Affichage des articles dont le libellé est cascade de la Beaume. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est cascade de la Beaume. Afficher tous les articles

lundi 31 décembre 2018

cartographie 18 Etrange #1 Derrière la cascade

Il se trouve dans une caverne assez haute, mais peu profonde. Plusieurs boyaux y débouchent ou en partent, selon. Le sol est humide, aspergé par les gouttes d'eau rebondissantes qui s'envolent du rideau. Il y a des traces de feu de camp, sans doute laissées par Eugénie ou par d'autres avant elle. Un vêtement aussi a été oublié. Une odeur dont on ne saurait dire si elle est détestable ou non, affleure parfois vers ses narines et il hume alors l'espace pour l'identifier. Une odeur de fer ? Les parois de la caverne sont imberbes sauf en quelques endroits où du salpêtre dessine des montagnes des forêts et des îles au trésor.
"Que je t'aim-meuh, que je t'aime, que je t'm" entend-il dans sa tête. Car il ne peut s'agir d'autre chose, il est seul ici, et seul au monde aussi.

vendredi 12 octobre 2018

cartographie # 16 NUIT

NUIT 10, 3ème mois.
Ce soir, la fille n'est pas rentrée. Il y a quelques jours encore, je disais la "petite" fille et puis tout bien pesé, je me suis rendu compte que ses regards n'étaient déjà plus ceux d'une si petite que ça. Je ne sais pas quand ça a basculé. Elle a fini par ne plus me regarder par en-dessous son chapeau, ni par derrière les rideaux, mais par toute la hauteur un brin méprisante et conquérante de sa jeunesse.
Ce soir, c'est en vain que son père a attendu son retour et il a dû servir les repas lui-même, commettant de nombreuses erreurs, il n'était ni dans son assiette, ni dans la notre. Quand la nuit s'est faite épaisse, que les plats vidés de leur charcutaille ont regagné la plonge grasse, un conciliabule s'est tenu du côté du bar et quelques minutes après nous partions à sa recherche,. 
Nous avons battu la campagne, fouillé les buissons, scruté la rivière, nous avons crié son prénom à tue-tête "Génie ! Génie !" (Encore un village touché par la grâce de notre chère Impératrice. Plût au ciel qu'elle ne se fut pas appelée Napoléone, comme ma nièce.)
Mais de Génie, il n'en fut pas question. Le ciel était bas, la pluie n'a pas tardé à nous rendre inopérants, de temps en temps un bout de lune tentait une sortie, mais le plus clair était apporté par nos torches, et ce n'était pas fameux. Le sol était glissant, détrempé et lorsque nous ne nous enfoncions pas dans la boue, nous nous étalions de tout notre long. Les chiens courraient partout, aboyant sans cesse, rendus fous par toutes les odeurs mais ne retrouvant jamais celle d'Eugénie disparue. Nous avons décidé non pas de jeter l'éponge avec l'eau du bain, l'humour n'était cette nuit-là pas de mise parmi mes camarades, mais de prendre un peu de repos et de recommencer dès le lever du soleil. 
De retour dans ma chambre, impossible de trouver le sommeil. Bien qu'ayant bu un grog bien tassé de gnôle avant de me mettre au lit, je ne cessais de repenser à cette si jeune fille, seule quelque part dans la nuit. Elle avait été aperçue dans l'après midi, près de la Cascade par un paysan qui vaquait à ses affaires. Le débit de l'eau était très fort du fait des pluies des jours précédents. 
Eugénie n'est jamais gênée par les intempéries et elle passe ses journée dehors sauf lorsque son père la réclame. La cascade et la rivière sont son empire. Le paysan n'a pas su dire ce qu'elle faisait,regardait-elle les cailloux dans la rivière, ou bien essayait-elle d'attraper une truite de ses mains agiles ? Elle peut être tombée à l'eau et avoir été emportée par le courant, mais curieusement, je ne la sens pas en danger, je ne sens pas la mort rôder dans cette absence. Nous la retrouverons sans doute demain. Ou bien reviendra-t-elle d'elle même ? Nous ne saurons peut être jamais ce qu'elle a inventé pour passer sa première nuit en liberté, comment, entre 2 miroirs d'eau elle a décidé de se perdre, un peu, et de passer de l'autre côté de l'enfance.
Mais l'angoisse de ma propre nuit me rattrape, la nuit de mes ennuis et de mes peurs passés, les ombres de ces grappes d'humains décimés, de ces enfants faméliques. Les images me hantent de ce que nous avons accompli et de ce que nous avons exigé des autres. La nuit qui me portait conseil jusque là m'attire dans ses profondeurs et me chuchote des cris que j'avais enfouis.
...
Nuit 12
On ne l'a pas trouvée, malgré nos appels insensés, et incessants, malgré les gendarmes arrivés du Puy en renfort, malgré l'inquiétude qui rongeait son père et ses proches, on n'a pas trouvé sa cachette. Elle est revenue d'elle même. Elle s'est absentée encore, toute la journée et puis tout à coup, quand la nuit est tombée, après une journée oppressante, après des désespoirs et des angoisses sans nom, elle était là, à s'affairer dans la cuisine, à ne laisser s'approcher personne de son périmètre de sécurité et de mystère. Rien n'indique qu'elle ait souffert, quelques griffures au visage attestent de sa lutte avec ses sujets sauvages. Lorsqu'elle m'a servi mon repas, un court échange de regards a remué en moi un sentiment curieux. "Mais aurais-je aujourd’hui que je suis adulte ce courage d’enfant qu’il faut pour se perdre?". Et je m'endors ce soir avec cette interrogation. 

Nuit 13
La nuit m'a éclairé, ça a été comme une révélation. Je me suis rendu à la cascade et j'ai trouvé le passage. Comme Eugénie, je suis passé derrière le rideau d'eau. Une longue caverne s'ouvre alors et se poursuit par ce qui semble être un tunnel . Le bruit de la chute d'eau est amorti, on distingue le jour bien sûr mais comme à travers un arc en ciel, la température est idéale. Des traces de feux, une couverture. Je ne saurai jamais ce qu'elle y a vécu, ni si elle est y restée de son plein gré. Ou si la nuit l'a surprise et qu'elle n'a pu repasser le rideau à temps. Rien n'indique qu'elle y soit allée seule, mais je penche pour le oui. J'espère qu'elle ne va pas me surprendre, je ne voudrais pas qu'elle sache que je sais, j'aimerais moi aussi profiter de l'endroit, y attendre la nuit, explorer le canal souterrain, m'enfoncer dans la profondeur, me perdre à tâtons dans l'écho de mes pensées plus calmes. J'ai prévenu là-haut que je m'absentais quelques jours. Ma nuit sera aussi belle que la sienne.

mardi 9 octobre 2018

Cartographie # 12 : Journal par MPR


Jour 2 
Après ce chantier pharaonique, tous les ors des inaugurations, l'Impératrice Eugénie, les foules bigarrées et enthousiastes aux petits fours et champagne, il a fallut que je m'exile un peu. La Compagnie m'a octroyé cette retraite en Haute-Loire inconnue rude et terrible où l'on dit que rôdent encore des loups.
J'ai pris une chambre à l'Hôtel de la Cascade. Quand la fenêtre est ouverte, j'entends la chute d'eau qui ne discontinue pas. Dès le premier jour, je suis allé voir la cascade de plus près : ce ne sont pas les chutes du Zambèze, ni celles d'Igaçu. Mais cette modestie dans la précipitation m'émeut. J'y suis retourné aujourd'hui. Avant-hier il a tellement plu que le débit remplissait tout le déversoir. "Année à foin année à rien". Après le sec d'Egypte, un peu de déluge me convient bien. J'aime cette nature plantureuse, ces odeurs de genêts, ces petites fleurs en grappes roses dans les prés. Partout la nature fait ce qu'elle a à faire si seulement on ne la contrarie pas ; mais je suis mal placé pour dire cela. L'assourdissement de l'eau tombant de 30 mètres de hauteur m'a embrumé le cerveau et lorsque je suis revenu à moi, une petite fille crottée et furieuse me regardait de dessous son chapeau de paille, agrippée à son chien. J'ai hésité un moment à dire quelque chose. Mais comme mon regard devait peser trop lourd sur elle, descendant de trop haut, de trop loin, trop plein de questions entre nous, elle est rentrée dans sa coquille et a prestement disparu.

Jour 9
Je suis à présent un peu rasséréné. Tous les événements dramatiques s'incrustent dans mes os, mais en même temps, je refais peau neuve au contact de ce nouvel environnement. Quelques voyageurs voisinent avec moi, ils ont des allures de colporteurs, de marchands d'un autre temps. En cette mi août, les touristes sont pratiquement tous partis et l'endroit est peu fréquenté. La Cascade de la Beaume est assez renommée pourtant, avec ses grottes, ses orgues basaltiques et son eau aux vertus reconnues.
Il y a 2 jours, un couple de géologues est venu faire des relevés. Nous avons mangé à la même table. Ils connaissaient bien l'épopée du Canal. Nous avons évoqué la possibilité de nous revoir. 
J'ai aperçu la petite noiraude qui continue ses travaux d'approche. Je dois être le premier humain de ce type qu'elle rencontre. 
Intriguée , mais pas encore aventureuse.
Demain j'irai en direction du Monastier. On m'a parlé d'une église, l'abbatiale St Chaffre qui date du XIIIè siècle ; soit disant remarquable, j'en suis curieux. 
L'aubergiste m'a raconté l'histoire du chevrier devenu seigneur de la Baume, une légende comme il y en partout. 
Peut-être la petite sauvageonne la connaît-elle aussi.
Je n'ai pas encore rencontré de loup.

Jour 18
Je rêve à la Mer Rouge, au Nil. à ces paysages chauds que j'ai laissés. Ma jambe me fait à nouveau souffrir. La douleur est lancinante. Peut-être l'humidité ambiante ou les longues marches que je m'impose en ont elles ravivé le souvenir. Parfois l'hôtelier me pose des questions. Il ne comprend pas ce qu'un monsieur comme moi, avec ses livres et sa mise élégante, est venu faire dans un trou pareil.
Je lâche quelques bribes. Je lui raconte le Canal, l'Opéra de Verdi, l'Impératrice Eugénie. Je lui raconte les milliers d'ouvriers. Le choléra. 
De moi, rien.
L'autre soir, j'ai aperçu la petite fille cachée derrière un lourd rideau qui épiait mon récit. Je ne sais pas ce qu'elle en saisissait. 
Ce jour-là dans l'après-midi je me suis aventuré sur les berges de la Loire, à partir du Champinet, en glissant vers La Farre. J'en étais encore à apprécier ces dimensions, ce fleuve enfant, dont je connais la fin, la largeur et les largesses lorsque soudain, passé un coude, une envie irrésistible, à la vie du lit de la rivière qui s'élargissait et de la berge qui formait comme une plage. Je n'avais pas prévu la baignade, je n'avais pas de costume de bain ni rien pour m'essuyer, mais le temps était si beau qu'il m'a semblé impossible de résister à cette impulsion. Ce fut une délice. 

Jour 30
Cela fait un mois que je suis là. Je continue de vider mon esprit en arpentant les chemins, à me baigner, à écrire. Je n'ai toujours pas parlé à la petite fille  et aucun n'a réussi à percer les mystères de l'autre. Peut-être n'avons pas les mots d'approche.