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mercredi 11 février 2015

PROPOSITION VI.

     Ton visage n'est plus là où le questionnerait le monde. Il s'est assoupi du sommeil si familier à nos corps fourbus quand vient le temps d'éteindre les lumières.
     Un sourire interrogateur et perplexe flotte entre tes lèvres minces: "Tiens, il est déjà venu le temps de m'en aller, j'aurais tellement voulu..." et l'écho d'agiter les ailes de ton nez comme autant de questions innocentes et malignes.
     Qu'attendre de l'au-delà s'il ressemble à la couleur de cire dont on t'a enduit l'épiderme? Le souffle de ta pensée a du mal à en franchir la barrière. Tu transpires des gouttes d'opale et tu pleures.
     Mais tout de suite, des verbes sauvages glissent de tes paupières au sourire moqueur. C'est celui de l'adolescent qui vient de chaparder des pommes, c'est celui du marin qui agite sa main avant son long voyage, c'est le tien qui jette son oeil vif sur tout ce qui l'entoure.
     L'éternité l'étreint et le monde rougeoie dans tes prunelles espiègles.
     Ton visage n'est plus solitude il est l'attente de tous les tiens, il est la forêt de la foule sans nom que tu as croisée un jour quelque part, par hasard.
     Il erre d'une errance que je veux paisible à ton âme endormie.

     Pouvoir te dévisager sans en être inquiétée en temps illimité...

mardi 27 janvier 2015

Visages de Venise




Le poing fermé, pétrifié dans l'attitude de qui veut laisser partir le coup mais se maîtrise encore assez pour le garder aussi serré que la mâchoire, laissant ainsi saillir les plis tendus d'un visage parcheminé du passé. L'autre main , paume ouverte, est encore pleine d'un tourbillon d'espoirs, où peuvent se déchiffrer des lignes de vie à venir, malgré les dangers qui la menacent, semblables à un regard serein posé loin sur l'horizon. Dans le labyrinthe des visages que Venise offre au plus humble passant , enfin à celui qui sait qu'il ne sait pas grand-chose , on dit que l'on peut en compter plus de mille… alors il faut juste se laisser surprendre et guetter ces flux d'ombre et de lumière qui tour à tour se diffusent sur la peau de la ville . 
 
Elle a le visage ravagé du plein midi quand elle ne peut plus reprendre souffle, asphyxiée par les touristes qui piétinent tous le même pavé , s'exclament mais ne regardent que les ors d'un maquillage qui tend peu à peu à couler. 
 
Elle a le visage plein d'ombre et de mystère de ces églises désertes tapissées de toiles prestigieuses, de colonnades, de sculptures, de mosaïques, d'espace où l'intime pourrait enfin s'épandre et cela ferait presque peur.

Elle a la frimousse enfantine de ces campi où s'ébattent des enfants à la sortie des écoles, où des ballons se faufilent entre les jambes des passants, où des trottinettes zigzaguent entre les traits d'ombre et de lumière dont seuls des enfants savent s'emparer. 
 
Elle a le visage émacié presque décharné, d'une décrépitude annoncée lorsque frôlant des doigts ses murs resserrés , pour une caresse, on les contemple emplis d'ocre et de poussière : on prend alors conscience de l'ampleur des morsures. 
 
Elle a ce visage rayonnant lorsque une explosion de lumière fait flamboyer fenêtres et façades et que l'eau en un miroir facétieux renvoie toute cette splendeur en de fulgurantes paillettes et dentelures. 
 
Elle a ce visage moqueur de qui, se mirant dans une glace déformante constate les effets d'une vieillesse noble déjà bien installée. 
 
Elle a le visage de ces grandes vedettes, empli d'artifices, de passion et de fureur qui la submergent et qui semble figé dans la réalité d'une jeunesse fanée depuis longtemps. 
 
Elle a le visage mélancolique d'une chanson égrenée par un gondolier solitaire enfonçant sa rame dans un rio tout en songeant à une vie fantasmée.

Elle a le visage libertin de qui se calfeutre derrière un masque afin de réaliser ses désirs les plus secrets et se faire passer pour ce qu'il n'est pas. 
 
Elle a le visage entrelacé de vérités et de mensonges quand le masque se confond avec le visage , et l'on ne peut qu'errer dans ce labyrinthe de rides d'eaux et de terre , imaginer la forêt souterraine soutenant cette ville qui ne montre qu'une moitié d'elle-même dans une inébranlable fragilité. 
 
Elle a le visage brouillé de ces petits matins pleins de brumes où on n'aperçoit même plus San Michele, l'île des morts, mais où l'on croise les fantômes de quelques uns qui ont marché ici, qui ont aimé , qui ont écrit, qui ont rêvé, qui ne sont plus mais qui dans ce brouillard hantent encore la cité.

Elle a le visage nocturne qui vous frôle d'un souffle, sous les arcades sombres avec un parfum qui pourrait bien vous perdre , au bord d'un rio où l'on pourrait bien glisser, puis soudain sous les réverbères de la place où vous la reconnaissez et murmurez amoureusement son nom.
 
Elle a surtout ce visage d'aube quand, son propre pas perturbant le silence, on assiste aux élucubrations d'un ciel qui se mire dans les eaux de la lagune et tout est alors possible, puisque le soleil lui donne ce teint de pêche et que des rubis, ors, turquoises, émeraudes, saphirs, jaspes brodent l'étoffe du matin.

mardi 20 janvier 2015

Comme un écran de veille


Un univers plat où rien ne vit. De temps à autre l’image se referme sur elle-même, s’envagine, disparaît en volute et dans l’instant une autre image est là, immobile à son tour.
Mais l’image n’est pas forcément, parce qu’immobile, sereine.
Parfois elle laisse transparaître l’enfer d’une pensée, qui s’est figée, à la lisière du front ; ou bien l’éternité d’un souvenir aux bords sucrés. Bien sûr les yeux font presque tout le travail. La lumière qui y passe ou bien s’en enfuit décide à elle seule du climat. On pourrait le croire. Ce serait tenir à l’écart ce léger mouvement de paupière, cet infime pli de la bouche qui tire vers le ricanement. Cette mèche de cheveu échappée du couvre-chef.
Combien de milliards de choses, de visages, de paysages, de mots, de ciels de tables, de chaises, d’assiettes, de bouches de lèvres, d’oiseaux ce visage a-t ’-il contemplés ? Combien de milliards d’images s’y sont-elles imprimées ?
Je  te dévisage, Monsieur, je pose sur tes traits des histoires qui ne sont pas les tiennes, je t’envisage, te vole tes pensées. Dans cet espace restreint où nos 2 vies attendent, à l’arrêt, ton visage est happé par mes yeux. J’en regarde la surface, la croûte plus que la peau, le masque. Tu peux faire de même, nos visages ainsi posés en devanture, ne nous appartiennent plus.
Je te lis mais me trompe sans doute de chapitre. Je t’image tout à ton futur voyage alors que peut-être tu penses à ton prochain repas, ou à tes brûlures d’estomac. Le paysage ici abandonné, parce que tu n’as pas la force d’en offrir un autre, cette neutralité qui n’advient pas, est-elle la somme provisoire et momentanée d’une vie passée à regarder sans être vu ? Quelqu’un a-t'il imprimé la trace de ses caresses sur tes joues ? Quelqu’un a-t’-il laissé le goût de ses lèvres sur le bout de ton nez, sur tes paupières ? Quelqu’un a-t’-il chatouillé les oreilles ?

Il n’est plus temps sans doute. L’image s’est à nouveau figée. Mais pendant un bref instant, j’ai cru y voir glisser un sourire.
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[Et puis, mais ça n'a rien à voir,!!!, voici le beau visage d'Hubert Haddad, (sur une photo aussi dorée et croûteuse qu'une installation de Giuseppe Penone) auteur d'un livre intitulé "Du visage et autres abîmes" (que m'offrit en son temps, notre chère Anne Marie Bredy, à l'origine de cet atelier) et dont voici l'argumentaire.
"Le visage humain est assurément la surface la plus passionnante de l’univers. Sur cette "peau d’âme" s’inscrivent les fugacités de la prétendue "nature humaine". Hubert Haddad en explore ici tous les aspects, toutes les mimiques et expressions. Le visage est l’envers trahi du décor, l’image inverse du monde, son reflet souvent si mystérieux. À vrai dire, il est pur effet de culture. Hubert Haddad évoque tour à tour les multiples états du visage, de sa formation utérine à ses divers rôles sociaux et physiologiques, comme la gemmelité, la vieillesse ou la monstruosité.
Une suite d’illustrations commentées vient étayer cette réflexion : visages de la sorcière, de l’homme public, de l’hystérique ou du phénomène de foire..."
 EXEMPLES





et auteurs(du coup j'en mets un "s") aussi de tous ces magnifiques machins magasins sur les ateliers d'écriture.] 

et une émission sur FranceCul Hubert Haddad sur France Culture


photo Hubert Haddad © ZULMA/HANNAH ASSOULINE

lundi 19 janvier 2015

visages paysages


Cernes du temps, rides, caresse du vent
Lignes de fuite sur le parchemin-peau
Astres sombres, lumineuses pupilles
Ultime traces d’un sourire, d’un mot
Dessins d’étoiles autour des yeux
Imprimé d’épiderme, estampe, paysage
Univers gravé dans les plis du cuir
Spirales du cours d’eau, source d’or


                                                     "scrigno" de guiseppe penone au musée de grenoble



Longueur des traits, joues rondes 
Unique mélodie de voix, elle chante 
Clair-obscur en noir et blanc au front 
Insulaire point culminant d’un dessin qui s’élance
Langueur du geste dans les cheveux 
Eclat marin des yeux, bleu comme un ciel


samedi 17 janvier 2015

Dévoilement du visage ou celle sans visage


« Voici donc le visage humain devenu un pays à explorer, un paysage dont l'apparente stabilité dissimule quantité de minuscules événements » Jean-Michel Maulpoix Préface « Henri Michaux »


Ton visage m'étonne à chaque fois que je le scrute, fixé à jamais sur une photo. Ce n'est pas par ton visage que je te connais mais les intonations de ta voix qui me le dévoilent : rieur ou en colère, semonceur, sévère ou triste.
Ta voix, les phrases que tu m'adresses, dessinent ton visage plus justement qu'aucune photo ne sait le faire ; c'est pourquoi justement sur les photos tu n'y es pas.
Enfant, je savais avant même de me lever, quelle était ton humeur et donc ton visage aux bruits que tu faisais - casseroles entrechoquées, pas précipités, portes claquées, ou sons feutrés du pique-feu et de la porte -.
Quand tu me racontais ton enfance, par la nostalgie et les mots que tu utilisais, je voyais apparaître le visage de l'enfant que tu avais été et malgré notre différence d'âge, c'est toi qui devenais l'enfant et moi, la vieille femme récipiendiaire de tes précieux récits.
Ton visage en négatif dans ta silhouette, de la tête aux pieds de noir vêtue ; le portrait de toi accrochée dans la petite chambre, portrait pris le jour de ton mariage ne me parlait pas de toi. Je n'y croyais pas un instant : trop figé, peau trop lisse, yeux immobiles. Toute la vie de ton visage, cette tache blanche qui flottait au-dessu de tes vêtements, était dans sa mobilité, sa vivacité. Ton visage miroitait dans ta silhouette comme apparaîssent furtivement les yeux du chat dans l'obscurité.
J'aimais ton visage que pourtant je ne parviens pas à revoir aujourd'hui, je l'aimais mais ne pense pas l'avoir jamais réellement regardé ; je l'entendais, devinais, savais, sentais.
Belle ? Décrire tes traits ? N'a aucun sens. Belle tu l'étais par la vie qui émanait de toi, la force que tu dégageais et la volonté que tu affirmais.
Ton visage à la fin de ta vie : champignon désséché, fripé qui se vidait de l'intérieur. Ton visage mort, tout à coup, détendu. Ce n'était plus toi, quelqu'un était venu et t'avait remplacée.
Ton visage, constamment balayé de feux follets ou révélé par les flammes, intériorité à fleur de peau, peuplé d'ombres violentes, d'aplats, de lueurs flamboyantes, mouvant, fascinant, métamorphosé à vue, se dessinant en creux et en relief dans ma mémoire.


vendredi 16 janvier 2015

visage

Il a dans la bouche le goût de l’agitation du ruisseau et de la fougère sur la lande au petit matin ;
Il entend 77 sursauts dans son corps, Bang Bang Bang : des pas étouffés marcher vers lui;
Il aspire une dernière fois le souvenir de sa femme, encore à moitié nue deux heures avant de prendre le train pour Moscou ;
Il attend
observe le chant des cigales cette fin d’été, le bruit des vagues en contre bas de la route ;
Il attend,
écoute le caillou sur lequel sursaute son monologue intérieur, s’écrasent les mots trop lourds. Des légers, aussi.
Il fait grincer sous sa langue, le souffle du papier à lettre et la gifle de cette troisième ligne : « je te quitte »
Il effleure du bouts des doigts Le Partir et dans un dernier geste, il murmure : « ma vie a été riche, mais elle a été vaine ».



jeudi 15 janvier 2015

Automne 2014 consigne 6

S'interroger sur le visage en tant qu'écriture. Comment le faire exister dans la phrase sans le décrire?

 Il disait : « Le visage d’un enfant, n’étant pas encore sculpté par le langage, est visage hors du temps.
« Le temps du visage est le temps de ses rides. »
Il disait aussi : « Le premier visage est tendre appel aux visages qu’il préfigure ; le dernier, la somme de tous nos visages flétris. »

Edmond Jabès, Le livre des Ressemblances, Gallimard, 1978.