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mercredi 13 décembre 2017

chapelet de hameaux



On nous dit de dire les noms, cette fois-ci. Non de dénoncer, mais de dire ces noms d’espaces, de lieux.
Ces noms qui reviennent, parfois nauséeux, dans les virages de la mémoire, quelques accrocs dans le souvenir.
Je repense à Marie, cette vieille femme, qui ne dénommait plus clairement, on disait qu’elle « déparlait ».
Cependant, elle annonçait sans accroc dans sa voix, sans accroc dans ses mots, alors que la mémoire s’était fait la malle, alors que sa tête était en friche,
elle récitait tous les noms des hameaux, comme en égrenant les perles d’un chapelet en bois de buis :
Davoissenne- Le Supt- Le Pont du Diable- Cruzolles- La Libonnière
Davoissenne… Marie, qui avait vécu soixante longues années dans cette ferme de Davoissenne où elle s’était mariée, avait donné la vie, avait travaillé, trait les bêtes matin et soir, semé, fauché, récolté, elle parcourait le chemin sinueux qui devenait plus lumineux, au fur et à mesure de sa pieuse évocation appliquée des noms propres des hameaux du pays.
Elle donnait à tous une leçon empreinte de lumière, de simplicité et de fulgurance.
Lorsqu’on traverse des gouffres qui nous font perdre pied, voilà qu’on retourne vers les terres du berceau, celles des lointains de l’enfance, qui nous tiennent, nous contiennent.
Marie, elle, ne fuguait pas de façon désordonnée, mais au contraire, déroulait le fil …Da-voi-ssenne, répétait-elle.
Et moi, j’écoutais, et j’imaginais…
Davoissenne, ce mot qui s’étirait langoureusement, doucement, chaleureusement, je regardais les joues lisses et brillantes d’une petite pomme qui ne se fripait pas.
Le Supt ; par contraste, une élision saisissante, comme on passerait des alexandrins au haïku, Le Supt, une parenthèse dans sa vie qu’elle aurait voulu oublier, placée à onze ans chez des gens rustres, pour aller chez eux il fallait passer des carrefours dangereux…
Le Pont du Diable, le chemin dévalait en lacets serrés, ce pont qu’on ne voyait pas, là-bas, tout en bas, tout au fond, les jours de brouillard, évocation de légendes mâtinées d’images personnifiant toutes les errances, les erreurs de direction, humaines, si humaines…
Cruzolles ; le regard brillant de Marie, dans son évocation, sa litanie, sa récitation, on suivait dans ses yeux le trajet de sa joie d’avoir passé le gué, d’avoir franchi le Pont du Diable.
 La Libonnière… Elle faisait tourner comme un bonbon ce mot de velours dans sa bouche, édentée pour l’occasion, pour ne pas le griffer, tel une statuette d’argile que les ongles auraient peur de lacérer.
Il était là, le berceau de ses jours, où elle ne se lassait pas de contempler les nappes de brouillard qui desserraient leur étreinte, autour du sommet, et qui finissaient par s’effilocher.

dimanche 3 décembre 2017

Catographie 3

Trop souvent j'ai glissé sur la face les choses, niant le mouvement de ces courants profonds, qui meuvent le présent.

J’ai subi tout enfant des volontés qui n’étaient pas miennes, j’essayais de survivre au basculement vers un autre lieu, milieu, centre d’un nouveau monde. Je ne connaissais rien de ces endroits et maintenant encore — les noms étaient des mots et les mots des musiques dont j’inventais le sens à l'aspect de couleurs.

De Saint Symphorien d’Ozon, je n’ai rien inventé; images anciennes, images récentes se recouvrent à peu près, j’y suis retourné; cinquante ans après, j’ai retrouvé la vieille rue Neuve, le mur de pisé, à gauche en s’éloignant du centre du village, se dirigeant vers l’école de madame Courtois, le nom m’est resté; à droite les maisons; la maison, l’avant dernière, avant le mur du jardin derrière lequel: les abricotiers, la luzerne, les deux figuiers et les roses comme un porche d’entrée du jardin sont cachés; tout au bout de la rue après ce mur, l’atelier du charron, fer rougi, roue de bois et vapeur d’eau qui fume.

Après mon retour à Saint-Etienne: «Tu viens d’où? — De Saint-Symphorien. — Sur Coise? — Non, d’Ozon. — Ah… »

Les noms des autres villages, des mots, qui passaient dans la conversation, je suis libre de leur réalité; je n’y suis jamais allé; je n’en ai pas de souvenir; ni qui daterait de l’époque dont je parle, ni plus récent; ce ne sont tout au plus, pour certains d’entre eux, que des dénominations de sorties d’autoroute ou des indications de direction que je n’ai jamais eu l’occasion de suivre.
Pour chaque nom, je n’imagine rien, je vois, en face de moi, sur la droite, une tache de couleur de forme rectangulaire, plus large que haute, une couleur, toujours la même, pour chaque nom; il en est ainsi depuis l’enfance.

Solaize est jaune, avec de la lumière; je voyais et je vois toujours, une atmosphère jaune, très lumineuse; je pense, sans en retrouver le goût, aux grains de blé; mâchés longtemps, ils se transforment en une pâte élastique, pâte à mâcher; je ne sais pas quel est le lien avec Solaize, ou si des souvenirs se mettent en désordre: un lien? Peut-être…peut-être pas…

Chasse est vert: le bas est plus sombre, le haut est un peu plus clair, à peine plus clair, je ne distingue rien qu’une masse floue, ce vert est un vert de feuillage, ça j’en suis sûr.
Il y a deux représentations de Chasse-sur-Rhône; l’autre, les voies ferrées alignées, les wagons, les locomotives, les trains un peu partout, les mêmes qu’à Saint-Etienne; la gare en réalité est aussi de Ternay; j’observais du haut du pont, quand le car franchissait le Rhône.

Sérézin-du-Rhône est bleu, sans raison apparente que le jeu sur le nom; du bleu des raisins que j’allais grappiller dans la vigne près de la ferme des Colombier; celle-là même où je l’ai vu, un jour, alimenter la batteuse d’énormes gerbes; elle ressortaient en ballot de paille, ficelés au carré, d’un côté, et en sac de grains de l’autre; les grains coulaient entre mes doigts comme quelque chose de précieux et tiède. A gauche du chemin, près de l’entrée de la cour, une mare à l’ombre d’un arbre qui porte des kakis; dans la mare, des poissons-chats.

Simandres est d’une couleur claire indéfini, une espèce de gris très clair, avec une pointe de jaune qui réchauffe ce gris presque blanc, qui sans cela serait froid; rien d’autre.


De Communay, je n’ai pas d’image; pas de couleur non plus, si se n’est celle du vent; lieu mythique d’avant ma naissance; sensation transmise… ressentie plutôt, d’un bonheur ancien dont j'ai décelé les effets.

samedi 2 décembre 2017

cartographie #3 la carte avec les noms

Ceux qui sautent aux yeux, 
les noms écrits en gras, 
là où est né mon père, 
là où est née ma mère, 
là où je suis née
avec leur sur-Loire et leur sur-Dolaison, avec leurs suppléments de truites et de goujons.

Solignac, St Christophe
Cayres la rocailleuse
le Brignon où mon père allait pêcher, avec ou sans l'accent circonflexe de son béret
Le Bouchet avec un t Saint Nicolas et son lac et ses petits enfants qui s'en allaient glaner aux champs et qu'on a retrouvé coupés en morceaux dans le saloir sans que je ne susse jamais le fin mot de l'histoire.
Le Devès qui monte mais jamais ne descend.
CostarOS et LandOs, terres d'os et d'exil, pour nous, un jour ; inondations toujours.
Saint Martin de Fugères où je faisais dans les fougères habiter un comte en son château.
Goudet et Arsac qui ne sont pas ce qu'elles semblent être, avec leurs maisons fortes qu'on n'entend pas dans leur nom.
Cussac de la tante Alice et les mariages entre cousins germains.
Puis

les moyens noms entendus et proches, des brumes et rien de concret à raconter.
Agizoux en allant vers la Cascade de la Baume, comme un surnom idiot
Concis avec son S qu'on ne savait jamais s'il fallait ou non le prononcer.
Coucouron cousin de Cucugnan, en plus rond et moins gnangnan.
Malpas que je retrouverai plus tard près du Canal de Pierre Paul Riquet 
et le mystérieux Mussic, à 2 pas de chez moi et dont je me creuse à jamais la cervelle pour savoir si un jour ma mère ou mon père en ont parlé.
Les mémoires meurent avec les noms qu'on ne prononcent pas.

Les petits noms
les Crouzettes
La Moutannade
les Pézouillouses
Les Piavoux
Les Gavançous
Les Grays et leurs 50 nuances de verts
La Moulinche avec ses grandes ailes
Rivets qui leur cloua le bec
Vialettes, 
Le Coudiol
Les Airises,
Le Rachas
Le Bois de Mauriac
l'Argentaine
Trintinhac
l'Escarcelle
Madelain (et ses Madelaines)
Le Min de la Crotte et Les Vieilles mortes
Besace (un ancien village de Hobbits)
et Le Chier
Et les noms de partout, majusculeux sans prétentions, les Roches, le Petit bois, les Champs, les Vignes, le Monteil, Bel air, Champ grand, Grand champ, la Champ, le Contrat, les Cotes, mais pas les Anne Marie, la Combe, la Faye, la Planche, la Valette, la Condamine, le Cros, la Sagne, le Mas.

Parfois, parmi tous les gens que je côtoie, il en est maintenant qui viennent de là-bas, ou bien facebook me fait trouver de drôles de parentelle. J'oublie souvent que ce bout du monde a continué d'exister, une fois moi partie, qu'il s'est peuplé, et m'a sans doute oubliée.
En fait, pensant à ce coin de carte, je suis pleine de nostalgie.

mardi 28 novembre 2017

#3, Les noms qui cheminent,

     Le nom de La Chaise-Dieu s'impose au début du voyage, sévère, sans fioritures. La Casa Déi, stricte, toute en lignes carrées, imposante comme son abbaye qui domine le paysage. Son granite gris, épais  et mystérieux enserre les âmes, prisonnières derrière les barreaux rouillés d'une quelconque maison-forte en ligne directe avec l'au-delà. Sa sonorité sèche et rugueuse laisse peu de place à la fantaisie lyrique des trompettes de la renommée qui pourtant rayonne bien au-delà du canton voire de l'hexagone. Saint Robert peut dormir tranquille, il a de beaux jours devant lui.
     Il vaut bien mieux se perdre dans les routes qui s'échappent  pour goûter à une nature qu'elle n'a pas réussi à endiguer. Partir par l'étang du Breuil, l'antichambre de la départementale 20 toute en lacis entre les prés batifolant du vert au bleu, du blanc au jaune, mariant les marguerites et les bleuets, les coucous et les boutons d'or, les épilaubes et les grandes digitales au fil des heures et des saisons.  Etroite, elle erre en somnambule entre des murets de pierre posés là en désordre les nuits de pleine lune.
     Des clôtures de guingois, quelques bêtes laissées dehors le temps d'un été, des herbes hautes mal fanées, encore une forêt sombre, puissante, un coude, un hameau sorti d'une pochette surprise "Petit Bénaud" et la pancarte improbable d'un lieu-dit "Maisonseule". Est-ce l'unique maison qui lui a donné son nom ou le lieu qui a incité à une seule construction?
La maison en hauteur de la départementale émerge des grands arbres. Ses larges baies vitrées mangent le soleil. Elle semble dormir bien campée sur ses murs faits pour résister aux vents quelquefois bien présents sur cette pente qui résiste tant bien que mal aux machines des forestiers. "Maisonseule", un nom tout en silences ébréchés, les envols des oiseaux à l'automne, le criaillement des corbeaux, le froufroutement des écureuils ou des fouines, un paradis perdu.
     La route continue de descendre, incise les verts et les marron, surplombe un cimetière inoffensif, une pancarte blanche et enfin un nom tout en rondeur "Bonneval"; bon vallon, bonne vallée, accueillant, tassé autour de sa chapelle, sa mairie, de son auberge "La Dorette" du nom de la petite rivière qui coule en contrebas, et de sa maison d'hôtes "Chez Valentin". Un hameau de carte postale où le temps semble s'être arrêté. Une carte postale où j'ai griffonné mon nom quelque part pour ne rien oublier.

jeudi 23 novembre 2017

Aurillac- Saint-Etienne/ 1

Je lis la carte de manière hébraïque de droite à gauche, j’avance dans le sens opposé de mes ascendants, avec l’espoir peut-être de rencontrer l’un d’entre eux à quelque endroit du chemin. Je pars de Saint-Etienne et me dirige vers l’Ouest. Si je me remémore le plus ancien tracé effectué avec la 202, nous passions du centre ville à Bellevue en remontant la Grand’rue, et traversions les cités sombres et tristes d’alors: La Ricamarie qui n’avait rien d’une cité riante, le Chambon-Feugerolles qui n’était que cette ville d’usines à grandes cheminées d’où fumait toute la fatigue des ouvriers métallos, puis nous bifurquions sur Unieux, avec au Vigneron la maison du tonton Pierre saluée d’un regard rapide, et que j’imaginais travailler dans des vignes alors qu’il crachait ses poumons dans des galeries de mine. Je n’ai aucun souvenir de ce qu’il fut, il ne subsiste que des blancs entre nous sans aucune pépite de sa vie. Un grand-oncle d’arbre généalogique sans visage.

A partir de là s’ouvrait la deuxième partie du trajet, celle où la route allait virvolter et le mal au coeur s’emparer de moi: le Pertuiset – et j’ai toujours besoin de réflexion avant d’écrire son nom correctement, tant reste l’appellation enfantine qui revenait à chaque passage sur son pont: et pourquoi pas la mère Tuiset !- . Mais c’était la route du Père qui se poursuivait, on parvenait à Saint-Maurice-en Gourgois et dans l’aura de l’enfance qui recouvrait mon père prénommé Maurice, j’ai longtemps cru ce village érigé là en son honneur….Les noms à rallonge s’enchainaient et , même si on ne les traversait pas , les panneaux indicateurs s’inscrivaient avec force dans la mémoire : Rozier-Côtes-d’Aurec qu’on prononçait sans espace dans la voix me paraissait un lieu féerique alors que le suivant Saint-Hilaire-Cusson- la- Valmitte déclenchait plutôt les rires. Des noms de lieux cristallisés et vidés de leur sens originiare dont ne reste qu’une entité phonique détachée de la réalité.

Apinac marquait la troisième partie du trajet, parce que le nom de mon village apparaissait en notifiant même le nombre de kilomètres à percourir, et que même à pied, il pouvait être rejoint. De le voir inscrit sur le panneau routier: Tiranges 7 km, il prenait une forme de réalité différente, puisqu’ ainsi il existait pour d’autres personnes que nous et n’était pas simplement ce nom de village qui rimait avec mon prénom en une rime riche à la sonorité paisible. Sa lettre muette à la fin, inutile, sans raison d’être mais qui me semblait une sorte de coquillage où s’étreignaient mes souvenirs. Sur ces derniers kilomètres, les hameaux peu nombreux défilaient avec le premier village de Haute-Loire Le Villard, qui apparemment n’est pas une commune, contrairement à ce que je croyais, mais appartient à celle de Saint-Pal-en-Chalancon avec la direction de Bouffelaure à sa sortie, où je ne suis bien sûr jamais allée! Boisset lui succède : Le nom de Boisset a deux origines possibles; le nom latin Boschetum signifiant "petit bois", ou le nom buxetum désignant un lieu couvert de buis. Il est donc probable qu'un bois ou des fourrés de buis occupaient jadis le sommet de la colline sur laquelle s'élève aujourd'hui le bourg de Boisset. J’aime beaucoup l’arrivée sur ce village, le plateau qui le précède laissant aux monts de l’horizon la place pour s’étendre et la relation avec ce paysage s’installer. Il reste deux kilomètres environ avant de voir le panneau d’entrée du village: Tiranges et emprunter la Grande Allée d’autrefois.

L’origine de l’appellation  Tiranges remonte à l’époque gallo-romaine, du  nom du propriétaire  du domaine  Tiro de Tyrius. Dans la première moitié du XI° siècle le cartulaire de   Chamalières, mentionne  la donation  d’un certain Humbert  dans la paroisse de Tirangis.   Au XII° siècle il est écrit  Tiranias  en 1293  Tiranges.

A l’endroit où la route se divise en deux, la voiture suit alors le chemin de droite , longe la chapelle Notre-Dame, se faufile entre des corps de maisons resserrées - je jette toujours un regard sur la droite vers cet ancien bâtiment (que je viens de découvrir à vendre) l’école des soeurs d’autrefois - puis prend la courte descente et tourne à droite dans la ruelle où un panneau récent indique Le Châpre que l’on voit avec ou sans accent circonflexe, avec deux p parfois, un s en prime ou même transformé en Chatre sur certains documents.; parfois le masculin cède la place au féminin ou se transforme en pluriel! Mais pour moi, il est singulier et s’écrit avec cet accent circonflexe qui semble protéger la maison qui m’est chair de tout danger ou malfaisance….Tout en haut sur une large pierre de granite, mon arrière grand-père a fait graver son nom: PORTE sur la maison qu’il a achetée en octobre 1877, qu’il fera agrandir en 1913 alors même que sa maison se vide de ses occupants….

Il faudrait pouvoir dire le temps absent, les voix qui surgissent à l’intérieur de ma voix, tirer les fils de ce palimpseste pour sauver et faire frémir encore ces vies laissées en héritage. Rester encore à côté de ces existences tremblées, appuyer son oreille contre la terre et récolter les mots qui s’en extraient. Scruter la carte IGN 28340, parcourir les alentours écrits là, et qui ont donc une réalité : la Moutière, le Garet, le Verdier, Chaumont, Bois de Cour, les Rois, Boissières, Drossange, La Grange du Fieu, Durand, Chalencon, tous arpentés à de nombreuses reprises et où des herbes sèches résistent au crépuscule.

vendredi 17 novembre 2017

Noms de lieux

L'Embranchement, Primarette, Revel-Tourdan, ces noms sont fichés dans ma mémoire comme des piquets sur une piste de ski, je slalome entre eux.
Quand nous atteignions L'Embranchement, nous étions presque arrivés à destination : quatre routes se coupant à angle droit, en plein vent, nues toutes les quatre, branches écartelées d'un arbre mort. A ce carrefour, des croix de pendus, il a dû y en avoir dans des temps immémoriaux. Embranchement avec sa sonorité d'enterrement, même nombre de syllabes avec ses « r » sinistres qui roulent comme le tambour. Là, s'arrêtaient les bus qui déposaient voyageurs et colis. C'est donc à la croisée de ces branches que mon père, petit, venait récupérer les lourds paquets qui ne venaient pas par le facteur ; il disait qu'il fallait marcher longtemps, le long d'une interminable route, toute droite sur quatre kilomètres. Si je suis la piste ancestrale, je vois un café où l'on ne restait pas. L'endroit n'appelle ni au repos ni à la détente, juste un passage pour les vents, les véhicules et les gens. Carrefour où l'on ne fait que passer, rien pour faire trait d'union, seulement ces angles droits, la nudité et le vent. Je n'y suis jamais allée à pied, jamais arrêtée et je priais pour n'avoir jamais à y attendre un jour le bus, ce qui n'est jamais arrivé.
Heureusement, il y avait Primarette, à cinq cents mètres, dont ma grand-mère était originaire ; village qui m'évoquait des champs de pâquerettes, la poésie tapie dans chaque syllabe avec son « i » comme autant de petits coeurs jaunes. Ces pâquerettes dont je cueillais au printemps de petits bouquets que je serrais d'un bout de ficelle avant de les piquer dans mes cheveux...
… et Revel-Tourdan avec son château et sa tour sans dents, deux communes qui furent réunies à la révolution et dont nous avions appris au lycée que l'une, avec l'arrivée des romains dans ces Allobroges, vers 120 av JC, s'était appelée Turedonum. Le château de Revel a étendu sa domination, à une certaine époque sur les paroisses alentours : Beaurepaire, Pommier, Pisieu, Primarette, Saint-Julien de l'Herme. Nous avions bien sûr des oncles et tantes dans chacune d'entre elles.

A l'autre bout du trajet, Pont-Evêque qui sonnait comme une cloche. Je croyais voir l'évêque avec sa mitre et sa longue crosse bénir les passants qui franchissaient la Gère. L'histoire dit que l'évêque percevait un péage à chaque passage. Il y avait d'ailleurs toujours sur le pont une bascule que j'associais au péage et à d'étranges transactions : dîmes, impôts, serfs ... Charlemagne, juste en face était bien la preuve que ce Moyen Age était toujours là, inscrit dans le terrain. Le pont, pendant une moitié de l'année était recouvert d'un brouillard blanc, dense comme la barbe et les cheveux de ce Charlemagne. Les matins d'hiver, nous attendions parfois longtemps le bus pour le lycée, nez et bouche enfoncés dans nos écharpes et bonnets. Il fut un jour recouvert par la Gère qui avait débordé pendant la nuit ; ce fut dans les barques des pompiers que nous le traversâmes ce matin-là et je n'en menais pas large, terrorisée par ces gros pains aux ventres gonflés qui flottaient tels des poissons morts ; c'est que tout, chez le boulanger, avait été ravagé. Je ne peux aujourd'hui traverser ce pont sans voir toutes ces scènes se superposer, la cloche du pont, l'évêque debout, immobile qui surveille si chacun paie son dû et les poissons morts échappés de la Gère. Décidément, je sais bien pourquoi j'ai fui ces lieux dès que j'ai été en mesure de choisir.



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chemin de noms

Arrachés de la carte, puis réa-graphiés en liste de noms, les lieux dessinent un parcours improbable pour un marcheur imaginaire à la recherche d'"un espace de langage" (E. Ruben). Il part du Clot du Ser au sein du Massif de l'Oisans et s'enquiert du plus court chemin pour atteindre L'Alpe du Pin.  Il se peut qu'on l'y attende pour dîner d'une viande de gibier arrosé d'un jus qu'il saucerait avec du pain perdu. Repu, il continuerait son chemin du côté de La Raja s'inventant un endroit où dormir aussi paisiblement que dans un palais flottant sur un lac du Rajasthan. A Temple Ecrin quelques ablutions et une offrande aux dieux des sommets.
Au petit matin, avant que les premières lueurs du jour affleurent l'horizon, il invoquerait le Pic du Says, avant de questionner l'Aiguille de la Dibona qui annonce toujours de bons présages. Enfin, avec déférence, il décrotterait ses chaussures de marche à la fontaine du refuge de la Lavey.


Ser et Pin, comme autant d'évocations dinatoires
Raja, coule de sens... et de sang indien
Pic du Says, celui qui sait?
L'aiguille de la Dibona, dit bon et bien
Refuge de la Lavey... donne envie de prendre une douche, de se "décrotter"

jeudi 16 novembre 2017

Cartographie 3

Troisième séance dans ce chantier sur la cartographie avec, pour se mettre en jambes, un peu de Marcel Proust ( Du côté de chez Swann):

Le nom de Parme, une des villes où je désirais le plus aller, depuis que j'avais lu la Chartreuse, m'apparaissant compact, lisse, mauve et doux; si on me parlait d'une maison quelconque de Parme dans laquelle je serais reçu, on me causait le plaisir de penser que j'habiterais une demeure lisse, compacte, mauve et douce, qui n'avait de rapport avec les demeures d'aucune ville d'Italie puisque je l'imaginais seulement à l'aide de cette syllabe lourde du nom de Parme, où ne circule aucun air, et de tout ce que je lui avais fait absorber de douceur stendhalienne et du reflet des violettes. Et quand je pensais à Florence, c'était comme à une ville miraculeusement embaumée et semblable à une corolle, parce qu'elle s'appelait la cité des lys et sa cathédrale, Sainte-Marie-des-Fleurs.

un soupçon d'Emmanuel Ruben ( Dans les ruines de la carte):

C’est avec A la Recherche du temps perdu que les noms propres ont acquis dans la littérature une couleur, une odeur, une douceur, une saveur, un écho. Pour la première fois, les noms propres ont déployé toute la palette de valeurs qu’ils peuvent avoir pour un enfant dont le regard erre depuis des heures sur un atlas. La Recherche , on le sait, est tout autant une quête de l’espace perdu que du temps perdu.

Et Pierre Michon pour terminer ( extrait trouvé dans les Cahiers de L'Herne qui lui sont consacrés):


C’est quoi le réel articulé à la langue? Dans les VM, on le trouve, par exemple, à l’état brut dans certains noms de lieux: les lieux-dits, les noms de carrefours – Croix du Sud, Croix de Laurençon- ces mots qui désignent des sites non habités, à l’écart, et cependant marqués, par une croix, une pierre levée ou un arbre remarquable. On a toujours l’impression que ces lieux sont liés à un viol, une mort violente ou une adoration oubliée, à la mémoire d’un crime ou d’un saint obscur. Le carrefour a quelque chose de violent en lui-même. Et puis j’aime les très anciennes nominations: les noms de fleuves, par exemple, qui se ressemblent partout dans le monde, sans explication possible, avec une simplicité à rendre fous les étymologistes. Je repense aussi aux noms de ces hameaux de la Creuse où se déroule l’action des VM :quand je me suis dit que j’allais nommer ces lieux en leur conservant leurs véritables noms, ceux qui apparaissent sur les cartes, quand j’ai vu que ma main acceptait de tracer ces mots-là, j’ai eu la sensation qu’ils étaient aussi forts et aussi vrais que ceux de La Recherche.
Et la consigne:
dresser une liste de noms de lieux inscrits sur notre carte de référence, s'en saisir comme de sésames poétiques; écrire pour plusieurs d'entre eux une évocation ou faire en sorte qu'ils soient déclencheurs d'échos. Le travail peut - doit - se poursuivre en creusant la matière de ces noms!