Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura,
ché la dirrita via era smarrita.*
Dante Alighieri : Enfer( La divine Comédie)
Trouver ce lieu de l’Ailleurs. Ce templum. Ce lieu sans lequel il est difficile d’exister. À chacun le, ou les siens. J’ai la chance d’en connaître plusieurs où pouvoir défricher, aérer, fertiliser, soigner ce territoire de l’intime, ce lieu du renouveau permis, et prendre conscience de cette croissance, comme l’on scrute les pousses nouvelles au printemps sur les branches d’un arbre.
Il n’y a personne derrière qui me tenir, avancer. Pas de Virgile qui me précèderait à l’entrée de la forêt. Pas de panthère au pelage moucheté, ni de lion affamé et rageur, ni de louve à la maigreur d’envie, pour entraver mon pas. Un chemin seul. Des arbres de chaque côté. Des conifères, pins, épicéas, mélèzes pour ses bouquets d’aiguilles, et quelques feuillus pour l’automne, des hêtres plus particulièrement, pour leur nom. De la mousse beaucoup, des lichens à foison. Des lichens crustacés, foliacés, fruticuleux en tiges et en lanières. Des lichens d’imaginaire pour l’hiver, pour la calligraphie de mélancolie qu’ils gravent sur les troncs, pour la langue de dentelle qui s’éploie au sol, sur la pierre, sur les troncs. Le lichen, une image. Pour la leçon de lenteur qu’il impose, comme une éthique, un temps de l’immuable, ce temps calfeutré dans ses thalles, et les secrets qu’ils recèlent, pour la persistance de la vie même desséchée. Le lichen, le déjà-là. Dans son livre Le présage, Pierre Gascar le nomme le levain du désert, cette manne que le peuple de Moïse alors dans le désert du Sinaï, raconté dans le livre de l’Exode, a trouvé au matin dans le désert: le lecanora esculenta ( le lichen comestible). Le lichen, une force. Quelque chose qui prend soin du temps qui passe, une présence-absence où de la mémoire se tient, s’attise, se frotte, une calligraphie du songe, de couleur biche, lie de vinaigre, gris de vigogne, paille de seigle, écume de mer... Le lichen, une chair.
Dans son Journal, Henry David Thoreau écrit cette phrase qui résonne entre mes tempes: Cela ressemble à un jour de lichen, qui devient une façon de voir le monde, d’appréhender la vie autour de soi. Le lichen, une fenêtre. Dans le sfumato de l’existence, un imaginaire en dentelle s’écrit çà et là dans la forêt, par les pierres, par l’écorce, par le lichen, par ce que l’on projette. Le lichen, le dérisoire. C’est une invitation au déchiffrement. Lettres hébraïques ou caractères chinois, tout est possible lorsque l’on se trouve face à ce Graphis scripta (lichen à écriture secrète) où les lirelles, du latin lira le sillon de la charrue, laissent traces à décrypter. Une cartographie où tout est imaginable avec tous les interstices utiles à laisser voguer son esprit.
Alors les arbres, les hauts troncs, les écorces à caresser, la mousse et les branches mortes au sol, les lichens un peu partout: une forêt. Cette sorte de forêt que l’on pense impénétrable, vaste comme le paradis des fées. Et se frayer un chemin au sein de l’enchevêtrement ligneux. Le pas se ralentit et la pensée aussi. Se faufiler dans cette semi-pénombre comme sinuer dans les méandres d’une pensée jusqu’à rejoindre le littoral, la rive de son arrière-pays. Jusqu’à rejoindre cette boutonnière où filtre un cantique de lumière au travers des feuillages. Les japonais utilisent le terme de komorebi pour décrire cette texture particulière. Ni tout à fait ombre, ni tout à fait lumière.
木 (ko) = arbre
漏れ (more) = fuite, passage, filtre
日 (bi) = soleil, lumière du jour
Clair-obscur, taches de lumière mouvantes sur le sol, ce mot est chargé d’une nuance que nous n’avons pas vraiment en français : il n’évoque pas seulement la lumière, mais aussi la sensation qu’elle produit, ce mélange de beauté, de douceur et d’éphémère. Le komorebi est moins une observation physique qu’une expérience esthétique et sensorielle, une manière d’habiter le monde avec attention, ai-je pu lire sur des sites qui évoquent ce phénomène. Ce qui est se trouve aussi dans ce qui échappe. Et face à cela, dans l’instant, tout semble ralentir. On n’attend rien, mais on se sait à la lisière d’un invisible.
Comme ces phytoncides qui sont présents dans l'air environnant les plantes qui les émettent, et peuvent être inhalés par les promeneurs qui s’immergent dans leur univers. On dit d’eux qu’ils sont bénéfiques à la santé humaine. On évoque même des bains de forêt gérés en groupe, dirigés par un animateur. Je persiste à croire que la solitude est nécessaire pour cette immersion, sans parole autour de soi mais à l’écoute de ce qui naît dans son intériorité.
En soi une langue autre. Au confluent du songe et de l’entendement. Dans une réalité transfigurée. Dans l’espace non-utilitaire de soi, là où se surprend une vie de présence. Sans parole. Immobile, à contempler un retrait du temps, comme si, à quelques mètres, l’échelle de Jacob se dressait prête à nous hisser jusqu’au plus ancien et obscur de notre être, au langage qui nous a précédé, un passage de presque rien.
Ou peut-être, les yeux balayant la terre, s’immobiliser devant une flaque d’eau emplie de ses reflets d’éternité... Il y eut le moment de la flaque dans l’allée ; où sans raison imaginable tout devint soudain irréel. J’étais en suspens ; je ne pouvais franchir la flaque. J’essayai de toucher quelque chose. Le monde entier devint irréel. Ce sont les mots de Virginia Woolf dans son essai Instants de vie pour exprimer ce moment de suspens, où un peu égarée, on se tient là, sans mouvement, pressentant que quelque chose d’autre nous entoure.
S’enfoncer dans un bois, une forêt, abandonner les lisières du commun et laisser son pas s’unir à la pensée, descendre en soi comme on pénètre plus profondément la forêt, là où cesse la parole de pacotille et le raisonnement de confort, et s’immiscer dans la langue neuve qui monte. Seul, dans l’ascension de sa solitude, dans l’immobilité respirante d’une présence.**
* Au milieu du chemin de notre vie
je me retrouvai dans une forêt obscure
car la voie droite était perdue ( Traduction Jacqueline Risset)
**Pierre Cendors “L’horizon d’un instant”
( Il est impossible pour l'instant d'insérer des photos sur l'article...Il y en avait deux qui devaient prendre place et dialoguer avec le texte...)