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vendredi 5 juin 2026

Éclats de lichen/ 8/ première partie /



 

Nel mezzo del cammin di nostra vita

mi ritrovai per una selva oscura,

ché la dirrita via era smarrita.*


Dante Alighieri : Enfer( La divine Comédie)


Trouver ce lieu de l’Ailleurs. Ce templum. Ce lieu sans lequel il est difficile d’exister. À chacun le, ou les siens. J’ai la chance d’en connaître plusieurs où pouvoir défricher, aérer, fertiliser, soigner ce territoire de l’intime, ce lieu du renouveau permis, et prendre conscience de cette croissance, comme l’on scrute les pousses nouvelles au printemps sur les branches d’un arbre.


Il n’y a personne derrière qui me tenir, avancer. Pas de Virgile qui me précèderait à l’entrée de la forêt. Pas de panthère au pelage moucheté, ni de lion affamé et rageur, ni de louve à la maigreur d’envie, pour entraver mon pas. Un chemin seul. Des arbres de chaque côté. Des conifères, pins, épicéas, mélèzes pour ses bouquets d’aiguilles, et quelques feuillus pour l’automne, des hêtres plus particulièrement, pour leur nom. De la mousse beaucoup, des lichens à foison. Des lichens crustacés, foliacés, fruticuleux en tiges et en lanières. Des lichens d’imaginaire pour l’hiver, pour la calligraphie de mélancolie qu’ils gravent sur les troncs, pour la langue de dentelle qui s’éploie au sol, sur la pierre, sur les troncs. Le lichen, une image. Pour la leçon de lenteur qu’il impose, comme une éthique, un temps de l’immuable, ce temps calfeutré dans ses thalles, et les secrets qu’ils recèlent, pour la persistance de la vie même desséchée. Le lichen, le déjà-là. Dans son livre Le présage, Pierre Gascar le nomme le levain du désert, cette manne que le peuple de Moïse alors dans le désert du Sinaï, raconté dans le livre de l’Exode, a trouvé au matin dans le désert: le lecanora esculenta ( le lichen comestible). Le lichen, une force. Quelque chose qui prend soin du temps qui passe, une présence-absence où de la mémoire se tient, s’attise, se frotte, une calligraphie du songe, de couleur biche, lie de vinaigre, gris de vigogne, paille de seigle, écume de mer... Le lichen, une chair.

Dans son Journal, Henry David Thoreau écrit cette phrase qui résonne entre mes tempes: Cela ressemble à un jour de lichen, qui devient une façon de voir le monde, d’appréhender la vie autour de soi. Le lichen, une fenêtre. Dans le sfumato de l’existence, un imaginaire en dentelle s’écrit çà et là dans la forêt, par les pierres, par l’écorce, par le lichen, par ce que l’on projette. Le lichen, le dérisoire. C’est une invitation au déchiffrement. Lettres hébraïques ou caractères chinois, tout est possible lorsque l’on se trouve face à ce Graphis scripta (lichen à écriture secrète) où les lirelles, du latin lira le sillon de la charrue, laissent traces à décrypter. Une cartographie où tout est imaginable avec tous les interstices utiles à laisser voguer son esprit.

   Alors les arbres, les hauts troncs, les écorces à caresser, la mousse et les branches mortes au sol, les lichens un peu partout: une forêt. Cette sorte de forêt que l’on pense impénétrable, vaste comme le paradis des fées. Et se frayer un chemin au sein de l’enchevêtrement ligneux. Le pas se ralentit et la pensée aussi. Se faufiler dans cette semi-pénombre comme sinuer dans les méandres d’une pensée jusqu’à rejoindre le littoral, la rive de son arrière-pays. Jusqu’à rejoindre cette boutonnière où filtre un cantique de lumière au travers des feuillages. Les japonais utilisent le terme de komorebi pour décrire cette texture particulière. Ni tout à fait ombre, ni tout à fait lumière.

(ko) = arbre

漏れ (more) = fuite, passage, filtre

(bi) = soleil, lumière du jour


Clair-obscur, taches de lumière mouvantes sur le sol, ce mot est chargé d’une nuance que nous n’avons pas vraiment en français : il n’évoque pas seulement la lumière, mais aussi la sensation qu’elle produit, ce mélange de beauté, de douceur et d’éphémère. Le komorebi est moins une observation physique qu’une expérience esthétique et sensorielle, une manière d’habiter le monde avec attention, ai-je pu lire sur des sites qui évoquent ce phénomène. Ce qui est se trouve aussi dans ce qui échappe. Et face à cela, dans l’instant, tout semble ralentir. On n’attend rien, mais on se sait à la lisière d’un invisible.


Comme ces phytoncides qui sont présents dans l'air environnant les plantes qui les émettent, et peuvent être inhalés par les promeneurs qui s’immergent dans leur univers. On dit d’eux qu’ils sont bénéfiques à la santé humaine. On évoque même des bains de forêt gérés en groupe, dirigés par un animateur. Je persiste à croire que la solitude est nécessaire pour cette immersion, sans parole autour de soi mais à l’écoute de ce qui naît dans son intériorité.

En soi une langue autre. Au confluent du songe et de l’entendement. Dans une réalité transfigurée. Dans l’espace non-utilitaire de soi, là où se surprend une vie de présence. Sans parole. Immobile, à contempler un retrait du temps, comme si, à quelques mètres, l’échelle de Jacob se dressait prête à nous hisser jusqu’au plus ancien et obscur de notre être, au langage qui nous a précédé, un passage de presque rien.

Ou peut-être, les yeux balayant la terre, s’immobiliser devant une flaque d’eau emplie de ses reflets d’éternité... Il y eut le moment de la flaque dans l’allée ; où sans raison imaginable tout devint soudain irréel. J’étais en suspens ; je ne pouvais franchir la flaque. J’essayai de toucher quelque chose. Le monde entier devint irréel. Ce sont les mots de Virginia Woolf dans son essai Instants de vie pour exprimer ce moment de suspens, où un peu égarée, on se tient là, sans mouvement, pressentant que quelque chose d’autre nous entoure.


S’enfoncer dans un bois, une forêt, abandonner les lisières du commun et laisser son pas s’unir à la pensée, descendre en soi comme on pénètre plus profondément la forêt, là où cesse la parole de pacotille et le raisonnement de confort, et s’immiscer dans la langue neuve qui monte. Seul, dans l’ascension de sa solitude, dans l’immobilité respirante d’une présence.**


 


* Au milieu du chemin de notre vie

je me retrouvai dans une forêt obscure

car la voie droite était perdue ( Traduction Jacqueline Risset)


**Pierre Cendors “L’horizon d’un instant”


Il est impossible pour l'instant d'insérer des photos sur l'article...Il y en avait deux qui devaient prendre place et dialoguer avec le texte...)

mardi 5 mai 2026

Éclats de lichen/ 7/ Interlude /4


 

C’est l’emboîtement de l’ailleurs dans l’ici,

une inclusion de l’infini dans le fini.

Sylvie Germain ( Vermeer & Sylvie Germain)



     Chercher encore autour de soi ces lieux vivifiés, non par l’air du temps ou les préoccupations d’utilités, mais par ce qui permet à tout être humain de se penser au-delà de lui-même. Là où de précieux rais de lumière parviennent à se faufiler et à éclairer le chemin sur lequel on continue d’avancer. Chacun a les siens, qu’il visite de temps à autre. 

     Il est toujours profitable de faire un détour par l’étymologie des mots et de se replonger dans un dictionnaire. Dans le Gaffiot, envers qui tout latiniste éprouve de la reconnaissance, il suffit de consulter les différentes définitions du mot templum. Il y en a cinq:

– espace circonscrit, délimité; espace tracé dans l’air par le bâton (littus) de l’augure comme champ d’observation en vue des auspices.

– espace que la vue embrasse, champ de l’espace, enceinte, circonscription: et comme le dit Lucrèce caerula caeli templa, les espaces azurés du ciel.

– espace consacré, inauguré

– temple

– traverse, solive placée sur les chevrons

     Je lis ailleurs que le mot templum (correspondant au grec téménos τέμενος, de τέμνω, « découper ») est un mot latin qui désigne une pratique religieuse et divinatoire en usage dans la culture étrusque, destinée à délimiter un espace sacré (pour édifier un sanctuaire, les limites d'une ville, celles d'un domaine ou d'une maison) par la prise d’auspices pratiquée par les augures. 

      Je lis ailleurs qu’il est tentant de lier ce mot au grec ancien , τέμενος témenos (« champ ou bois sacré, enclos réservé aux chefs ») issu du verbe τέμνω témno (couper) et de faire de templum la coupure entre le profane et le sacré.

      Le mot est plus probablement issu de l’indo-européen commun temp (« étendre, étendue > espace (sens étymologique de templum) ») , d’où contemplor (« regarder l’espace, le ciel (en vue d’un présage), contempler ») qui a très tôt pris un sens religieux. 

     Je poursuis mes recherches sur la signifiation des mots, leur densité qui n’est pas toujours connue, mais dont on ressent, parfois sans le savoir leur sens premier.

     À l’origine, le templum était une portion du ciel délimitée par le bâton de l’augure romain pour y observer les phénomènes naturels ou le passage des oiseaux. Il en est venu à désigner le lieu, puis l’édifice où se pratiquait cette observation. L’équivalent grec temenos comprend le même radical tem : couper, délimiter.

     Cette notion de délimitation se retrouve dans la conception hébraïque du « sanctuaire » : si on traduit littéralement ce terme - BeiT HaMiKDaCH (maison de sainteté), la racine K D Ch contient l’idée de séparation. Mikdash (מקדש), est de la même racine que kadosh, signifiant séparé. 

                                                                

        Dans toutes les civilisations et à toutes les époques, la nécessité de ce que je nommerai un templum pour rester dans une notion abstraite s’est révélée nécessaire au sein d’une communauté. C’est un lieu à part. Revêtu d’une certaine aura. Un lieu non seulement nécessaire mais sans doute indispensable pour que tout individu ait cette possibilité de prendre de la distance avec ce que nous pouvons appeler le quotidien, ou la vie commune, ou le cours de la vie. 

     Un lieu à part. Séparé. En suspension. À la marge. À côté de. Dans un entre-deux. Un enclos. Un espace azuré de ciel. Dans une crique, un trou, une anse, une matrice. Un recoin de pénombre. Une oasis. Un outrelieu comme on parle de l’outrenoir. Entre stalactite et stalagmite. Où un goutte à goutte. Dans une anfractuosité, un repli sous les plis. Là, sans visage, l’envers de soi. Une étincelle au bord. Une vibration. À fleur de peau. Épurée. Là où des points de suspension. L’intemporel. Dans l’intervalle de la nuit et du jour. Là où l’instant. Et l’insaisissable. Avec une loupe pour les visions fugitives.

     Voir ce qui est derrière ce que nous voyons.



mardi 21 avril 2026

Éclats de lichen/ 6

 

Le point de départ doit être: Je ne sais pas.

Ce qui est un abandon total.

Clarice Lispector

Chroniques



     L’épisode du couloir du petit lycée a été une sorte de court-circuit vécu à l’âge de huit ans, et dont je n’ai évidemment pas ressenti toute la puissance. C’était un moment d’être, comme l’évoque Virginia Woolf dans son livre Instants de vie. L’autrice parle de la ouate des moments de non-être, beaucoup plus nombreux que les moments exceptionnels de l’enfance, ces moments d’être qui ressurgissent à l’improviste bien des années plus tard. Cette réalité vécue qui revient comme un choc mental, où l’on sent que quelque chose de plus fort se tient derrière une apparence anodine. Le traduisant en mots des décennies plus tard, ces réalités acquièrent une apparence lumineuse, où pouvoir se dire à cet instant là, j’étais en train d’être. Virginia Woolf écrit: j’ai été frappée par l’idée que mes moments de l’être se dressaient comme des échafaudages à l’arrière-plan; étaient la part invisible et silencieuse de ma vie d’enfant. 

 

 

     Quel que soit le point de vue que l’on prenne, soit l’escalier plonge dans le noir de la cuisine aveugle, soit il s’élève vers une bouche sombre et pleine de ce silence d’autrefois, empli de la dignité des gens d’une autre époque et d’une mémoire accommodante. Il n’est pas très haut mais assez raide, enchâssé entre un mur au crépi clair et une rampe en bois sombre afin d’aider à l’ascension ou retenir à la descente, mais... je ne monte jamais. Je suis assise sur les marches du bas, deuxième ou troisième selon l’âge qui me revêt et la taille de mes jambes, c’est ma place en quelque sorte, c’est là que je me dirige lorsque je viens voir Virginie, qui fait office de grand-mère, et son frère Guillaume qui a endossé celui de grand-père avec toute la tendresse dont ils sont enveloppés. Je suis là et je regarde ce monde en miniature, celui de deux vieilles personnes vêtues de noir vaquant à pas menus dans une toute petite cuisine sans fenêtre, meublée de peu où l’escalier occupe le quart de l’espace ; des regards pleins d’amour se posent sur moi, murmurant des mots qui ne se diront pas. Je suis là, je ne fais rien, je regarde les fentes du jour tenter de s’insinuer sous les portes , la pendule qui me fixe et ne ralentira sa course à aucun moment, malgré mes regards insistants, et le calendrier des postes accroché au mur près du buffet ; j’entends le murmure de la radio, dont le volume du son est toujours très bas, pour ne pas déranger le silence qui s’étale sur ces riens qui me restent en mémoire et tremblent encore un peu au bout des doigts. Peut-être un livre ou un illustré entre les mains, je lève alors les yeux des pages qu’ils sont en train de regarder pour vérifier que tout est en ordre : Virginie prépare le repas en marmonnant qu’on ne va pas manger grand-chose, qu’elle va se débrouiller avec le peu qu’elle a, et je sais déjà que ce sera délicieux et que rien ne manquera à ma faim enfantine. De l’échoppe du cordonnier où se tient Guillaume, là juste devant l’escalier, séparée par une porte vitrée, masquée par un rideau, s’entendent les coups de marteau enfonçant de petites pointes dans des morceaux de cuir – ah l’odeur forte qui s’en échappe et bouleverse mes sens encore aujourd’hui – et derrière moi se dresse cette haute chape noire où je suis adossée. Il y a un peu de peur de savoir cet espace là-haut où je ne grimperai pas et qui reste empli du mystère de la chambre de Virginie. Il y a un peu de peur mais aussi toute la confiance qui règne là, à savoir que rien de mauvais ne peut subvenir ici, que je suis en sécurité dans cet antre sombre et frustre, entourée de silhouettes bienveillantes … À chaque nouvelle année je progresserai d’une marche dans l’ascension de l’escalier, déployant un peu plus mon corps et laissant s’étaler les jambes sur les marches inférieures, mais jamais je ne grimperai jusque sur la dernière ouvrant le regard sur la chambre de Virginie – elle sera morte avant – où il n’y aurait sans doute rien d’autre à découvrir qu’un vieux lit, une commode et une chaise en paille dans cette soupente où ni air ni lumière ne semblaient pénétrer. Le souvenir de ce lieu a la force et la densité d’un tableau de Georges de la Tour qui évoquerait cette cuisine obscure dans laquelle vivaient humblement deux êtres lumineux avec une fillette à la bougie, assise sur l’escalier, un reflet rouge sur la manche dansant comme une aube immergée dans un crépuscule. Tout autour primait un silence numineux.

     Aujourd’hui, je me risquerais à parler d’outrenoir pour associer les souvenirs de ce lieu tatoué en moi, ce lieu dont les couleurs ont disparu ou n’ont jamais été présentes. L’outrenoir de Pierre Soulages. Cette plaque de nuit où, longues et transversales, de minces laisses argentées éclairent secrètement une ténèbre lacérée.* Des univers pour les mutiques et les solitaires. Pour ceux qui se glissent dans les plis d’une existence, où ne résonneraient que les notes graves d’un violoncelle. Se dire que j’ai été articulée par cette atmosphère si étrange et si différente où évoluaient les autres enfants de mon âge. Les sillons d’obscur qui se dessinaient là, et diffusaient une certaine lumière ont articulé le canevas de ma personnalité.

     Nos lieux de vie n’étaient pas très éloignés. Il me suffisait de descendre la rue Pointe-Cadet, traverser la rue du Chambon et quelques mètres plus loin, tourner à droite et remonter la rue Louis Merley en marchant sur l’étroite langue de trottoir de cette rue sombre; cinquante mètres plus loin, j’arrivais à l’échoppe de cordonnier de mon grand-oncle, que j’appelais Parrain, mon père étant son filleul. La rue reliait deux mondes: en haut l’église Notre-Dame, à l’autre bout en contrebas, la place Neuve où officiaient quelques péripatéticiennes plus très jeunes que je croisais régulièrement sans avoir la moindre idée de la vie qui était la leur. 

     Arrivée devant l’échoppe de Guillaume, on posait la main sur la poignée de bois, on l’actionnait vers le bas, et la porte s’ouvrait sur un monde dont je ne retrouverai plus jamais la réalité. Me remémorant cet instant que je décompose en étirant chaque seconde, je le ressens aujourd’hui comme l’entrée dans un monde parallèle, ou comme la descente d’Alice dans le terrier du lapin blanc. Je me tenais sur un seuil dont je n’avais nullement conscience qu’il me permettait un accès au plus profond de mon être J’entrais dans ce lieu sombre et de silence comme d’autres se rendent à une fête. La lumière avait de la difficulté à se faufiler dans ce rez-de-chaussée, car les façades des maisons opposées bloquaient les rayons du soleil. Enfants, Guillaume et Virginie avaient vécu dans un village de Lozère d’altitude baigné de ciel et de lumière, et il se retrouvaient désormais enfouis dans cette cave...J’entrais. Guillaume était là, assis sur un vieux pouf noir en cuir éventré, occupé à des gestes répétitifs qu’il suspendait de temps à autre d’un regard dans le vide. Et l’on aurait pu se perdre dans le bleu de ses yeux... Le léger sourire que dessinaient ses lèvres fines suffisait à m’apaiser. Je fixais sa casquette, toujours vissée sur son crâne: tout était en place, j’étais en lieu sûr.

     Une odeur de cuir et de poix stagnait là encollant le silence de toute la tendresse qui se lisait dans ses yeux. Au fond de la boutique, une porte vitrée ouvrait sur la cuisine, la pièce sans fenêtre où se terrait Virginie. Seuls les intimes pouvaient pénétrer dans l’âme de la caverne. Me dire que j’ai été cette petite fille autorisée à me tenir dans ce lieu, cet antre du silence et des regards bienveillants. Quelles pensées pouvaient bien se former et se forger leur vision du monde dans un tel endroit? Et pourquoi ce lieu me hante-t-il encore bien que j’ai déjà tenté à plusieurs reprises à écrire autour? Voilà: j’ai écrit autour de mes deux aïeux mais je n’ai pas écrit de l’intérieur. De cet invisible dedans dans lequel ma personnalité s’est construite. Comment condenser le temps passé et retrouver la pensée d’une fillette de sept ou huit ans qui cherchait à comprendre le monde et tentait de savoir qui elle était. Je suis donc assise sur une marche de cet escalier, peut-être avec un livre entre les mains – mais il n’y avait pas de livre dans cette cuisine –, donc plutôt seule avec moi-même, avec les pensées qui n’arrêtent pas de circuler dans la tête, et mes yeux qui se posaient sur les murs, sur le calendrier des postes, sur les doigts de Virginie s’activant à de la couture, à l’épluchage de légumes, à ces petites tâches qui créent un quotidien simple, sans vague... Et soudain je me souviens de la panique que j’ai introduit dans cet univers bien réglé, lorsque je leur ai confié le bocal de mon poisson rouge à conserver pendant des vacances d’été, et de la crainte de Virginie que ce poisson saute du bocal et qu’elle le retrouve mort sur le sol au petit matin, mais tout s’est bien passé...Elle a dû fixer les circonvolutions du poisson dans ce bocal qui mettait soudain un peu de mouvement, de vie, même encore à passer son temps à tourner en rond dans un univers clos sur lui-même. Se rajoutaient juste un peu quelques traces rouges, un surgissement de lumière.

 


     Je dérive entre ces souvenirs palimpsestes, ceux gravés en creux, que je comprends aujourd’hui comme fondateurs du cheminement qui fut le mien. Et surtout ce qu’ils ont laissé comme traces dans la femme que je suis devenue. Ils sont comme des instants que je suspends sur un fil à sécher au soleil de l’enfance. Les années écoulées depuis les ont enjolivés de quelques traits de lumière ici ou là. La persistance de certaines réminiscences tend à mettre en exergue la densité de ce qui fut, sans doute une présence, et laisse entrevoir les différentes strates qui ont sculpté un devenir.

     Un autre souvenir tremble en mémoire et s’impose. C’est dans un autre lieu que dans la caverne de Virginie et Guillaume. Et cette scène qui réapparaît semble toujours en train de se réanimer et se recommencer.

Je suis assise sur la pierre de seuil de la maison de campagne, la pierre où une croix gravée gavée sur une face n’avait pas été encore découverte et était encore en contact avec les tréfonds, alors que désormais elle se la joue miroir avec le ciel. Je suis assise là sur cette pierre de seuil, les jambes pendantes sur le chemin de terre. À l’aide d’une petite pelle rouge, je ramasse la terre du chemin et la reverse dans un plat à deux anses, faisant osciller le récipient en mouvements horizontaux de balancements un peu vifs, séparant les gros grains des plus petits. D’un geste sec, je rejette les gros grains au loin, tandis que les plus petits sont conservés et rejoignent ce que je nomme le sable doux. Je n’étais jamais allée au bord de la mer, n’avais jamais vu de plages, ne connaissais rien des longues dunes du désert, mais mes doigts étaient avides d’un toucher de sable doux. Peut-être cherchaient-ils déjà à se saisir de l’insaisissable. Bien plus tard, je décrivis ce geste et dis de lui que c’était un geste d’ange, sans trop réaliser ce que ce terme pouvait bien signifier. Un geste émergeant du dedans et permettant à ce jeu d’enfant solitaire, à se hisser à un niveau d’intériorité et d’éternité.

     Assise sur cette pierre de seuil, celle qui a protégé des corps inconnus dans l’ancien cimetière du village, je passais du temps à tamiser du sable doux avec de l’arène granitique récoltée à mes pieds, à trier des grains grossiers et à les rejeter pour ne conserver que ces grains de terre plus fins, plus doux, afin de pouvoir les retrouver et les caresser, sans avoir conscience que ce geste d’ange se tiendrait comme un fanal durant de longues années au cœur des jours repliés, dépliés... Et ne suis-je pas en train de perpétuer ce geste d’ange en recueillant ces escarbilles de souvenirs errant à la recherche de tous ces moi qui m’ont articulée. Dans ce travail de remémoration, il me semble encore être dans l’appartement de la rue Louis Merley ou sur la pierre de seuil à tamiser des riens, et je me sens dans un état d’esprit si proche de l’enfant que j’étais que revenir à ma situation d’adulte d’aujourd’hui m’occasionnerait presque un vertige. L’intensité de ces instants déployés par l’écriture, délayés par l’attention que je leur porte, enjolivés sans doute aussi, ces instants de simplicité se glissent entre des millers d’autres qui n’ont laissé aucune trace, mais ceux-là sont aussi vifs que si mon doigt se piquait sur un épine de rose et laissait jaillir une goutte de sang sur la peau. Ces moments passés dans des mondes silencieux, enfouis sous le visible, révèlent ce remuement d’intériorité dont je suis affectée.



*Bruno Duborgel / Pierre Soulages: Présences d’outrenoir ( Editions Le Réalgar 2019)

La première image est celle d’un détail d’un tableau de Pierre Soulages (peinture du 2 mars 2009)

La seconde est un détail d’un tableau de Tal Coat de 1959, intitulé  Veine de silex




lundi 23 mars 2026

Éclats de lichen/ 5 /Interlude 3

 


Certains

 lieux sont des seuils de l’être

Pierre Cendors “Engeland”



     Reliant ce non-évènement à aujourd’hui, à plus de soixante ans de distance, et le rattachant à d’autres moments vécus, il m’apparaît comme un seuil, un des premiers dont j’ai le souvenir et une forme de compréhension. Dans cet interstice de temps et d’espace, il s’est passé quelque chose qui a fait de moi cette personne en marche, en recherche constante, et exercée à l’art du peut-être. Lui donner le nom de fulguration, du latin fulguratio, « lueur de l’éclair », me parle, car ce moment a été si bref comme une piqûre de rosier, une coupure sur un doigt, une brûlure bénigne, mais laissant une cicatrice ineffaçable.

     Le mot cocon ou chrysalide ne conviendrait donc pas. Il faut bien admettre que le mot cocon est relativement laid. Chrysalide a plus de panache. L’origine latine est chrysallis, du grec ancien χρυσαλλίς, khrusallís (« doré »). Certaines chrysalides ont, en effet, des reflets dorés. La chrysalide est donc la chambre secrète de la transformation, où entre deux étapes d’un devenir, on pourrait penser qu’une maturation est en travail. Cela implique que l’on renonce à un passé, un certain passé, et que l’on se dirige vers un nouvel état dont on imagine qu’il aura force d’accomplissement de soi. Sans connaître ce qui en sortira réellement. On se fie à des promesses que l’on ressent

     Pour se réaliser, cette étape de vie nécessite des lieux appropriés. Il faudrait faire la liste de ces coins-chrysalides où la force et la densité des silences permettent ces mutations de soi. Il est des espaces dont on espère qu’ils nous aident à nous libérer de nos entraves, des lieux de suspension, des oasis où se hausser à l’étage supérieur de la personne que l’on est en devenir.

     Résider en un lieu où cela soit non seulement possible, mais impérieux. Résider, le mot vient du latin residere composé du préfixe re‑ et de sedere, « être assis, siéger ; demeurer ». Résider dans un lieu inciterait à une manière de ralentir, de se poser, de prendre le temps d’une vie plus apaisée. Selon l’espace, le lieu où l’on se trouve, où l’on réside on ne vit pas de la même façon. Régulièrement je rêve de me retrouver seule dans un lieu que je dis porteur pour prendre ce temps de retour sur soi, de mise à l’écart du monde, d’une plongée sèche dans le labyrinthe qui me constitue. Trouver un lieu pour savoir où est sa place. Se sentir basculer dans cet espace lacunaire où demeurer un temps. 

     Si l’on posait la question autour de soi, chacun aurait un lieu en tête où pouvoir se retirer du monde et laisser travailler en lui ces vagues d’ombres, les regarder se froisser et se défroisser dans chaque repli de soi, comme une liturgie d’images pour tenter d’y déchiffrer les messages à lui seul adressés. Un lieu où pratiquer les ombres.


     On peut dresser un inventaire de ces lieux dans la littérature, ou la mythologie, ces lieux de l’ailleurs.  Dans le conte de Pinocchio, la baleine ( ou plutôt le requin dans le récit de Collodi) est une sorte de « monstre-passeur » : son ventre est comme une caverne ou un ventre maternel où Pinocchio « meurt » en tant que pantin irresponsable et « renaît » comme vrai petit garçon.​ Elle est le lieu de l’épreuve décisive et de la véritable métamorphose du héros.

     De Pinocchio à Jonas, il n’y a qu’un pas. Encore une baleine ou un gros poisson. La baleine est surtout liée dans ce mythe à une relation avec Dieu, à l’obéissance et à la mission prophétique ; elle figure le passage de la fuite à l’acceptation d’une parole à transmettre. Dans les deux récits, le séjour dans le ventre évoque une sorte de mort provisoire suivie d’une « renaissance » : Jonas est recraché au bout de trois jours et reprend sa mission, Pinocchio ressort transformé, prêt à devenir un « vrai petit garçon ». La baleine est ainsi une matrice symbolique où l’ancien Moi se défait et un Moi renouvelé apparaît. 

  Sources, grottes, forêts, rivages, jardins, sont souvent associés aux métamorphoses mythologiques. Chez Ovide, la forêt sacrée, la grotte, la source (vallon de Gargaphie, antres des nymphes, eaux fécondes) sont des lieux privilégiés où les corps changent et où le paysage garde la trace de la métamorphose. Dans le livre IV, Persée s’arrête dans le royaume d’Atlas et lui demande de l’accueillir. Atlas refuse; il lui montre alors la tête de Méduse, et Atlas est transformé en montagne.

Grand comme il était, Atlas devint montagne, Barbe et chevelure

se défont en forêts, pics sont ses épaules et ses mains,

ce qui était tête est sommet en haut de la montagne,

les os deviennent pierres. Alors de tous coté il s’élève,

grandit en immensité, ainsi les dieux le veulent – et tout

le ciel, avec toutes les étoiles, se repose sur lui.*

 

     Il est des lieux plus humbles où les mutations se fomentent. Entrons dans cette chambre: Quand Gregor Samsa se réveilla un beau matin au sortir de rêves agités, il se retrouva transformé dans son lit en une énorme bestiole immonde. Dès l’incipit, qui se poursuit par la description de l’insecte que le personnage est devenu, nous sommes plongés dans cette mutation hors du commun. Kafka ne nous épargne rien dans ce récit qu’est La Métamorphose. Nous sommes dans l’appartement familial, plus précisément encore dans la chambre de Gregor et nous sommes confrontés à cette mutation d’un représentant de commerce en effrayante bestiole. Avant sa mutation, Gregor Samsa nourrit une famille parasite. Après sa métamorphose, il devient parasite.

     Dans ce récit, l’espace confiné de la chambre joue un rôle capital et devient presque un personnage : simple lieu de repos, il se transforme en prison à mesure que Gregor devient insecte – en français on parle de cloporte. La maison est le prolongement de sa métamorphose : elle se referme sur lui .

 

*Métamorphoses d’Ovide livret IV ( traduction de Marie Cosnay)

jeudi 12 mars 2026

Éclats de lichen/ 4/ partie 2

 

     C’est un travail au forceps qui s’est pratiqué ici pour extraire du dedans de soi ce moment, lui donner un corps de réel dans un costume de fiction. Écrire cette trame de scènes, c’est réengendrer un instant, qui n’a cessé de venir en mémoire, sans que je sois en mesure d’en saisir la force et de comprendre pourquoi il m’importait autant. Éclairer ce petit coquelicot esseulé dans un fossé au bord d’un chemin.

     Imaginons que je cherche à réaliser une séquence de film, à partir de ce non-évènement, en tenant compte de la durée réelle soit quinze minutes environ, peut-être moins, il faudrait suivre l’enfant depuis la porte de l’appartement qu’elle tire derrière elle, la descente des trois étages jusqu’aux boîtes aux lettres, avec le cartable au bout du bras qui se balance, la traversée de l’interminable nuit du couloir au rez-de-chaussée, avant de franchir le seuil de la rue Pointe-Cadet, tourner à droite pour descendre la rue en regardant de manière discrète la boulangerie, puis avec attention la boutique “Vers et prose” afin de se tenir au courant de la mise à l’étal éventuelle de nouveaux livres de la bibliothèque rose, tout en marchant d’un pas constant et sans courir, car la mère pourrait fort bien être accoudée à la fenêtre et la suivre des yeux, puis rejoignant l’allée numéro 13, dissimulée par un immeuble en avancée, penser retrouver Astrid comme tous les matins, et ne voir que sa maman patientant sur le balcon pour me signifier l’absence de sa fille ce jour à l’école, malade sans doute. Rester un instant décontenancée. Se remettre en chemin, imbibée de l’odeur âcre du pressing, à la porte toujours béante, qui jouxte la maison d’Astrid. La caméra pourrait notifier ce temps d’arrêt par un effet de ralenti, puis l’enfant tournerait à droite pour emprunter la rue du Chambon que l’on nommait ainsi même si elle ne portait plus ce nom depuis déjà dix ans et se nommait désormais rue Léon Nautin.

     Est-ce que l’attitude de l’enfant se faisait autre, sachant que son trajet allait être solitaire, c’était sans doute la première fois... Un pas plus lent, la tête plus relevée ou au contraire les yeux baissés sur le trottoir, une attention différente au décor qui serait longé ou des pensées plus intenses puisque libres de paroles... Elle avance, longeant, comme d’ordinaire les commerces habituels: un salon de coiffure, le primeur “Aux Baléares”, une confiserie, et parvenant au sommet, elle traverse la rue puis à angle droit la suivante pour longer la place Chavanelle d’où jaillit l’animation propre à ce grand marché couvert. Sur le côté de cette place, des maisons d’habitation s’égrènent, et comme il est difficile de se souvenir de cet endroit du trajet car ce paysage a été totalement remanié, mais aucun souvenir de commerces ne remonte en mémoire, donc une avancée le long de vieilles maisons de trois ou quatre étages, toutes un peu semblables et où l’esprit peut vagabonder sans distraction. Puis la rue Étienne Mimard avec l’immense caserne de pompiers, où les portails largement ouverts laissent entrevoir tout un univers de camions rouges et de matériels liés, et comme souvent de larges flaques d’eau inondent le trottoir dues au lavage effectué pour l’entretien des camions. Aujourd’hui les bâtiments de la caserne ont été remplacés par un cinéma qui se nomme “Le camion rouge”... Quelles pensées pouvaient bien se mettre en place en ces instants-là dans son esprit, le songe autour d’un futur métier, la récitation des leçons, une poésie peut-être, le refrain d’une chanson, ou une sorte de méditation sur cette soudaine solitude qui lui plaît vraiment et dont elle pense qu’il lui faudrait bien renouveler l’expérience... La sensation d’avoir passé une étape et d’appartenir au cénacle des grands. Je ne sais si à cet âge on a conscience d’un besoin de liberté mais je me dis que le besoin de solitude est déjà ancré en soi.

     La voilà devant le cours Hippolyte Sauzéa qui requiert toute son attention pour le traverser, car il pourrait y avoir un danger, donc elle attend avec application l’autorisation du petit bonhomme vert pour s’aventurer de l’autre côté, et elle est très contente d’avoir surmonté cette épreuve toute seule! Puis c’est l’interminable remontée des hauts murs gris du lycée, le dépassement des portails ouverts mais réservés aux plus grands, elle tourne la tête sur la gauche et voit l’entrée de la chapelle qu’elle connaît bien et poursuit son chemin en se hâtant un peu, n’aurait-elle pas ralenti et ne risquerait-elle pas d’être en retard, ce qui ne lui était jamais arrivé et dont elle n’a nulle envie que cela lui arrive. Voilà, juste avant la rue Claude Lebois, la petite porte réservée aux élèves du primaire, porte si minuscule qu’on la dirait presque invisible. Repensant à cette porte aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de songer à Alice au pays des merveilles. Sa vie en solitaire va s’achever. Il ne lui reste que le couloir à traverser et elle retrouvera les enfants de sa classe dans la cour. La caméra pourrait peut-être filmer un ralentissement ou un arrêt dans les mouvements pour tenter de mettre en lumière cet instant où vient d’éclore la puissance de l’annonciation du doute dans la tête de l’enfant. Sans voix off, un film ne saurait dire.


     Que pourrait exprimer une image, photo ou peinture, de cet instant d’annonciation dont l’enfant n’a nulle conscience mais qui va s’installer en elle et ne la quittera plus ? On pourrait nommer cette annonciation, celle du doute, du peut-être, ou celle du choix. L’esprit est en plis. Plis ouverts vers un devenir. Quelque chose que l’on ne peut plus oublier, une mise en déséquilibre dans un en train d’être fragile. Quel peintre serait en capacité de montrer cet instant? Peut-être revenir tout simplement à l’Annonciation de Antonello da Messina en se focalisant sur le visage du personnage: il nous raconte qu’il se vit quelque chose dans l’esprit de Marie. Et cela pourrait tout aussi bien représenter l’annonciation du doute comme une échancrure rouge, nichée dans les replis d’une sourde vie intérieure.

lundi 9 mars 2026

Éclats de lichen/4/ partie 1

 La plus pressante nécessité d’un être humain 

était de devenir un être humain.


Clarice Lispector “ Un apprentissage ”



     Certaines scènes, se présentent à nous comme sur l’avant-plan d’un tableau et doivent être vues, lues, déchiffrées, non comme un détail, un peu là par hasard, mais comme quelque chose qui serait de l’ordre de l’apparition. Quelque chose de bien vivant qui s’offre à notre regard et à notre réflexion. On tente alors de mettre en mots, de trouver des tournures de phrases, capables de décrire ce qui s’est passé à cet instant précis, souvent des décennies plus tôt, et qui continue de nous visiter en pensées.

     On pourrait donc parler de scènes, de remous, de plis, et bien sûr de replis. On revoit la scène, et on cherche à la relire – alors qu’elle est déjà venue nous hanter des dizaines de fois – avec le regard de qui on est dans ce présent, au prisme du temps qui s’est écoulé. L’image mentale monte en soi, on ne sait par quel cheminement, s’impose à l’esprit, comme si on n’en avait pas encore fini avec elle. Quelques déplis semblent s’ouvrir, et écarter le sable visuel. Le regard se pose dans ce mouvement de ressac, il accepte de rester un peu là, de s’éperdre dans cette apparition dont on n’a pas eu la maîtrise. Considérer cette scène, dont on a toujours senti la réminiscence comme quelque chose de charmant, comme un moment à déplier en prenant son temps, car on commence à s’en apercevoir, on a passé le stade de charmant pour notifier ce moment d’essentiel pour ne pas dire fondateur.

 


     La scène qui est revenue me susciter se situe dans un espace plutôt étroit, mais avec une petite terrasse sur la droite quand on a passé la porte d’entrée, d’où l’on peut accéder à des salles, dont je me suis toujours souvenue comme étant l’infirmerie. Sans doute il doit y avoir une ou deux marches, mais je ne les situe pas. En réalité j’ai toujours vu ce passage comme une une sorte de couloir entre rue et cour de l’école. C’est en forçant le regard aujourd’hui que je revois cette minuscule terrasse. Entre la porte d’entrée et l’accès à la cour, je dirais qu’il y a une vingtaine de mètres peut-être. Et je n’arrive plus à installer les deux ou trois marches que je pressens. Plus de soixante ans ont passé, et le souvenir, même s’il s’est rappelé à moi à de nombreuses reprises reste flou. La seule chose dont je suis certaine, c’est que je suis seule dans cet espace. C’est le matin et l’heure d’arriver à l’école. Et j’ai franchi la porte qui sépare l’extérieur de l’intérieur du petit lycée où je suis écolière. J’ai entre 8 et 9 ans. J’ai la sensation que l’on est au printemps, car je ne vois pas de manteau sur mon dos. Et cet instant est marqué d’une tache rouge en moi.

     Je suis donc dans ce que je nommerais un sas, dans cet entre-deux vies, où j’ai l’habitude de me rendre cinq jours par semaine. Mais je réalise quelque chose dont je n’avais jusqu’à lors jamais pris conscience, c’est que je suis seule. Ce qui n’est pas conforme, car je venais au petit lycée toujours en compagnie de mon amie de l’époque qui habitait à quatre allées de chez moi, et nous faisions toujours le chemin ensemble. Mais ce jour là, point d’Astrid à mes côtés. Peut-être était-elle malade car je n’ai pas souvenir de dispute entre nous. Toujours est-il que j’ai dû traverser un bout de la ville dans la solitude et donc aussi dans une profusion de pensées que nul n’a interrompues.
     Le chemin doit avoir de l’importance, car je suis seule du bas de mon allée jusqu’à la porte d’entrée du petit lycée où je suis scolarisée. Ce qui est rare. A cet âge-là je ne suis jamais seule dans la ville, excepté pour de petites courses dans les boutiques de ma rue où les commerçants me connaissent: la boulangerie, l’épicerie, la presse. Pour aller à l’école et en revenir nous faisons le trajet à deux et parlons comme il se doit entre deux petites filles amies. Un quart d’heure de pas sautillants ou ralentis par la fatigue ou l’absence de l’envie de rentrer.
     Donc je vais marcher sur les vestiges de ma mémoire, dans cette conjugaison de silences dont j’ai oublié les temps. Et je dois chercher la langue de l’enfant que j’ai été,  faite de ce déséquilibre allié à la marche qui nous met en permanence face à une chute amorcée. Seule pendant ces quinze minutes environ à marcher sur le trottoir, toujours le même selon les recommandations maternelles, et à laisser se former les pensées qui ne s’arrêtent jamais, tout en redoublant d’attention lorsque la traversée du boulevard s’annonçait, bien emprunter le passage piétons, patienter jusqu’à l’apparition du petit bonhomme vert qui donne l’autorisation de rejoindre l’autre côté, puis longer le long mur gris du grand lycée jusqu’à la petite porte où entrer dans l’univers de l’école, dans le monde social où je ne savais pas encore qu’il était si difficile de se mouvoir.

     Quelles pensées ont bien pu se développer dans ma tête de ce moment là de ma courte vie, après un temps de solitude dont je suis sûre que j’appréciais la liberté qu’il me donnait, pour que, traversant ce couloir, j’ai eu la conscience nette de la pensée qui me submergeât alors et fit sans nul doute, que, justement, le doute venait de s’infiltrer en moi. Dans la traversée de cette vingtaine de mètres entre deux lieux, la rue et la cour de l’école, dans un tête à tête avec moi-même, la pensée de douter de tout ce que l’on m’avait dit, enseigné sur les bancs du catéchisme ou de l’église. Ce n’était pas possible, cela ne tenait pas la route et il fallait rester vigilante face à tout cela.

     Ce qui est étrange c’est que durant tout le trajet de la maison à l’entrée de l’école, je ne vois pas le visage de l’enfant que j’étais. Je surplombe la scène, suis la silhouette, comme me tenant derrière elle à quelques mètres, mais à aucun moment l’expression de son visage ne m’est offerte. Lorsque l’enfant traverse le couloir, il me semble que je la contemple de plus haut encore, que tout se ralentit et que c’est moi qui m’éloigne d’elle. Je ne vois rien de ce qui a lieu. Je sais simplement que, entre l’entrée dans ce couloir et la sortie, l’arrivée dans la cour de l’école donc, quelque chose a eu lieu. Dans cet entre-deux, l’enfant en mouvement, vient de vivre une mutation, dont elle ne parlera à personne, mais qu’elle inscrira si profondément dans sa chair que c’est encore lisible aujourd’hui. Le déploiement d’un sujet passe par le déplacement, qui est aussi dépassement de soi.* Dans cet entre-deux mondes, celui de l’absence de pensée personnelle et celui de la naissance du doute, le franchissement d’un seuil de soi venait d’être franchi. Un tremblement avait eu lieu. Un secret rouge.

     Arrivée à l’autre bout du couloir, l’enfant, consciencieusement, rangea ses lunettes, récemment achetées – sa myopie venait d’être décelée – dans leur étui de protection, et courut vers ses camarades de classe pour se mêler à leur jeu.
 

*Claire Marin “Être à sa place” (Éditions de l’Observatoire)



lundi 23 février 2026

Éclats de lichen/ 3/Interlude 2

 Du point de vue de l’insecte, tout est forme et
tout changement de dimensions est
production d’une nouvelle forme.
Toute croissance est métamorphose

Emanuele Coccia “ Métamorphoses”


     Entre la chenille et le papillon, il y a un flottement. Tout se passe dans le secret de la chrysalide — l’insecte au stade nymphal, en pleine métamorphose — elle-même dans le secret du cocon, cette enveloppe de soie que certaines chenilles  tissent autour d’elles avant ou pendant leur transformation et qui sert d’abri  protecteur contre les prédateurs, le froid, l’humidité, mais ne fait pas partie du corps de l’insecte.

     À l'intérieur d'une chrysalide, la chenille subit une métamorphose complète, où son corps se décompose et se reforme en papillon. Ce n’est pas une période de simple repos, mais implique une transformation cellulaire où se dissolvent des tissus internes et où d’autres cellules, dites imaginales, utilisent des nutriments pour se multiplier. Au cours des premiers jours, la chrysalide devient un sac liquide où les organes se restructurent progressivement sous l'effet d'hormones. La chrysalide perd près de la moitié de son poids en raison de la consommation d'énergie, et des déchets s'accumulent, éliminés plus tard sous forme de liquide rougeâtre.
Quelques jours avant l'émergence, la cuticule de la chrysalide devient transparente, révélant les motifs des ailes du papillon à l'intérieur. Le papillon sécrète des enzymes pour ramollir l'enveloppe, puis se libère en se contorsionnant. Il pompe alors l'hémolymphe, le sang, dans ses ailes molles pour les déployer avant leur durcissement.
La dernière mue de la chenille, par laquelle elle se transforme en chrysalide, est appelée « nymphose », tandis que la mue de la chrysalide en papillon est appelée « mue imaginale » ou « émergence » pour atteindre son stade final appelé imago. 


     Cela, ce sont ce que les études scientifiques ont recherché et démontré. Je n’ai rien vu de cette transformation. Je sais juste le cocon, et un jour le papillon. Le reste se passe dans l’intimité de l’insecte. J’ai souvent raconté l’histoire La chenille qui fait des trous. C’est le récit de la naissance d’une chenille, dans la lumière de la lune, qui éclot d’un œuf posé sur une feuille, puis  va se nourrir pendant une semaine de nourritures diverses et variées, dont je ne suis pas certaine qu’elles lui conviennent vraiment, et après avoir pris de la consistance, elle se construit un cocon pour s’y blottir. Dans les trois dernières images de l’album, on voit une chenille assez dodue, puis le cocon et enfin le papillon qui émerge sur les deux dernières pages, magnifique comme il se doit. Et les yeux des enfants brillent à la découverte finale. Ma vision personnelle de la transformation de la chrysalide en papillon est restée bloquée sur cette vision d’enfant.




     Une forme est devenue informe. Elle devient déjà son devenir. Il n’y a que des plis et des replis qui retiennent les lignes de faille. Tout est dedans en un remous dont on ne peut rien percevoir. On ne peut rien chercher. Il n’y a rien à trouver. C’est insaisissable. Il faut renoncer à voir ce dedans. On ne peut que tendre vers, et attendre. Espérer. Ce cocon est replié devant le regard. On cherche derrière, on cherche autour, on cherche dans les plis et les replis, on cherche ce que l’on ne peut voir. On cherche ce qui se dérobe. Et dans le dedans, sans doute, des vagues d’ombres, des forces contradictoires, un chiffonnement pour être.



     Disparition, apparition. À l’abri des regards. Il faut un peu d’ombre pour être., et laisser advenir ce qui doit. Ce devenir en boutons. Plus il y a de plis et de replis, plus il y aura de profondeur. Tout regard ou désir de regard creuse cette voie vers la profondeur: c’est un en train d’exister. Comme l’acte d’écriture est un en train d’être.  Ce qui cherche à éclore est en germination, comme un déjà-là, mais pas encore. Cela pousse et repousse et tapisse les parois du cocon. À l’intérieur, on sait la tache rouge, la flamme de l’incertitude sensible, celle qui fait battre le cœur de cet espace clos, où s’impose le silence, mais où une lutte contre l’effacement est en jeu. La cartographie errante des plis se met en mouvement, se trace, erre et se perd même parfois. À l’intérieur cela s’écrit rond, emmêlé et tiède *,  cela innerve un présent nourri de passé et ouvert vers un devenir, cela fait vibrer la tache rouge qui guide l’apparition, la marque rouge survivante, à l’état latent, au fil des images qui se forment, se déforment et se reforment, se dérobent, se déchirent et se donnent dans une émergence où cela sonne et résonne comme un chant grégorien, sur un petit pan de notes et d’accents portés sur une partition de lumière. 


*Clarice Lispector "Agua viva"



mercredi 11 février 2026

Éclats de lichen/ 2

 

La métamorphose est à la fois la force

qui permet à tout vivant de s’étaler

simultanément et successivement

sur plusieurs formes et le souffle qui permet

aux formes de se relier entre elles,

de passer l’une dans l’autre.

Emanuele Coccia “Métamorphoses”



Car c’est par les ventres que naissent les tremblements. Les générations de femmes qui ont porté dans leurs entrailles une forme nouvelle dont on sait bien qu’elle ne l’est pas totalement. Des vies nous précèdent  où nous sommes déjà en gestation. Des femmes qui sont le creuset de femmes en devenir. Et même si je ne remonte pas très loin dans ma généalogie maternelle, dans cette généalogie des matrices, je sais déjà pouvoir écrire le prénom de celles qui ont fait que je suis: Laura, Mafalda, Terezita, Luigia. Plus en amont pas de traces. Arrière-arrière grand-mère, dont je n’ai même ni la date de naissance ni celle de mort, mais on va la situer au dix-neuvième siècle, née sans doute dans les années 1840. Son prénom n’a pas été retransmis à ses descendants. Il aurait fallu que j’interroge ma propre grand-mère pour, peut-être, savoir quelque chose de sa grand-mère à elle. Mais quand on est un enfant on ne sait pas l’importance de ces choses-là. Comment déjà aurais-je pu imaginer que ma grand-mère avait pu avoir sa propre grand-mère. Je vois bien les yeux écarquillés de mes petites-filles quand je leur chante une chanson italienne et leur raconte que c’était la chanson que ma grand-mère me chantait lorsque j’étais bébé. Une béance s’ouvre. Manina bella, fa ta penel, fa ta pena. Come si tu sta. Fa il baccio al papa, alla mamma e cate cate cate.... 

[...]

 

On voudrait fixer les commencements, les maîtriser, mais ils ne cessent de nous échapper. On se retrouve toujours face à l’évanescence de ce qui va être.  On entre dans des mondes enchevêtrés de lieux, de noms, de sang, de syllabes qui se prononcent, de mutation de langues. Un monde d’où l’on vient et qui nous a façonnés. On n’est que le fruit d’une pénombre, de plis et replis de ventres dès que des formes les creusent et se mettent en état de devenir. Cela naît de remous et d’attentes, de passages d’une forme à une autre.



On voudrait descendre dans les profondeurs de ces corps, où l’on passe de forme en forme, afin d’aller chercher un sens caché derrière ce qui est donné à être, à voir. Ce chiffonnement des chairs, ce ressac de vagues qui font le devenir et de la mère et de l’enfant, ces plis de peau caressés par des mains de femmes qui ont fait leur travail, donner à naître.

 


À chacun son lichen

cartographie de plis

replis de l'invisible

alphabets de la peau


 [...]

(Voici simplement un extrait du chapitre 2 beaucoup plus long...)

lundi 26 janvier 2026

Éclats de lichen/ 1/ Interlude 1

 

 Et voilà. C’est comme se retrouver au milieu de rien. Cela ne signifie rien d’autre que de vouloir avancer dans ce rien qui prend toute la place. Aucune lumière ne scintille. Aucun frémissement ou quelconque mouvement de qui que ce soit, de quoi que ce soit. Le rien le plus profond, celui devant lequel on se tient, parce qu’on ne peut pas faire autrement. Le rien est plein, il susurre, il suinte, il gémit, il grésille, il ruisselle, il donne à voir ce qui manque, il cache ce qu’il veut, il prend de la place, il nous égare entre les mailles d’un silence nécessaire, il patiente, il crée un espace nouveau, il tire et noue des fils, il devient image, il glisse des grains de sable entre les lames du cerveau, il nous absente, il nous détient, il permet de faire des pauses, il nous ralentit, il nous emmène au bout de la ligne, il n’est pas sécable, il est plein, il interroge sa propre source, il est temps de latence, il nous fait lâcher la proie pour l’ombre, il voit plus loin, il va vers l’amont et l’aval, il nous sauvegarde, il nous entoure, il nous façonne, il nous compose, il nous retire d’un tout, même si on le sait bien, tout n’est rien.

On pourrait rester dans ce rien, mais on s’empare presque malgré soi d’un livre posé en travers sur une étagère. Au lieu de le ranger, le remettre à sa place, les mains l’ouvrent. Et voilà. Et on se promène entre les pages de l’ouvrage. C’est un livre d’art, avec des reproductions de peinture. On regarde sans vraiment voir. On laisse les pages se tourner. Les couleurs imprégner nos pupilles. Des formes donner à imaginer. On l’a déjà feuilleté bien sûr. Mais dans cet instant sans rien, c’est la seule chose qui s’est présentée. Et voilà qu’un visage regarde. Il arrête. Il réclame. Quoi, on ne sait pas. De l’attention, de la présence. De l’existence. Un désir de vie. Il ne peut être ajourné. Et tout s’arrête. Ou plutôt non, tout commence.  Voilà, c’est ça, tout peut commencer.

L’annunciata di Palermo d’Antonello da Messina me dévisage. C’est tout. Et la main suspend l’effeuillage de pages. C’est la main de Marie, en suspens, qui me fait signe d’accoster sur ce rivage :Attends un peu, ne pars pas, on a des choses à se dire... C’est la main d’un peut-être. Un de ces peut-être qui n’a pas encore pris de décision, un peut-être récurrent, de ceux qui hantent toute une vie. C’est la main d’avant la bascule. C’est la main face à l’imminence que le rien, va se mettre à trembler.


        Devant Marie, un lutrin en bois où repose un livre ouvert. L’esprit s’y était faufilé, enfoui, en creusant son espace de solitude, d’intimité où se déprendre, devenir disponible. C’est le seul détail qui se détache de l’image sertie à un fond noir. On ne distingue de Marie, que son buste enveloppé d’un voile bleu qui l’enserre pour mieux la cristalliser, de ce bleu de sagesse sans excès de grandeur, mais se concentrant sur la profondeur à donner à l’instant. Car c’est l’instant qui importe. Celui où tout se tient en un déséquilibre vital. L’instant où une respiration s’achève, où le doigt posé sur la tempe ne ressent plus le battement des veines. L’instant où s’espère le cri d’un nouveau-né. L’instant où un simple regard change le cours d’une vie. L’instant muet où tout bascule dans le déjà. Voilà, on est dans cet instant. Il n’y a rien d’autre à considérer que cela.

Tout se passe à l’intérieur. De l’intérieur du livre à l'intime de Marie. Du ventre même. Car c’est bien là que tout se trame. Le monde intérieur vient de trembler. Nul besoin d’un ange en majesté avec de grandes ailes balayant la poussière des mondes. Nul besoin d’un panorama en ligne de fuite avec une perspective en tension pour dresser un décor. 


 

En un jour ordinaire, au clair d’une solitude, l’esprit est propulsé au bord de ce qui advient, une promesse obscure. L’ébranlement du corps d’une femme se lit dans une chorégraphie de mains. Notre regard se tient là, happé par ce geste. L’image vient de saisir sa proie. Ce qui est montré prend sens. Un récit s’articule. C’est le début d’un commencement, l’évanescence d’un instant qui commence tout juste son existence. Une étincelle. Peut-être un feu suivra. Ici la force d’un feu prendra corps. On se tient face à un affleurement de ce qui peut être. L’épaisse noirceur du fond ne dit rien d’autre que tout est là, dans l’entre-deux du voile et du livre, dans ce silence que l’on sentirait presque remuer comme un murmure. Ce que le regard fixe et que l’on ne peut voir est cette attente nouvelle de l’incertitude.

 

Voici le premier texte s'inscrivant dans notre troisième chantier Images et fragments. Je l'ai intitulé Éclats de lichen (un titre provisoire). Les images sont pensées en résonance, et ce sont les miennes. La seconde postée ici est la photo d'une affiche croisée dans une rue. La structure générale n'est pas encore fixée. 800 mots composent ce texte. Ce pourrait être une jauge pour les textes qui vont suivre. Ce texte semble faire partie des "Interludes" qui vont rythmer le récit que j'envisage d'écrire. Tout est encore un peu flou, et donc peut évoluer.