa saveur à ce chemin bordé de mûres sauvages.

Par contraste, tout là-haut dans la lumière perchés sur la colline, les imposants bâtiments de l'hôpital dont le père de mon amie de coeur était le directeur, personnage encore plus important et effrayant que les bâtiments, dans sa 404 verte, toujours accompagné de sa belle secrétaire dont nous savions toutes -sans le savoir- qu'elle était sa maîtresse. Arrivés au Pont Neuf qui enjambait LE Fleuve et que nous ne traversions jamais, nous apercevions face à nous, tout là-haut, perché au sommet d'une colline, une église et sa vierge, où plus tard j'irai avec mon amoureux pour dominer LE fleuve, embrasser les toits, rêver à l'avenir radieux qui nous attendait forcément, nous embrasser dans le mistral que nous adorions alors, emportés à la proue d'un bateau en partance, naviguant très loin et tout là-bas, dans les champs par delà le fleuve, des immensités d'iris se balançaient dans la lumière. 

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vendredi 3 novembre 2017

rêverie en relief

Elle est hantée par le vent qui la traverse .
Elle laisse l’ œil errer à la surface .
Elle offre au doigt sa peau à déchiffrer .
Elle immerge le lecteur sous des arches de temps.
Elle creuse les recoins de flaques d’ombres.
Elle conjugue les silences abandonnés sur les bas-côtés
                                                                                           Elle terre ses secrets.

Elle colore de rêveries les plaines d’un vert vif .
Elle charpente de vertèbres brunes les monts et les sommets.
Elle ajuste l’œil à l’abime.
Elle noie quelque chagrin dans une lumière bleutée.
Elle s’échoue sans façon sur les plages d’un jour .
Elle esquisse des formes où s’effilent des arbres.
                                                                                         Elle terre ses secrets.

Elle funambule sur le fil des émotions.
Elle plonge dans un infini improbable.
Elle prend langue dans les lieux-dits
Elle délivre la grammaire d’un devenir.
Elle déploie un éventail d’ailleurs où se perdre.
Elle délimite la frontière des regrets.
                                                                                          Elle terre ses secrets.

Elle emmêle les voix du passé.
Elle plie, elle déplie, elle replie.
Elle pleut au plus ras.
Elle fuit aux essentiels.
Elle donne à triturer des tessons de terre.
Elle laisse la suie au creux de l’écriture.
                                                                                        Elle sourit au ricochet du poème.



mercredi 1 novembre 2017

On n'a pas le droit de dire les noms cartographie#2

On n'a pas le droit de dire les noms. Je les connais cachés dans mes gènes sans toujours savoir que c'étaient là qu'ils habitaient, comme un patrimoine en vrac, sans savoir exactement où les situer par rapport au berceau. Le premier pli fait comme une douche en Y faisant couler du vert et du plus ou moins marron avec les veines bleues du fleuve chéri dont l'une des boucles est coupée car au-delà des limites.
"La déclinaison magnétique correspond au centre de la feuille, au 1er janvier 2007. Elle diminue chaque année de 0,14 gr". Bigre, c'est bon à savoir !
En bas du 2ème pli, mais au Nord du 4ème carré, c'est "Là", avec ce drôle de nom qu'on n'a encore moins le droit de dire, car dans un autre contexte, c'est un gros mot. Tandis que là, ça veut dire "pierres", ça commençait déjà là, l'épopée. Sur la carte au 1/25 000 ème, je vois presque la maison où je suis née. C'est si précis qu'on voit même les ronds-points. Dans les 3ème et le 4ème plis, un espace presque blanc, comme glacé au sucre, si blanc par rapport aux autres reliefs, si l'on en croit les dégradés, et il n'y a aucune raison de ne pas les croire- qu'on pourrait le penser au dessous du niveau de la mer. La veine bleue continue son chemin, se glissant dans une gorge, faisant croire qu'elle se partage alors qu'elle reçoit un affluent, mais toujours cette manie, ce faux-ami de lire du haut en bas.
Cette grande entaille orange, c'est une nationale qui coupe ici un village en 2.
"Equidistance des courbes : 5m"
Dans un coin du 3ème pli, le lac (dans la légende : Nappe d'eau permanente")un lac de cratère, donc tout rond. Autour, du vert et encore du vert, pointu. Ce sont les forêts de conifères. Un 1er janvier pour fêter ça, nous nous y étions rendus, respirer l'air de l'an neuf, marcher sur une timide pellicule de neige qui ne figure pas sur la carte.
Quelques signes sont difficiles à déchiffrer, à l'extrême nord ouest, je décide qu'il s'agit d'anciens vestiges de voies carrossables, je verrai qu'en faire plus tard.
En scrutant bien on aperçoit parfois une chapelle ou une croix solitaire, fichée au bord de la route ou bien plantée en sentinelle reconnaissante à 1076 m d'altitude.
Relevant certains noms de lieux, je fais des "Ah !" je fais des "ça alors !"
parce que leur contigüité m'étonne et me réjouit mais qu'en même temps ça bouleverse complètement ma géographie primitive.
Un jour il faudrait relever le nombre de fois où les lieux sont des pierres des roches et des cailloux.
Carte 2736 E 1cm =250 m

La 76

Ce que je cherche n’est pas un lieu mais un point de départ. Philippe Denis

C’est l’ancienne carte, celle où le regard me rassemble. 
 
C’est la carte routière d’avant – la 76 – qui traçait les routes de l’enfance. 
 
C’est en fixant ces lacets rouges, jaunes ou blancs que s’est éduqué mon oeil et forgé le plaisir à lire des cartes.

C’est plus précisément le nord-est de celle-ci qui a dessiné les rêveries de ma vie, et a inscrit mes jours dans une stabilité géographique, alors même que je suis issue d’une famille de migrants, grands ou petits. Il suffit de trois plis dans la partie nord pour relier deux mondes celui d’une souche et de ses branches, celui de la vie courante et des vacances, celui de l’intensité et celui du retrait. La route empruntée était toujours la même, elle sinuait jaune avec le passage d’un fleuve sur un pont qui me semblait gigantesque et empli de danger, avec des virages qui s’enchainaient ensuite et dont je ne sortais jamais indemne, avec toujours les mêmes arrêts pour laisser vomir mes idées noires. Puis elle devenait blanche sept kilomètres avant de toucher au but et après l’enjambement d’une petite rivière dont le nom m’enchantait, puis s’achevait en chemin de terre, aujourd’hui revêtu de macadam.

C’est, deux ou trois fois par an, le déploiement de cette même carte sur cinq plis et le basculement sur la moitié sud-ouest avec la recherche du trajet le plus court en kilomètres et l’étude minutieuse des circonvolutions graphiques.Cela représentait les excursions de l’année que l’on ne pouvait pas toujours mener à bien, en raison d’une météo souvent improbable. Et les vingt derniers kilomètres parsemés de souvenirs anciens , toujours les mêmes, qui ne m’appartenaient pas, et auxquels je repense à chaque fois que je circule à nouveau sur cette départementale. Les deux derniers kilomètres, une fois passée la borne notifiant la limite entre les deux départements de ma généalogie, un silence religieux s’installait dans l’habitacle, une manière de recueillement avant l’arrivée au village mythique et les images recréees d’un grand-père enfant défilaient, alors même que je ne l’avais jamais connu, pêchant dans la rivière qui s’écoulait sous le dernier virage. Plus tard  les visions des habitants fuyant avec leurs troupeaux le village enflammé par les soldats allemands  défileraient sur mon écran intérieur.

C’est cela qui fait carte pour moi, cette carte des migrations estivales en écho à celle des migrations familiales. Cette carte où les routes et chemins, qui n’ont guère changé, sont comme des fils entre les générations, dessinant une sorte de toile où de petites histoires se sont déroulées sans que la grande histoire ne s’en soucie ou si peu. Une toile non pour emprisonner mais au contraire qui se dilate, s’écarte et laisse émaner dans ses fissures, ses interstices ou ses ornières des traces bleuâtres, noires ou rouges sang d’un passé sans lequel je ne serais pas.Les villages traversés n’existaient que par le tracé du chemin qui les nommait, on ne s’y arrêtait pas, mais si par le plus grand des hasards , leurs noms étaient prononcés devant moi , mes yeux s’éclairaient emplis de reconnaissance.

Ce sont ces tas de lointains – qui ne le sont guère aujourd’hui avec moins de 150 kilomètres et qui peuvent faire sourire les amateurs de grand voyage – avec leurs noms gravés sur cette carte qui tiennent toujours et encore une existence réelle et dont je ne peux me passer. Ce sont ces taches vert pâle ou plus intense, ces aplats d’un blanc cassé, parcourus de fils jaunes, rouges ou bleutés qui m’interpellent. Ce sont ces noms , entre le pas et le souvenir du pas, qui battent sur mes tempes et rythment mes déambulations d’aujourd’hui car on n’en a jamais fini avec ces vies qui se sont écoulées d’ici à là, semées d’accrocs et de déchirures et couturées d’un fil rouge qui coule encore dans mes veines.


De la maturité des nuages j’espère l’éclair
de la pauvreté d’un mot le surcroît
Philippe Denis “Eglogues”


samedi 28 octobre 2017

IGN n° 3033 Est Vienne Série bleue 1: 25 000

 Quand je regarde la carte, elle correspond assez bien au souvenir des paysages que j'ai en tête.
En haut à gauche, un long ruban bleu effectuant une large courbe à droite ; « mon » fleuve, celui que de notre fenêtre, j'ai contemplé dès ma naissance et qui demeure LE fleuve. Sinon, du vert, beaucoup de vert, comme les bois que nous avons traversé chaque dimanche pendant des années et beaucoup de blanc, buttes, prairies où paissent des troupeaux de vaches, zones déboisées où s'étalent des villages généralement le long de routes ou de chemins. Aucune grosse agglomération, de simples bourgades, une zone essentiellement rurale, cela saute aux yeux. Ni montagne, ni voies ferrées, peu de grandes routes. Une campagne sans traits remarquables, au premier abord assez peu élevée et encore très boisée. Souvenirs et carte collent tellement que j'en suis étonnée. Je m'y attendais si peu, convaincue de l'abstraction d'une carte par rapport à la richesse des paysages qu'elle est censée représenter. Oui, la moitié du voyage dans ma mémoire est marquée par des traversées de bois, bois de feuillus que je ne pourrai pas appeler forêt car nous en sortions assez rapidement pour y entrer à nouveau après quelques kilomètres et aussi parce qu'ils n'étaient pas vraiment sombres mais verts, verts comme ce vert-clair de la carte ; des feuillus, châtaigniers, hêtres, noyers, frênes, chênes sous lesquels poussaient en automne girolles, trompettes de la mort, charbonniers sous les bogues de châtaignes dont nous remplissions de grands sacs de jute. Nous parcourions ces trente kilomètres en un peu plus d'une heure avec une vieille traction, plus tard avec une Dina Panhard et lorsque nous abordions ces trouées blanches, c'était comme si nous rentrions dans la lumière ; mon père prétendait qu'il allait ouvrir les ailes de la voiture et la carte me fait exactement cet effet : on prend son envol dans le blanc, on respire à fond, on retient son souffle et on décolle. La ligne rouge de la route n'est même plus nécessaire. La partie la plus sombre se trouvait dans la seconde partie du voyage, des bois noirs, serrés, d'autant plus noirs qu'ils étaient peuplés de charbonniers que l'on apercevait parfois autour de leurs feux, sacs de jute sur la tête, visages machurés par le charbon de bois qu'ils confectionnaient, vivant dans des cabanes d'hommes des bois. J'étais effrayée par la pensée que mon père – qui avait souvent des idées saugrenues – puisse un jour avoir envie de s'y arrêter.
Je découvre à explorer cette carte IGN à 1/25 000 de façon plus attentive que je suis incluse dans ces étendues vertes et blanches. J'y ai laissé quelque chose de moi ou peut-être l'inverse, quelque chose de ce paysage s'est inscrit en moi.

Je ne suis ni une montagnarde, ni une fille des côtes mais bien de ces collines et de ces bois clairs ; en l'examinant ainsi, deux cartographies se superposent, je ne sais plus ce qui distingue l'espace intérieur de l'espace extérieur. Une part de moi-même est engluée dans ces paysages doux. Durant toute ma jeunesse j'ai voulu m'en extirper, voulu découvrir autre chose, partir, tourner le dos. Aujourd'hui je ressens le besoin, le plaisir d'y creuser un sillon, de retrouver un chemin, sans nostalgie ; juste du vert pomme et du blanc, tendre, calme, apaisé, équilibré. Tel m'apparaît ce que j'ai sous les yeux.

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jeudi 26 octobre 2017

Dans les plis et sur les bords

Au bord, le ciel parsemé de nuages écrit l'introduction. Juste en dessous, la ligne grignotée par le pli du topo se dénude et s'élance vers un sommet enneigé. Des alpages chutent dans des pierriers où s'abandonnent les pieds des falaises. Quelques tâches forestières, d'abord frugales puis abondantes, encerclent une nationale. En contre-jour, les chemins de randonnées s'invitent sur les courbures de niveau.

Je replis le bord et déroule un autre pli. Un lac-maison impose sa rondeur bleutée. Je comprends son besoin de s'abriter au creux de la réserve naturelle inviolée. Pourtant, il ne peut échapper à la loi des reliefs qui le dominent.

Je referme la carte en totalité, j'écarte un autre bord sur lequel se découvrent deux têtes sonnées par leurs 3459 et 3559 mètres d'altitude. Dans le cou de l'une d'elles, un minuscule étang braille au soleil, pourtant je me souviens l'avoir parcouru dans le brouillard qui suit l'orage. Les corps montagneux se contorsionnent, enjambent un torrent, grimacent et se hachurent. Chut...

J'ouvre deux plis, ceux qui coupent la carte en son milieu. Le paysage s'agrandit soudainement, révèlent les glaciers, les refuges, les pics prestigieux de l'alpinisme.

Le détail est dans le souvenir. Souvenir du mal de dos, des épaules écrasées par un sac trop lourd, de la sueur et du frisson, des mains gelées. Espaces parcourus dans les reflets et dans les ombres.

Cartographie 2

Après un mois d'activité intense sur ce blog liée à la première consigne d'écriture, notre deuxième séance est arrivée!
Toujours un bouquet de textes importants afin d'entrer à notre tour dans l'écriture. En voici quelques extraits:

1/ Marcello Vitali-Rosati " Navigations" ( Publie.net):
 

écrire, c’est déambuler et structurer l’espace, bâtir le squelette de l’espace que l’on va habiter. Il n’y a plus d’histoires, il n’y a que des parcours, il n’y a plus de cartes, il n’y a que des navigations

2/ Emmanuel Ruben " Dans les ruines de la carte" ( Le vampire actif) :

...la carte aimante, la carte aiguise, la carte paralyse, la carte effraie, la carte est la peau tigrée de rêve et de réel du pays qu’elle illustre et réduit simultanément; la carte est l’écorce vive des souvenirs et le palimpseste des songes naufragés; la carte excite, la carte terrorise; la carte fait se dresser l’horizon des mondes probables, la carte hérisse les frontières de l’impossible; la carte est objet de savoir....

3/ Jacques Ancet "La ligne de crête" ( Tertium éditions): 
 


Cette montagne, je pourrais la nommer. Ainsi que la région et la ville qu’elle domine. Pourtant quelque chose m’en empêche. Comme si prononcer son nom devait l’arracher à la présence pour la placer dans la distance de la représentation géographique, historique, culturelle. Un nom arrête, classe, délimite. Or, ce dont il est ici question, c’est d’une perpétuelle métamorphose....

4/ Gilles Lapouge " la légende de la géographie" ( Albin Michel) :

 
La “Chorographia” descend dans le détail des paysages. Elle peint les accidents, les confusions, l’arbitraire. Elle est moins l’ouvrage d’un géomètre que celui d’un peintre. Elle n’est pas forte pour les horizons lointains. Elle préfère la colline prochaine, la sinuosité d’une rivière ou un bout de forêt.

Proposition d'écriture :
écrire un texte en parlant de votre propre carte ( celle que vous avez choisie) sans mettre un seul nom de lieu!

samedi 21 octobre 2017

Vous avez dit "Cartographie" ?

Depuis plusieurs jours, je me questionne pour tenter de comprendre ce qui, dans cette invitation « Cartographie », suscite tant notre imaginaire ? Ne serait-ce pas une attraction pour l'insituable patrie des rêves, de la fiction, une aimantation pour la géographie versatile du récit qui nous a réuni dans cet atelier ? Les mots en littérature se combinent, ondoient, se délient entre rêve et réalité comme au gré du vent les merveilleux nuages. Ne faut-il pas être géographe ou amoureux des cartes, quelles qu'elles soient, pour avoir envie d'explorer -en lecteur ou écrivain, même en herbe- ces intimes territoires ?

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vendredi 20 octobre 2017

Liste de cartes

Ce 20 octobre, pendant la cure, les idées pullulaient se bousculant au portillon. Il y a même des textes entiers qui se sont écrits et qu'il faudra, en me concentrant, que je retrouve : comme en rêve, bien sûr, ils étaient parfaits, moi macérant dans l'eau et eux s'écrivant dans l'air, sans un mot de trop, chaque mot parfait et à la bonne place.


  • carte  à déchiffrer dans la tasse de café
  • carte sur les vitres quand il pleut
  • carte des traces laissées par les animaux sur la neige, le sable
  • carte de la glace de l'étang qui craquelle
  • carte de la maladie qui gagne ton corps, le gangrène comme le réseau souterrain des catacombes qui m'a toujours fascinée
  • carte de tes veines sous la peau que je suivais du bout de mes doigts
  • carte que les anciens navigateurs des mers savaient lire, connaissaient par coeur et suivaient comme une côte qu'on longe
  • cartes intérieures qui se projetaient dans les tapisseries et les plafonds de l'enfance, qui se dessinent dans les plis des draps lors des insomnies et contre le mur que je fixe, installée sur mon coussin de méditation, suspendue à la pointe de l'aiguille de mon souffle
  • ... et ces cartes du ciel qui se modifient à l'envie et devant lesquelles on peut rêver à l'infini … (cf « Atlas international des nuages ")
  • carte de la toile d'araignée aperçue dans la rosée
  • carte que dessine le réseau de livres quand l'un nous conduit vers le suivant qui nous mène vers deux autres encore et ceci sans fin car la vie n'y suffira pas
Et tant d'autres, il y en a pour une vie entière.

Vous pouvez continuer si vous voulez bien ...

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