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mercredi 24 janvier 2018

Catographie # 6 "IL"...

     Il naît à Troyes le 30 août 1943. Il grandit solitaire. Il court dans la rue du Chat. Il aime jouer avec les étoffes dans l'atelier de ses parents. Il aime cette ville industrieuse. Il me la fait connaître. Il écoute les discours du général. Il ne comprend pas tout. Il se cache dans les rouleaux de tissu. Il accumule les bêtises. Il plaide coupable. Il monte à Paris. Il intègre un collège chez les Jésuites. Il n'aime pas la discipline. Il entre au lycée. Il se disperse. Il aime le jazz. Il fréquente les caves de Saint Germain. Il revient à Troyes. Il part pour l'Algérie. Il revient. Il exerce plusieurs métiers. Il lui est facile de trouver de changer de déménager. C'est l'époque qui le veut. Il arrive dans le Nord. Il est marié. Il divorce. Il ne plaide pas coupable. Il se remarie. Il arrive en Auvergne. Il aime ce lieu sauvage solitaire.  Il ne travaille plus pour le Crédit Agricole. Il pose ses valises. Il reprend le pas de porte d'une auberge. Il l'appelle "La Dorette". Il la transforme. Il en fait son musée  son cabinet de conversations. Il y installe le buste de son arrière grand-père chirurgien des premiers temps de l'Hôtel Dieu à Paris des aquarelles sur Bonneval la Chaise-Dieu les photos de ses filles. Il en fait une escale chaleureuse. Il y fait bon rester sur la terrasse un après-midi de soleil avec pour seules voisins les mésanges les geais les chardonnerets un livre les abeilles le chuintement léger du vent dans les arbres. Il y fait bon rester devant la cheminée quand la bise hurle que les pruniers se courbent et que le ciel neigeux ne permet plus de discerner la forêt à une coudée de la fenêtre. Il me rencontre. Il lui fait rencontrer le Festival de la Chaise Dieu. Il m'y fait rencontrer Frédéric Lodéon, Emmanuel Krivine. Ils sont plutôt sympathiques accessibles discrets. Il leur explique la région. Il leur demande la musique. Il aime parler rire boire manger la vie. Il sait être de mauvaise foi aussi. Il traverse ses années l'Auvergne. Il suit sa fille en Bretagne pendant quelque temps. Il revient. Il pose une dernière fois ses valises. Le Puy en Velay. Il emprunte le train souvent la ligne le Puy-Saint Etienne Saint Etienne-Le Puy. Il lit beaucoup. Il me fait toujours rire. Il me parle de Troyes de Bonneval de Glenn Gould de Prague des Jésuites... Il prend des médicaments beaucoup. Il a le corps qui se déglingue. Il a mal. Il est lucide. Il est victime comment dit-on déjà? D'une longue maladie. Il meurt le 8 décembre 2012. Qui a dit fête de la lumière?

naissance en novembre

Elle aurait dû accoucher dans son lit, comme pour les autres. Mais pendant la traite, elle a tout juste le temps de gagner le fenil, courbée en deux. Elle pense aux premières douleurs, mais elle sent un flot tiède et soudain sortir d'elle. Elle croit perdre les eaux. Elle sait les naissances, c'est la neuvième fois. Mais la petite est déjà là, qui ne crie pas tout de suite. Elle relève son tablier. Elle  glisse l'enfant dans le berceau de fortune, tapissé de foin odorant. Elle traverse la cour de la ferme. Elle sait qu'il faut faire vite. Elle marche sur la neige, tombée en abondance, qui amortit ses pas et crisse moelleusement. Elle ralentit sa marche ; elle laisse tomber sur l'immaculé des filets rosés, entre l'étable et la maison. Elle lave son bébé. Elle le frictionne vigoureusement. Elle soupire, soulagée, quand elle l'entend crier. Elle découvre que c'est une fille. Encore une fille....La neuvième fille...minuscule, arrivée bien avant l'heure. Elle l'attendait pour la Chandeleur mais elle accouche le dernier jour de Novembre. Elle entend son homme dire : Novembre, c'est Miz du, le mois noir, en breton, il l'a appris l'an dernier, sur le front, de ses camarades bretons. Elle sait que l'armistice aussi , l'an dernier, c'était en plein miz du.
Elle dépose le petit corps emmailloté dans une boîte à chaussures, garnie de coton. Elle glisse la boîte vagissante dans la niche du fourneau. Puis elle s'allonge. Elle sent que tout tourne autour d'elle. Elle entend loin, très loin, son homme atteler la charrette. Elle sait qu'il va au bourg, chercher le docteur. Elle sait que la jument va glisser sur le pont, à cause du verglas. Elle craint pour la vie de sa petite. Mais la vie s'accroche, et la petite est là. Et bien là...
Ce soir elle ira traire...

Cartographie 6

Il s’appelle Chilek, il est né le 28 décembre 1933 à Saint-Etienne,  il a des parents juifs polonais  qui sont marchands forains; il a quatre ans quand sa grand-mère vient vivre avec eux; il a une sœur qui a trois ans de moins que lui; il apprend le yiddish avec sa grand-mère; il passe un an dans un pensionnat catholique; il a 9 ans quand ses parents, le confie à une famille de Marlhes, en 1942. Il participe à la vie de la famille, il s’appelle maintenant Charles; il se sent accueilli comme un fils, par cette femme qui est veuve et fait marcher la ferme avec son fils aîné de 18 ans; il a le même âge que le second fils. Il apprendra plus tard que son père est mort à Auschwitz en 1944. Il va régulièrement à Marlhes. Il dit que cette femme, fervente catholique, lui a transmis ses valeurs; il en parle encore avec émotion aujourd’hui. Il passe son C.A.P. d’électricien. Il a 17 ans lorsqu’il commence à militer au PCF en 1951. Il travaille à la C.F.V.E. à Saint-Etienne. Il est actif syndicalement dans l’entreprise. Il est licencié pendant qu’il effectue un stage politique. Il fait des petits boulots. Il se marie en 1953. Il est remarqué par l’encadrement du parti, il monte dans la hiérarchie locale. Il part au service militaire. Il évite l’Algérie en raison de sa situation de famille. Il revient du service militaire en 1956, il est embauché chez Schneider comme électricien P1. Il y reste 6 ans. Il quitte Schneider en 62, il est nommé directeur-adjoint de l’école du parti. Il devient secrétaire de Waldeck Rochet en 1965, il le considère comme son maître. Il devient le secrétaire de Georges Marchais en 1972. Il revient régulièrement à Marlhes dans cette famille qui l’a accueilli. Il est élu conseiller général de Villejuif en 1973. Il est député du Val de Marne de 1978 à 1981. Il devient Ministre d’Etat, ministre des transports du gouvernement Pierre Mauroy 2, il est le quatrième personnage du gouvernement dans l’ordre protocolaire. Il parle de son attachement à cette famille de Marlhes, dans une interview. Il fait voter la Loi d’Orientation des Transports Intérieurs (LOTI) en 1982, qui régit toujours l’organisation des transports à l’heure actuelle. Il quitte le gouvernement en 1984. Il est député du Rhône de 1986 à 1988. Il fait parti des refondateurs du PC. Il est battu aux législatives de 1993 à Saint-Etienne. Il quitte le PCF. en 1998. Il adhère au PS la même année. Il soutient Ségolène Royal en 2008. Il quitte le Parti Socialiste en 2017. Il vient toujours à Marlhes, voir son ami, le deuxième fils, il se souvient des paroles de cette chanson yiddish que chantait sa mère quand il avait cinq ou six ans.

mardi 23 janvier 2018

ELLE, Philomène #2

Elle parle peu, ce qu'elle veut dire, elle le fait, plutôt. Elle croit aux fées, elle va dans les bois où l'on dit qu'il y a des sabbats de sorcières. Elle passe pour une sorcière. Elle bricole des mixtures. Elle utilise les plantes qu'elle a tant regardées à l'époque des moutons et des heures de solitude au grand air. Elle ne parle pas non plus lorsqu'elle emmène ma mère, encore enfant, chez des inconnus pour qu'elle y gagne trois sous. Elle se sauve et laisse la petite fille abandonnée sans mots. Elle ne parle pas non plus à ma sœur qui vient aider son fils, notre oncle, à garder les vaches et les moutons. Elle fabrique une petite épouvante pour cette fillette de 8 ou 10 ans qui traverse seule à la nuit tombée les grands espaces plein de fées et de sorcières ombrageuses, tandis que cette elle-là marche, accrochée à la queue d'une vache qui connaît le chemin de l'étable. Elle porte une coiffe de dentelles et un habit noir, lustré. Elle ne me raconte pas d'histoires. Elle me regarde de ses yeux morts et enfoncés, elle me tient la main en silence. Elle n'a plus qu'une dent au milieu de la gencive supérieure. Elle ressemble à une sorcière avec un sautoir en or. Elle habite chez nous. Elle me laisse des traces. Elle fait battre mon cœur lorsque j'écris. Elle sent peut-être un peu le vieux. Elle porte en elle tous ces morts, tous ces morts. Elle ne met plus au monde les bébés. Elle laisse les femmes partir dans les maternités. Tandis qu'elle habite chez nous, le mois de mars 1965 m'apporte une petite sœur dans un burnous. Au bout d'un moment, Elle repart à l'Hôpital Emile Roux du Puy en Velay, sa dernière demeure. Elle, c'est pour mourir qu'elle choisit le printemps. Le 5 mars 1966, le même jour que sa mère. Elle a 74 ans. Ou bien elle ne choisit pas. Elle est fidèle aux dates et aux mémoires. Elle ne veut pas me quitter. Elle me laisse les images qui font peur, là, dans le couloir de ma mémoire. 

dimanche 21 janvier 2018

La Durande

Elle n’a pas le choix. Elle a plein de choses à faire. Elle coupe l’herbe pour les lapins. Elle sort les chèvres de leur enclos. Elle les mène paître dans le pré derrière la maison. Elle coupe des branches de frênes. Elles en sont friandes. Elle surveille d’un œil discret. Elle s’allonge dans l’herbe pour regarder passer les nuages. Elle voit des formes se dessiner dans le ciel. Elle oublie ses chèvres. Elles sont passées par-dessus les gros rochers. Elles sont allées vers la rivière. Elles sont derrière les buissons. Elle appelle sa chienne. Elles courent pour rattraper les drôlesses. Elle les ramène à la maison de Durand. Elle est en 1860. Elle a sept ans. Elle va tirer l’eau dans le puits près de la maison. Elle surveille sa petite sœur et le bébé pendant que sa mère s’active dans le jardin. Elle chante une berceuse à Jean-Marie et elle surveille du coin de l’œil Marie qui n’en fait qu’à sa tête. Elle met les assiettes et les couverts sur la table. Elle pense à l’école. Elle n’y va pas tous les jours. Elle est contente d’y aller. Elle commence à savoir lire, un peu. Elle va à la rivière avec la brouette. Elle aide sa mère à laver le linge. Elle chantonne pour passer le temps. Elles poussent la brouette qui est lourde en remontant le chemin. Elle étend le linge sur un fil. Elle n’est pas assez grande, mais sa mère est enceinte et fatiguée. Elle regarde passer des oiseaux dans le ciel. Elle voudrait bien savoir leur nom. Elle va à l’école, son frère aîné ne l’attend pas. Elle sautille même avec ses sabots. Elle rejoint la rivière. Elle traverse le pont du diable en courant. Elle a toujours peur à cet endroit. Elle remonte le sentier sur l’autre versant. Elle se retourne et voit sa maison toute petite. Elle regarde le château de Chalencon, en ruine, au-dessus d’elle. Elle rejoint l’école. Elle retrouve Baptiste, le fils de l’instituteur. Elle arrive à lire toute une page de son livre en suivant les mots avec son doigt. Elle prépare son trousseau. Elle est le 18 février 1878, elle signe le contrat de mariage dans un café à Tiranges avec le notaire. Elle apporte ses habits, linges, hardes, un lit complet usagé du pays, estimé à la somme de 75F, et une armoire estimée 25F. Elle a reçu une partie de son héritage: 600F. Elle se marie en mars. Elle ne sera plus une bouche à nourrir pour ses parents… Elle a appris le travail de dentellière. Elle devient la femme d’Antoine. Elle change de nom. Elle devient la Durande. Elle change de maison. Elle habite dans une maison du Châpre achetée par Antoine. Elle est près du centre du village. Elle sait s’occuper d’une ferme et des animaux. Elle sait tenir une maison et s’occuper des enfants. Elle a huit frères et sœurs. Elle aura sept enfants, quatre filles et trois garçons. Elle ne connait pas ses beaux-parents morts depuis bien longtemps. Elle voit ses parents à l’église le dimanche. Elle n’a guère le temps de regarder les nuages dans le ciel ou les oiseaux. Elle a les yeux fixés sur les napperons de dentelle qu’elle doit vendre. Elle est assise dans la petite pièce avec des voisines. Elles agitent les fuseaux de buis qui cliquètent pendant qu’elles parlent en patois. Elles sont habiles à croiser les fils sur les modèles en carton tout en partageant les petits riens du quotidien. Elles croisent et décroisent leurs inquiétudes: les maris montés à la scie pour compléter les revenus de la ferme, les enfants malades ou morts, la vie qui n’en est pas une...Elles rient un peu, elles chantent, elles pleurent aussi. Elle a perdu sa première fille Marie à quelques mois. Elle a perdu un fils Jean-Baptiste à 18 ans un soir de Noël, de la diphtérie. Elle a perdu son troisième enfant , il avait vingt ans , c’était le 22 août 1914. Elle a une longue robe noire. Elle a un tablier par-dessus avec de grandes poches. Elle a toujours un bonnet blanc sur la tête. Elle a un grand nœud sous le menton. Elle ne montre jamais ses cheveux.Elle ne sourit pas beaucoup. Elle est veuve et tous ses enfants sont partis de la ferme. Elle ne descend plus à Durand depuis longtemps, le chemin n’est pas aisé. Elle va jusqu’au cimetière de temps en temps. Elle descend passer les mois d’hiver chez sa fille à Saint-Etienne. Elle prend l’autocar.  Elle s’occupe de son petit-fils. Elle le conduit à l’école. Elle remonte les trois étages où vit sa fille, le petit est remonté derrière elle, sans un bruit…elle le ramène à l’école en murmurant ah ce petit... Elle connait une vie exceptionnellement longue pour l’époque. Elle est née quelques semaines après le début du second Empire. Elle connaît la Troisième République pratiquement tout entière. Elle découvre l’eau sur l’évier et les égouts à Saint-Etienne. Elle écoute la TSF. Elle n’a pas connu la machine à laver. Elle a lavé le linge toute sa vie au lavoir des Billards. Elle meurt à plus de 84 ans d’une crise d’urémie. Elle a laissé son carreau de dentellière dans la maison du Châpre. Elle est l' arrière-grand-mère.

vendredi 19 janvier 2018

Cartographie 6


Il a de longues moustaches blanches cirées aux pointes et retroussées en l'air. Il chevauche sa mobylette bleue. Il est le seul à posséder une mobylette. Il est maigre et sec. Il ressemble à Don Quichotte. Il doit abattre des moulins quand on ne le voit pas. Il est abonné au « Reader Digest ». « Il est original » disent les paysans. Il a une femme alcoolique. Il descend chaque jour le chemin qui passe devant la ferme. Il se tient très droit sur sa mobylette. Il n'est jamais à pied. Il s'arrête pour embrasser la petit fille avec ses moustaches qui piquent. Il ne la voit que l'été puisque c'est ici qu'elle passe ses vacances. Il a à coeur de lui enseigner tout ce qu'il apprend dans ses lectures. Il lui montre les spermatozoïdes dans son Reader Digest. Il lui explique en détail la fécondation de l'ovule quand elle a dix ans. Il ne l'emmène jamais sur sa mobylette. Il est vif, intelligent. Il vit de quoi ? Il fuit sa bicoque délabrée. Il fuit sa femme ivre et ses deux filles alcooliques qui hurlent. Il n'a pas l'air malheureux. Il se réfugie dans la lecture. Il ne lit pas de roman. Il s'éduque. Il est le type même de l'autodidacte. Il explique très bien et montre les images à l'appui. Il est de santé fragile. Il n'est donc pas parti dans les tranchées comme tous les autres. Il est le tuteur de la mère mineure et sans parents de la petite fille. Il a aidé la grand-mère de la fillette pendant la guerre de 14-18. Il était là quand la maison a brûlé. Il a reconstruit en pisé en l'absence du grand-père. Il paraît qu'il a été son amant. « Il est le père de ton père » disent les voisins bien intentionnés à la petite fille. « Il a toujours un mouchoir blanc et propre dans sa poche comme ton père, c'est bien la preuve » disent-ils encore. Il s'occupe beaucoup d'elle. Il l'aime, elle le sent. Il est son parrain, c'est comme ça qu'elle l'appelle « Parrain » quand il arrive. Il est une bouffée d'air frais même si ses bouts de moustaches sont noircies de tabac. Il croit en l'intelligence. Il apporte des bouffées d'air frais. Il transporte le monde extérieur dans sa besace. Il parle de politique ce que personne ne fait à la campagne. Il lie les choses les unes aux autres. Il élargit le monde et lui donne un sens. Il pense que l'on doit acquérir le maximum de connaissances. Il pense que c'est le seul moyen de s'en sortir. Il est passé chaque jour, pendant l'été aussi loin qu'elle s'en souvienne. Il porte une besace en bandoulière. Quand il arrive il pose pied à terre. Il cale la mobylette. Il prend la fillette sur ses genoux. Il lui raconte des histoires de « grande ». Il ne la considère pas comme un bébé. Il n'est pas venu tous les étés. Il a été hospitalisé, elle ne sait pas pourquoi. Il était entouré par le secret. Il a dû mourir il y a longtemps, elle a oublié ou on ne le lui a pas dit. Il a payé sa première mobylette quand elle partie à l'université à Lyon. Il a donné l'argent à la grand-mère qui l'a donné au père qui le lui a dit. Il a dit que la petite devait poursuivre ses études. Il a toujours été sans âge. Il lui manque quand elle pense à lui. Il a été son premier maître. Il était libre et filait comme le vent. Il est le premier modèle de père, ce n'est qu'aujourd'hui qu'elle le sait. Il est l'un de ces inconnus qui circulent dans ses veines. Il l'a profondément marquée.

lundi 15 janvier 2018

Gaspard

(Référence : Henri Isselin, La Meije, éditions Arthaud,1977. Les emprunts à l'auteur sont indiqués en italiques).

Il sera un des plus grands alpinistes, cumulant les "premières" dans le massif de l'Oisans. Il a 42 ans, assis sur le muret à l'entrée du village, il attend le jeune alpiniste Emmanuel Boileau Castelnau. Il est le fils de Pierre Hughes, berger de la vallée du Var, qui tous les ans remontait le Vénéon avec les troupeaux transhumants venus de Provence. il a des yeux perçants, un regard déterminé. Il a grandi à Saint-Christophe en Oisans. Il chasse, cherche ses chèvres dans le massif, travaille aux champs. Il guide des touristes dans des courses en montagne. Il se fait connaître pour la sûreté de ses pas et sa sérénité. Il va conduire Boileau de Castelnau dans la Première de la Meije, le sommet de 3983 mètres que l'on croyait invincible, tant d'alpinistes l'ayant tenté sans y parvenir. Il part avec son "client" le 3 août 1877, longe la longue et sauvage vallée de la Selle s'arrête au Châtelleret où son fils a monté les vivres pour le bivouac. Il quitte le lieu dès l'aube le ciel pâlit légèrement et bientôt, les premières lueurs du jour illuminent le sommet du Grand Pic de la Meije, puis le Doigt de Dieu et l'arrête aux quatre dents. Il conduit ses compagnons jusqu'au glacier des Etançons, regarde la montagne. Il s'oppose aux propositions de Boileau de Castelnau, il a raison. Il arrive au Promontoire, continue délesté des provisions. Il cherche dans la muraille, trouve un passage, s'élève de quelques mètres, ici même où les autres montagnards ont rebroussé chemin. Il est hissé, se hisse seul, franchit le passage le plus délicat, regarde le baromètre : 3485 mètres. Il renonce, là, pour cette fois.
Il repart avec ses compagnons le 16 août. Il attaque la paroi, retrouve une de ses cordes abandonnées précédemment  qui va faciliter le passage. Il attache son fils et son "client". Il va se heurter à des obstacles plus sérieux que ce premier ressaut qu'il refusait quelques jours plus tôt d'aborder, mais en franchissant celui-ci, il semble qu'il ait brisé le cercle enchanté qui protégeait la Meije. 
Il va ouvrir la voie avec une hardiesse et une intuition en tous points remarquables. 
Il passe, puis ses compagnons le suivent. 
Il taille des marches dans la glace. Il progresse, le sommet apparaît. Il se bat malgré la résistance acharnée de la Meije qui se refuse toujours.  Il ne peut plus avancer, ni faire demi-tour, appelle au secours, il est pâle comme ses compagnons, tremble tandis que le temps devient mauvais. Il ne veut pas échouer si près du but. Il découvre une issue sur la face Nord, la plus rébarbative, la plus inhospitalière. Il débouche enfin sur la surface horizontale, là où il n'y a plus rien que le ciel et la course des nuages. 
Il s'écrie : "Ce ne sont pas des guides étrangers qui arriveront les premiers !". 
Il doit redescendre la cordée, or, le  retour est difficile, le temps se déchaîne, la Meije se venge. Il constate un curieux phénomène : la neige se congèle sur les vêtements, se transformant en  glace, elle paralyse les hommes. Il sait qu'il leur faut attendre la fin de la nuit, espérer un redoux, ne pas fermer les yeux, ne pas bouger, de toute manière aucun mouvement n'est possible, tous trois sont à genoux, entrelacés dans la  tempête.
Il regarde sa montre, il est 4h du matin, personne ne peut se mouvoir. il attend encore deux heures et, pour se réchauffer,  les hommes se frappent mutuellement afin de ramener la circulation sanguine dans leurs corps. Il fait face à de nouvelles difficultés, rochers impraticables, finalement vient la délivrance. Il lance alors  un "gros bonjour" à la Pyramide de M. Duhamel,  puis le reste de la descente se fait sans encombre malgré la pluie torrentielle.
Il mange avec grand appétit en retrouvant le bivouac du Châtelleret, son "client" dormira plus de seize heures d'affilé.
Il a conquis avec son fils et Boileau Castelneau la plus mythique montagne convoitée par les alpinistes se bagarrant au nom de leur nation respective pour la conquête des sommets, comme plus tard pour l'Himalaya, puis celle de la lune.
Il aura son nom sur la montagne : le Pic Gaspard. Il sera appelé avec respect "Le père Gaspard" et entrera dans la légende en tant que  Gaspard de la Meije.
Il continuera longtemps les courses en montagne. Il mourra en 1915.


samedi 13 janvier 2018

cartographie #6 Elle, Philomène #1

Elle ne naît pas la nuit. Elle naît à 4 heures du soir le 8 octobre 1888. Elle est la première à rester vivante. Elle inaugure son prénom dans sa famille mais c'est courant dans son village. Elle est fille de Jean Pierre et Marie Amélie. Elle ne va pas à l'école. Elle reste accroupie sous la table à écouter les parents. Elle entend les mots et ne les comprend pas. Elle a mal à la tête. Elle garde quand même les moutons. Elle sourit aux vaches en tricotant. Elle a les yeux bleus et ne se demande pas pourquoi. Elle regarde les plantes pousser. Elle regarde les plantes tout court. Elle saura les utiliser plus tard. Elle ne va pas à l'école. Elle a un petit frère André et une petite soeur Amélie. Elle aime chanter et danser. Elle a un petit talent. Elle ne va jamais au Puy avec son père. Elle se demande ce qu'il y a derrière les collines. Elle se cache derrière le tablier de sa mère. Elle ne peut pas le faire longtemps. Elle a six ans habillée de noir. Elle n'a plus de maman, morte si jeune. Elle n'a plus de grand-père non plus, mort quelques mois auparavant. Elle se souvient des mots entendus sous la table. Elle en comprend des bribes. Elle a mal à la tête. Elle ne sait pas encore qu'on peut s'y mettre une feuille de chou et que ça soulage. Elle ne sait pas faire de miracles. Elle court dans les champs, seule. Elle pleure dans le noir. Elle a 10 ans de moins que sa belle-mère. Elles se prénomment toutes 2 Philomène. Elle s'occupe comme elle peut quand on lui en laisse le temps. Elle se cache derrière les jambes de son père. Elle habite dans le café tenu auparavant par son grand-père maternel. Elle entend des mots velus sortis de la bouche des hommes trapus. Elle est habituée à l'odeur du vin. Elle en boit parfois. Elle apprend à compter avant d'apprendre à lire. Elle ne connaît pas ses oncles. Elle sait qu'ils sont morts à la guerre. Elle sait que la guerre, ça fait partie de la vie. Elle s'agenouille le soir pour passer la serpillière. Elle s'agenouille le matin pour faire sa prière. Elle essaie d'aimer sa belle-mère qui est comme une grande soeur malade toujours couchée. Elle a deux demi-soeurs et un demi-frère mis au monde par sa belle-mère toujours couchée. Elle s'occupe d'eux. Elle vit dans un territoire étriqué. Elle ne connaît pas le mot vacances et ne le connaîtra jamais. Elle finit par être une jeune fille. Elle va au bal dans un village voisin. Elle y rencontre un jeune homme cassé qui n'est pas mort à la guerre. Elle répond aux questions des gendarmes. Elle ne sait rien du jeune homme Faure qui travaillait chez eux. Elle suit l'enterrement de son père. Elle regarde la photo sépia et les grosses pierres près de sa tête. Elle a mal à la tête. Elle épouse le jeune homme cassé gazé. Elle suit son enterrement le 9 mars 1919. Elle ne quitte plus ses habits noirs. Elle part. Le 10 janvier 1920 elle épouse Antoine, dans un autre village. Elle aurait pu tomber mieux. Elle aime toujours autant chanter en patois. Elle est célèbre pour ses bourrées avec une bouteille sur la tête et une autre dans chaque main. Elle a un port de tête sans adjectif. Elle rend son époux jaloux par sa joie. Elle met au monde une ribambelle d'enfants, tous les 2 ans, Philomène, Marie, Pierre, Théofrède, Jacques. Elle fait comme les autres elle courbe le dos elle travaille elle prie elle travaille. Elle tricote le soir à la veillée pour habiller ses enfants. Elle boit un coup et en ramasse. Elle entend des insultes qui pleuvent sur sa tête et celle de ma mère. Elle est traitée de grosse truie alors qu'elle est maigre comme un clou. Elle vouvoie son mari et ses enfants comme c'est la coutume. Elle entend la guerre qui est revenue. Elle a peur. Elle aide son mari. Elle aide les femmes à accoucher. Elle cache les étrangers du maquis. Le 7 juin 44, elle est parmi les habitants rassemblés dans le pré tandis que les allemands incendient les bâtiments. Elle est assise sur un tas de cendres. Elle et ma mère contemplent la désolation fumante. Elle pense que Rossignol, c'est pas un nom pour un incendie. Elle fait partie des sinistrés. Elle est séparée de corps et de fait d'avec son époux le 25 février 1947. Elle vit avec son fils à La Fagette. Elle élargit son territoire. Elle sort de la carte. Elle retrouve les moutons. Elle me fait mal à la tête. 



Ste Philomène faisait des guérisons[En 1961, la sainte fut rayée du calendrier par la Sacrée Congrégation des Rites. Cette instruction était une directive liturgique qui n'interdit en aucune manière la dévotion privée envers elle.] "À 9 h 30, les habitants de Saint-Jean voient passer un convoi impressionnant venant du Puy et se dirigeant vers Rossignol : 400 hommes, 24 camions avec des canons de 32 mm. La colonne s’arrête au village, puis remonte vers « Rossignol ». Tous les habitants du village sont rassemblés par les soldats dans un pré voisin sous la garde d’une sentinelle. Dans les fermes, les maquisards ont déjà quitté les lieux. En représailles, les Allemands incendient les bâtiments. Vers 14 heures, le convoi allemand retourne au Puy-en-Velay par la route de Bains. Le combat de Rossignol s’achève. Il fera huit victimes dans les rangs français. 
  • Plaque commémorative (Photo indexée) (Dans l'église)
  • Stèle commémorative (Photo indexée) (Hameau de Rossignol - Commune de Saint Jean Lachalm - En témoignage de reconnaissance/envers ceux qui dans l'Honneur et la Dignité sont tombés les premiers sur notre Territoire le 07 juin 1944. Puisse le souvenir de leur sacrifice rester gravé dans les mémoires et animer chacun de nous d'un esprit fraternel - - Ici sont morts pour la libération du Pays le 07 juin 1944 , FAURE Prosper Le Puy GUIGON Henri Langogne PARAT Lucien Brives VALHORGUES Pascal Le Puy du groupe LAFAYETTE. CHANUT Adolphe ELFOND Jacques ELFOND Simon LEWKOWICZ Alfred arrêtés en se rendant ici fusillés à Orcines le 13 juillet 1944. La Commune de Ouïdes aux glorieux F.F.I.morts pour la libération du pays bataille de Rossignol 07 juin 1944. Le monument a été inauguré le 10 juin 1946. L'inscription concernant ceux qui ont été fusillés à Orcines a été ajoutée le 04/06/1994)
  • Monument aux Morts (Photo indexée) (Sur la place entre l'église et la mairie)
  • Livre d'Or du ministère des pensions (Pas de photo) (Loi du 25 octobre 1919)

vendredi 12 janvier 2018

Cartographie /6

On commence l'année 2018 sans lâcher notre projet de cartographie, plus motivés que jamais! Les collections de pierres, d'arbres, d'animaux peuvent bien évidemment se poursuivre ( c'est le principe même de la collection!!!) et continuer à alimenter ce blog dont le cœur bat avec force.
Pour cette nouvelle séance je fais appel à Anne-James Chaton et son livre "Elle regarde passer les gens" publié chez Verticales en 2015, afin d'introduire un personnage dans notre chantier d'écriture.


Elle embarque sur le ferry. Elle arrive à Londres. Elle y retrouve Vita. Elles partent à Long Barn. Elles passent quelques jours ensemble. Elles se promènent sur le bord de mer. Elles sont heureuses. Elle tombe amoureuse. Elle veut plaire. Elle se rend chez une couturière. Elle choisit de belles étoffes. Elle commande de nouvelles tenues. Elle se coupe les cheveux. Elle se sent désirable. Elle se sent libre. Elle rentre à Londres. Elle cherche un emploi. Elle rencontre Leonard. Elle est enthousiasmée par son idée. Elle travaillera à la Hogarth Press. Elle ne connait rien à l’édition. Elle apprendra. Elle emménage au 52 Tavistock Square. Elle vit au premier étage. Elle a aménagé un bureau. Elle s’est acheté une machine à écrire.Elle poursuit l’écriture de son autobiographie. Elle y reçoit des auteurs. Elle se détend dans la salle de billard. Elle fait quelques pas dans le jardin de rocailles.  Elle publie ses premiers textes. Elle est soutenue par Leonard....

La consigne d'écriture:
- parler d'un personnage à la manière de Chaton avec des phrases courtes commençant toutes par elle/il .
- ce personnage devant être mort et avoir vécu sur le territoire de la carte
- tenter ce couvrir toute sa vie
- relater des faits concrets
- relier à la grande Histoire
- ne pas être pressé d'arriver à la fin! Dans le livre de Chaton, il y a plus de trente pages consacrées à Virginia Woolf et cela ne raconte qu'une petite partie de sa vie...
- nommer les lieux traversés
- veiller au rythme

On peut entendre ici une lecture faite par l'auteur et une discussion enregistrée à la librairie Charybde où il parle de l'écriture de ce livre passionnant!