samedi 28 mars 2020

Ravin du jugement


Mais quels gémissements écrasés entre les rives du ravin des jugements ? Quelle grisaille à dénicher dans ces reliefs ? Quel mirage à enlacer ou quel mythe à revivifier?
Je regarde la carte comme on regarderait le ciel, mais un ciel sans tumulte, semé de fins nuages blancs, de traînées vaporeuses, à la recherche de signes qui reprendraient vigueur dans la loupe d’une larme. C’est juste une sensation de vide qui affleure, une obscurité peuplée d’invisibles images, un mélange de frissons et de murmures. Peut-être une sorte de vertige s’insinue entre les épaules à vouloir déchiffrer le grimoire d’un temps que l’on n’a pas connu, soulever la vie souterraine de voix et de pensées.
Ce territoire lointain, secret, enfoui, que personne devant moi n’a jamais nommé, ce lieu porteur d’ irréalité, qui lui a donné ce nom? Nulle mention n’en est faite ailleurs que sur cette carte. Tout est à inventer, à créer; développer une mythologie pour accroitre ses rives et leurs puissances, projeter des entassements de riens et dessiner un labyrinthe de questions où faire résonner les corps creux qui essaient de se débrouiller avec les mots. Il faudrait aller filmer les incertitudes de ce lieu qu’on dirait sanctuaire ou lieu d’attente, mettre en forme une légende nouvelle, faire déambuler un cerf ou quelque animal d’envergure. Peut-être même aller jusqu’à éradiquer les ronces qui recouvrent les sols, courent sous terre, se ramifient en autant de lianes et de réserves de secrets… Retrouver les pensées primitives qui ont pris forme là sur ce ravin d’incertitudes, risquer une parole, être plus fort que ce creux que nul n’arpente, se tenir dans cet écart et laisser tomber une constellation de mots, ces petits cailloux de la mémoire et des silences.
Ravin du jugement? Y-a-t-il un lien avec la légende du pont du diable légèrement en amont ? Le Diable grugé après son accord passé avec le seigneur de Chalencon, ayant construit ce pont de pierres en hauteur à deux arches et qui ne craint donc plus les avatars des crues à répétition de l’Ance, et ayant emporté l’âme d’un chien dans les Enfers au lieu de celle d’un manant, se vengerait en faisant subir dans le fin fond de cette vallée un jugement sans douceur à quiconque se risquerait sur ces rives…
Forcer la carte ou la vision satellite à délivrer ses secrets. Comprendre que ce ravin est situé sur l’autre rive de l’Ance, côté Saint-André de Chalencon, et donc éloigné des terres connues, et pourtant pas si loin de Durand, la maison mère. Accessible à pied mais il faut traverser la rivière et soudain le souvenir des têtes flottant sur l’eau, les sculptures de mon amie, ...il y avait un gué : par lui le ravin du jugement aurait sans doute pu être rejoint. J’ai donc vu ses rives sans le savoir, effleuré son nom sans me poser de questions, être jugée sans avoir mon mot à dire...Quelque chose s’agrippe aux tempes, on se sent petit enfant qui a dû faire quelque bêtise, sans plus trop savoir ce que cela peut bien être, mais l’adulte le regarde de ses yeux noirs et la sentence tombe. Ce sera la dernière promenade, sous la nappe de cendres.


jeudi 26 mars 2020

La traversée

Ce soir, j'avais une place pour un spectacle sur Sylvia Plath... que je ne verrai pas...
Alors je partage le poème par lequel je suis entrée dans l'univers de cette auteure, et que je n'ai cessé de lire depuis vingt ans:

Wuthering Heights

Les horizons m'encerclent comme des fagots
Qui penchent, disparates, et pour toujours instables.
Il suffirait d'une allumette pour qu'ils me réchauffent
Et que leurs lignes fines
Rougissent l'air
Lestant le ciel pâle d'une couleur plus sûre,
Avant que les lointains qu'elles fixent ne s'évaporent.
Mais ils ne font que se dissoudre et se dissoudre
Comme une succession de promesses, à mesure que j'avance.

Nulle vie ne s'élève au-dessus de l'herbe
Ou du cœur des moutons, et le vent
Vient se déverser comme la destinée, courbant
Chaque chose dans une seule direction.
Je sens bien qu'il s'efforce
D'aspirer ma chaleur pour l'emporter.
Si j'accorde aux racines de la bruyère
Une trop grande attention, elles finiront par m'inviter
À blanchir mes os parmi elles.

Les moutons eux savent où ils sont,
Ils paissent dans leurs nuages de laine sale,
Aussi gris que le temps.
Les fentes noires de leurs pupilles m’absorbent.
C’est comme d’être expédiée dans l’espace par la poste,
Message stupide, insignifiant.
Ils restent là dans leur costume de grand-mère,
Boucles postiches et dents jaunes
Et bêlements de marbre, durs.

Je rencontre des ornières, et de l’eau
Limpide comme les solitudes
Qui fuient entre mes doigts.
Des seuils creux tour à tour apparaissent dans l’herbe ;
Linteaux et perrons se sont désassemblés.
Des gens, l’air ne se souvient que
De quelques étranges syllabes.
Il les répète en gémissant :
Pierre noire, pierre noire.

Le ciel s’appuie sur moi, moi, la seule à être debout
Parmi toutes les horizontales.
Les herbes affolées battent et se cognent.
Elles sont trop délicates
Pour vivre en telle compagnie ;
L’obscurité les terrifie.
Maintenant, dans des vallées aussi étroites
Et sombres que des poches, les lumières des maisons
Luisent comme de la petite monnaie.

 Sylvia Plath " La traversée" ( traduction de Valérie Rouzeau)

mardi 24 mars 2020

Confinement

7° jour de confinement, qu'elles sont bizarres ces journées, vides, silencieuses, comme si nous vivions en sursis puisque nous ne savons pas si nous serons encore vivants quand tout cela prendra fin. Trop de questions se pressent au portillon. Manquons-nous de réponses, ou bien est-ce notre soif de réponses le véritable problème ?
Miracle des premiers jours, le soleil, le silence, aucun bruit dans la rue, finie la rumeur de la ville au loin, le ciel tout bleu au petit déjeuner, même les stries qui rayaient notre ciel ont disparu, plus d'avion, seulement les fleurs partout dans le jardin, les chants des oiseaux, la campagne à la ville.


Peu à peu, les petites voix et cris des enfants commencent à manquer, on se met même à remarquer (regretter ?) les ados descendant bruyamment la rue, l'environnement semble bizarre, la chatte ne se comporte plus tout à fait pareil, aux aguets, étonnée ...


Alors comment est-ce que je vis ces jours sans but, sans objectif, sans tâches, sans devoirs, mes jours hors du temps et des exigences que je crois m'être imposés par la société, les autres, ? Les cinés, les théâtres, les réunions ... ? Alors que c'est bien moi qui me les impose, pour le meubler ce temps justement dont j'ai peur qu'il se vide de tout et me retrouver face à … à quoi d'ailleurs ? À moi-même ? Au non-sens de l'existence ? Ne serait-ce pas plutôt à ma propre incapacité à vivre sans sens, sans direction, sans but, à juste vivre et me laisser porter, juste ETRE sans « m'occuper » ou occuper mon temps et remplir ma vie et ses heures.


En fait, c'est bien ce qui se passe. Je me dis : « là, ce seront bientôt les nouvelles de 18h alors t'as le temps d'aller écrire ton journal », je regarde plus souvent le réveil ... sans internet, ni téléphone depuis 4 jours, tout cela est encore plus flagrant que les jours précédents. Apprendre à juste ETRE, comme une fleur, comme un oiseau, comme ma chatte, ne rien attendre ni espérer, juste être là à chaque instant. Pas si simple !


Le confinement me contraint à faire l'expérience de la « nudité », du « vide » et je résiste à me désencombrer, à laisser se rompre les digues, à vivre un autre rapport au temps, au monde, plus libre, à laisser le remplissage, si naturel au quotidien, se disloquer. Un tel événement me montre soudainement que je suis incarcérée dans le jeu de mes habitudes et de mes pensées, mais si je parviens à l'entendre, cette soudaineté m'invite à me dépouiller de mon ancienne peau, à me simplifier. Elle me contraint à voir et débusquer mes faux-semblants et les multiples compromis que je fais avec moi-mêmes. Alors il faut oser la vie nue, plus de fuites possibles.

lundi 23 mars 2020

Arpenter le paysage






p 274/ Un rocher qui affleure me fascine. C'est comme une baleine qui fait surface. Dans chaque boule de granit est enfermé un secret, un murmure. Par ailleurs les arbres qui puisent leur force du substrat profond me parlent et me fascinent aussi. Ils concentrent beaucoup de la force du paysage.

p/ 100 ( Le texte parle juste avant de Jean-Loup Trassard)
Trassard a l'œil sur tout ce qui l'environne. C'est sa vie. Un œil averti, parfois presque amoureux. Ce sont ses hauts lieux à lui. Chacun, nous avons les nôtres. Tantôt issus de notre propre enfance, cantonnés, encapsulés, logés à jamais dans son souvenir, et alors fonctionnant comme autant de buttes-témoins qui résistent à l'érosion du temps qui passe; tantôt créés à l'âge adulte et liés à de petits rituels individuels ou familiaux, telle promenade favorite et pas une autre, ou telle randonnée vers un point de vue dominant, telle visite coutumière, telle destination estivale réitérée; nous nous fabriquons tous, chacun, nos propres lieux. Comme malgré nous — nos pas nous y portent — , nous y retournons, les retrouvons parfois presque comme nous faisons une visite à une personne aimée. 

Martin de la Soudière "Arpenter le paysage" ( anamosa 2019)

mercredi 11 mars 2020

Bouts d’aplats

Mosaïque de verts, de bruns,
Légende de la carte, telle un sésame
Ouvrant de vastes possibles
Et des reliefs fascinants,
Camaïeu dans le courant,
Dégradés de bleus,
Et, presque tel un intrus,
Le violacé des cuisses marbrées
Sous la froidure de la rivière
Comme un écho, les lettres sur la façade
De la vieille auberge,
Pleurant en profondeur sous les fenêtres
Nul buvard pour éponger leurs larmes
La pancarte des vieux dimanches
Se balance au loquet rouillé
Dans la neige fraîchement tombée
Elle laisse sur l’immaculé des filets rosés.
Subjuguée par deux yeux jaunes,
Rayés par les traits de la giboulée de grésil.
Efforts vains de la carte
Pour convertir les taches vertes
Et les chemins bleus des rivières