Affichage des articles dont le libellé est écritures de traverses. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est écritures de traverses. Afficher tous les articles

samedi 8 août 2015

écritures insolites, un lecteur averti...

il est plus tard que vous ne croyez (Eglise d'Abries)

si jamais vous vouliez faire une lessive, vous êtes avertis (Aiguille)

comment trouver son chemin sur des toits? suivre les panneaux du GR58 (Saint Veran)

pierres écrites à Abries où mieux vaut se connaître

jeudi 25 avril 2013

pensées vers des ami-es

(petites pensées chaque jour, vers des amies, ou des amis,  souvenirs d'elles, d'eux, selon les moments, les rencontres, les absences, le regret, l'espérance: ici quelques-unes en vrac).




1. croquées par le soleil
sur les cairns, bédières et moraines

Je les devine, les appelle, me les rappelle



2. Te souviens-tu ?
Annie Arnaud, Françoise Héritier. Un alter ego d’avant la naissance, une mère, un café, un déplacement social
sur les chemins africains, dans les rues de Paris


3. Laine rouge sur canapé de soie
Elles tricotent des chaussons carrés

4. son chagrin: un ressac, une marée, la houle, l'apaisement
simplement


5. Salade, carotte, navet, œuf, pain frais
Ils font le marché ce samedi matin d’hiver

6. Te souviens-tu?
 lutter pour les mots simples 
juste dire
 "napoli" !
avec Jean-Pierre Vernant et Erri de Luca.





dimanche 25 mars 2012

l'enfant

sur la voie
under the void
près du vide
into the wild
sauvage et sage
without tears


dans sa bouche
listen the wire
goûte la sauge
under wave
saute la vague
Blood in the mouth

sang des larmes
wipe his sadness
s'offre à la mer
shout the sound
oublie son père
oublie sa mère



dans son âme
storm and stone
pas de colère
without sob
obéit à l'orage
under anger


pas de voix
Swallow Dive
au bord du toit
slow swallow
offre son ennui
cross the line.


(il avait 12 ans)







jeudi 15 mars 2012

Souien Yi, faux conte japonais

Dans les temps très anciens, vivait dans la montagne un vieux moine zen, Ryokan, que l'on venait consulter de tout le pays pour ses paroles sages et ses "kito" car il interférait auprès des dieux pour que se réalisent les voeux de chacun.
Un jour, une femme d'à peine trente ans vint le voir.
"Moine sage, je vais avoir trente ans et je n'ai point de mari, je suis trop laide, si j'étais belle toute ma vie changerait et je trouverai enfin la paix auprès d'un époux".
"Hum... - fit le moine à la mine étonnée - que veux-tu embellir en toi?"
" Oh d'abord mon visage, il se ride, le teint est terne, j'aimerais retrouver la fraîcheur de mes quinze ans".
"Bien bien, je vois... c'est bien ce que tu désires?"
"oui" - balbutia-t-elle.
"Mais est-ce que cette beauté là serait suffisante, tu peux demander davantage aux dieux"
"ah... maintenant que vous le dites je suis de votre avis, si je pouvais être moins grande, avoir des pieds plus fins et des mains longues et douces"
"voilà qui est très bien - rétorqua le sage. Mais alors, la beauté serait-elle nichée uniquement dans ces parties du corps, n'as-tu rien à désirer de plus, les dieux sont généreux".
" Oh...- rougit-elle - je vous avoue que je trouve ma poitrine molle et rêche, ma taille trop fine et mes hanches trop larges"
"Parfait ! Parfait ! - S'exclama Ryokan. Mais pour réaliser le kito cela va te coûter cher, es-tu prête?"
"Je paierai ce qu'il faut, je ferai tout ce qu'il faut, mais je n'en peux plus d'être si laide".
Ryokan ne lui demanda pas d'argent (cela ne se faisant ni au Japon ni en Chine de l'époque), amoureux, il souhaitait que la dame resta un peu auprès de lui, simplement. La fin de l'hiver arriva, Souien Yi sortit les rares affaires de la cabane et nettoya meubles, ustensiles, sol, de fond en comble. En revenant de la rivière (où il composait des poèmes) le moine fut enchanté et s'écria : "Quelle merveille, tu as réalisé le plus beau nettoyage de printemps que je n'ai jamais vu!";
la dame sourit, toute heureuse. Elle entreprit alors de couper du bois en tentant de trouver les forces nécessaires à la hache et monta un tas de bûches d'une hauteur d'homme durant deux jours, sans s'arrêter ni pour boire ni pour manger, à peine pour dormir. Ryokan en pleura de joie: "magnifique ! Voici une oeuvre belle et utile, je ne saurais jamais assez te remercier".
La dame, éreintée, fit des rêves d'allégresse.
Chaque soir, ils regardaient ensemble le ciel étoilé, et Souien Yi - qui avait une bien meilleure vue que l'ancêtre - lui décrivait les constellations, les étoiles filantes, la brillance de vénus, et ses mots sonnaient si justes que Ryokan ne cessait de la complimenter pour la beauté de son langage.
A la fin du printemps, elle dessina pour son hôte un tableau de fleurs de cerisiers virevoltantes d'une légèreté incroyable. Ryokan ne pu prononcer aucune syllabe, mais la femme comprit son émoi et en fut bouleversée de bonheur.
Un soir d'été, pris tous deux par une joie indicible mais torride, Ryokan proposa sa natte à Souien. Elle s'allongea, dégrafa sa longue robe, et laissa entrapercevoir ses seins malgré sa honte et sa timidité. Le moine les effleura à peine, puis les embrassa très, très doucement, soupirant : "quelle douceur". Puis il caressa les hanches de la femme "quelle rondeur extraordinaire" (et ainsi de suite).
L'été, l'automne, un autre hiver passèrent. Au début du mois de mars de l'année suivante, Ryokan lui dit :"Bien, Souien Yi, il est temps maintenant de faire le kito que tu m'avais demandé".
"Ah..., répondit la dame, je ne sais plus pourquoi je vous l'ai demandé".

Morale 1: quand on est belle/beau aux yeux de quelqu'un-e (même d'un terrible macho ou d'une imbécile heureuse), on l'est pour l'univers entier et, par ricochets, pour soi-même.
Morale 2 : quand il ou elle s'apprête à accepter vos désidératas les plus crétins c'est qu'il ou elle a vraiment besoin de solitude et, peut-être, a des vues sur autre damoizelle ou damoiseau.

vendredi 17 février 2012

à point ou saignant ?

Je craquerais bien pour les abattis, doux comme de la soie dans le bas de ton dos

Aimerais que ton amourette vibre pour moi, moi seule, seulement,

alors je croquerais dans ta camaille

Ferais voler tes faucilles, rectrices et lancettes

Ton carré goûteux n’aurait d’équivalent que ton flanchet

Et ma macreuse viendrais frôler innocemment ta noix, ou ta sous-noix, , à moi de choisir ? ah... non... c’est difficile !

Anti-végétarienne je serais

Caressant la longe et le paleron

Gollotant puis aiguilletant avec mes doigts... oh non... chut... revenir aux battatis, abatittts, abattis ti troublés.

Oh on va pas en faire tout un boudin de cette histoire !

vendredi 20 janvier 2012

correspondances

échange fictif entre Cl. (Claire sans doute) et P. (sans doute un Paul ou un Pierre) intégrant les mots envoyés par des personnes de mon carnet d'adresse auxquelles j'avais proposé d'écrire sur le corps des hommes ou le corps des femmes (jeunes, âgés, enfants, amants, maîtresses, qu'importe la "nature" du corps scripturaire); le texte se tricote donc avec leurs mots et parfois avec plusieurs lignes d'un-e même correspondant-e.

Les lettres, se résumant parfois à un petit bout de papier griffonné, étaient rassemblées avec soin, sans date, cousues avec un fil de coton à la façon nippone. Une correspondance conservée par une femme, duo de chorégraphes scripturaires. A Chacun ses cachettes.

Chère Madame, Le matin quand nous allumons nos cuisines, le soir quand nous fermons les volets, parfois, je vous aperçois. N’ayez crainte. Cette lettre est certainement des plus maladroites. Je ne sais pourquoi je l’écris et la dépose dans votre boîte aux lettres. (...) Bouteille à la mer. Un mot abandonné dans une enveloppe. Qu’est-ce que je vous veux ? Un frôlement d’ombres, sans arrière-pensée. Je nourris seulement le désir d’une correspondance anonyme avec une inconnue, à corps défendus, à corps devinés...

Monsieur. Je ne suis pas d’une nature méfiante, j’aime quand un grain de sable enroue le quotidien, quand le mécanisme des habitudes s’enrhume. (...)

(...) Pourriez-vous m’initier, pudiquement, à la vie d’une femme, ses sensations, ses habitudes et son sens pratique, ces questions vous paraissent-elles inopportunes ? Confuses ? Scabreuses ? Qu’est-ce vivre un corps de femme, de fille, de mère, de grand-mère ? Comment naît la parole féminine au-delà des masques discursifs ? Votre ombre derrière les rideaux me rappelle ce tracas, suis-je fou ? A la recherche d’un souvenir enfoui, caché. Enfans.

(pour ne pas saturer le blog, 8 pages, la suite se trouve sur le lien suivant ou en cliquant sur le titre : http://www.scribd.com/doc/79097397)

lundi 5 décembre 2011

dos

Dos (remis sur le blog, publié automne 2010)
Nous nous percevons, apprécions, rejetons de face, le recto domine le verso, ne dit-on pas « perdre la face »mais jamais "perdre le dos" ? Que nous dit le verso pour être aussi délaissé ? Comment percevons-nous cet autrui mis à nu côté pile ?

Scène : fond de plage, 30 mètres séparent le fond (vers un grand mur de pierre) de la mer, sur ces 30 mètres : 3-4 personnes au m2, c’est le matin.
1er dos : fin, maillot deux pièces, hauteur : 1m30, cheveux mi-longs arrivant jusqu’aux omoplates ; creux de la colonne vertébrale accentuant la verticale énergique et tranquille de l’enfant.
2ème dos : large et courbé, hanches relâchées et peau flasque faisant des petites vagues, bras descendant jusqu’au milieu des cuisses ; bermuda quelque peu flottant ; omoplates... plates ; tête en avant accentuant la courbure du haut du dos, cou avec un coup de soleil.
3ème dos : peau lisse et couleur homogène brune, os apparents et fins, omoplates creuses, cou court délimité par le carré des cheveux à mèches ; une culotte de bain, pas de graisse sur les hanches.
4ème dos : bourrelets divers sur les hanches accentués par la culotte verte, hanches larges, dos lourd sans creux mais vivant malgré l’absence de ligne directrice. Cou long terminant sur un chignon.
5ème dos : assise convexe soutenant une casquette beige, long cou rougi comme énervé. Epaules larges et musclées, deux creux verticaux sous les omoplates ; dos contradictoire, musclé en haut et relâché en bas, fougueux mais renonçant. Poils sous les bras qui dépassent.
6ème dos : d’abord contre le ventre d’une femme blanche, puis seul allant vers l’eau ; dos fier (à cause de la jolie blanche ?), bronzé, fin et musclé aux épaules, un fessier étroit souligné par une culotte noire, qui se balance dans sa marche comme celui d’une femme. C’est pourtant un dos dominateur qui semble crier son « coming out » qui reste à faire à la plage. En partant il me regardera d’un air interrogateur... l’intuition que j’écris sur lui ?
Retour au 5ème dos : il gueule sur ses deux petites filles qui souhaitent partir de la plage, il râle, s’énerve. Les petites sont contraintes d’aller dans la mer. Satisfait de leur abdication face au pouvoir paternel, il entoure sa femme d’un bras protecteur. Père de famille autoritaire, hurlant son besoin de tendresse Dos contrarié dans la vie.
7ème dos : de face : seins nus tombant, plis joufflus du ventre d’une jeune ménopausée, couleur brune pas tout à fait homogène : le haut a été protégé par le soutien gorge d’un maillot de bain. Je voudrais qu’elle se retourne et que je voie le dos, mais elle discute, s’exprime avec les mains, garde plusieurs minutes une cigarette non allumée à la main droite. Elle explique rieuse quelque chose au couple d’amis ou de parents qui l’accompagne. Bras fins, côtes apparentes. J’attends. L’animation de son propos la fait tourner légèrement sur la gauche, j’entraperçois un tatouage sur la hanche droite. Bas de maillot jaune. Elle ne se retourne toujours pas, j’attends, je lis, je jette un oeil discret de temps à autre. Enfin le miracle arrive, le ventre se couche, et pour ce faire, le dos se donne aisément à la vue et à la vie de la plage : dos rieur, fier, jeune et dynamique, plusieurs creux soulignant les liens des muscles et des ligaments, dos au doux babil, dos inépuisable et inépuisé par l’amour.
8ème dos : il est double, chameau, masculin athlétique, râblé, féminin élégant et gracile, bosses toniques ; il plonge à grandes brassées ; il s’allonge sur une planche et brasse fébrilement ; elle demeure sagement dans les premiers mètres cubes de l’eau, s’arrosant. Et puis, elle le rejoint, à moins que ce soit lui : les mains se touchent, les regards s’embrasent, les dos disparaissent au fond de la mer.
9ème et dernier dos : il marche le long de l’eau, marche en « canard » et chantonnant. Et la main gauche touche la fesse gauche, la main droite tripote la fesse droite ; dos âgé, blanchi par la déteinte du temps, un peu courbé, tête droite ; et la main droite gratte l’épaule gauche, et la main gauche caresse vigoureusement la tempe droite ; une rencontre d’une dame du même âge : le dos du monsieur blanchi s’arrête, répond ; puis reprend sa cadence : et la main gauche grattant la fesse gauche, tout de suite après la main droite chatouille la fesse droite, puis la main droite effleure l’avant bras gauche, et la main gauche touche l’épaule droite ; autre rencontre, une autre dame du même âge : le dos s’arrête à nouveau, répond, reprend sa déambulation : main droite, fesse gauche, main gauche fesse droite... regarde à droite, hésite, puis se dirige vers un emplacement, et la main gauche sur l’épaule droite, et la main....
13 heures : la plage se dépeuple, les dos se rhabillent avant de suivre docilement leurs ventres attirés par le repas à venir. Fin des morceaux choisis du fond de plage.

lundi 21 novembre 2011

matières de rêves

Maman crache des mots Sur le chemin, dans les herbes, près des bois elle menace courir à perdre haleine, avec joie elle a la maladie d’Alzheimer Une autre nuit avec un ami inconnu. Abricots salés Ananas. Ils veulent garder les enfants, plusieurs jours, elle ne veut pas Deux visages, le même jeune et puis celui d’aujourd’hui Elle se sent impuissante, pour elle, pour eux le visage jeune a davantage de cernes.

ils acceptent mais n’ont pas envie de partir avec l’oncle et la tante De l’eau, trop elle les abandonne au désir des autres, en pleurs. L’eau déborde sur des roches glissantes, sauter pour se sauver jusqu’à une grotte sèche, l’eau tout autour. Départ du feu. Il fait très chaud Maman ne bouge pas le matelas, les vêtements, un chien, s’enflamment.

En Inde, un grand ashram magasins de souvenirs Ils marchent Il a mal au genou, ils rient. retrouver des trésors cachés dans nos vies antérieures Où sont les enfants ? Courir encore main dans la main avec le garçon, il arrache une grande gousse de vanille fraîche.

Angoisse Passage aux caisses Voie de chemin de fer Une colonie de bambins apparaît. L’éducatrice du supermarché les ramène à leurs parents. Ville du nord de l’Europe aux allures italiennes gare lointaine, petites montagnes, vallées herbeuses c’est compliqué de trouver la gare routière, de comprendre les horaires rejoindre la station, vite, pieds nus les enfants et leur père sont sur la voie du bas, ils montent dans le dernier wagon maintenant elle a remis ses chaussures. leur train démarre. In extrémis, elle saute dans leur compartiment.

Un homme kangourou dans un magasin de bonbons Une grue : ils s’élancent tête première, rebondissent avec l’élastique. un chaton sauvage a pris le doigt. Un petit morceau de chair est arraché. Des fourmis, partout, comment s’en débarrasser ? Plateau repas : du pain, un yaourt De grands couloirs éclairés au néon Boules de glaires et de bouillie de riz, dans la bouche, régurgités. Répartition des prisonnières. Elle reste en recul avec une autre fille Ranger des étagères. Débarrasser les vieux habits Elles sont dirigées dans un ancien bâtiment sombre, sale, glauque le patron dit d’en garder quelques-uns : les gens aiment bien les vêtements « vintage » dans la cellule : une baignoire entre deux couches, deux garçons, trois filles elle se dit qu’elle devrait commander des habits neufs. elle pense qu’ils ne pourront pas se laver. Maman ne parle plus.


plusieurs rêves notés puis découpés et recousus, en italique un rêve en normal un autre, quand un point termine une phrase c'est que le rêve (en italique par exemple) est terminé et on continue (en italique tjs selon l'exemple) sur un autre.

lundi 7 novembre 2011

depuis quand ? Je ne me souviens pas

Depuis quand ? Je ne me souviens pas
Corps pense-bête, épaules engourdies, bas du dos contracté, tassé
Respire, craque.
Toujours soif.
Pourtant depuis longtemps les reins ne réclament plus
Ni ne ressentent la douleur nichée au creux du vagin.


Depuis quand ? Je ne me souviens pas
Il m’est arrivé de voler, le corps figé sur le matelas.
Tomber dans la forêt, dans la rivière, dans une cheminée d’un temps ancien.
Voler au-dessus des toits de la grande ville.
Quand la spirale est venue la première fois.
Je n’ai pas lâché prise à dos plat, souffle coupé.

Depuis quand ? Je ne me souviens pas
Petite, j’aimais les pommes au point d’y tomber dedans.
Corps agité, prisonnier d’un cerveau immature
Alors le père faisait le bouche à bouche, seul baiser jamais reçu
Alors elle avalait sa langue.
La petite vomissait en se réveillant, paupières lourdes, encore vivante.

Depuis quand ? Je ne me souviens pas
Petite j’étais poète.
J’inventais des rêves, des pays, des amours, des fées, des licornes, des lacs.
Petite j’étais multiple.
J’existais dans d’autres lieux de l’univers, des moi préparaient ma vie d’ici, ici je leur créais des rêves, des pays, des amours, des fées, des licornes, des lacs.

Depuis quand ? Je ne me souviens pas
Une fois je suis presque morte
Mes cellules ralentissaient peu à peu
Mon souffle s’affaissait progressivement
Et puis deux cris : « Mes petits ! » « Maman ! »
Sursaut sur le matelas, à plat dos, souffle coupé.

Depuis quand ? Je ne me souviens pas
Mon corps a voulu maigrir, toujours plus et davantage
Alors il allait nager chaque jour
Alors 650 calories par jour
Alors la ménopause à 15 ans après l’avortement

Depuis quand ? Je ne me souviens pas
Quand j’ai vieilli prématurément, hors jeu amoureux
les médecins ont dit que ce n’était pas normal,
non pas d’être maigre mais de ne plus pouvoir être mère
Alors des médicaments, des saignements, des calories, des kilos infernaux

Depuis quand ? Je ne me souviens pas
Mon corps a presque toujours eu froid
Maintenant il ne sent plus
Ne salive pas.

Depuis quand ? Je ne me souviens pas
Mon corps a mis au monde deux petits corps tendres en même temps
Après je n’ai plus rêvé
Inutiles combats du corps

Depuis quand ? Je ne me souviens pas
Mon corps aurait voulu être séduisant, il est simplement intelligent
On n’est pas amoureux de la mètis.

Depuis quand ? Je ne me souviens pas

mercredi 19 octobre 2011

il faut être seul


Il faut être seul
Pour mourir

Pour aimer
Il faut être seul

Il faut être seul
Pour accoucher
Pour endurer ce corps

Il faut être seul

Il faut être seul
Pour pleurer

Il faut être seul
Pour marcher
coûte que coûte

Il faut être seul
Pour l’alcool

Il faut être seul
Pour la nostalgie
Pour ne plus lutter
Pour ne plus prouver
Ni éprouver

Il faut être seul
Pour payer le dû
lui laisser aimer l'Autre
le laisser partir
Et s'effacer

Il faut être seul

Pour re-aimer
Pour re-vivre
Pour re-mourir
Re-marcher
Re-nager
Re-plonger
Re-payer son dû
Re-pleurer
Re-boire
Re-nouer
Re-lâcher
Se relâcher

Il faut être seul

Pour ne plus être seul.

lundi 17 octobre 2011

feuilleton de plage de l'été (retravaillé mais à améliorer)

en II actes.

1er acte: un jour avant

La vie avait bien débuté pour Sophie et moi. Sophie, ma copine avec laquelle chaque jour nous faisions un jogging. Aujourd'hui, nous ne courrons plus. Nous élevons des poules. Moi je m’appelle Paule, je déteste. Je me faisais appeler Marie-Line à l'époque, en deux mots, pas à l’américaine ce serait vulgaire.
Le jour avant, était un jeudi d'avril. Le temps était lumineux et je venais d’acheter un nouvel ensemble « sport » aux couleurs vives. Non que nos goûts portassent sur l'extravagance, mais pour courir nous aimions nous faire remarquer. Sophie l’a adoré. Nous étions blondes, faux blond avec des mèches.
Depuis l'enfance, nous habitions le même quartier, la même rue. Depuis nos licenciements, chaque jour ou presque, nous nous retrouvions avant le petit-déjeuner, ou du temps de midi pour sauter le repas et suer à jeun. Nous partions du côté du lotissement de la Roseraie, en traversant le jardin d’enfants. Notre quartier est très en pente. Quand nous descendions la rue principale, pentue et tortueuse, qui rejoint la place du même nom, Saint-Martin, nous ne passions pas inaperçues : conducteurs, clients de la pizzeria de Paolo, tous nous regardaient avec gaîté. je crois bien nous les rendions heureux. Avec les mêmes baskets, clignotant de l’arrière au rythme de nos pas saccadés, il n'était pas rare qu'on nous criât :
- Hé, ce n’est pas Noêl !
Alors, nous feignions les vertueuses offensées.

Courir était un rituel social car nous ne rencontrions que peu de gens dans nos vies paisibles. Pas de collègues à qui raconter nos vacances, pas de mari auprès de qui se plaindre de ces collègues. Nous vivions de nos rentes c'est-à-dire d'une modeste pension versée par nos ex-époux, des indemnités chômage et d'une aide au logement.
Nous voulions éliminer nos kilos et la cigarette que nous ne manquions pas d'allumer avec volupté à la fin de la course, après avoir vérifier les pulsations cardiaques. Puis, nous entrions dans notre salon de thé préféré. . D'une certaine manière, la pâtissière a été notre complice. Elle ne nous faisait jamais de reproches malgré nos excès de sucreries. Il est vrai qu'à nous possédions de beaux bourrelets... les trois grâces, quoi. Rien de plus délicieux que d’hésiter entre gâteaux, sorbets et bonbons au chocolat, et au final goûter d’un peu de tout arrosé de thé sans sucre, cela va de soi. Nous avions un penchant pour les religieuses, pets de nonne, sacristains, et jésuites. Que Dieu nous pardonne. Il a su se venger finalement.
Notre nom de code était les « Two Too ». Nous cultivions le « trop » comme d'autres cultivent les fleurs, leur jardin, les rimes.... trop dans notre tenue, paroles, cris stupides et rires surjoués.
Les commerçants du quartier nous connaissaient bien:
-"Hé, les toutous". On leur souriait béatement suivi d’un grinçant whap! Un jour une femme agacée par notre façon d'être a beuglé : "précieuses ridicules" en insistant sur "pré". Nous, précieuses ? Nos enfantillages comblaient la solitude, l'ennui. C'était notre style. C'est bien d'avoir du style, Non ?
De guerre lasse, le quotidien étant bien norme, nous avons construit un rêve, une illusion, un fantasme. Nous tomberions amoureuses et nous nous ferions aimer d'un homme beau, blond, timide, qui progressivement se dégourdirait les neurones et le corps grâce à nous ; nous l'amènerions courir, puis découvrir nos passions gourmandes, toutes nos gourmandises.

Un jour, de mars, fatalement, il a pris chair. Il est vrai que nous n'avions pas eu le choix.
Christopher notre voisin, comptable de métier. Il avait une petite bedaine qui promettait des heures de gaieté devant des glaces à la chantilly, des mousses de fruit, du chocolat fondant au caramel, des éclairs à la vanille… Ah, quand j'y pense. Nous imaginions bien. J'en salive encore en vous racontant notre histoire.
Christopher était effectivement timide, trop. Il n’osait pas nous regarder. Il n'était pas très beau, pas blond... enfin, plutôt dégarni ce qui a tendance à rendre énigmatique la teinte originale de la chevelure. Le temps passait et Christopher demeurait distant. Nous l'espionnions. L'a-t-il remarqué ? Je ne sais pas. Quoi qu'il en soit, un soir d'avril, nous avons tenté le tout pour le tout : nous l’avons kidnappé. Les jeudis il rentrait chez lui vers 20 heures trente, seul horaire qu’il ne changeât jamais alors que les autres jours de la semaine connaissaient de considérables variations mystérieuses. Il rentrait apparemment éreinté, garait sa voiture et disparaissait. Nous l'apercevions parfois par la fenêtre de la cuisine ou du salon. Ce jeudi-là, il semblait particulièrement détendu, et s'assied sur sa terrasse. Il est vrai qu'il avait la paix car, depuis trois semaines, sa femme rentrait vers 22h. Malgré la fraîcheur, il ressortit de la maison avec un plateau sur lequel nous distinguions une bouteille de vin. Il alla s’asseoir non sans avoir coupé une branche de rosier. Je conservais des anxiolytiques et des somnifères. Nous avions préparé une tisane agrémenté d'une potion décontractante et nous sommes venues la lui proposer en bonnes voisines. Partager une tisane entre amis, comme l'apéro au camping, hum... Que n’avions-nous fait ! Les effets ne se sont pas faits attendre. Christopher s’est mis à ricaner, puis à pleurer. Nous étions inquiètes bien qu'hilares. Les voisins allaient s’en rendre compte. Il a réclamé à manger, mais il a refusé la viande et les œufs ; il voulait des gâteaux. J’ai une réserve de biscuits, alors je les ai apportés ainsi que ma réserve de tablettes de chocolats, mon pot de Nutella, mes glaces à la vanille et à la lavande. Ensuite, il a vomi, partout. Ses rosiers ont eu un engrais original. Et puis, il a voulu boire, a ouvert une seconde bouteille de vin. A encore vomi, pleuré, ricané.

Nous n'en pouvions plus. Nous avons pris la décision de lui faire prendre l'air, en voiture. Il s'est débattu. Il ressemblait à une marionnette dont on tire les fils au hasard. Nous craignions le voisinage. Nous avons pu le porter jusqu’à l'arrière de la voiture de Sophie. Nous avons roulé une demi-heure. Enfin, nous nous sommes arrêtées, assommées par la musique des Clash que Sophie avait mise à fond. Le destin a voulu que nous nous arrêtâmes près d’un étang. Il dormait profondément et était très lourd. C'est fou comme un corps peut s'alourdir dans le sommeil. Nous n'avions pas vu que nous étions devant un pré en pente. On le tire, les jambes, le bassin, Sophie passe par l'autre portière, le pousse, je tire encore, il vient progressivement comme un nouveau-né. Mais alors que les épaules allaient sortir, tout s'emballe: il me repousse, enfin plutôt son corps inerte me fait m'asseoir sur le côté, et... il roule, roule, lentement, sûrement. Sophie courre derrière lui. Il ne se réveille pas. J'observe la scène. Un peu saoulée par le vin que nous avions goûté chez lui. Il fait sombre.
Nous n’avons pas entendu sa chute dans l’étang.
Nous sommes parties précipitamment.
Nous l’aimions bien notre Christopher.

Acte II: comment les two too se convertissent dans les poules

Le mois de juin suivant était brûlant, bientôt il y aurait la fête des voisins, puis la fête de la musique. Je n’ai jamais raté une de ces festivités et avec Sophie nous y venions munies de desserts. Cette année là encore. Jean, l'organisateur, était particulièrement débordé. La fête des voisins était sa fête, il l’avait ouverte à tout le quartier, pas seulement à une rue, encore moins à un immeuble. Avec Paolo le Pizzaiolo, un napolitain échoué ici mystérieusement, ils avaient une liste de consignes qu'ils distribuaient deux semaines avant le 21 juin aux habitants volontaires. Tout se déroulait devant la pizzeria de la place saint-Martin. Paolo s'y était installé car elle lui rappelait ces placettes toscanes pentues et en « entonnoir » sur lesquelles viennent s’échouer les effluves de la ville, les ballons des enfants, les ivrognes, les vélos sans frein, les dragueurs, les belles de jour, les coureuses de fond, les chevaux. D’où venait cette appellation «Saint-Martin »? Pour Jean Bonnal, la sainteté d’un tel nom commun ne pouvait s’expliquer que par la volonté de L’Eglise de sanctifier le banal, l’anodin. Son Martin à lui demeurait à jamais le squelette des classes de biologie aux genoux mobiles, il nous le disait tout le temps. Bien heureuse sa descendance lozérienne qui lui évitait de porter le patronyme de sa rue le plus couru de France.

Jean tenait un magasin de réparation de skis et de raquettes de tennis. Son activité se calait sur les vacances: il était un saisonnier à sa manière, prenant repos à l’automne et au printemps. La fête des voisins tombait en plein mois de la raquette et des tournois internationaux. Il était rarement de bonne humeur. Pour compliquer l’affaire, son comptable avait subitement disparu sans fournir d’adresse, et ceci depuis treize semaines. La police avait enquêté dans le voisinage, elle en avait conclu à une disparition volontaire, terme suffisamment flou pour envisager le suicide, l’abandon du domicile conjugal, une épopée folâtre, un repli monastique. Les langues des mégères allaient bon train. Ces hypothèses se heurtaient à la vision que donnait l’homme sans histoire et sans charisme. Bref, l'enquêteur avait fini par observer que son seul loisir connu était la lecture du journal, et, depuis quelques temps, son délassement quotidien sur sa terrasse. Excentricité que d’aucuns avaient commentée non sans ironie, d’autant que l’on savait sa femme « sortie » ces soirs-là. Cette dernière avait expliqué à l'enquêteur qu'elle se rendait chez un collègue de travail. Le rendez-vous avait pour objectif des obligations professionnelles, même si le collègue - quelque peu couard - avait avoué que leur relation avait pris une forme plus... disons chaleureuse au fil des séances. Le soir de la disparition, il l’avait invitée au restaurant. Après avoir bu une demi-bouteille de champagne et une cuvée de Saint-Joseph, elle avait voulu rentrer chez elle en taxi, prétextant des nausées. Le taxi l’avait donc déposée à 22h30 et, ne voyant pas son mari sur la terrasse, ni dans la villa, et après quelques aller-retour aux toilettes où son mal-au-coeur exprimait toute sa créativité, elle avait appelé sa mère, puis la police. le temps passait, jusqu'à ce jour de fête: je vais vous décrire ce que je sais, Paolo m'a tout dit, à l'hôpital.
Vers 14h, il appela Jean qui passait sous ses fenêtres munis de nappes en papier.
- Eh Jean !
- Oui Paolo, comment va ? La mairie a livré les tables et les chaises ?
- Si ! Si !
- Que d’enthousiasme pour quelques tables !
- -Ah Jean si tu savais…
- - Ben non je ne sais pas… tes mystères encore, allez… je suis une tombe tu le sais.
- Ah… Nos amis catcheurs (d'autres voisins de la rue Saint-Martin) qui travaillent aux pompes funèbres "Martin père et fils", reviennent d’Alger.
- - Je ne savais pas qu’ils étaient partis…
- Je leur ai payé un voyage de détente
- Sympa. Coupa Jean impatient. Je suppose que tu as tes raisons, des raisons raisonnables disons…
Paolo me dit qu'il se tut à ce moment, faisant son cinéma pour faire durer le suspens, faisant son "italien", puis n'en pouvant plus :
- Tu connais Aicha, elle travaille chez moi, comme serveuse ?
- Oui bien sûr… charmante…
Le napolitain hésite, reprend :
- Bon c’est une longue histoire, je la fais courte pour toi… Elle avait un mari, et il vit encore…
- Je la croyais veuve avec ses gosses.
- Bien sûr. C’est ce qu’elle dit. Mais en vérité l’époux est parti quand son fils cadet est né, il est retourné en Algérie et s’est remarié. Elle croit qu'il a été expulsé de France et en veut terriblement aux agents de la préfecture. Moi j’ai enquêté… disons… mon intuition me disait que l’histoire n’était pas claire et puis… avec l’aide de mes sources italiennes à Alger, enfin tu vois ?
- Je crois voir oui. Et bien ?
- Et bien une fois l'adresse de l'époux retrouvé, j'ai embauché les catcheurs pour lui faire passer un petit mot, qu'il n'a pas voulu lire dans un premier temps.
- Il y a un... second temps ?
- Attends. Avec sa nouvelle femme il a un garçon, du même âge quasiment que le petit de Aicha. Nos catcheurs ont débarqué chez lui le lendemain de leur visite avec mes collègues italiens, à quatre ils sont su... (Paolo racle sa gorge quand il me narre tous ses mots assis sur mon lit d'hôpital) ils ont su le convaincre de verser une pension à sa fille aînée pour ses études de médecine et à son garçonnet qui va rentrer en préadolescence et est susceptible d’être traumatisé par l’absence du père.
- Tu parles, il est gai comme un pinçon ce gosse !
- Oui oui, mais bon, les traumatismes peuvent se révéler bien plus tard. Il a accepté de verser la pension avec les intérêts de retard.
- Tu parles !
- Bon... mes gars avaient pressenti la résistance de l'homme, mais avec peu d'explications supplémentaires, il a fini par accepter la responsabilité paternelle qui lui incombait. Son genou droit et sa mâchoire sauront de toute façon la lui rappeler, si sa mémoire devait choir. Le corps a ses raisons que…
- Tu es un être de raison effectivement, ironisa l'ami du Pizzaiolo.
- Viens, je te paye à boire ! Je te sens joyeux mon frère !
- Et Aicha ?
- Ben quoi Aïcha ? Elle a vu la pension arriver pour la première fois la semaine dernière et en est très heureuse, on lui a dit que le gouvernement algérien avait décidé de lui verser une allocation d’éducation de mère isolée. Les catcheurs ont même obtenu un certificat de veuvage au cas où elle voudrait refaire sa vie.
- Quelle morale ! Elle sait tout cela Aïcha?
- Oh eh non, pas fou, non une partie... je la protège tu comprends.
- Ca va, ne cherche pas d’excuses.
- Arte del amor !
- Réapprends l’italien mon pauvre ami !

Et puis soudainement Aicha a fait son apparition:
- Paolo, Jean !
- Qui a-t-il ? Demande Paolo tout sourire.
- Vous savez la nouvelle ?
- Laquelle ?
Paolo s'est senti craintif.
- Vous ne devinerez jamais !
Les hommes se taisent, gênés.
- Christopher…
- Quoi Christopher ?
- On l’a retrouvé !
- Où ? Dans quel état ?
Aicha prend un air triste:
- A la rivière. Tout vert paraît-il.
- Pourquoi vert ?
- Ben à cause des algues du lac !
- Des algues ? la rivière, le lac ? Que dis-tu ? interroge Paolo à l’haleine fétide, après les trois verres de Chianti bu en bonne compagnie.
- Les gendarmes l’ont repêché au bout du lac, quand il se déverse dans le creux de la rivière, coincé entre des racines, et à moitié dévoré… par des castors !
- C’est quoi cette histoire, qu’il a été foutre dans le lac en compagnie de castors ?
- On n’en sait rien. En tout cas bien pourri, tout gonflé et tout vert. Pas d’examen légal possible pour le moment. Trop de trous dans son cv corporel : décomposé, disparate et abstrait, foie à la Dali, vésicule biliaire pusillanime, intestins véreux, et j’en passe. En tout cas les catcheurs l’ont mis en caisse il n’y a pas une heure.
- Tu en dis des histoires !
- Mais qu’est-ce qu’il a été foutre chez les castors le con ? Réfléchit Paolo que la présence de l'animal rendait soucieux.
- Ouais… bizarre. C’est comme ça, le hasard de la vie.
- Ou du destin.

Soudain, un bruit de freins désordonnés et grinçants a résonné en écho sur la place. de cela je m'en souviens encore, ensuite c'est Paolo qui raconte:
Un corbillard grimpe difficilement la rue pentue, son moteur crache, le pot d’échappement émet des pets immondes. En contrebas Paolo et Jean nous aperçoivent avec Sophie, endimanchées pour la fête des voisins, portent à plein bras nos desserts. Ils observent le camion. Nous marchons en riant sans lever la tête. Puis tout va vite bien que les mouvements semblent s’enchaîner tranquillement, comme dans une valse ralentie par un vent en contre-sens.
Les two-too sont immobilisées en pleine rue. Elles aussi lèvent leur regard vers le corbillard. Une seconde trop tard. Une chanson langoureuse, allemande, sort brusquement des haut-parleurs installés dans le quartier. Elles sursautent, se tournent machinalement vers la place où sont installés les haut-parleurs. Elles ne voient pas la porte du coffre du corbillard s’ouvrir, se refermer dans un claquement, quelque chose en sortir et avancer vers elles avec une grande légèreté. Les voisins quant à eux observent sans y croire, sans crier. Le lourd cercueil file comme une luge, prend la courbe, se redresse, semble obstinément se diriger vers les deux femmes, puis vient les heurter violemment.
Mâchoires fracturées, ligaments des genoux déchirés, coudes et poignets fracassés. Le couvercle s'ouvre déversant sur les corps à terre des Two Too celui, dégoulinant, puant et vert – Aicha avait donc raison - de ce pauvre Christopher. Les voisins bouchent leurs oreilles quand retentit le long et lugubre hurlement des femmes aux chaussures clignotantes.

Les habitants arrivent lentement près des corps enchevêtrés. Abasourdis, muets, craintifs, un mouchoir sur le nez, certains font le signe de croix. Mais la fête ne s’en arrête pas moins ; elle prend ce soir-là des intonations bavardes, abreuvées par des hypothèses farfelues, des ragots diaboliques. De mémoire d’anciens habitants, jamais on aura autant bu à une fête des voisins.
Les jours qui suivent rétablissent la routine mais une brise chaude continue à agiter les esprits. La chaleur de l’été ne faiblit pas, pas plus que les bavardages. Les gendarmes mènent l’enquête en dehors de leurs temps de repos et d’apéro. Ils ne trouvent aucun indice ne sachant pas d’ailleurs pas comment orienter leur enquête. Deux semaines après l’incident de la rue Saint-Martin, la rumeur s’inquiète. Qui va indemniser les Two Too ? Comment est mort Christopher ? Nous sommes cloîtrées à l’hôpital ne pouvant pas répondre aux questions du jeune commissaire parisien mis sur l’affaire, un vrai blond, beau et pas timide. Mais avec nos mâchoires brisées, nos bras inertes, nos poignets invalides, et nos jambes en suspension au-dessus des lits, nous ne pouvons pas répondre, même si Paolo ne nous avait pas dit, de sa voix ferme, de nous taire coûte que coûte. Bientôt le commissaire se lasse, nous ne le revoyons pas. Les assurances s’affolent, se disputent. Qui est coupable ? Qui est responsable de l’accident ? Les experts pressent la mairie. Le maire n’aurait pas dû autoriser l’emprunt de cette route escarpée aux corbillards. Le maire renvoie l’affaire sur les pompes funèbres qui rejettent la responsabilité aux deux croque-morts forts en catch. Paolo ne peut supporter cette indécision et puis il a une tendresse (et une dette) envers les catcheurs. Il fait appel à un ancien ami sicilien reconverti dans la magistrature française. Après des études des plus médiocres il a su faire se faire une clientèle parmi les mafias de Marseille à Lille, en passant pas mal de temps à Grenoble.

Cet ami du droit découvre que Christopher possédait, outre une maigre assurance vie octroyée à sa femme, un petit pécule de 500 000 euros sur un compte à son nom, en Suisse, rapportant 5% d’intérêt par mois depuis… plusieurs années. L’épouse n’est pas au courant. Informée, son mal-au-cœur se rappelle à elle, regrettant au passage de ne pas avoir accepté un dernier verre chez son collègue de travail le soir de la disparition de son époux.
L’avocat convainc le juge que l’involontaire mais néanmoins quasi-assassin des Two Too… est le mort, Christopher. Adjugé. La rente permettra aux deux femmes de se faire oublier du quartier en déménageant en pleine campagne pour monter un élevage de poules et d’oies, vous savez donc tout, ou presque : le maire a touché une aide conséquente pour refaire la rue et la place, il en a profité pour l'interdire aux corbillards. Etrangement, Paolo a reçu une forte indemnité pour réhabiliter son restaurant, il en a profité pour épouser Aicha. Les Catcheurs sont repartis en lune de miel dans un hôtel 4 étoiles en Tunisie grâce à leurs indemnités de licenciement versées par les pompes funèbres et à un petit pécule tombé du ciel sur leur compte en banque.

Peu à peu le quartier a oublié Christopher, paraît qu'on cause toujours de nous, j'en suis heureuse. A la nouvelle fête des voisins on s'est remémoré Christopher, qu’on aimait bien ; à la seconde on s'est demandé si nous allions continuer dans les poules et ne pas revenir dans le quartier. A la troisième... elle est à venir, je n'en sais rien.
Quoi qu'il en soit, nous l'aimions bien Christopher, cependant rouler était son destin. Tant pis.