Affichage des articles dont le libellé est consigne Laura. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est consigne Laura. Afficher tous les articles

vendredi 3 août 2018

Cartographier le sacré ? (1)


Quand tout bruit animal ou humain cessait, ce moment particulier que les africains appellent le petit soir, juste avant le coucher du soleil, j'aimais aller m'asseoir derrière la haie, loin de toute présence humaine ; je regardais la route, l'horizon et j'attendais.
J'avais huit-dix ans ; ma grand-mère imaginait que j'attendais mes parents, qu'ils devaient me manquer puisqu'ils me laissaient là dans cette ferme sans confort pendant deux mois. Je les attendais sans doute un peu, un tout petit peu ; ce que j'attendais surtout, était cet instant translucide et silencieux, aux ombres si longues, où tout apparaissait si doux, ce moment gros de la nuit à venir. J'écoutais chaque bruit se propager en ondes longues dans le silence général, j'observais intensément les ombres s'allonger, s'épaissir, la transparence de l'air avant que le ciel ne s'assombrisse et que la terre devienne plus claire que le ciel. Je pressentais que quelque chose se préparait, allait s'offrir à moi, quelque chose de plus grand que moi que je ne pouvais comprendre, à quoi j'aspirais pourtant de tout mon corps et de toute mon âme. La même attente que lorsque je regardais le soir, le crapaud dans les yeux, près du tas de fumier, le même mystère que dans le corps immobile et patient de la salamandre qui semblait endormie pour l'éternité. Mon coeur de petite fille se gonflait, ni tristesse, ni joie, peut-être un manque, un appel, non pas d'un ailleurs, mais d'un plus de vie, d'un présent plus plein, d'instants tous identiques à celui-ci, chaque jour, du réveil au coucher, d'une vie qui excède -non qui jubile- constamment ouverte au monde et aux autres, comme ce moment privilégié du petit soir.
Lorsque mon grand-père rentrait les vaches, préparait les seaux pour la traite, que ma grand-mère attisait le fourneau, je savais que je pouvais m'éclipser et que moi aussi, d'importantes tâches m'attendaient. Je prenais le chemin, allais m'asseoir dans le pré derrière la rase et m'installais pour participer à la magie. Curieusement, que le temps ait été au beau ou à la pluie, à cette heure-là, toujours il y avait accalmie : le vent tombait, la pluie ralentissait et la lumière, cette lumière que j'attendais, arrivait. Je n'ai jamais partagé ce moment avec quiconque, n'en ai jamais parlé. Nul besoin de partager cette vie intérieure qui déborde de soi ; elle suffit à accompagner un chemin de vie, à nourrir son for intérieur, là où puiser des forces quand elles viennent à manquer ...

... à suivre




mardi 19 juin 2018

Voilà, c'est ici


Voilà, c’est ici. Ici que les chevaux se sont tus.
Voilà, c’est ici. Le nom de Joannes Faure, resté gravé dans le granit d’une tombe toujours mystérieusement fleurie, gravé aussi parmi la liste interminable sur le Monument aux Morts. Joannes Faure, tombé à Moulicent, dans l’Orne.
Voilà, c’est ici. Les cris des femmes enfermées dans la maison d’école avec les enfants.
Voilà, c’est ici, cette année-là, que le vieux a perdu la parole. Mais pas ses souvenirs.
Voilà, c’est ici. La campagne était pourtant riante et le soleil insolent, voire indécent.
Voilà, c’est ici. Les femmes ont accompli, depuis, ce que leurs hommes n’ont pas eu le temps de leur dire : élever les enfants, cultiver les champs, dégager les chemins, ne pas laisser la friche prendre le dessus. Prendre soin de la terre.
Voilà, c’est ici. Le silence qui s’est transmis comme une onde et la parole qui n’a ressurgi qu’à la quatrième génération.
Voilà, c’est ici. Parmi tous les hommes abattus, le fossoyeur. Le menuisier. Le forgeron aussi. Pas de fosse, pas de planches ni de clous pour les cercueils.
Voilà, c’est ici. Le Jean, l’homme de la Léa, tombé au front le 11.11.1918, un mois tout juste après le petit Jean, emporté par la grippe espagnole.

jeudi 10 mai 2018

Le Printemps des cimetières 2018 : dimanche 13 mai

Retrouver le programme complet sur :

                             www.patrimoineaurhalpin.org

J'ai pensé qu'"à la brise" ne pouvait pas manquer ça, celles et ceux qui sont disponibles, y feront peut-être un tour ??? et nous raconteront ...

mercredi 2 mai 2018

Les années terribles

Les années terribles :

Entre avril 1915 et juillet 1916, 1 million 200 000 arméniens sont massacrés, soit les 2/3 du peuple arménien

Dans la nuit du 29 au 30 décembre, Raspoutine est assassiné

Cette même année, la ferme de mes grands-parents - en l'absence de mon grand-père alors dans les tranchées de Verdun – brûle entièrement

Les femmes, durant cette période, vont connaître un bouleversement, se retrouvant bien souvent à la place des hommes (dans les usines, aux champs, sur les champs de bataille pour soigner les blessés …) contraintes de subvenir seules aux besoins du foyer dans des conditions où elles manquent de tout

Décembre : ceux qui restent « fêtent » le troisième Noël de guerre alors que les restrictions alimentaires vont de mal en pis

Après l'incendie de la ferme, seul un mur de pisé subsiste ; pan de mur que, deux générations plus tard, j'ai continué à dégrader en y prélevant régulièrement de petites quantités d'argile pour mouler la vaisselle de mes poupées

Le gouvernement allemand, allié militaire de la Turquie, censure les informations sur le génocide arménien

Soixante dix ans plus tard, ma mère épouse en secondes noces un arménien. Etait-ce réparer ?

Le 1° mai 1916, l'heure d'été est adoptée. C'est l'heure allemande

Dans les deux années qui suivent, la ferme est entièrement rebâtie avec les voisins, le cheptel multiplié pas deux, ma grand-mère engrossée. A son retour, mon grand-père reste mutique pour le restant de ses jours.

D'avril à juin ont lieu les pires massacres de Verdun. Elle reste l'année infernale, année charnière de la première guerre mondiale

Le 27 mai une loi provisoire de déportation autorise le gouvernement turc à détruire tous les arméniens

Le grand-père de mon futur beau-père, alors âgé de cinq ans, est enfermé ainsi que l'ensemble des habitants de son village, dans l'église que les turcs incendient. Son petit corps lui permit de se cacher dans le clocher et d'en réchapper

Dès la fin octobre ont lieu les premières déportations de main d'œuvre ouvrière

L'année terrible se répète quand, en 2005, une nuit, notre maison prend feu

En 1919 naît mon père alors que ma mère de dix ans sa cadette ne devait jamais avoir aucun souvenir de cette guerre-là

Le 1° avril voit la naissance du premier comité du Travail Féminin : elles fabriquèrent en quatre années, six cents millions d'obus et plus de six milliards de voitures.

L'année terrible se répéta dans les pires cauchemars qui longtemps m'ont tétanisée

Les femmes ont eu beau prouver leur égalité, elles n'obtiendront le droit de vote qu'en 1944

Ce furent des années patriotiques et Viviani sut faire appel aux femmes par des chants :



« Debout, femmes françaises, jeunes enfants, filles et fils de la patrie.

Remplacez sur le champ de travail ceux qui sont sur le champ de bataille.

Préparez-vous à leur montrer demain, la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés.

Il n'y a pas, dans ces heures graves, de labeur infime.

Tout est grand qui sert le pays.

Debout ! A l'action ! A l'oeuvre !

Il y aura demain de la gloire pour tout le monde. »



Tout ça pour des clopinettes ! Puisque le bilan de la guerre pour les femmes n'est pas réellement positif, leur condition évolue peu. De retour de la guerre, les hommes retrouvent leurs places dans les usines et évincent ainsi les femmes de leurs postes.


jeudi 26 avril 2018

je n'ai pas vu




Je n'ai pas vu
les agriculteurs, chasseurs de chamois et bergers, devenir de petits guides de montagne au service des premiers alpinistes de l'Oisans

Je n'ai pas vu
Pierre Gaspard arpenter les pentes glissantes, atteindre le Pic de la Meije, chevaucher les ruisseaux, se cramponner aux glaciers

Je n'ai pas vu
l'ancêtre refuge de la Bérarde où les montagnards dormaient sur la paille

et j'ai écouté
le silence après les cris de la Commune de Paris

Je n'ai pas vu
Gisèle pleurer son émoi pour son futile amant, au fond de la cuisine de son hôtel-restaurant de Saint-Christophe

Je n'ai pas vu
son émiettement
sa dissolution dans le torrent

Je n'ai pas vu
les colporteurs de ragots et de planches de fleurs

et j'ai écouté
l'inquiétude des jeunes quittant leurs villages pour ne jamais y revenir

Je n'ai pas vu
la foire du 22 septembre à Bourg d'Oisans

Je n'ai pas vu
comment l'institutrice préparait la soupe aux herbes folles

Je n'ai pas vu
l'ouverture de l'hôtel Balme, ni les chalets des paysans se transformer en auberges et refuges pour ces touristes à la conquête des sommets

et j'ai écouté
sonner le glas à l'enterrement des anciens

Je n'ai pas vu
les enfants travailler dans les mines d'ardoise
les femmes fabriquer, à la lueur de la bougie, des gants de peau de chevreau

Je n'ai pas vu
les animaux quitter les étables pour l'amantagnage

Je n'ai pas vu
le coucher de soleil éblouir les flancs enneigés
7 heures, 7 jours, 7 ans, avant le changement de siècle


mercredi 11 avril 2018

Cartographie # 10 : Cimetière : Je suis venue te dire que tu étais parti

Aujourd'hui encore, je ne t'ai pas apporté de fleurs, pas par avarice, mais par principe, les fleurs industrielles ou bien celles qui pour pousser captent l'eau de ceux qui n'ont déjà rien, Nous étions d'accord là-dessus. Juste quelques herbes des bords des routes, de celles que ton Arthur dans son trou de verdure... Aujourd'hui je suis venue déposer sur ta tombe un dernier morceau de chagrin, car c'est le bon endroit, l'endroit juste pour pleurer, je me souviens de Maroussia dont les larmes coulant de ses yeux bleus, faisaient fleurir des myosotis. Les yeux marrons, ça doit donner des giroflées, ça t'ira ?

Tes derniers mots sur mon répondeur disaient : "je suis en paix avec toi à 90%." J'ai fait les comptes qui font les bons amis ; j'ai pensé que c'était un méchant message que de laisser ce bout de question sans espoir de réponse, mais il faut bien emporter quelques mystères avec soi, pour ne pas contrarier les mythes. De nous deux c'est toi qui as emporté le plus gros morceau de ce petit reste.
Mais je suis venue te dire : J'ai renoncé à allumer nos zones d'ombre et à combler les quelques centimètres qui nous avaient manqués. J'ai appris à ne plus faire état de toi, à ne plus m'opposer à ton silence, et à ne plus me laisser grignoter le coeur par des pourcentages de rien.
Le doré de ton nom commence à passer. Je ne t'oublie pas, mais je n'ai plus besoin de ton absence pour me morfondre ni de ces 10% pour me torturer. Je n'ai pas hâte d'expérimenter ta place ni te retrouver, j'ai beaucoup changé et je suis en paix avec toi à 300%. Je ne te dis pas adieu, tu connais mon goût pour le silence particulier des cimetières et mon peu de cas pour les serments.

dimanche 1 avril 2018

statues tombales

Sur son promontoire, il regarde l'au-delà des pics et des glaciers, s'adosse aux murs de l'Eglise, tandis que les pierres tombales résistent sans se briser aux vents et au gel, bercées par les flots du torrent, en contre-bas. Comme le mourant suppliant ses proches de le laisser glisser dans le sommeil inévitable, les défunts font face à la trop grande sollicitude accordée à leurs noms, souvent illustres, mais qui les empêche de vivre leur mort, en paix. Ce n'est pourtant pas Le Père Lachaise. Juste un minuscule cimetière de l'Oisans. L'indécence touristique a le même visage. Alors non, je n'irai ni cracher ni prier sur vos tombes. Je n'irai pas vous parler, ni vous écouter, ni lire vos patronymes et dates de vie et de décès, ni voir qui a la plus belle tombe, la plus originale ou la plus sobre. Nous, les vivants provisoires, vous devons le silence contre le bavardage, la sobriété contre la curiosité. Bien sûr, je passe régulièrement sur les bords du grand mur protégeant votre repos et je pense à vous. Bien sûr, vos sépultures sont visibles depuis le bas de la route qui gravit en souffletant jusqu'au village, et vous rappellent à nous. Mais je n'irai pas déambuler entre vos croix. Vous ne faites pas musée. Vous n'êtes pas des statues tombales que l'on viendrait visiter comme des ruines étrusques. Vos existences ont sculpté le paysage, chaque maison accolée aux autres a été construite par vos mains, habitée par vous, chaque cailloux des sentiers conserve vos énergies passées, chaque sente a été creusée par vos pas courageux, chaque goutte d'eau se souvient de vos luttes contre l'hésitation. Alors, pourquoi irais-je sur vos tombes ? Vous Êtes l'Oisans, vous êtes ces montagnes, vous êtes le Vénéon, vous êtes partout dans le souffle, la pluie, les rayons du soleil, la neige, la glace, les pierres, les forêts. Partout, sur et dans la carte. Non. Définitivement: je n'entrerai pas dans le cimetière de Saint-Christophe.

jeudi 29 mars 2018

Cartographie /10 cimetière

Quel beau moment de partage devant ces livres riches de tout un travail réalisé! Merci d'avoir joué le le jeu, d'avoir passé du temps et de l'énergie dans ces réalisations. Cela donne envie de poursuivre, de recommencer, de travailler en binôme peut-être pour d'autres productions! Je vais imprimer tout ça et relire tranquillement.

C'est pas tout ça, mais on ne va pas s'arrêter là! On continue notre errance dans les cimetières avec l'aide de quelques textes pour nous mettre dans l'atmosphère!

Daniel Bourrion et un extrait de son dernier livre paru aux Editions publie.net: Lieux
 
Le centre d’ici de fait, de la vallée entière aussi, est à la porte du village son cimetière qu’on croise en venant de M*** et qu’on a donc longé après la traversée du pays, l’arrivée dans la gare là-bas perdue, le reste du chemin dans l’auto surchauffée, son cimetière et ses six gardes qui sont tilleuls, dont les rangées de tombes tracent sur le sol des allées de gravier rouge crissant sous les chaussures plates des femmes qui toute la journée y traînent des pots de fleurs, des plaques, des arrosoirs, des souvenirs dorés dans une incessante fourmilière monotone, monochrome, que ne rehaussent pas les pétales vite tombés, le froid n’épargne rien, la porte est noire de fer forgé qui grince à chaque passage et ça ne cesse pas, ça ne dérange personne et certainement pas les morts dessous la terre dans leurs boîtes bien rangés attendant le jugement dernier pour ressortir, ça risque de durer, quelqu’un devrait penser à graisser les gonds mais les hommes dont c’est ici le travail ne viennent jamais dans ce rectangle ou seulement pour accompagner l’enterrement et ce jour-là n’est pas le jour, ou seulement trop morts et c’est trop tard pour bricoler.

Baptiste-Marcey pour poursuivre et son évocation de San Michele dans  Venise l'ile des morts (Editions Le temps qu'il fait)
 
C’est par le cloître à colonnes coupé en deux comme une arène/ ombre et lumière/
Avec son tapis de dalles mal jointes où entre les fentes naissent hautes et fragiles
Des campanules mauves et violettes/ autour du puits central/ marmite géante de pierres/
Que l’on pénètre dans l’Ile des Morts

Jeanine Baude dans Venise Venezia Venessia ( Editions du Laquet)


On peut se distraire, à la lecture des inscriptions, elles sont parfois touchantes. Les plus nobles se trouvent dans les allées qui bordent le jardin d’entrée, à l’intérieur du péristyle. Ici, la brique rouge s’assagit. Il y a bien sûr , dans les divers carrés, les tombes toujours fleuries, parfois recouvertes de guirlandes, des passants célèbres. Igor et Vera Stravinsky, Serge Diaghilev, Ezra Pound, qui se trouvent dans le périmètre le plus visité. ( …) A lire les inscriptions, justement, on peut faire, chacun selon son gré, d’assez remarquables découvertes, parfois amusantes, si l’on est suffisamment attentif. (…) La prima notte che il poeta dorme.

Un poème de Pablo Neruda pour affiner

Tu ne dors pas, non, tu ne dors pas

peut-être ton cœur entend-il éclore la rose d’hier,

la dernière rose d’hier, la rose nouvelle.

Repose doucement...

Une proposition d'écriture a suivi : en s'inspirant d'une errance réelle dans un cimetière de notre carte , tenter une description de cette déambulation en y joignant des mots, phrases adressés à ceux qui dorment là, connus ou inconnus...

mardi 27 février 2018

Cartographie 8

Antoine ”Le Rouge” Giraudet

Quand j’étais enfant, quand j’suis arrivé à l’école en novembre, vers mes dix ans, y’en a qu’on essayé de m’appeler le rouquin; mais ça n’a pas traîné, ça s’est réglé dans les chemins creux après la classe, à coup de poing et à coup de bâton; il a pas r’mis les pieds à l’école de quinze jours et les autres ça leur a servi de leçon. Le Rouge c’est pour une autre raison; j’aime pas l’bourgeois, c’est rien que des crapules et ça vit su’l’dos du pauv’ monde et ça vous fait la morale; c’est pour ça qu’il faut les traiter comme des nuisibles. Avec leurs gendarmes et leurs juges, y m’ont condamné pour l’histoire de Saint-Genest, mais pour les autres affaires j’ai jamais rien dit, y s’ont bien essayé de savoir, mais rien. J’aurais mérité cent fois la guillotine, mais au bout du compte une seule condamnation, j’men sors plutôt bien. Toute façon on peut être guillotiné qu’une fois pas vrai?


Barthélémy Robert

Salaud de rouge, on peut pas leur faire confiance aux rouquins. Pourquoi qui m’a dénoncé et pourquoi qui m’a tout mis su’l’dos. Sûr, j’y étais à la ferme de Dunières, mais c’est pas moi qui l’ai tué l’fils du proprio, j’avais pas de pistolet, j’avais juste un fusil et mon couteau. Le salaud il en avait rien à foutre qu’on dise que c’était lui le coup de pistolet; pour l’affaire de Saint-Genest, il était déjà bon pour la bascule à Charlot. C’est vrai que j’l’aimais pas, y faisait trop l’chef, toujours à commander, à nous prendre pour rien, et puis y prenais la moitié du butin, pour les frais, pour la cause qu’y disait. Tout seul j’y serais jamais aller dans sa bande, c’est les frères Coignet, j’les connait bien, on avait fait déjà plusieurs coup ensemble, y sont réglos. "Avec le Rouge on s’fait jamais prendre" y m’disait, et c’est vrai qu’y’s’en avait fait plein des coups avec lui, pas un pépin, pas une arrestation. Ben il aura suffit d’une fois et j’yétais et à cause de ce salaud j’ai été bon pour la veuve Louison et le panier de son.

CARTOGRAPHIE 8

"Les Morts nous parlent   #1"

Jean-Pierre V.
     Vous me teniez la main, vous ne vouliez pas me laisser partir. Mais moi, je sentais bien que mon temps sur la Terre était fini. Je ne dis pas que je n'aurais pas aimé rester plus longtemps parmi vous mais je savais que j'allais souffrir, que j'allais devoir affronter une longue maladie comme dit la Faculté. Et là, je dis Non! Stop! Voir mon corps se déliter, mes organes se putréfier, mes sens se geler sous la force du mal! Me tordre de douleur! Devenir un légume! Halte-là! Je ne voulais pas, je ne pouvais pas. Etais-je trop lâche pour ne pas affronter remèdes et médecines qui m'auraient prolongé? Qui n'auraient fait que reculer l'heure de ma mort? Mon esprit d'aventure était-il si pressé de partir se promener dans l'au-delà et découvrir les autres rives du Styx? Je n'ai toujours pas la réponse.
     Je savais bien que vous alliez être tristes, très tristes, le corps et le cœur en berne. Mais réfléchissez un peu: cinq ans après, une bouche de moins à nourrir et pas des moindres! Combien de repas économisés? Les anniversaires, les Noëls, combien de cadeaux vous n'avez plus eu à chercher, à offrir de bon cœur ou peut- être pas...Mon mauvais esprit m'égare...
     Je vous vois, je vous guette même parfois je vous épie et je sais bien qu'on a encore des choses à se dire. Moi accroché, empêtré au limon du fleuve, vous les pieds sur terre ou quelquefois dans l'eau quand vous venez me voir. De temps en temps une ablette ou un vairon vient reluquer mes cendres et me rappeler que les corps existent. Ou alors quelques grains de mon cœur se détachent, flottent et s'en vont par les méandres de la rivière vous rejoindre où que vous soyez vous dire que  je vous aime que c'est comme ça qu'on n'en a jamais fini mais que ça peut être autrement.
     Et si vous voyez quelques bulles agiter la surface de l'eau c'est ma respiration, mon souffle qui s'agite pour vous.

Cartographie 5.2

Source du Cotatay

La Font Ria, la source royale, c’est le nom de cette source cachée, dont la mauvaise réputation a durée jusqu’au 20ème siècle. Elle est redécouverte en 1918 par un jeune étudiant, intrigué par la légende d’une source glacée dont l’eau faisait mourir ceux qui en buvaient. Il découvre les deux pierres qui encadrent la source sur lesquelles on peut lire:  

JEGLACEDE           CARLONME
  PEUR                       CARESSE
ENPERDANT          LORSQUELLE
    MASOEYR           MELAISSE

Il découvre ensuite une seconde source proche, qui tarit à la fin de l’automne et rejaillit au printemps, et un morceau de pierre gravée ainsi: 
LE C
AP
MC
   V
Après des années de recherches épigraphiques, il en vient à compléter le texte de la manière suivante: 
LECOULAGE
 ARRESTE
MONONDE
 VOUSRESTE

Comme un dialogue entre les deux sources jumelles dont l’une disparait, quand l’autre gèle, mais continue à couler sous la glace.

vendredi 23 février 2018

Cimetière de l'Oisans @4

4. Maurice Ils m'avaient tous fait chier, la famille, les voisins, leurs chats sur lesquels je tirais car ils venaient tracasser mes poules et pisser dans mes fleurs. Tous. Et surtout mes deux championnes : mes deux ex-femmes. J'ai donc pris la garde du refuge du fond de la vallée, un cul de sac. Et ça m'allait bien. De novembre à mai, je ne voyais quasiment personne. Pas un chat (heureusement pour eux). Mon enterrement... ah quelle aventure ! d'abord ils m'ont retrouvé momifié, 2 mois après ma mort (le froid glacial conserve bien). Ils m'ont mis dans un cercueil. Douze personnes de la famille sont venues à la cérémonie. Le curé avait un texte "à trou": le même pour tout le monde, et dans le trou du texte : mon prénom. Et vas-y que..."Souvenez-vous de tout ce qu'il vous a apporté dans votre vie, (trou): Maurice", "Faites une minute de silence pour vous recueillir sur l'âme de (trou) Maurice", "on va dire la prière du saint machin en mémoire du cher (trou) Maurice" etc. Bon, le curé a bâclé la cérémonie, il a dû voir comme moi que ça commençait à ricaner dans l'église. Et puis il y a eu les adieux au mort : ma fille a commencé par passer du côté gauche du cercueil, mon fils à droite, et les dix autres se sont répartis comme des crétins de chaque côté. Cela a fait un bouchon, ils ne pouvaient plus circuler autour de la boîte en bois comme le curé le voulait. J'en boufferais encore du curé si je le pouvais ! Mais là franchement, j'étais mort de rire ! Ils se sont donc arrêtés en cercle autour de moi, genre... et ben voilà, on fait quoi maintenant? face à cette situation embarrassante, le curé a donné une craie : "tenez, écrivez sur le cercueil un petit message pour Maurice" (ici, il n'y avait pas de trou dans sa phrase improvisée). Non Mais ! Je n'avais encore jamais vu ça! Ecrire sur un cercueil ! Est-ce un nouveau rite ? Ma fille a dessiné un coeur. La belle petite. Et puis ils sont sortis. Je ne voulais pas aller au cimetière, j'aurais souhaité être brûlé comme les indiens d'Inde ! et qu'on jète mes cendres dans ma rivière. Un peu sur ma montagne aussi. Mais bon ça ne se fait pas et me voilà aux côtés des autres imbéciles, surtout la maîtresse, je la déteste celle-là (jeune fille, elle a refusé de m'embrasser), mais je ne peux pas lui tirer dessus comme sur une chatte. Dommage... Je vais lui envoyer quelques vers de plus, histoire qu'elle fasse moins la belle, maintenant. Il n'y a qu'avec le Gaspard que je m'entends, faut dire qu'on est aussi taiseux l'un que l'autre. Le silence, ça arrange bien les relations humaines. Des fois quand même, on se marre en se souvenant des jeunes filles que nous avions draguées dans notre jeunesse. Mes enfants me manquent, faut le dire, oui, mes frères et ma soeur aussi. je les aime, mais de mon vivant,
je ne pouvais pas ne pas leur faire la gueule. C'est comme ça.

mardi 20 février 2018

au cimetière de l'Oisans#3

3. La maîtresse. Je me marre, je leur avais dit que je mangerai les pissenlits par la racine, ils ne m'ont pas cru, et pourtant je suis bien morte, mais c'est vrai que je n'ai pas l'aisance physique d'aller grignoter les abords des tombes. N'empêche que mon livre me survit, et cela me surprend. Ecrire sur les herbes sauvages de nos vallées et montagnes, franchement, quelle idée! et aujourd'hui les gamins "travaillent" (comme on dit dans l'école moderne) sur mon "oeuvre". Ah cela me flatte bien ! J'y racontais la vie de nos pauvres villages, les famines, les maladies de la dénutrition, et notre unique recours aux herbes folles. Si je pouvais, j'écrirai bien un nouveau livre sur nos tombes, les "vers sauvages" tiens ! Je suis en tout cas en bonne compagnie ; le Gaspard mais il se tait, c'est pas qu'il boude, mais il agit : ses seuls mots portent sur le nouvel agencement des tombes que la commune devrait envisager ; par contre, la Giselle, ah avec elle on papote tout le temps, éternellement ! et le père Maurice, toujours pas mal dans son genre. Ah si j'osais... mais il conserve son sale caractère, alors j'hésite encore. On verra. Les ragots de Giselle m'informent des prochains venus. On ne va pas manquer de choix, ah pour ça non ! quelques premiers choix. je patiente. Ah je me marre, comme dans la vraie vie !

lundi 19 février 2018

au cimetière de l'Oisans, #2

2. Giselle T.
J'ai toujours bavassé avec les clients de l'hôtel-restaurant, paroles enchaînées délestées de mon poids que je trainais à longueur de journée affairée aux travaux de la cuisine, du service, du linge, du ménage des chambres. Et ça m'a tuée.
Le Marcel, mon mari, me disait : arrête, tu les saoules les clients et après ils ne commandent plus notre Génépi !
On avait de franches rigolades avec les clients de passage et surtout avec ceux du village qui venaient boire le coup et faire les commères. Un jour, est arrivé le diable, oh, pas avec des cornes hein, un bel homme, bien habillé, un Monsieur de la ville. Il est resté presque six semaines à l'hôtel, seul. Peu à peu on a parlé mais j'étais intimidée au début. On a parlé, parlé et il se rapprochait un peu plus de moi, me frôlait. Un soir, j'ai accepté de monter dans sa chambre sous prétexte que...  quand le Marcel s'était endormi hein. Et pis, ça a recommencé, recommencé. Il me disait que j'étais une Dame, que je méritais une autre vie, plus grande, qu'il m'amènerait...
J'ai cru. J'étais contente. Il me pressait de plus en plus de venir avec lui dans la vallée.
La dernière semaine, j'ai tout dit au Marcel. J'aime pas les mensonges. Il en est tombé de sa chaise, pis il est parti. J'ai continué le travail, il n'y avait que les touristes ce jour-là. Personne du village n'est apparu. Marcel avait certainement raconté l'histoire...
Quand tout a été rangé, j'ai préparé ma valise. Et je suis montée dans la chambre...
Le lit était fait. Pas de bruit. Pas de Bel homme. Un mot. L'émotion que j'aie eue en lisant la lettre ! Ben, encore maintenant ça m'en fait perdre la mémoire. Ca disait quelque chose comme un télégramme reçu d'une femme qui l'avait quitté et que c'est pour ça qu'il était venu se réfugier ici, que cette femme voulait qu'il revienne. Qu'il redescendait donc. Sans moi. Sans excuse. Sans baiser.
C'était bref. Un coup au ventre.
Je ne sais pas si c'est la peine ou la honte, mais un brouillard de larmes m'a envahie, pis un vide dans le creux du cerveau.
La honte parce que tout le monde savait à cette heure, et que ça devait bien faire des histoires dans les maisons. Pensez donc...
La trahison, pourquoi ne m'avoir pas dit, avant? Pas dit que sa pensée allait vers une autre?
Ca m'a brûlé.
Alors je suis allée au pont du diable à l'entrée du village. Dessous, avec la fonte des neiges, le ruisseau débordait, les vagues tourbillonnaient avant de se jeter dans le Vénéon en contre-bas.
Elle était glacée, l'eau...


vendredi 16 février 2018

au cimetière de L'Oisans

1. Pierre Gaspard

Je suis un taiseux. Les mots m'empêchent d'agir, d'avoir l'esprit clair. Si j'avais eu le goût des mots, je n'aurais pas eu celui de la montagne. Je n'aurais pas gravi les sommets. Il n'y a pas à discuter. C'est grâce au silence que j'ai pu conduire les petits sur la Meije. Quelques ordres précis, décisifs. C'est tout. C'est grâce au silence recouvert par le bruit du vent qu'ils ont été convaincus d'attendre toute la nuit dans la neige, accrochés les uns aux autres sur une plate-forme de deux mètres au-dessus du vide, avant de redescendre enfin dans la vallée et de s'éloigner de l'enfer blanc.
Même mort, je reste taiseux. On ne sait jamais...

lundi 29 janvier 2018

passé présent futur

Passé:
Il courre les champs, vagabonde dans la montagne, suit ses moutons, ne se raconte plus des histoires de loups comme il y a encore deux ans, il a 14 ans, il commence à regarder les filles du village, mais son regard reste attaché aux pics blancs au loin, au-delà de la vallée du Vénéon.

Elle part avec dix autres enfants chaque matin, à pied, dans la neige, le froid, ou dans la douceur du printemps, elle rejoint l'école, sa maîtresse vient d'encore plus loin, elle devine qu'elle fera plus tard des livres tant elle sait de choses différentes.

Il ouvre la baraque branlante de ce cul de sac chaque printemps jusqu'à l'automne, accueille les montagnards, ils dorment sur la paille, il leur offre une soupe et du pain rugueux, il redescend de la Bérarde quand les premières neiges arrivent, le bourg restant inaccessible durant les lourds mois d'hiver.

Il vit à Paris, rêve des Alpes chaque nuit, il a déjà parcouru quelques sommets du côté de Chamonix, mais il y a tant de monde dans cette vallée. Il prévoit de découvrir l'Oisans, la région sauvage, inaccessible, intacte encore en ce milieu du XIXè siècle.

Présent:
Il rêve à son ancêtre, essaye de l'imaginer le jour de la Première du Pic de la Meije, quand, éprouvé, éreinté, il a rejoint  sa femme et ses enfants qui l'attendaient lui et le fils aîné qui l'avait accompagné au plus haut des sommets idolâtrés des Alpes.

Elle aide son mari à tenir le restaurant, bar, hôtel de Saint-Christophe. Elle lit et relit le livre de la maîtresse de sa propre mère, qui raconte la vie passée dans les villages, leurs villages, les herbes folles des montagnes dont on fait encore la soupe, le quotidien rude de ceux et celles qui vivaient ici.

Il a repris l'ancienne baraque, l'a totalement réaménagée, agrandie, l'eau coule aux robinets, les douches sont tièdes mais suffisantes, le poêle marche bien, il est content. La route vient d'être élargie, elle reste cependant fermée en hiver. Parfois il reste à la Bérarde tout l'hiver, mais certaines années il préfère redescendre à Bourg d'Oisans.

Même s'il est mort depuis longtemps, son nom demeure inscrit dans les livres des aventures de l'Alpinisme, il est le premier (parisien de surcroît) a avoir gravi La Meije avec le père Gaspard de Saint-Christophe et son fils aîné.

Futur:
 Elle est guide de Haute Montagne arrière petite fille de familles connues de la vallée, qui comportent plusieurs alpinistes dont la renommée ne s'éteint pas. Elle regarde les sommets avec inquiétude cette année, peu de neige, les glaciers fondent toujours davantage.

Le café, restaurant hôtel de ses aïeux est désormais transféré en haut de la station de sport d'hiver. Il en a gardé le nom. En bas, le petit bourg lui semble minuscule, les maisons sont délabrées, seuls quelques bourgeois bohêmes viennent y camper, jamais en hiver.

La Bérarde n'attire plus les randonneurs ni les alpinistes. Il n'y a plus de neige, plus de glace, les sommets sont lessivés, seules les pluies diluviennes apportent de l'animation. Des plantes du Sud des Alpes poussent maintenant ici.

Il vient de lire un livre où son nom de famille apparaît, il se renseigne, découvre son ancêtre et ce qui l'a poussé à faire la Première du Pic de la Meije. Lui, à Paris, il vend des spectacles son et image virtuels où l'on voit (sur des écrans géants) les  hologrammes de personnages anciens gravissant des sommets, mains gelées.
 

jeudi 25 janvier 2018

cartographie #7 Passé présent futur en 3 phrases #1

Passé #1
Une petite fille assise sur une pierre, s’endort en comptant les moutons qu’elle garde dans le prè de La Fagette. Elle tombe. Se réveille en hurlant piquée par les orties.
Passé # 2
Un jeune bûcheron, juché sur son tracteur s’en va livrer du bois chez les villageois de Rossignol. Soudain on tire. Il s’écroule tout percé.
Passé #3
L'employé de mairie de St Martin de Fugères écrit pour la 3ème fois dans son registre du mois de janvier 1868 : "Décès". 3 membres d’une même famille. 1 jeune fille de 12 ans le 6, 1 petite fille de 9 ans le 11, leur père de 43 ans le 13.
Passé #4
Au bal de Bains, un ivrogne cogne sur un autre ivrogne, se disputant la même jeune fille. Le vainqueur est envoyé au bagne. Le vaincu au cimetière.

Présent #1
Une femme à sa fenêtre. Elle regarde tomber la neige. Il ne viendra pas ce soir.
Présent #2
Le facteur de St Christophe apporte la lettre recommandée tant attendue. Il frappe à la porte à plusieurs reprises. Personne n’ouvre.
Présent #3
A Cussac, un homme à la cinquantaine crapoteuse tire ses dernières cartouches. Si son plan n’aboutit pas, il est décidé à en finir. Personne ne le regrettera.
Présent #4
Il se passe toujours quelque chose du côté du Champinet. L’opposant le plus farouche à l’extension de la carrière de Mussic a décidé de passer à la vitesse supérieure. Il paufine.

Futur #1
Une cousine éloignée resurgit de derrière une branche oubliée. Elle réclame sa part d’héritage. Elle est ravagée par la vengeance.
Futur #2
Le volcan éteint du Mont Bar décide de se réveiller. Jets de lave et de pierres. Il y a ceux qui applaudissent au spectacle et ceux qui sont punis pour habiter trop près.
Futur #3
Un migrant Syrien de 10 ans vit son premier printemps dans sa famille adoptive de Laussone. Il aime cette campagne calme mais il a peur des vaches. Il décide de faire face.
Futur #4
La nouvelle mairesse du Cayres, issue du 1er mouvement En Marche de 2017, soutient coûte que coûte le projet d’implantation du parc Axtérix Macron Lacustre sur le site classé Neo-Seveso du Lac du Bouchet. L’opposition préférerait soit un Silex and the City 2.0., soit la construction d’une Mecque géante.  Les zadistes ont regagné leurs gondoles dans le calme.

mercredi 17 janvier 2018

Cartographie 5.1

Source présumée du Valchérie

C’est une source ancienne, les pierres qui la marquent semble l’indiquer; modernisée, le bassin circulaire en témoigne; captée, le tuyau de plastique où l’eau s’engouffre à la sortie du bâchat le prouve. Le captage n’est que momentané, le tuyau jaune, la prairie traversée, libère le ruisseau qui file sous la route et poursuit sa course. Difficile d’imaginer (s’il s’agit bien du Valchérie) que ce ruisseau se transformait en force motrice propre à faire fonctionner de petites industries métallurgiques à son arrivée dans la vallée de l’Ondaine, avant la confluence avec celle-ci. Encore plus difficile d’imaginer que ce petit glouglou s’en ira, emporté par le courant de la Loire jusqu’à l’Atlantique; imaginons encore ces quelques gouttes d’eau, mêlées au Gulf Stream et montant vers le nord; là, deux routes, droit au nord vers l’Arctique ou plutôt cap sur l’Amérique et rencontre avec le courant du Labrador aux Grands Bancs; plein sud, frôlant le Brésil, nos molécules poursuivront peut-être jusqu’à l’Antarctique qui détourne ce courant froid vers l’est; outrepassant l’Australie, bien au sud, il va  remonter, s’enrouler, se réchauffer, au cœur du Pacifique et revenir, courant chaud, au travers de l’océan Indien, contournant l’Afrique, remontant l’Atlantique Sud jusqu’à l’Amérique Centrale, entre Floride et Bahamas point de départ du Gulf Stream; à moins que, d’ici là, nos molécules d’eau ne nous fussent revenues sous forme de flocons de neige, pour nourrir notre petite source, qui glougloute à nos oreilles sous le charme une musique bucolique.