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mercredi 10 avril 2013

est-ce raisonnable?

Cela tire loin de ce jour, dans les parcelles d'un ciel quadrillé de toits que je contemplais jusqu'au bout du silence. Et lorsque je descendais les trois étages pour rencontrer l'ailleurs qui ceinturait ma jeunesse, c'était toujours les mêmes lieux où mes pas se repliaient. Des lieux dignes de cathédrales, qui faisaient battre mon cœur quand mes doigts caressaient le désir de ce qui restait désir. Je touchais la tranche des livres, en feuilletais certains, lisais des premières phrases, m'innervais dans ce songe des mots qui me rattraperaient.
Ce ne fut certes pas mon premier achat - les dates figurant sur la première page des livres que j'achète le prouve -, mais celui  sans doute que j'ai le plus retardé. Pendant des mois, je suis allé le voir, le toucher, le respirer; j'ai pesé la nécessité vitale de sa possession, ai contrôlé sa disponibilité, son prix, ai posé les questions habituelles en ai-je vraiment besoin,est-ce raisonnable, ne puis-je vivre sans....Puis, je l'ai vérifié, le jour d'un anniversaire, suis sortie de la librairie avec l'ouvrage bistre entre les mains, le coeur cognant plus fort: "Gandhi et la non-violence" dans la collection des "Maitres spirituels". Il est toujours dans ma bibliothèque, je ne suis pas certaine de l'avoir lu jusqu'au bout....

mardi 9 avril 2013


«I talk about...»
ma mémoire courte
premier disque ?
aucun souvenir
ce n’était pas pete johnson and his orchestra
en haute fidélité
sans mémoire vive
«I talk about...» 
disque oublié
premier vinyl acheté ? 
rayé de ma carte mémoire
«si vous avez aimé ce disque
original recording
vous aimerez certainement..».
mon livre invisible
sans titre ni auteur
égaré au fond du puits 
passé
«I talk about...»
objets enfouis
livres disques
mots et mélodies
jeunesse sans mémoire 
perdu
I talk about you
chers disparus

si tu avais apporté ton vélomoteur
peut-être
je me serais souvenu



dimanche 7 avril 2013

ROUGE NOIRE passe et manque.

Ce que je voulais c'était un vrai livre
et des listes de voyage
Ce que je voulais c'était du ROUGE
un cache pot, un pantalon
des tomates cerises double
ROUGE
un décolleté, une paire de collants
des petits livres ROUGEs
un bouchon de coca
une attitude sur le canapé.
Ce que je voulais c'était écouter autre chose
Je me grattais la tête en apprenant mes leçons d'histoire
dans un vrai livre à couverture ROSE, en écoutant en boucle
Quoi ?
sur la radio enregistreuse, ça crachotait velu.
Un tableau ROUGE sur lequel est écrit JAUNE
des verres, du jus de pomme cassis
Ce que je voulais c'était des disques NOIRS, avec des musiques de NOIRS chantées par des BLANCS ou des NOIRS dans des pochettes NOIRES et ROUGE
des variations, des manoeuvres, des échappements
Ce que je voulais c'était m'échapper du monde

"le singe blanc ne quitte pas des yeux
la gorge blanche de la dame"

Je voulais de vrais mots NOIRS et ROUGE dans de vrais livres
je voulais de vraies musiques avec de vraies croches et pas seulement des BLANCHES et des NOIRES
dans de la vraie vie avec de vrais morceaux dedans
qui m'en ferait voir de toutes les COULEURS
Un disque de Patti Smith, un livre de le Clezio, Le Procès Verbal
des textures âpres
des sensations à jamais aggripées
"des disques de drônes travaillant à l'érosion des contours"

Le singe blanc offre des fruits

J'ai rangé la cravatae fine et la chemise blanche
J'ai rangé la musique qui ferait pleurer
Ce que je voulais c'était être Patti Smith
mais la place était déjà prise

la phrase en italique est extraite du recueil de poèmes de Paul Verlaine.
Quelques jours plus tard, je rencontrais une dame qui travaille avec la petite nièce de Paul Verlaine. Elle dit que dans leur famille, Verlaine est tabou, toujours la honte...


Premier achat mémorable


Je me souviens d'en avoir longtemps rêvé.

Et pour cela, je trouvais mon premier travail d'été : ramasser de fraises. Lever, quatre heures et demies, deux kilomètres à pied pour me rendre au bord de la N7. Attendre le bus de ramassage. Une demi-heure de trajet entre Vienne et Péage de Roussillon. Chacun/e au début d'un long rang. Payés au panier. Après quelques jours, les reins brisés, les oreilles brûlées par le soleil. J'avais compris : je me mettais à cheval sur le rang et j'avançais sur les fesses. A deux mains je remplissais le plus vite possible les paniers, mon salaire donc mes vacances en dépendaient. Tel Attila, il ne devait pas rester grand chose après mon passage, malgré le poids-plume de mes dix-sept ans. Mon ami travaillait lui comme pompiste dans une station-service, rémunéré aux pourboires.

Nous avions projeté de partir en Corse et nous sommes parvenus à nous le payer ce voyage.
Partis un soir de Marseille, nous avons navigué toute la nuit, direction Ajaccio. Une nuit sur le pont, c'est tout ce que nous permettaient nos gains.
Nuit de début août : les étoiles pleuvent sur nos têtes. 180° de ciel semé d'étoiles, de vent salé, de gauloises grillées, de baisers brûlés de sel et de tabac, d'idéal, d'utopie, de vie illimitée. La mer tout autour de nous, saoûls de tangages, de vents marins, de murmures. Sommes-nous seuls sur ce pont ? Dans mon souvenir, il n'y a que nous, l'eau, le ciel, l'air vif et salé.
L'arrivée se brouille. Il me semble m'être réveillée à Bonifaccio. Je me vois ramper hors de notre tente minuscule, émerger dans un soleil et une chaleur ardents et la stridulation des cigales, être inondée de lumière et de crissements et, face à moi, la mer, turquoise, aux trous d'eau plus foncés, marines, la crique, les falaises, transportée dans une page de « Noces à Tipasa » de Camus, Camus que je lisais et relisais cette année-là. Ce n'était pas un rêve, c'était au-delà du rêve, la réalité dans toute sa splendeur, saisissante.
Je me souviens de cette sensation puissante – fugitive - d'avoir les 2 pieds dans le courant et d'avancer en même temps que lui, de faire corps avec le flux de la vie. Immergée dans le flot, j'avançais, corps et tête faisant un avec ce fleuve. Ce n'est que plus tard, bien plus tard que l'évidence a volé en éclats. Quand j'aurai vieilli, quand j'aurai une plus grande conscience de mon être et la capacité à nommer, je compris que le fleuve s'était mis à avancer tout seul, moi sur la rive, déconnectée du flux.
Nos économies nous permirent de rester trois semaines en Corse : marche, stop, nuits à la belle étoile sur la plage, abrités derrière une barque renversée. La troisième semaine, nous nous nourrissions de pain et de cacao à l'eau pour prolonger le séjour et croire en l'éternité.
Il me semble que chaque travail rémunéré que j'ai fait durant mes études fut pour m'offrir des vacances que jamais mes parents ne m'auraient offertes. Je n'ai aucun souvenir d'achat, j'ignore même si je possède encore des livres, disques ou autres souvenirs que j'aurais moi-même achetés. Des cadeaux reçus, oui, j'en possède. Je les aime et les conserve pour l'amour de ces personnes et non pour les objets eux-mêmes.