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vendredi 13 décembre 2013

"Nous avons dû prendre l'univers en main mon frère et moi car un matin peu avant l'aube papa rendit l'âme sans crier gare"

Cette gare dont personne ne revient jamais pour en donner le nom
Cette âme qu’il s’était approprié comme une armure, comme on s’en va au camp de la mort.
Rendue comme on vomit
Ce père si énigmatique, si tant est que l’on connût le mot, si souvent absent, même lorsqu’il était avec nous, et qui tenait encore plus de place mort que vivant, étendu sur le plancher en costume de rien, et que la figeance glacée nous empêcherait de revêtir.
Cette aube si semblable aux précédentes, si tant est que j’en avais des souvenirs
Ce matin où nous dûmes échanger nos vies d’enfants contre des errances de vagabonds
Ce moi qui pensais être un autre et qui en était son ombre
Ce frère si peu fraternel
Cette main si fragile, si blanche, si fine, cette main qui ne pouvait contenir un monde si froid
Cet univers si lâche et si plein de trous, si peu consistant qu’il se voyait à peine, matérialisé par quelques tranches de pain tartinées de beurre rance, par quelques incartades du côté des marécages, par quelques assoupissements sur des couchettes dures à la literie en lambeaux.

un peu avant – sans crier – nous avons dû – un peu avant sans crier, nous avons dû – nous avons un peu nous avons peu crié nous avons dû crier un peu avant - nous avons mon et peu nous avons rendu l’univers, nous avons pris l’âme, nous avons pris la main de mon frère, nous avons crié gare, nous avons pris l’âme de papa, nous avons un matin dû prendre l’aube, rendre la gare, nous

jeudi 12 décembre 2013

Prendre l'univers en main

 Consigne de l'atelier - court - d'hier soir : se servir d'une phrase de Gaëtan Soucy - écrivain québécois décédé l'été dernier - pour débuter notre texte (la phrase extraite de "La petite fille qui aimait trop les allumettes"  est ci-dessous en italique)


Nous avons dû prendre l'univers en main mon frère et moi car un matin peu avant l'aube papa rendit l'âme sans crier gare. Et ce ne fut pas une mince affaire car il fallut d'abord franchir cette incommensurable transformation qu'est le passage de l'aube au jour avec tout ce que ce passage inclut comme modification des couleurs, des perceptions de l'espace, des changements d'humeur, avec cette immense fragilité de l'aube qu'un rien peut faire voler en éclats. Une mutation totale, ce passage de la nuit noire au matin qui passe par toutes les subtiles nuances de l'aube blanchissante, rosissante, éclatante. Et c'est l'univers tout entier que nous dûmes saisir à bras le corps, pas seulement ce petit bout de terre où s'écoule notre vie mais toute notre galaxie qu'il nous fallut faire basculer sur son axe. Papa l'avait toujours tenu ce rôle, cette évidence nous saisit. C'était lui qui maintenait la marche du monde, nous ne nous en étions jamais occupés, ne l'avions jamais aidé ni secondé. Si peu de temps s'écoula entre le début de sa maladie et sa mort brutale qu'aucun d'entre nous n'eut le temps ni la présence d'esprit d'être conscient de ce qui allait advenir. Et c'est pourquoi, pendant de nombreux jours, le monde connut un tel cafouillage. D'aubes ratées en aubes trop lentes ou trop rapides. Les gens arrivaient en retard, rataient leur train, certains en vinrent même à ne plus quitter le lieu où ils étaient la veille pour être sûrs de ne pas rater leur entrée le lendemain.
Heureusement que l'univers avait acquis un certain nombre d'habitudes et qu'il se mit lui-même quasi automatiquement dans ses anciens rails, sans quoi nous courions à la catastrophe.
Après quelques semaines, tout rentra dans l'ordre et nous nous demandions, mon frère et moi, si de là-bas papa ne s'était pas remis au travail.