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jeudi 21 avril 2022

à l'intérieur

à

l’intérieur

de la matière

s’immiscer et se

sentir aspirée par le

tableau – l’abîme effaré

regarde et les herbes hautes

de l’informulé t’enserrent dans

le sillage des arbres et le plomb

avec ses étincelles de lumière qui

te happent vers cet infini innommable

inatteignable qui hante et que l’on souhaite

parfois défier en un regard simple ou un geste

du doigt pour toucher la paille la cendre ou le plomb

répandus sur le tableau – mais on ne touche pas c’est

tout le corps qui pénètre est pénétré par dans la matière

et devient terre feuille pierre arbre et l’on se sent comme

interdit à retenir son souffle entre les dentelles de la matière


Codicille: Le tableau ( dont je n'ai pas le titre) est de Anselm Kiefer. La photo a été prise lors d'une exposition à la galerie Thaddeus Ropac à Pantin en 2018.

Ici le lien vers une vidéo faite lors de ma visite à cette expo qui épouse ce texte, ou bien ce texte épouse cette vidéo...

Les contraintes d'écriture sont similaires aux autres de ce cycle.




 

dimanche 17 avril 2022

à livre ouvert

à

livre

ouvert

assise dans

cette obscurité

plus épaisse que

l’image de soi – elle

est dans cet entre-deux

du livre et du monde autour

à ausculter les fibres célestes

une lumière chirurgicale comme

une béatitude sauvage qui caresse

les herbes rases du désir et les eaux

de miroir où laisser danser les songes –

en cette seconde où ses yeux se lèvent du

livre et s’immergent écarquillés dans ce trouble

de craies grises où bruissent encore les mots gravés

elle a la sensation d’une douceur insolente dans son sang


Codicille: Le tableau Sainte Marie d'Égypte du Tintoret se trouve dans un coin du rez-de-chaussée de la Scuola grande di San Rocco à Venise. Il me semble que les photos y étaient interdites et j'ai donc volé celle-ci, car fascinée par ce tableau. Je suis allée le voir à deux reprises en 2012 et 2014 et retournerais volontiers m'asseoir devant à nouveau... Les contraintes de forme sont similaires aux autres du cycle peinture.

 

dimanche 10 avril 2022

à fleur de réel

 

à

fleur

de réel

ce fil rouge

celui d’une plaie

qui n’en finit pas de

saigner signer soigner

dans le temps et hors du

temps ces plaies silencieuses

ce fil comme un ruisseau de lait

qui fuit – écriture de sang torsadée

qui s’enroule autour des corps étendus

de la plante du pied aux manches ou la taille

de l’enfant – fil rouge qui relie accroche le regard

de celui qui hébété se tient face à ces corps qui serrent

d’autres corps ceux des enfants qu’il faut protéger rassurer

bercer – revêtus du blanc de l’humanité dans son devenir – et

ne pas effacer le sillon rouge qui ruisselle du sang de toutes les plaies



Codicille: Pour ce troisième tableau de mon paysage intérieur, j'ai choisi une peinture de Safet Zec , faisant partie d'un ensemble plus vaste, exposée à l'église Santa Maria della Pietà à Venise en 2017. Le tableau s'appelle Exodus . Le fil rouge ( peu visible il est vrai sur ma photo) court sur tous les tableaux présentés. J'ai le souvenir d'être restée un long temps dans cette église totalement bouleversée par ce que je voyais, et complètement ébahie, lorsque, sortant de là je retrouvai la houle des touristes qui arpentaient le quai...

Les contraintes de forme sont identiques aux précédentes de ce cycle.



dimanche 3 avril 2022

Traversée.

Paul Klee "Deux dromadaires et un âne"
 


      L'allure fière malgré l'incertitude fragile qui rend disponible à l'inconnu ils avancent. Méconnaissables mus par ce désir impérieux d'arriver là où l'obligation les mène soucieux d'accomplir leur charge ils allongent le pas le sabot assuré  la bosse altière la tête digne. Ils taisent le paysage de lumière qui les baigne les arbres-torses le sable noueux la géométrie du désert. Leur prunelle leur ramène des souvenirs de barcarolles de roseaux à la frange d'une oasis souriante. Leur corps respire la lenteur enfouie dans la mémoire du temps. Un cri polyphonique et guttural s'échappe de leurs lèvres desséchées. La myrrhe et l'encens tremblent. L'âne-enfant se perd dans l'empreinte de leur obstination alors que dans le ciel le soleil transpire la liberté.

à genoux

à

genoux

sur les échardes

en une lumière rasante

les outils dans les mains qui

raclent rabotent dégauchissent

et abandonnent ce qui fera copeaux

morceaux noués de mille nœuds comme

ces échardes instillées dans le cœur et le trou

noir des souvenirs – ces copeaux images captives

d’un instant et qui semblent se taire dans l’image – ils

ne sont que silence suspendu dans une présence absence

bientôt faisant partie des déchets comme des pierres tombées

dans l’eau du temps qui passe – dans la césure du regard qui se

fige l’image sort du temps et se love dans le creux d’un horizon d’être

où ces copeaux de sens petites sautes d’intensité ces fragments de soi

esseulés ont cette capacité de capter l’attention d’arrêter le flux du temps

dans cet angle d’incidence insolite où tout se défait tout s’écaille à frise lumière


                                                           

Gustave Caillebotte
Raboteurs de parquet
en 1875
huile sur toile
H. 102,0 ; L. 147,0 cm. 
© Musée d’Orsay

                                                        

samedi 2 avril 2022

La pie de Monet

Lumière dedans posée sur son buvard de brume

caché dans le tableau sur le mur du docteur

fantôme de mon frère au fond du paysage

un dimanche d'enfance à la doublure grise

l'image qui flamboie dans le soleil d'hiver

dans la rue tout au fond à l'orée des malaises

son corps est une terre, son sang bout en douceur.

il piétine la neige en criant de bonheur

 

le portillon de bois entrouvert de guingois

laisse passer le flot de lumière encadré

aucun pas dans la neige la marque n'est pas là

 

la pie qui se repose, trois heures quatorze fois

seul élément vibrant dans ce décor de soie

la pie qui se demande où trouver quelques graines

des micro-mammifères, des insectes sournois

mon œil mal interprète midi à quatorze heures

brouillard bien à l'abri

composition parfaite

quelques toits, quelques troncs,

maisons endimanchées de lumières violettes 

après-midi qui sait comment le crépuscule

quand on n'a pas le coeur à faire du soleil

et qu'on voit une pie faire beau dans le décor

et qu'on voudrait que loin de ce badigeon tendre,

comme certains oiseaux se cacher pour mourir

 

ce qu'il y a dans les yeux de celle qui regarde

un souvenir captif, une mise en abyme

Un fantôme sans chaînes

des arbres ensommeillés

nous n'atteindrons jamais cette fonte des neiges

et ces brouillards givrants au dessus de nos yeux

nous resterons tapis à regarder la pie

attendre que l'enfance fonde en métamorphoses

et qu'on glisse dessus comme un verglas sanglant

que la lumière inonde éclabousse éblouisse

que finisse l'angoisse, que commence la joie !

 

jeudi 31 mars 2022

Ronde.


 Le monde gronde sous l'uniforme nauséabond qu'ils réandossent chaque matin. Les plaies béantes de leurs vies s'entrechoquent et recouvrent leurs corps torsadés d 'un magma verdâtre plissé des strates de la détresse. Du rempart impénétrable des murs s'échappent les lichens souffreteux correspondance factice avec leur peau tannée des longues enjambées dans la nuit et le temps. Un pas un autre pas sans savoir le pourquoi surtout taire le comment. Les dimensions du pied l'écartement des jambes n'ont pas de place ils mesurent le vide. L'abysse des regards plaide l'incompréhension dans l'ombre de la ronde. Morne illusion d'une rotation de la Terre qui ne les connaît plus.

( Vincent Van Gogh  La Ronde des prisonniers  1890)
d'après Gustave Doré  Huile sur toile 80x64
Musée Pouchkine, Moscou.



mercredi 23 mars 2022

à bout de bras

à

bout de

bras du bout

des doigts les fils

tirés du jour aux rais

d’un soleil dont la terre

tressaille sans murmures

un monde suspendu de la peau

de draps frais aux ombres de miroir

qui scintillent quand un ici respire puis

expire un ailleurs – et la pulpe des doigts

irriguée d’un sang de solitude épaisse s’agite

et se répand se dilue et se perd jusqu’à refaire

ce qui serait le monde ou le commencement d’un

autre – celui dont chacun rêve et qui se crée avec des

mots des mots écrits à l’encre rouge en lettres capitales

avec des pleins et des déliés pour donner bonne mesure et

échancrer les reliefs et les creux toutes les splendeurs décrues

 

Le tableau qui a servi d'ouverture est celui de   Caspar David Friedrich : Femme dans le soleil du matin/ huile sur toile/ Essen ( 22x30) 

Les contraintes d'écriture sont les mêmes que pour les fragments écrits à partir de Bosch.



 

dimanche 20 mars 2022

à cor et à cris

à

cor et

à cris et

l’âme d’effroi

pleine lorsque les

flammes de partout se

répandent et s’arriment au

ciel en un carnage écarlate et

carmin – leurs lèvres se diffractent

en pétales de coquelicots d’où s’évadent

rêves broyés songes sulfurisés espérances

sauvages pensées de pacotille ou de pétillement

et les flammes plus hautes et plus intenses en vagues

toujours plus denses effacent le suintement des couleurs

les souffles et les soupirs le noir de la douleur et même le gris

du jour et le frisson de l’aube – tout est perdu comme le temps qui

passe avec ses illusions et ses poussières de bleus même un peu gris

tout est calciné incinéré effacé sans plus laisser de traces qu’un silence blessé



 

jeudi 17 mars 2022

Le Renvoi.

      La joie vissée à leur peau de drap frais princes nomades foulant un pays de promesses ils quittèrent le paradis terrestre signant de la plante du pied l'abandon de leur jardin d'éden. Derrière eux des flaques de soleil des touffes d'herbe remuées les houppes des eucalyptus et leur odeur enivrante et poivrée. Pourtant ils fuyaient  le paradis-prison il leur fallait en retirer les lettres au fronton de leur béatitude. La monotonie des jours dits-heureux un exutoire à l'appétit de vivre une impression à réinventer. Le cosmos s'ouvrait à eux il ne fallait lui rajouter que sa ponctuation lui insuffler des accents facétieux des points sur les i transgressifs. La peur pour tout visage mais la joie ventrale la terre dont leurs yeux étaient faits et le sexe vigne-coquelicot ils devinrent indéfiniment émerveillables.

L'attelage.

      "L'attelage démoniaque" poussé par des diables ardents avance en claudiquant sur les limites de la Vie. Pessimistes anxieux ahanant ils soufflent-souffrent perclus des rhumatismes de la jouissance gavés de l'opprobre des bien-pensants exclus d'un paradis oisif et fleuri soumis à l'herbe sèche du chariot de foin. Ils régurgitent les brindilles autant de pages mal digérées de leur existence d'en-bas et le tapis de paille piquant corps et esprits les conduit à l'enfer au-delà promis aux trop-vivants. Squelettes ou de blanc vêtus devenus bêtes aux yeux d'humains debout courbés écrasés par le poids de leurs vices-vertus les roues les précipitent  vers leur fin misérable.

mercredi 16 mars 2022

à la poursuite

à

la poursuite

de ses illusions

chacun cherche à

grappiller par-ci par-là

quelques brins de ce foin

monté du fond des ombres

détacher de ce bien commun

sa part de félicité – une possible

promesse d’une vie sans problème

des songes de désirs et d’envies enfin

réalisés – un brin encore un brin de cette

manne à tenir entre ses doigts comme un rail

d’étincelles au sein de cette horde d’hommes et

de femmes tous plus avides les uns que les autres

se mouvant se déhanchant dans cette carnavalesque

épopée – chacun cherchant à s’emparer d’une part et la

meilleure oubliant que toute chair est comme l’herbe et se flétrit

 

Codicille: klasma écrit face au volet central du Chariot de foin. Mêmes contraintes que précédemment.



 

mercredi 9 mars 2022

à la grâce

 

à

la grâce

d’un dieu ou

d’une vision d’aura

peindre sur les voies du

visible ce qui n’est que rupture

séparation dispersion dislocation

toutes ces plaies béantes au sein de

nos existences – l’esprit éperdu dans le

livre des choses aux sens inattendus entre

la chute des anges en cohortes d’insectes qui

s’extirpent d’eux-mêmes – la femme qu’on extrait

de la côte du premier homme – ce péché qui les fait

se séparer d’un dieu tout puissant et qui se concrétise

par l’expulsion d’un paradis où le rocher évidé qui en clôt

l’entrée est barré par un ange guerrier aux ailes acérées pour

dire toute la violence déjà là promise et comme une annonce de

cette lutte de toute éternité entre les états d’être à l’intérieur de soi

 

Codicille: Toujours autour du Chariot de foin de Jérôme Bosch , volet de gauche, avec les mêmes contraintes que dans le klasma précédent .



lundi 7 mars 2022

à la croisée

 

                                                                

à

la croisée

des soi déchirés

vagabond en césure

dans l’errance de l’errant

mité de miroirs en léthargie

œil visionnaire couvert d’ombre

nostalgie d’un héros qu’il n’est pas

voûté et titubant – transpercé de doutes

de folies de bassesses de souffles contenus

de tout ce qui sépare écartèle l’esprit et le corps

sans faire tressaillir l’herbe ni s’envoler les oiseaux

sans trouver de réponses aux questions ni à leurs échos

tâtonnant entre le gris de maure et la terre d’ombres longues

entre lui et lui et ses nombreux autres soi dont il ne sait plus rien

égarés dans les méandres du chemin – tombés dans des abîmes

privés d’étoiles dont il a sans doute oublié tous les désirs les espoirs

il avance vermoulu – ouvert et dévoilé – il avance pour survivre vivant

  

Codicille/ 9 contraintes: expression qui commence par à/ à seul sur la première ligne/ disposition en pyramide/ nombre de vers fixe(18) pour la série en pyramide/ pas de majuscule/ pas d’autre ponctuation que le tiret/ insertion de bouts de phrases pris dans la lexithèque/ allitérations sans le dernier vers/ une contrainte secrète

dimanche 6 mars 2022

Il y a une jarre suspendue

contrainte: il y a / pas de ponctuation / créer une sorte de "porte" / lecture possible entre fin et début de phrases en ligne

Le chariot de foin

On entame un nouveau cycle d'écriture, toujours dans notre rubrique klasmathèque, qui, je le rappelle, travaille à se pencher sur des petits bouts de choses vues, qui ont happé notre regard, et que l’on se met à collectionner.

C’est une manière de dessiner son propre paysage intérieur avec ces klasmas que l’on pourrait définir comme quelque chose de furtif qui est apparu, nous a sauté aux yeux, avec quelque chose de dense à l’intérieur et qui se fait un peu miroir de notre propre état intérieur.

Nouvelle série donc autour d’œuvres peintes. Et nous commençons avec un triptyque de Jérôme Bosch «  Le chariot de foin ». Triptyque certes, mais avec les panneaux fermés apparaît un quatrième tableau. 

Donc la proposition d’écriture va tourner autour de ces quatre visions : quatre klasmas à écrire, c’est à dire se concentrer sur quatre détails (un par panneau) en gardant toujours en tête l’idée des contraintes qui épousent l’écriture, ou dont l’écriture s’enrobe pour creuser davantage.


 
(Photos prises sur internet)