jeudi 23 novembre 2017

Aurillac- Saint-Etienne/ 1

Je lis la carte de manière hébraïque de droite à gauche, j’avance dans le sens opposé de mes ascendants, avec l’espoir peut-être de rencontrer l’un d’entre eux à quelque endroit du chemin. Je pars de Saint-Etienne et me dirige vers l’Ouest. Si je me remémore le plus ancien tracé effectué avec la 202, nous passions du centre ville à Bellevue en remontant la Grand’rue, et traversions les cités sombres et tristes d’alors: La Ricamarie qui n’avait rien d’une cité riante, le Chambon-Feugerolles qui n’était que cette ville d’usines à grandes cheminées d’où fumait toute la fatigue des ouvriers métallos, puis nous bifurquions sur Unieux, avec au Vigneron la maison du tonton Pierre saluée d’un regard rapide, et que j’imaginais travailler dans des vignes alors qu’il crachait ses poumons dans des galeries de mine. Je n’ai aucun souvenir de ce qu’il fut, il ne subsiste que des blancs entre nous sans aucune pépite de sa vie. Un grand-oncle d’arbre généalogique sans visage.

A partir de là s’ouvrait la deuxième partie du trajet, celle où la route allait virvolter et le mal au coeur s’emparer de moi: le Pertuiset – et j’ai toujours besoin de réflexion avant d’écrire son nom correctement, tant reste l’appellation enfantine qui revenait à chaque passage sur son pont: et pourquoi pas la mère Tuiset !- . Mais c’était la route du Père qui se poursuivait, on parvenait à Saint-Maurice-en Gourgois et dans l’aura de l’enfance qui recouvrait mon père prénommé Maurice, j’ai longtemps cru ce village érigé là en son honneur….Les noms à rallonge s’enchainaient et , même si on ne les traversait pas , les panneaux indicateurs s’inscrivaient avec force dans la mémoire : Rozier-Côtes-d’Aurec qu’on prononçait sans espace dans la voix me paraissait un lieu féerique alors que le suivant Saint-Hilaire-Cusson- la- Valmitte déclenchait plutôt les rires. Des noms de lieux cristallisés et vidés de leur sens originiare dont ne reste qu’une entité phonique détachée de la réalité.

Apinac marquait la troisième partie du trajet, parce que le nom de mon village apparaissait en notifiant même le nombre de kilomètres à percourir, et que même à pied, il pouvait être rejoint. De le voir inscrit sur le panneau routier: Tiranges 7 km, il prenait une forme de réalité différente, puisqu’ ainsi il existait pour d’autres personnes que nous et n’était pas simplement ce nom de village qui rimait avec mon prénom en une rime riche à la sonorité paisible. Sa lettre muette à la fin, inutile, sans raison d’être mais qui me semblait une sorte de coquillage où s’étreignaient mes souvenirs. Sur ces derniers kilomètres, les hameaux peu nombreux défilaient avec le premier village de Haute-Loire Le Villard, qui apparemment n’est pas une commune, contrairement à ce que je croyais, mais appartient à celle de Saint-Pal-en-Chalancon avec la direction de Bouffelaure à sa sortie, où je ne suis bien sûr jamais allée! Boisset lui succède : Le nom de Boisset a deux origines possibles; le nom latin Boschetum signifiant "petit bois", ou le nom buxetum désignant un lieu couvert de buis. Il est donc probable qu'un bois ou des fourrés de buis occupaient jadis le sommet de la colline sur laquelle s'élève aujourd'hui le bourg de Boisset. J’aime beaucoup l’arrivée sur ce village, le plateau qui le précède laissant aux monts de l’horizon la place pour s’étendre et la relation avec ce paysage s’installer. Il reste deux kilomètres environ avant de voir le panneau d’entrée du village: Tiranges et emprunter la Grande Allée d’autrefois.

L’origine de l’appellation  Tiranges remonte à l’époque gallo-romaine, du  nom du propriétaire  du domaine  Tiro de Tyrius. Dans la première moitié du XI° siècle le cartulaire de   Chamalières, mentionne  la donation  d’un certain Humbert  dans la paroisse de Tirangis.   Au XII° siècle il est écrit  Tiranias  en 1293  Tiranges.

A l’endroit où la route se divise en deux, la voiture suit alors le chemin de droite , longe la chapelle Notre-Dame, se faufile entre des corps de maisons resserrées - je jette toujours un regard sur la droite vers cet ancien bâtiment (que je viens de découvrir à vendre) l’école des soeurs d’autrefois - puis prend la courte descente et tourne à droite dans la ruelle où un panneau récent indique Le Châpre que l’on voit avec ou sans accent circonflexe, avec deux p parfois, un s en prime ou même transformé en Chatre sur certains documents.; parfois le masculin cède la place au féminin ou se transforme en pluriel! Mais pour moi, il est singulier et s’écrit avec cet accent circonflexe qui semble protéger la maison qui m’est chair de tout danger ou malfaisance….Tout en haut sur une large pierre de granite, mon arrière grand-père a fait graver son nom: PORTE sur la maison qu’il a achetée en octobre 1877, qu’il fera agrandir en 1913 alors même que sa maison se vide de ses occupants….

Il faudrait pouvoir dire le temps absent, les voix qui surgissent à l’intérieur de ma voix, tirer les fils de ce palimpseste pour sauver et faire frémir encore ces vies laissées en héritage. Rester encore à côté de ces existences tremblées, appuyer son oreille contre la terre et récolter les mots qui s’en extraient. Scruter la carte IGN 28340, parcourir les alentours écrits là, et qui ont donc une réalité : la Moutière, le Garet, le Verdier, Chaumont, Bois de Cour, les Rois, Boissières, Drossange, La Grange du Fieu, Durand, Chalencon, tous arpentés à de nombreuses reprises et où des herbes sèches résistent au crépuscule.

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