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lundi 27 mars 2023

 Soleil froid et silence—fin de nuit—départ demain—herbe folle et vieux mur—premier bruit de voiture—un merle décidé court sur un vieux toit—cherche sa nourriture—nuage couleur plomb— la neige est pour bientôt—le merle s’est perché sur un frigo rouillé dans le jardin en face.

lundi 20 mars 2023

Scintillement avant le jour—ni silence ni mystère—les seuls chants d’oiseaux—mouvements invisibles du vent—lorsque l’herbe ondule—tremblent les arbres—mouvements imperceptibles—mouvements faits de rien—les vents agitent les arbres—les vents croisent et emportent des oiseaux—l’aube comme une vallée sombre entre le jour la nuit.

mardi 18 janvier 2022

Une pierre


C’était une grosse pierre - d’autres auraient dit rocher

- remarquable et discrète elle était toujours là

posée à l’extérieur d’une porte d’entrée


- quatre vingt dix de large soixante de hauteur -

sa surface presque plane nous servait de banc,

de siège pour s’asseoir et voir tomber le jour.


Voir descendre le jour et perdre la lumière

ou voir monter la nuit et gagner le silence.


Etrange comme une perle monstrueuse et baroque

dans la noirceur la pierre, sous la lueur nocturne,

prend la couleur laiteuse d’une lune voilée.


Humble pierre le jour qui ne sert qu’à s’asseoir,

la nuit ambassadrice de l’intersidéral,

d’un cosmos rêvé par un enfant songeur,


comme un point de repère dans l’univers immense,

comme une ancre flottante sur l’océan du temps.


Éperdu on cherchait un ryhtme à l’univers,

une musique unique une harmonie des sphères,

un chiffre qui règlerait la course des planètes


Mais la pierre météore, sur laquelle le soir

au coucher du soleil, parfois l’on s’asseyait

ne bougeait pas d’un pouce : ou peut-être la nuit.


Au cœur du silence sombre elle s’envolait souvent

et je pouvais la voir au milieu de mes rêves.


Protégeant la maison elle tournait en rond

en un cercle parfait dont nous étions le centre,

mais au lever du jour, à nouveau, elle est là :


discrète, comme endormie, mais froide sous la main,

dans la chaleur du jour elle rend la fraîcheur

qu’elle a capté la nuit dans son parcours cosmique.


Les souvenirs d’enfance lorsqu’on les réassemble

deviennent parfois des contes que l’on a inventés.

jeudi 6 janvier 2022

Une porte de grange


La porte de la grange qui donne sur la cour

montre sur sa surface des traces du passé,

souvenirs de couleurs des anciennes peintures ;


les fentes des panneaux nous parlent de saisons ;

des hivers algides et des été ardents

ont révélé des fentes comme des plaies ouvertes ;


la matière est si sèche qu’elle semble rainurée 

par un peigne d’acier aux pointes acérés ;


la vieille porte bouge sous l’haleine du temps

et montre sur sa peau les stigmates de l’âge,

manifestations brunes de son vieillissement.


Comme la main qui tremble trace sur le papier,

tentatives de mots, des signes  peu lisibles,

qui pourtant de l’oubli extraient des souvenirs


comme syllabes tombées d’on ne sait quel soleil

s’envolant dans le soir : leur lueurs nous éclairent.


De la porte de grange qui donne sur la cour,

un vantail a frémi sous la poussée d’un souffle

faisant grincer un gond tordu, humide et froid,


comme un disque vieilli, parmi les craquements

d’un matériau usé nous rend des voix contraintes,

d’où sourd la poésie plus forte que l’usure.


Écrire avec ces sons les petits bruits du temps ;

écrire le silence d’un passé accompli ;


écrire ce qui se tait sous l’écorce des mots

craquelés de saisons et rechercher en vain,

dans le lambeau des songes, un peu de vérité,


De la porte de grange que nous restera-t-il,

Un peu de ce qu’elle est, un peu de ce qu’elle fut,

Dans la lumière orange d’une fin de journée


Qu’y a-t-il à sauver de ce qui fut vécu ?

Peut-être d’avoir aimé et de l’avoir été.

dimanche 5 septembre 2021

Maison, ma belle maison


En guise de remerciements, d’au revoir, mais pas de parasol, les mots du cœur, une fois encore à la rescousse.

Elle est là, petite et timide, dans la nudité de ses dix ans, des couettes qui battent la mesure quand elle commence à grimper dans cette rue qu’elle découvre et trouve étrange, un peu austère, bourgeonnant de solitude, ce qui n’est pas pour lui déplaire. Un chat traverse la rue devant ses pieds et la fait frissonner. Elle sait qu’il lui faut presque rejoindre le sommet de la rue (ses parents ont écrit le numéro sur un bout de papier) avant de trouver le portail métallique que désormais elle devra pousser pour entrer dans sa nouvelle maison qu’elle n’a pas encore visitée.

Elle s’appelle Chloé, ses parents ont décidé qu’ils devront désormais vivre ici, lui ont expliqué qu’elle aurait un grand jardin, fini le balcon exigu, les voisin du dessus qui vous arrosent en fin de journée, en ouvrant le portail elle est déçue, des escaliers, du béton, mais son petit menton pointant vers la première marche, des roses blanches la saluent, à droite les mêmes mais rouges l’attrapent par la manche et lui font esquisser un sourire puis les asters mauves et jaunes, et la glycine immense avec son gros tronc noueux, et une vigne, un jasmin lui picote les narines tandis que les clochettes de la bignone s’agitent à toute vitesse pour la saluer, son sourire gagne tout le visage, un chat se roule au bas d’une butte odorante, exceptée le persil qu’elle connaît, toutes sortes d'autres herbes se faufilent jusqu’à atteindre  toutes les neurones de son cerveau et toutes les fibres de ses nerfs, mais ce n’en est pas fini, à droite un gros arbre, mais oui, ce sont des cerises, ses fruits préférés et puis… et puis d’autres escaliers que borde un camélia rouge et une spirée odorante, elle se baisse, sollicitée de toute part et porte quelques petits fruits rouge à ses lèvres : des fraises des bois, plus loin, en haut un banc lui tend les bras, elle n’ira pas encore, pas tout de suite, pas si vite, il y a encore tant à voir, à respirer, à humer, à se régaler.

Chloé ne sait pas où donner des yeux, des oreilles, tant et tant de choses, de petits êtres câlins et doux qui la frôlent et l’ont déjà adoptée.

Elle va rentrer dans la cuisine inondée de soleil, ses parents lui ont montré des plans, des photos, mais ils ont omis de lui parler d’une pièce qui se niche derrière une cloison. Mais peut-être eux-mêmes ne savaient-ils pas.

Et pourtant cette pièce est importante, peut-être même est-ce l’élément central de la maison.

Chloé ne sait pas encore quels trésors cette pièce toute mansardée va distiller peu à peu pour elle.

Un cadeau qu’elle va déguster jour après jour, les murs vont lui chuchoter des mots du cœur, qui viendront encore et toujours à la rescousse, qui lui permettront d’adopter son nouveau lieu de vie, qui lui permettront d’oublier le balcon exigu et les voisins du dessus, et de garder dans son cœur la petite voisine aux secrets partagés.

Chloé frôle la cloison, redescend les marches quand elle voit juchée sur une étagère qu’elle n’avait pas remarqué jusque là, un drôle d’animal. Elle s’approche. Mais oui, c’est bien d’une poule qu’il s’agit ! Et tricotée ! Elle n’en croit pas ses yeux ! La poule est habillée de violet et d’orange, froufroutante à souhait comme pour aller au bal. Elle attend qu’on l’invite, tire sur sa jupe à volants, esquisse un pas de deux et regarde dédaigneusement cette petite chose qui tend les bras pour l’atteindre.

Chloé attrape la poule tricotée, mais celle-ci se métamorphose en dizaine   dizaine de poulettes, verdoyantes, feuillues, en chocolat et en faïence, en sucre et en lampions multicolores. Chloé n’en revient pas et ouvre son large sourire sur une certitude. Oui. Maintenant elle sait. Elle sera bien dans cette nouvelle maison aux allées sans fin, au jardin sans fond ni barrière. Elle sait et n’a plus peur.

L’histoire de Chloé est révélatrice du lien qui unis  la poésie et l’enfance, aux aguets, saisie par un grand vide, elle s’accroche, elle se laisse pénétrer par les émanations du lieu, elle s’agrippe aux choses qui l’interpellent, le chat, les fleurs, la poule, les poules ; c’est ce que m’a raconté la maison que nous allons laisser, à d’autres (appelons les… Chloé).

lundi 24 février 2020

des couleurs

Verts clairs, verts plus foncés des cartes igéennes
Vert épicéen, vert du sapin de Douglas, du sapin pectiné
Vert des pâtures au début du printemps
Vert des prairies tachée de fleurs sauvages

Là où les eaux abondes,
Des populages au jaune plus chaleureux que le jaune frais des jonquilles,
Jaune métallique précieux des boutons d’or âcre.
Blanc vif et discret du faux fraisier, vraie potentille fausse stérile
Différents roses vifs, pâles, soutenues

Bruns roux des landes sur le haut du Chaussitre,
Bruns plus ternes des prés après la neige
Sols spongieux marqués de joncs vert sombre
Là où les eaux s’emmêlent pour former des rivières

Haut plateau mouillé d’eaux vives, courantes, qui serpentent dans le paillasson vert des prairies,
Eaux des neiges infiltrées doucement tout l’hiver jusqu’au début du printemps, eaux fraîches au mains du marcheur l’été, eaux froides, eaux vivantes qui courent…

Des perceptions infimes,
Quand le ciel s’ouvre enfin au levé du soleil

Des lichens colorés sur la roche affleurante
Du vert tilleul, du jaune sur le gris du granit
Vert profond des forêts de conifères marquées
Des taches claires de feuillus
Hêtre, fayard, fagus : érable plane, frêne
Sorbier, sorbus, alisier près des maisons avec
Parfois la silhouette incongrue d’un séquoia séculaire

Le noir a des valeurs diverses aux ciels d’orages : la nuit
Paysage projection d’un inconscient
Silhouettant les arbres

La douleur butte sur le mur invisible de l’ignorance aveugle
Impossible de voir
Par dessus, par dessous, à travers
Limbes

Se retrouver soi-même face à un paysage
De roc de terre et d’eau
De végétaux
D’animaux parfois

Composantes essentielles, du corps, de l’être avec la foudre

Un éclair orangé a fendu l’arbre en deux
Alors ainsi soit-il, enfances éclatées

Le paysage n’est pas nostalgie d’un temps autre
Le paysage-instant, je le vois le regarde
Ciel blanc, bleu, gris
Vert, roux, blanc, les prés aux saisons
Plus sombres les forêts
Et l’éclat métallique de la lumière dans l’eau

Au loin luisent les toits des villages
Tuiles rouges, ardoises grises des clochers
Traces de vies,
Fumées
Voitures qui, en silence, traversent le paysage

Sensation d’être au bord de quelque entrouverture
Sensation diffuse, un rien
Qui résonne longtemps

Sous la réalité topographique des couleurs
Pressentiment d’autre chose
Mécanisme biologique de réalité cachée
Mystère qui disparaît aussitôt qu’aperçu
Aperçu, même pas, senti, pressenti
Aussitôt disparu avant que d’être vu.

Pourtant
le lieu est nu, rien n’est caché
Néanmoins
Une corde intime vibre
Perceptiblement
L’esprit, ouvert, s’apaise

Instants étranges où l’attention flottante perçoit et seulement dans ces instants-là, cette inquiétude transsudante et cet apaisement coloré, vert tendre, vert cru, vert foncé, rose, rouge, bleu, blanc et toutes les nuances de gris et de noirs.

mercredi 17 avril 2019

Cartogaphie 22

Quelque part
au milieu
il y a le lac

La trace de l'ancienne route

Elle est encore visible
il faut connaître.

Elle descendait jusqu'à la scierie
noyée
au fond du lac

Le bief
En est encore visible
Quand le niveau baisse

De l'autre côté
La route goudronnée existe encore
Mais l'arrivée sur la berge
A été détourné vers le barrage

Les anciennes photos
Montre les attelages
qui descendait vers la scierie ou en revenait

On ne sait pas

Les gens posaient longtemps
Immobiles
Au soleil

On imagine, avant
Avant le barrage
Avant que le lac ne referme
Le vallon

Comment était la lumière ?
Avant le barrage ?
Avant le lac noir ?

L’eau miroir,
Les résineux en étouffe la transparence

Seule une tache claire, une petite plage
Pour des elfes farceurs qui s’en viendraient la nuit
Rejoindre les fantômes des scieurs disparus
Des temps anciens
Avant,

Avant l’histoire.

dimanche 10 mars 2019

Cartographie 21 — Méditation 4

La mémoire entaille sa partie dérivée du réelle,  l’opère puis se déleste de ses copeaux, flottés dans le jeu, les morceaux  dérivent vers des contraintes imprécises couturés d’arcs : mutilations distraites aléas du courant inverse, la matrice vireuse du dedans n’est plus qu’une échappée une fois dehors et l’on se sent soi-même maudit, au milieu des décombres incessants du cri, psalmodie répétitive aux limites du défait : l’immobilité reconduite aborde les courbes fermées d’avance comme une errance réveuse : des échardes flambées, obliques, alourdissent la vigueur des sols noirs, des mousses dans les replis des masques éructent des nombres dans le hors-champ démembrés des épaules déçues de n’être que des branches : le goût composite de berge et de boue des données incises qui fluent  vers le ponant perdent leur résonance, l’axe des imaginaires constellés de tessons prend un visage éphémère de fortuit malmené par les oscillations des rinceaux multipliés de fatigue.

vendredi 8 mars 2019

Cartographie 21 — Méditation 3

Déployé en sous-œuvre au goût de caduc précaire, du mouvement de naître dans les laisses spiralées des choses, des graffitis sacrés incessants et dubitatifs réduits en débris meurtris par les philtres et les friches dures brillantes comme un métal étrange, surgit le cri étroit et dissonant d’une oiselle de feu aux plumes rougeoyantes marquant le point radiant à la limite d’une plaine où souffle un vent sans patrie, convoquant le passé, ses hasards insensés, lorsque s’allongent certains bruits nous auront alors soif de néant et rien d’autre, ces mues à vif, sous une lampe ou sous le vent du désert, nous pèserons les vingt six lettres, penchés sur les paliers délabrés de leur prisme, nous observerons le glissement chromatique du fond ensommeillé du monde vers un froid ancien craintif devant la mer, envisageant une migration nouvelle, elle s’envolera l’oiselle éblouissante, éclair entre deux nuages, vers les trois soleils d’une parhélie souveraine, disparaissant à nos yeux aveuglés de lumière : mais le frôlement de ses ailes incandescentes claquera comme un mot nouveau dans le calme désœuvrement vital d’un petit matin introverti.

mardi 5 mars 2019

Cartographie 21 — Méditation 2

Dans le tissu enchevêtré du monde, dans sa chaleur clouée de cendre close, dans son vrombissement d’insecte ivre de bleu touffu, le doux mica infime brûlé des pierres est le point d’axe où le déportement vacillant des lignes enferme un univers de formes recluses, figures d’Apollyon les insectes aux formes de coquilles sourdes grincent de leurs élytres de fer, bêtes imperceptibles proférant des souhaits incrédules, leurs mains de poussière et de sueur battent leurs flancs de généalogies plantureuses, les cylindres de bois de leurs armes de pierre tournent des prières aphrodisiaques insensées, poussées par la force brûlante d’un khamsin changeant, des lettres d’or s’envolent, déconstruisant les phrases d’une théologie secrète dont le dit glisse insensiblement de l’hermétique à l’abscons, de l’ésotérique à l’abstrus, les restes brisés pendent au dessus du vide, au bord des lèvres, ils chutent dans l’entonnoir noir-luisant de l’incompréhension, plus loin, plus bas, ils jonchent un chemin balisé de ronces rases, limaille crissant sous le pas incertain d’un troupeau  en marche d’êtres aveugles et sourds et qui dort.

lundi 4 mars 2019

Cartographie 21 — Méditation 1

Je sens la terre froide sous le brûlant du soleil, l’eau, courant sans fil, innerve pauvrement la face cachée de la neige, ruisselle sous la glace, humidifie imperceptiblement l’angle d’attaque, défiant le paysage des joints moussus, inélégant oxymore du mépris, l’éclat résout la rencontre avec la lumière ; sol mouillé : par magie : comme sortilège, l’eau se répand puis s’efface, à la fois séchée et bue, osmose atmosphérique s’envole et disparait, subreptice succion s’infiltre sous le feu d’argile des pavés de béton flammé rouges-rosés ; une part dans l’air revient au matin, haleine blanche de la nuit, souffle glacé, mortel, revivification du souffle comme un automne encastré entre deux eaux, entre deux gels, simple silence quadrillé de glace, ombre cassée du songe, bris du rythme vide de  son rêve, réplique que l’on cache :   pauvre silence, silence, silence.

dimanche 3 juin 2018

Cartographie 10

Fragments

L’idée d’un texte simple m’apparaissait facile, les mots glissaient comme une eau claire, trop claire, trop simple, trop facile. Le premier texte publié que j'ai lu, “statues tombales” ce fut comme un appel de la réalité : quand ça touche de près, j'ai essayé de fuir, mais dans le fond c’est ce refus-là qui m’importe, refus de prendre la route si commode de la description poétique, sans dire la vérité ; et pourquoi pas des vers de mirliton ? pour chanter les cimetières et les monuments à la gloire de morts qui s’en seraient volontiers passé, de la gloire, pour vivre plus longtemps. J’ai lu les autres textes —“Il y a si longtemps que je n'ai pas pris…” — “Soliloque” — et j’ai jeté ce que j’avais écrit.

“Je suis venue te dire que tu étais parti”; longtemps j’ai laissé résonné en moi le titre d’abord, avant de lire, et le texte ensuite, avant que de pouvoir écrire.
Puis goutte à goutte, seul, par deux, par trois, par petits groupes, un jour oui, les autres non, les mots sont arrivés. Comme si là, maintenant, il m’était possible à nouveau d’écrire.


Comme un écho lointain, m’est parvenu, jusqu’ici, d’en haut, des sommets, de loin, du fond du temps, du fond de l’histoire ; celle que je crois nôtre ;  notre propre histoire ; rêvée ; imaginée ; déduite ; l’écho de ce qui fit notre essence, nous les refusants des hautes vallées, rejetant les ors et les pompes romaines ; méprisant les oligarques ; seules les différencient du commun les dorures qui les accablent, plus qu'elles ne les distinguent.


Aller ou ne pas aller dans les cimetières. Pourquoi ? Pour qui ?

Le jour se lève, va se lever, la lumière monte un peu, il fait plus clair que la nuit, mais ça n'est pas le jour ; ni la nuit : ce moment où, le soleil avant qu'il n'apparaisse, la conscience éveillée se révèle claire, avant l’envahissement des soucis du jour.
Sentir monter le jour, descendre en soi pour essayer de dire la pulsation de la vie ; se savoir ; au fond de soi, gratter, creuser ; laissant leur place aux morts, puisqu’il nous faut bien vivre ; leur survivre.

Décaper le réel, pour retrouver l’être.

Rien à dire sur la mort, rien à dire sur les morts, ceux qui m’ont quitté continuent de vivre dans ma mémoire, mes souvenirs ; je les interroge, parfois ; eux ; et les souvenirs aussi.
Quelquefois des éléments de réponse qui viennent ; comme si les alléguer, les évoquer, réactivait leurs modes de penser intaillés dans la pierre dure de ma mémoire ; incorporés dans la substance molle de mon cerveau, dans mes muscles, dans mes os
Ils sont peu, pas besoin d'aller sur leur tombe pour s'adresser à eux, ni de parler ; écrire parfois ; de cette écriture qui franchit le plan du miroir, au-delà de la réflexion.
Prier ; pas pour eux, pas de façon religieuse ; prier comme on parle à quelqu’un qu’on aime ; qui est absent ; qui n’entend pas ; qui n’est pas là ; plus là ; pour répondre.

Quand ils sont partis ;                                                            pleurer ;
mais les larmes ne sont rien, un peu de calme qui revient ; éviter de dire adieu ; au revoir tout au plus ; pour ne pas rompre ; mais rester vivant, ne pas dépendre d’eux ; être soi ; seul ; sans eux.

mardi 27 février 2018

Cartographie 8

Antoine ”Le Rouge” Giraudet

Quand j’étais enfant, quand j’suis arrivé à l’école en novembre, vers mes dix ans, y’en a qu’on essayé de m’appeler le rouquin; mais ça n’a pas traîné, ça s’est réglé dans les chemins creux après la classe, à coup de poing et à coup de bâton; il a pas r’mis les pieds à l’école de quinze jours et les autres ça leur a servi de leçon. Le Rouge c’est pour une autre raison; j’aime pas l’bourgeois, c’est rien que des crapules et ça vit su’l’dos du pauv’ monde et ça vous fait la morale; c’est pour ça qu’il faut les traiter comme des nuisibles. Avec leurs gendarmes et leurs juges, y m’ont condamné pour l’histoire de Saint-Genest, mais pour les autres affaires j’ai jamais rien dit, y s’ont bien essayé de savoir, mais rien. J’aurais mérité cent fois la guillotine, mais au bout du compte une seule condamnation, j’men sors plutôt bien. Toute façon on peut être guillotiné qu’une fois pas vrai?


Barthélémy Robert

Salaud de rouge, on peut pas leur faire confiance aux rouquins. Pourquoi qui m’a dénoncé et pourquoi qui m’a tout mis su’l’dos. Sûr, j’y étais à la ferme de Dunières, mais c’est pas moi qui l’ai tué l’fils du proprio, j’avais pas de pistolet, j’avais juste un fusil et mon couteau. Le salaud il en avait rien à foutre qu’on dise que c’était lui le coup de pistolet; pour l’affaire de Saint-Genest, il était déjà bon pour la bascule à Charlot. C’est vrai que j’l’aimais pas, y faisait trop l’chef, toujours à commander, à nous prendre pour rien, et puis y prenais la moitié du butin, pour les frais, pour la cause qu’y disait. Tout seul j’y serais jamais aller dans sa bande, c’est les frères Coignet, j’les connait bien, on avait fait déjà plusieurs coup ensemble, y sont réglos. "Avec le Rouge on s’fait jamais prendre" y m’disait, et c’est vrai qu’y’s’en avait fait plein des coups avec lui, pas un pépin, pas une arrestation. Ben il aura suffit d’une fois et j’yétais et à cause de ce salaud j’ai été bon pour la veuve Louison et le panier de son.

Cartographie 5.2

Source du Cotatay

La Font Ria, la source royale, c’est le nom de cette source cachée, dont la mauvaise réputation a durée jusqu’au 20ème siècle. Elle est redécouverte en 1918 par un jeune étudiant, intrigué par la légende d’une source glacée dont l’eau faisait mourir ceux qui en buvaient. Il découvre les deux pierres qui encadrent la source sur lesquelles on peut lire:  

JEGLACEDE           CARLONME
  PEUR                       CARESSE
ENPERDANT          LORSQUELLE
    MASOEYR           MELAISSE

Il découvre ensuite une seconde source proche, qui tarit à la fin de l’automne et rejaillit au printemps, et un morceau de pierre gravée ainsi: 
LE C
AP
MC
   V
Après des années de recherches épigraphiques, il en vient à compléter le texte de la manière suivante: 
LECOULAGE
 ARRESTE
MONONDE
 VOUSRESTE

Comme un dialogue entre les deux sources jumelles dont l’une disparait, quand l’autre gèle, mais continue à couler sous la glace.

samedi 10 février 2018

Cartographie 7

Passé

Antoine “Le Rouge” Giraudet, 28 ans crocheteur, en compagnie de sa bande de “chauffeurs” qui sévissait dans la région de Saint-Genest-Malifaux, s’était introduit dans la maison de M.Minaire, pendant la nuit. Afin de lui faire avouer ou il cachait son argent, il lui ont brûlé les jambes et la barbe, il a fini par leur donner 40 francs, une chaîne en or, une montre, deux bagues, du pain et du lard. Une partie de la bande a été jugé au Puy-en-Velay, la plupart des peines ont été commuées en peines de travaux forcés à perpétuité, seul Giraudet a été guillotiné le 19 juillet 1851 à Saint-Genest-Malifaux.

Barthélémy Robert, membre d’une bande de chauffeurs dont la plupart des membres ont été jugés  et condamnés par le tribunal du Puy-en-Velay en 1850, est condamné par le même tribunal pour l’attaque de la ferme Giraudet à Dunières et le meurtre du fils de la maison Joseph Giraudet. Barthélémy Robert est également jugé pour sa participation à l’affaire Minaire à Saint-Genest-Malifaux. Il a été guillotiné le 18 juillet 1851 à Dunières

Marcellin “Bête à Coire” Freycon, 23 ans, garçon boucher, libéré de la Centrale de Riom le 29 décembre 1844, le 6 janvier 1845, à Saint-Genest-Malifaux, étrangle avec une ficelle, M. Bourrin, aubergiste et sa dame de compagnie Marianne Thainet. Il incendie ensuite le bâtiment pour cacher ses crimes. Condamné le 3 décembre 1845 par le tribunal de Montbrison, il est guillotiné le 5 mars 1846

Quand la porte se fut ouverte, la discussion s’engagea en patois du Pilat; quand mon compagnon m’eut présenté, la conversation se poursuivit en français. L’homme nous servit à boire du vin ordinaire dans des verres Duralex. Ils avaient une drôle de couleur bleutée de n’être jamais lavés.


Présent

Vers cinq heures du matin, la neige se met à tomber sur Richigny, il se dit que c’est une bonne chose et que ça fera de l’eau pour les sources cet été. Vers midi, voyant que ça continue, il se dit qu’il attelle les vaches pour faire la trace dès que la neige cessera. En fin de journée ça tombe toujours, il décide d’appeler la mairie pour qu’ils envoient le chasse-neige, en vain, la neige a coupé la ligne.

Il regarde le paysage du plateau, il pense à son frère, loin, on les a dit parfois jumeaux; ce n’est pas vrai, quand le second est né, l’autre avait deux ans, après quelques mois, il est parti ailleurs, vivre sa petite enfance. Il est revenu, quelques années, puis reparti, pensionnaire; quand il est revenu, le plus jeune est parti: loin. Quand ils essaient de se parler, ça ne dure pas, ça finit toujours plus ou moins mal.

Le chauffeur du car aperçoit, juste avant de plonger dans la courbe de Gramenand, une personne qu’il connait bien, elle attend aux Communes. Il se demande encore ce qu’elle fait là lorsque l’autocar poussif, s’extrayant de la côte, vient comme s’affaler devant le panneau qui marque l’arrêt. Il n’y a personne.

Nous sommes comme les sources jumelles de la Font Ria, l’une disparaissait pour réapparaître au printemps pendant que l’autre continuait à couler sous la glace. La source intermittente a depuis disparu, comme font parfois les sources, après les sécheresses, mais on sait qu’elle n’a fait, que changer de cours et souterrainement alimente toujours celle qui reste. De même il reste entre nous, au delà des apparences, des connivences, des communications cachées et imperceptibles. 


Futur

Lorsque la musique commencera, les enfants de la crèche se seront assis en demi cercle devant les musiciens, fascinés. Parfaitement dosés, le volume sonore ne rebutera pas ces enfants, captivés par le son et la forme des instruments, et par l’histoire du petit géant qui cherche à savoir la couleur du vent. Qu’en restera-t-il lorsqu’ils auront grandi, un peu de poésie, une sensibilité particulière à la musique, à l’improvisation, une envie de comprendre?

Quand cette petite fille qui joue à la marelle et dont j’ignore le nom, sera devenu adulte, que  deviendra la beauté naturelle de ce plateau? Un aéroport plus grand que l’actuel aéroport de Saint-Etienne y sera-t-il installé? Ou bien des quartiers chics desservis par une autoroute 88 qui franchirait le col du Grand-Bois, ou encore des ZUP ou CUCS, si les improbables projets de ligne de tram entre Saint-Etienne et Saint-Genest-Malifaux ressortaient des archives où il dorment depuis plus d’un siècle pour le premier et une soixantaine d’année pour le second.

Demain j’irai au bord de l’étang, un enfant jouera dans la froidure de l’hiver; il façonnera des boules de neige; sous le froid et la pression de ses mains elles se durciront en glaçons; il les jettera sur la surface gelée de l’étang où elles glisseront comme des palets. Qu’en sera-t-il, d’ici quelques années, de ces merveilleux hivers du plateau qui tendent à disparaître sous la poussée du réchauffement climatique généralisé? Les petits enfants de cet enfant qui jouera dans la neige demain, planteront-ils un jour des oliviers sur ces collines et des vignes à leurs flancs?


Ce printemps, je m’en irai dans la campagne, j’emmènerai la chienne Milka, elle lèvera peut-être la compagnie de perdreaux qui gîte à quelques centaines de mètres derrière chez moi, dans les genêts bordant le chemin qui mène à la ferme de la Rousse. Ou peut-être, de l’autre côté du chemin, dans le pré qui fait face au sud, retrouvera-t-elle la trace de cette hase de belle taille qui l’avait promené jusqu’à l’épuisement l’an passé. Peut-être cette année se rapprochera-t-elle enfin de ce cheval qui lui faisait si peur, mais qui avait commencé à l’apprivoiser l’automne dernier.

mercredi 24 janvier 2018

Cartographie 6

Il s’appelle Chilek, il est né le 28 décembre 1933 à Saint-Etienne,  il a des parents juifs polonais  qui sont marchands forains; il a quatre ans quand sa grand-mère vient vivre avec eux; il a une sœur qui a trois ans de moins que lui; il apprend le yiddish avec sa grand-mère; il passe un an dans un pensionnat catholique; il a 9 ans quand ses parents, le confie à une famille de Marlhes, en 1942. Il participe à la vie de la famille, il s’appelle maintenant Charles; il se sent accueilli comme un fils, par cette femme qui est veuve et fait marcher la ferme avec son fils aîné de 18 ans; il a le même âge que le second fils. Il apprendra plus tard que son père est mort à Auschwitz en 1944. Il va régulièrement à Marlhes. Il dit que cette femme, fervente catholique, lui a transmis ses valeurs; il en parle encore avec émotion aujourd’hui. Il passe son C.A.P. d’électricien. Il a 17 ans lorsqu’il commence à militer au PCF en 1951. Il travaille à la C.F.V.E. à Saint-Etienne. Il est actif syndicalement dans l’entreprise. Il est licencié pendant qu’il effectue un stage politique. Il fait des petits boulots. Il se marie en 1953. Il est remarqué par l’encadrement du parti, il monte dans la hiérarchie locale. Il part au service militaire. Il évite l’Algérie en raison de sa situation de famille. Il revient du service militaire en 1956, il est embauché chez Schneider comme électricien P1. Il y reste 6 ans. Il quitte Schneider en 62, il est nommé directeur-adjoint de l’école du parti. Il devient secrétaire de Waldeck Rochet en 1965, il le considère comme son maître. Il devient le secrétaire de Georges Marchais en 1972. Il revient régulièrement à Marlhes dans cette famille qui l’a accueilli. Il est élu conseiller général de Villejuif en 1973. Il est député du Val de Marne de 1978 à 1981. Il devient Ministre d’Etat, ministre des transports du gouvernement Pierre Mauroy 2, il est le quatrième personnage du gouvernement dans l’ordre protocolaire. Il parle de son attachement à cette famille de Marlhes, dans une interview. Il fait voter la Loi d’Orientation des Transports Intérieurs (LOTI) en 1982, qui régit toujours l’organisation des transports à l’heure actuelle. Il quitte le gouvernement en 1984. Il est député du Rhône de 1986 à 1988. Il fait parti des refondateurs du PC. Il est battu aux législatives de 1993 à Saint-Etienne. Il quitte le PCF. en 1998. Il adhère au PS la même année. Il soutient Ségolène Royal en 2008. Il quitte le Parti Socialiste en 2017. Il vient toujours à Marlhes, voir son ami, le deuxième fils, il se souvient des paroles de cette chanson yiddish que chantait sa mère quand il avait cinq ou six ans.

mercredi 17 janvier 2018

Cartographie 5.1

Source présumée du Valchérie

C’est une source ancienne, les pierres qui la marquent semble l’indiquer; modernisée, le bassin circulaire en témoigne; captée, le tuyau de plastique où l’eau s’engouffre à la sortie du bâchat le prouve. Le captage n’est que momentané, le tuyau jaune, la prairie traversée, libère le ruisseau qui file sous la route et poursuit sa course. Difficile d’imaginer (s’il s’agit bien du Valchérie) que ce ruisseau se transformait en force motrice propre à faire fonctionner de petites industries métallurgiques à son arrivée dans la vallée de l’Ondaine, avant la confluence avec celle-ci. Encore plus difficile d’imaginer que ce petit glouglou s’en ira, emporté par le courant de la Loire jusqu’à l’Atlantique; imaginons encore ces quelques gouttes d’eau, mêlées au Gulf Stream et montant vers le nord; là, deux routes, droit au nord vers l’Arctique ou plutôt cap sur l’Amérique et rencontre avec le courant du Labrador aux Grands Bancs; plein sud, frôlant le Brésil, nos molécules poursuivront peut-être jusqu’à l’Antarctique qui détourne ce courant froid vers l’est; outrepassant l’Australie, bien au sud, il va  remonter, s’enrouler, se réchauffer, au cœur du Pacifique et revenir, courant chaud, au travers de l’océan Indien, contournant l’Afrique, remontant l’Atlantique Sud jusqu’à l’Amérique Centrale, entre Floride et Bahamas point de départ du Gulf Stream; à moins que, d’ici là, nos molécules d’eau ne nous fussent revenues sous forme de flocons de neige, pour nourrir notre petite source, qui glougloute à nos oreilles sous le charme une musique bucolique.