mardi 14 novembre 2017

Cartographie 2

Il est long le chemin qui mène à la carte primitive; combien de paysages traversés, appris, imaginés, reçus par transmission orale. Soulever le couvercle de la culture pour rejoindre l’origine; mais la culture fait partie du voyage; difficile de passer de l’un à l’autre sans mélange. Est-il possible de retrouver le lieu primitif de l’être soi-même?
Carte, une cartographie personnelle, essayer de rassembler de petits bouts de papiers, déchirés de cartes différentes, de lieux différents représentés; les assembler pour se raconter; raconter l’histoire; retrouver à travers ces bouts hétéroclites, coller ensemble; l’essentiel?

Ma carte est large, mais ce qui m’évoque des souvenirs ce sont de petites zones éparses; au milieu le grand torrent.

Carte d’ici, carte d’ailleurs, cartes des lieux où j’étais, cartes des lieux où je me devais d’aller, cartes des endroits où je rêvais d’aller; cartes historiques des civilisations anciennes et des empires disparus.

Dans quelle voyage me suis-je embarqué? Pas de carte, ou alors des morceaux retrouvés, au fond de quelques poches de mémoire, cachés, miraculeusement préservés. Miraculeusement ou amoureusement? Inconsciemment ou de volonté délibérée? Je ne sais, parfois j’en devine la raison (vitale), parfois non, l’ignorance m’est quelquefois nécessaire à la survie; ou du moins je crois le croire; par moment.

Éviter de se perdre soi-même.

Carte rafistolée, comme seul indicateur à la recherche d’un fond de soi énigmatique.

Quelle faille interstitielle laissera percevoir l’azur clair d’une temporalité disparue, ou turquoise, ou marine. Vaine recherche qui ne dit rien des cartes: elles peuvent, elles, débrider les souvenirs enfouis par le refoulement ou l’oubli. Quelle chronique contera le déroulement des jours et des faits, le rassemblement des mémoires et souvenirs épars, l’ouverture des tombeaux? Mémento, souviens-toi! L’injonction salutaire peut pousser au déni, l’angoisse tord le corps, le cœur est distordu; bile amer  affleurant à la reconnaissance.

Plan de ville, plan de quartier. Voici la carte! Vision de deux montagnes qui ouvrent un passage; le vert sombre d’une forêt alpine, le gris d’une paroi rocheuse. Autre vision de deux montagnes, noires cette fois, s’emboîtant dans le ciel; bleu, gris, rouge; le ciel; sombre parfois. Gare routière, pour me rendre chez moi certains samedis; la même gare où je changeais de car au retour le dimanche après-midi.

Au fond, qu’est-ce que je cherche? Retrouver? Savoir?

Chercher la carte: elle existe, une seule carte, tout ou presque y tient. À vol d’oiseau, entre quatre vingt cinq et quatre vingt dix kilomètres, moins du double par la route, c’est peu actuellement. C’est peu au regard de la distance ressentie alors. Sans téléphone, on communiquait par lettres, le temps d’acheminement du courrier, c’était la mesure des distances.
Le dessin de la carte révèle des creux, des bosses, les collines, les montagnes, les plaines, les vals et les plateaux; en réalité la carte est plate, lisse, s’y dessine les reliefs, par le jeu des couleurs, les effets de perspective et les courbes de niveaux pour les petites échelles.
La carte est tout d’abord une lacune varicolore d’où émergent les points d’attache de mes enfances partagées; noms de villages, de villes; bleu, le fleuve, les rivières. Des itinéraires se mettent en place, des erres anciennes me reviennent; peu à peu, des lieux se découvrent sur les parcours de liaison entre ces points, une chapelle, vieille, une colline d’où, adossé au mur d’un cimetière, je contemplais la ville; une voie ferrée, que domine ce haut mur gris supportant des maisons de passementiers aux fenêtres hautes; ailleurs une petite rue, à droite les maisons serrées les unes contre les autres, au bout l’atelier du charron, à gauche un long mur de terre jaune avec, peut-être, un soubassement de galets; la porte à claire-voie d’un jardin de mineur près d’une voie ferrée; des crassiers; le grand fleuve qui file au loin entre les arbres; et le bain du soldat dans une rivière noire. Trace perdue, revenir sur ses pas, chercher un autre passage.

Chercher à mettre de l’ordre, trier, étiqueter, revoir les distances et s’étonner des proximités, de la signifiance éclatante de certains noms,  comme surgis du néant; noms qui m’apparaissent sur des cartes que je croyais connaître; noms que mes yeux enfin dessillés retrouvent avec étonnement; noms que je ne voyais plus; soudain ils apparaissent et je les reconnais.

Garder la tension intacte, il suffit de si peu pour que l’erre ne se rompe.


Lire les chemins, en suivre les tracés sur la carte, réajuster les distances, réajuster la mémoire sur les perceptions anciennes qui remontent du fond de l’inconscient, et dire les noms, à haute voix, les prononcer, les noms des lieux: les noms des gens…

4 commentaires:

  1. Comme tu as bien fait de farfouiller dans tes poches de mémoire pour y retrouver tous ces bouts de cartes que j'imagine chiffonnées et qui vont reprendre forme sous tes mains et à la lumière de ta plume. Continue, fouille, farfouille

    RépondreSupprimer
  2. Eh bien cela valait le coup d'attendre ton texte! Tu n'as pas écrit aussi long et aussi profond depuis longtemps...Et c'est pas fini!!!! A ce soir.

    RépondreSupprimer
  3. Tu as dit tellement de choses dans ton texte! Tout simplement très beau!

    RépondreSupprimer