jeudi 1 octobre 2026

Éclats de lichen/ 8 /Deuxième partie

 

Et je sais des forêts de présence. Entre marge et présence. Je les pratique comme on le fait d’une langue. Avec une liturgie de mots, ceux égarés dans les vagues d’ombres du temps passé, ceux froissés par une main de rage, et ceux qui émergent de l’instant présent, libérés de la toile d’araignée où ils étaient reclus. 

Je sais des forêts où me confronter à l’éboulis de l’être en les arpentant, les contemplant, les traversant et me laissant traverser par ce qu’elles peuvent me donner. Ce sont à la fois des lieux de fermetures et d’ouvertures. Je pourrais en nommer plusieurs, et je m’aperçois en les visualisant mentalement qu’elles sont toutes petites, et que le chemin qui m’y conduit a toute son importance. Il n’y a point de nécessité à marcher des heures.

Du plus loin de ma mémoire, aller au « petit bois » était une promenade quotidienne l’été. Il suffisait de quitter le seuil de la maison en partant sur la droite, mon côté de Guermantes, d’emprunter le chemin jusqu’à la ferme de Louis et Madeleine, d’abandonner la ligne droite principale qui menait au rocher de granit tout aussi important dans ma vie d’enfant, de prendre tout de suite à droite le chemin qui montait, plein de pierres, mal commode, où se tordre les pieds était coutumier si on manquait d’attention, strié de rigoles qui se creusaient au fil des ans et où coulait une fine lumière d’eau. Sur le bas-côté à gauche, bien faire attention à cette sorte de carrière, un abime pour l’enfant empli de buissons, ronces, cailloux et serpents ou autres créatures de l’imaginaire que l’on pouvait créer. On savait juste qu’il ne fallait pas marcher au bord où la chute sans être très profonde, serait piquante!  De nos jours le sentier est toujours caillouteux, le trou saturé de ronces et de broussailles toujours bien présent mais le filet d’eau n’est plus.

Nos passages quotidiens, ainsi que ceux de quelques exploitants des terres, permettaient que la trace soit maintenue et que les buissons n’envahissent pas le passage. Aujourd’hui le chemin a fini par se perdre, l’herbe n’est pas coupée et les ronces griffent les mollets. Mon corps se souvient et va au-delà. Mes yeux cherchent l’arbre où se « faisait la taille » , il a disparu et je suis toujours vivante, mais j’ai une pensée pour ce pin qui avait grandi avec moi, bien plus grand que moi et coupé sans que j’en sache la raison. Un jour, j’ai juste découvert son absence. Le chemin continue de sinuer entre prés et rochers puis très vite un premier bois sur la droite et l’arrivée dans le « petit bois », le lieu où s’arrêter, s’asseoir, ramasser des pommes de pin pour le feu, jouer aux boules ou au ballon, à cache-cache entre les arbres, simplement le lieu où s’arrêter parce que tout le monde, grands ou petis, trouvaient là une certaine paix. Plus tard j’apprécierai la vue qu’il proposait sur les lointains et le silence loin du village et de ses activités. Être à la fois tout près, à la portée des cloches de l’église qui disaient le temps qui passe, et loin de la civilisation, de l’activité humaine. Un lieu où s’isoler lorsque plus tard, adolescente, je m’y rendrai seule et resterai là à écouter, à regarder, à lire et à tenter de comprendre qui j’étais en train de devenir. En lisière, la forêt dans le dos. Les troncs qui grinçaient avec le vent accompagnaient mes pensées, les orientaient vers ce qu’il advenait de moi et dont je ne prenais pas forcément la mesure. Je sentais  simplement que ce lieu, avec la protection des arbres dans mon dos, les odeurs qui se diffusaient, la mousse au sol que je pouvais toucher ( je n’avais pas encore cette passion des lichens), la vue qui s’offrait à moi et l’écart d’avec le monde des autres, des discussions obligatoires qui ne m’intéressaient pas et ne m’aidaient pas à trouver mon chemin, ce lieu me procurait la solitude et le silence qui me permettaient d’être moi. Le petit bois de l’enfance, la lisière où un monde commençait, un monde d’humus d’où est né l’humain. En hébreu adam, l’humain, et adamah la terre. L’un à l’autre liés. Un monde de komorebi, de bruissements, de silence, d’écorce et de peau, de matrice, de naissance.

 Revenant vers la maison, je redevenais opaque.

Les années ont défilé et d’autres forêts ont traversé mon corps, et j’ai traversé d’autres espaces boisés. Je pourrais me nommer némophile.(du grec némos, « bois, pâturage boisé », et philos, « qui aime »)

Dans ma temporalité de femme qui commence à être âgée, la nécessité de me rapprocher des forêts est toujours bien présente. Mais il me suffit désormais d’un chemin, facile à arpenter, sans dénivelé, épaulé d’arbres. De chaque côté, je sais que la forêt est là, dans sa diversité d’espèces, de formes, de tension, de caché, de possibles. Là-haut, dans les monts du Forez, ce chemin forestier scinde deux hémisphères, déplie un monde où se brouillent les contours du jour. Le temps de la marche – en semaine c’est plus tranquille que le dimanche – les choses se font et se défont. Le corps prend le rythme, et le temps de la balade, les pensées s’ajustent au ciel, à l’air, à la lumière. C’est une sorte de rituel auquel je me soumets ou plutôt que je sollicite. La mouvance des branches semble recéler quelques murmures qui importent, les mousses dans leur densité les recueillent. Tout est là. On reste au bord. On ne voit rien, mais on devine... La lumière tamisée cache et dévoile. On entre dans la confidence. L’invisible nous contemple.


Sa puissance, sa force, son intensité fécondent. On pénètre le sismogramme d’une langue. Des ondes se répercutent jusqu’à la conscience. Il s’agit de capter l'ineffable. 

Je marche, je pense. Ou plutôt cela pense en moi. Ce qui se passe alors est de l’ordre du double.