Affichage des articles dont le libellé est Cartographie 12 journal. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Cartographie 12 journal. Afficher tous les articles

mardi 9 octobre 2018

Cartographie # 12 : Journal par MPR


Jour 2 
Après ce chantier pharaonique, tous les ors des inaugurations, l'Impératrice Eugénie, les foules bigarrées et enthousiastes aux petits fours et champagne, il a fallut que je m'exile un peu. La Compagnie m'a octroyé cette retraite en Haute-Loire inconnue rude et terrible où l'on dit que rôdent encore des loups.
J'ai pris une chambre à l'Hôtel de la Cascade. Quand la fenêtre est ouverte, j'entends la chute d'eau qui ne discontinue pas. Dès le premier jour, je suis allé voir la cascade de plus près : ce ne sont pas les chutes du Zambèze, ni celles d'Igaçu. Mais cette modestie dans la précipitation m'émeut. J'y suis retourné aujourd'hui. Avant-hier il a tellement plu que le débit remplissait tout le déversoir. "Année à foin année à rien". Après le sec d'Egypte, un peu de déluge me convient bien. J'aime cette nature plantureuse, ces odeurs de genêts, ces petites fleurs en grappes roses dans les prés. Partout la nature fait ce qu'elle a à faire si seulement on ne la contrarie pas ; mais je suis mal placé pour dire cela. L'assourdissement de l'eau tombant de 30 mètres de hauteur m'a embrumé le cerveau et lorsque je suis revenu à moi, une petite fille crottée et furieuse me regardait de dessous son chapeau de paille, agrippée à son chien. J'ai hésité un moment à dire quelque chose. Mais comme mon regard devait peser trop lourd sur elle, descendant de trop haut, de trop loin, trop plein de questions entre nous, elle est rentrée dans sa coquille et a prestement disparu.

Jour 9
Je suis à présent un peu rasséréné. Tous les événements dramatiques s'incrustent dans mes os, mais en même temps, je refais peau neuve au contact de ce nouvel environnement. Quelques voyageurs voisinent avec moi, ils ont des allures de colporteurs, de marchands d'un autre temps. En cette mi août, les touristes sont pratiquement tous partis et l'endroit est peu fréquenté. La Cascade de la Beaume est assez renommée pourtant, avec ses grottes, ses orgues basaltiques et son eau aux vertus reconnues.
Il y a 2 jours, un couple de géologues est venu faire des relevés. Nous avons mangé à la même table. Ils connaissaient bien l'épopée du Canal. Nous avons évoqué la possibilité de nous revoir. 
J'ai aperçu la petite noiraude qui continue ses travaux d'approche. Je dois être le premier humain de ce type qu'elle rencontre. 
Intriguée , mais pas encore aventureuse.
Demain j'irai en direction du Monastier. On m'a parlé d'une église, l'abbatiale St Chaffre qui date du XIIIè siècle ; soit disant remarquable, j'en suis curieux. 
L'aubergiste m'a raconté l'histoire du chevrier devenu seigneur de la Baume, une légende comme il y en partout. 
Peut-être la petite sauvageonne la connaît-elle aussi.
Je n'ai pas encore rencontré de loup.

Jour 18
Je rêve à la Mer Rouge, au Nil. à ces paysages chauds que j'ai laissés. Ma jambe me fait à nouveau souffrir. La douleur est lancinante. Peut-être l'humidité ambiante ou les longues marches que je m'impose en ont elles ravivé le souvenir. Parfois l'hôtelier me pose des questions. Il ne comprend pas ce qu'un monsieur comme moi, avec ses livres et sa mise élégante, est venu faire dans un trou pareil.
Je lâche quelques bribes. Je lui raconte le Canal, l'Opéra de Verdi, l'Impératrice Eugénie. Je lui raconte les milliers d'ouvriers. Le choléra. 
De moi, rien.
L'autre soir, j'ai aperçu la petite fille cachée derrière un lourd rideau qui épiait mon récit. Je ne sais pas ce qu'elle en saisissait. 
Ce jour-là dans l'après-midi je me suis aventuré sur les berges de la Loire, à partir du Champinet, en glissant vers La Farre. J'en étais encore à apprécier ces dimensions, ce fleuve enfant, dont je connais la fin, la largeur et les largesses lorsque soudain, passé un coude, une envie irrésistible, à la vie du lit de la rivière qui s'élargissait et de la berge qui formait comme une plage. Je n'avais pas prévu la baignade, je n'avais pas de costume de bain ni rien pour m'essuyer, mais le temps était si beau qu'il m'a semblé impossible de résister à cette impulsion. Ce fut une délice. 

Jour 30
Cela fait un mois que je suis là. Je continue de vider mon esprit en arpentant les chemins, à me baigner, à écrire. Je n'ai toujours pas parlé à la petite fille  et aucun n'a réussi à percer les mystères de l'autre. Peut-être n'avons pas les mots d'approche. 

jeudi 28 juin 2018

Cartographie # 12; Fragments de journal.

Jeudi 23 mai 1918.
     Le son des cloches de l'abbaye vouée à Saint Robert s'estompe au fur et à mesure qu'il gagne le fond de la vallée. Mais là où je suis,assis sur les marches de l'édifice, il vrille mes oreilles;  il résonne tellement fort, comme pour m'enjoindre de m'unir à la communauté, d'obéir à la main du Tout-Puissant en ces jours sombres de 1918, de partager une prière naïve alors que le ciel bleuit, que le soleil pointe timidement au-dessus des grands arbres  surmontant sa peur  des canons. 
     Ici, à des centaines de kilomètres de Paris, de Berlin ou de Vienne les nouvelles mauvaises arrivent quand même par la voix de la T.S.F chez Monsieur le Maire dans son poste à galène récupéré on ne sait ni où ni comment. Quelle sera l'issue de cet interminable conflit, je l'ignore encore mais à l'unisson de tout ce qui m'entoure et qui veut ignorer que la guerre gronde, je me laisse glisser dans une béatitude ouatée. Aujourd'hui, le malheur glisse sur moi sans parvenir à m'atteindre.
     Je prends mon bâton et je fuis les cloches, Saint Robert, l'abbaye, ses moines et je m'enfonce dans la forêt. J'ai le choix. Elles encerclent le bourg, le compriment, le pressent pour en extraire jusqu'à son dernier souffle. J'aime leur solitude, leur joie sombre, les histoires qui font d'elles des repères de sorcières. J'irai jusqu'à Cistrières. Je passerai par Valentin, Lavèze, Montrecoux, David et puis je couperai par les prés pour arriver plus vite. Il me faudra bien la journée. Je dois me dépêcher avant que le soleil ne chauffe davantage, rende mon pas pesant et ma musette trop lourde.

Vendredi 24 mai 1918.
     Cistrières, dodue et paysanne dort encore. J'ai passé la nuit dans l'arrière-salle de l'unique estaminet que compte le bourg. J'avale une soupe en guise de petit-déjeuner et j'attends que l'instituteur, mon cousin veuille bien ouvrir l'école pour que je le rejoigne. Quand je rentre dans sa classe, un parfum d'enfance me prend à la gorge. Le saut dans le temps me fait peur et m'enivre. Quel plaisir que de voir les plumiers, les porte-plumes, les ardoises soigneusement rangés, les livres de lecture qui attendent sur une étagère. Au tableau, la dernière leçon de géographie: la France et ses grands fleuves. Sur un autre tableau, la phrase-phare "J'aime ma Patrie!". Dans des bocaux, des trésors à revendre: des couleuvres, des vipères, des salamandres et d'autres invertébrés. Dans un coin, une blouse grise, l'uniforme magique, celui par lequel s'ouvrent les précipices, se fend le ciel et ses étoiles, s'étire le temps et ses controverses. Je m'assois de guingois à un bureau trop petit pour moi et la tête dans les mains, je redeviens l'enfant que j'ai dû être, l'explorateur d'un temps qui ne reviendra plus.

Samedi 25 mai 1918.
     Dans la charrette du maréchal-ferrant, je quitte Cistrières pour revenir à la Chaise-Dieu puisque c'est le jour du marché. Le siège est rude et le chemin caillouteux. La dame assise à mes côtés sursaute à chaque cahot et je ne sais pas si c'est son lourd collier à breloques ou son triple menton qui fait un bruit irrésistible et qui me donne l'envie de rire!
     Je ne m'arrêterai pas longtemps à la Chaise-Dieu. Les odeurs de fromage et de viande mêlées me donnent des hauts le cœur. Je ne supporte pas non plus l'austérité des murs, la grisaille des caractères. Tout m'y pèse. Je laisse là mon conducteur et je continue jusqu'à la forêt domaniale du Breuil. J'en connais tous les secrets ou je crois les connaître. Je m'y suis caché si souvent. Petit, d'abord, pour échapper aux coups de ceinture de mon père; adolescent en mal d'amour, pour échanger quelques baisers à la sauvette et découvrir le corps de Fanette puis jeune homme, pour essayer d'échapper à la réquisition de partir à la guerre. Finalement, blessé, rescapé je me retrouve là, guidé par les oiseaux et c'est ainsi que j'arrive à Bonneval, les pieds gonflés dans des souliers mal appropriés aux pierres des chemins. J'y connais une vieille maison qui en son temps a servi de relais de poste, immense, remplie de coins et de recoins, la cachette idéale pour se mettre à l'abri du regard des hommes. Ma musette que j'ai pris soin de remplir commence à peser lourd mais ça y est, j'ai pu trouver la clé de mon logis improvisé.
     Et tandis que les ombres s'allongent, la solitude du soir qui tombe me submerge. L'angoisse des jours à venir me serre le ventre. Bon, il me reste le vieux matelas sur son treillis métallique que je viens de dénicher dans le grenier. 
      

dimanche 17 juin 2018

Quelques pages de journal

Mercredi 22 août 1923
J’ai posé le doigt ce matin sur une carte, assez détaillée, abandonnée par le locataire précédent ( peut-être venait-il de cette région). Ma phalange a écrasé le Pont du diable à Chalencon: cela m’a paru de bonne augure, pour moi qui suis revenu des enfers de la guerre. Le désir a creusé son sillon et je prépare mon sac. Le ciel est d’août et la gare la plus proche est celle de Retournac. J’ai 4 jours à l’avant de moi, la carte bien pliée dans une poche et l’envie de partir sans bien savoir ce qui se cache derrière ces noms inconnus et ces tracés de routes et de chemins.Comme lorsque j’étais prisonnier en Allemagne, j’ai cette envie d’écrire. Ne serais-je pas encore libéré?

Jeudi 23 août
Arrivé à Retournac après une heure et demie de train sans histoire. J’ai regardé, cherché à voir l’au-delà du paysage, ce qu’il recélait de mystères et c’était le vert qui colorait le regard et me faisait chavirer dans des songeries sans issue. A la sortie de la gare, je suis parti en sens opposé de ce qui devait être ma route. . Ai marché un temps incertain, puis comprenant mon erreur ai fini par faire demi-tour; ai pensé alors au vers de Dante “ car la voie droite était perdue”. Je reprends enfin le bon chemin, une rue qui serpente en montant dans le village, fais quelques provisions, avec les yeux de certains collés à mes semelles. Je repère les noms des hameaux que je dois traverser: Sainte-Reine, Charrées, Surrel, puis des prés, des bois et enfin un ruisseau qui doit me conduire à la rivière l’Ance. Là, c’est la fatigue qui me conseille de me poser avec cette curieuse impression de marcher dans une sorte de grisaille, de sentir les points d’interrogation des questions qui me taraudent se planter sous mes pieds:
Qu’est-ce que je fais là ?
À quoi ça sert ?
Qu’est-ce que je cherche?
Et puis ces mots qui ont martelé toute cette marche en solitaire: essayer d’ouvrir l’entre sans que j’en comprenne le sens. Manger. Dormir. Demain viendra.

Vendredi 24 août
Le ruisseau n’a pas beaucoup d’eau en cette saison mais il suffit pour mes ablutions. Je le suis jusqu’à la jonction avec l’Ance. Il me faut ensuite remonter le courant et ainsi je rejoindrai le pont du diable. Cela semble simple. Une auberge est au bord de la route, au lieu-dit le Plot et je vais prendre quelque chose de chaud. Ensuite l’ascension mal aisée débute: il n’y a que ronces, hautes herbes, souches d’arbres où l’on trébuche, tout un fatras de nature dont j’ai perdu l’habitude et qui obstrue et ralentit l’avancée. Je marche entre, tente d’ouvrir une voie, cherche un chemin qui n’existe pas. Je me heurte à une langue du dehors que je ne parle pas, ou plus...Ce que je traverse n’a pas de forme, mes yeux lisent la terre et mes pensées se sont repliées entre les plis de la carte. J’ai l’étrange impression de me faire pli dans le paysage. Poursuivant la remontée du cours d’eau, j’aperçois deux ou trois maisons à l’est qui , selon la carte devraient correspondre au hameau de Durand. J’hésite à le rejoindre mais le pont du diable est tout près et c’est le but de cette expédition . Donc, va pour le pont! La végétation s’éclaircit un peu: on dirait qu’une main bienveillante a écarté un peu les pans du rideau qui obstruaient le regard et soudain j’ai la sensation d’être au fond d’un abîme surplombé par un village où se dresse un château, ou ce qu’il en reste, tentant encore un peu de faire illusion. Si je savais dessiner, j’aimerais bien croquer cette vision qui me fait oublier les difficultés traversées. Je reste là , le pont sur ma droite et le village de Chalencon au-dessus me protégeant, un grand moment, ne faisant rien d’autre qu’être là en laissant voguer des pensées qui reprennent peu à peu des forces. Je regarde couler l’eau, cherche à voir des truites, comme celles que je pêchais dans mon village de Lozère….Il n’y a que le bruit de la rivière, le bruissement des arbres, les chants d’oiseaux que je ne vois pas. La beauté a jailli et des larmes me montent aux yeux. Une vipère glisse près d’un rocher: ne pas oublier de rester vigilant!
J’ai laissé s’accrocher sur les buissons du chemin mes idées les plus sombres, et là assis au bord de la rivière, je reprends pied . Ce talus face au ciel fera une excellente couche où je laisserai la coulée de soleil s’éteindre en douceur.

Samedi 25 août
Il me faut raconter la rencontre de ce matin. Un homme, entre cinquante et soixante, est venu me saluer, me poser des questions bien sûr: savoir qui j’étais , ce que je faisais là… se rassurer en somme...Lui ai parlé de mes années d’emprisonnement en Allemagne, de mon désarroi, de ma difficulté à reprendre vie après tout ce que j’avais vu… Je crois bien que je ne m’étais jamais confié ainsi...On ne sait pas toujours pourquoi on parle à l’un et pas à un autre…. Nous avons monté le chemin qui mène à son habitation: c’est une des maisons que j’avais vues hier au hameau de Durand. Il m’a offert un verre de vin, puis sa femme a rajouté une assiette et nous avons partagé un repas en toute simplicité. Il m’a proposé de passer la nuit qui venait chez lui, m’expliquant que le lendemain aurait lieu l’inauguration du monument aux morts de la commune et que je pourrais venir avec lui si je le souhaitais. Il me parla de son neveu Alphonse mort à Baccarat le 25 août 1914, à tout juste vingt ans, et des 85 autres compagnons d’infortune morts tout au long de ces quatre années de guerre. Mon cœur se serra , je dis que je viendrai avec lui honorer mes camarades de détresse. L’après-midi, je l’aidai à scier du bois au passe-partout . La lame était bien affûtée et le rythme de travail fut vite mis en place laissant à la fatigue le soin de se laver des pensées pesantes qui nous rongeaient. L’empilement de bûches coupées et le tas de sciure claire à nos pieds, d’où monte une odeur si particulière, cette paisible cendre où la lumière s’attarde , ces paroles échangées , le chien allongé à mes pieds, tout cela , allié au ciel étoilé du soir, me donna une sorte d’ivresse...



dimanche 3 juin 2018

Fragments de Journal retrouvé au grenier



1°/01/1917 :

J'ai choisi ce cahier marron, encollé, à la couverture tachetée, pour sa solidité, parce que j'ai décidé qu'il resterait dans ma musette, toujours à portée de main ; qu'il pleuve, neige ou que ce soit la canicule, il doit pouvoir résister à la fois aux intempéries et au temps qui passe car on a bien compris maintenant que cette guerre va durer. (J'en suis rentré, moi, de cette sale guerre et c'est pourquoi je veux tout noter). J'y écrirai ce que je vois, celles et ceux que je rencontre, le prix des denrées que je pourrais trouver, mes pensées. Ceux qui rentreront -s'il y en a qui rentrent de cet enfer- pourront le lire. Ils auront une idée de ce que l'arrière a traversé durant ces années dévastatrices. Je ne veux pas faire oeuvre d'écrivain mais oeuvre de témoin.
Les chemins que j'emprunte régulièrement pour tenter de nous ravitailler partent de Pisieu, bifurquent sur Primarette où quelques paysans connaissant ma famille depuis longtemps, nous achetaient ou échangeaient volontiers des denrées avant la guerre. Je longe ensuite Combe-Quartier, bien à l'abri dans les sous-bois Boursin et pique tout droit en direction de Cour et Buis que j'évite, pour m'arrêter au Vernay où là, souvent on me vendait des oeufs. Si je ne trouve rien, je pousse jusqu'aux abords de Vienne, traversant la forêt domaniale des Blaches, jusqu'à Civas, Boissonnet. Le plus souvent, je fais demi-tour à La Rosière car mes jambes ne pourraient plus me ramener à Pisieu. Il faudrait que je retape ce vieux vélo, mais comment alors couper par les bois ? Par moments, je suis si désespéré, si fatigué que je me demande si ce coin de pays n'est pas une île déserte, dessinée dans un coin d'une très ancienne carte où il ne se passe rien. Cette misère me colle à la peau et j'en suis prisonnier comme Vendredi.

6/02/1917 :

Je n'ai pratiquement pas pu écrire dans mon cahier. Depuis que j'ai quitté Verdun, je souffre tellement de la tête que chaque jour je repousse celui où je me mettrai en marche, même si ma femme et mes deux filles en bas âge souffrent comme moi de la faim. Je n'ai guère le courage que de descendre le chemin sur un kilomètre à peine et de me réfugier dans la maison Cote ; là au moins, même si elle n'est guère généreuse, je trouve un peu de chaleur, du café chaud et je parle. Je lui raconte ce qu'on a vécu là-haut, cet enfer qui m'envahit toutes les nuits. Le bassin qui chante dehors m'apaise un peu, la chaleur du café calme un peu mon ventre.
En remontant, j'ai dans ma musette souvent une tomme bien bleue. De la pointe de mon couteau, je cueille les premières pousses de plantain, tout ce qui peut bien ressembler à une petite rosace, au passage la Gèle me donne une ou deux patates gelées et la femme fait une soupe. Petit à petit, j'ai espoir de reprendre des forces, de faire de petits travaux par ci par là, en échange d'un peu de nourriture. C'est que nous n'avons ni terre, ni bête. Ma femme n'a jamais été bien vaillante, sans femme vaillante un homme sans biens et souffrant peut bien crever.

3 juillet 1917 :

L'hiver fut terrible. Nous avons tous beaucoup maigri et s'il n'y avait eu les glands, quelques châtaignes glanées aux Nicolières, les racines et toutes ces herbes qui nourrissent, oseille, orties, rumex, toutes les mucilagineuses qui épaississent un peu les soupes sauvages, que même les cochons avant la guerre auraient dédaignées, nous serions peut-être bien morts de faim. On a fait grillé des rats, plus un chat ne subsiste.
Maintenant, je vais un peu plus loin. Aujourd'hui, je suis allé jusqu'à Montseveroux. La mère Cote m'avait promis des oeufs si je lui trouvais un peu de sucre et de café et là-bas, il y a un bistroquet qui sait où s'en procurer. Tout le long du chemin, je humais l'odeur du foin, ce sera une année à herbe, déjà le deuxième regain. Il m'a fallu moins de deux heures pour faire l'aller-retour avec sept oeufs dans ma sacoche. La mère Cote commence à s'amadouer, elle est chaude la bougresse et moi, je dirais pas non maintenant que je suis requinqué. En plus des oeufs, des carottes, quelques bettes, ma musette est bien rebondie ce soir.


6 octobre 1917 :

Que de choses se sont passées depuis la dernière page de ce cahier. Une nuit, branle-bas de combat. De chez Gautheron, je les entendais hurler et on voyait les flammes depuis ma bicoque. Les granges de la mère Cote ont pris feu. Tout le foin rentré par les femmes, les enfants, tout y est passé ; le toit s'est effondré, les murs de pisé ont à moitié fondu … Nous nous sommes relayés une partie de la nuit, charriant des seaux d'eau depuis le bassin, mais rien n'y a fait. On est seulement parvenu à ce que le four à pain soit épargné.
La mère Cote a bien eu besoin de ses voisins, mais elle sait y faire, bien qu'elle ne sache ni lire ni écrire, c'est une femme vive, intelligente, courageuse et tenace ; elle sait ce qu'elle veut et embobiner son monde.
A nous deux, nous avons réuni suffisamment de bras vaillants et la reconstruction est bien avancée. Elle avait des boîtes de conserves pleines de pièces bien enterrées, elle seule savait où ; avait mis de côté sous à sous par sa persévérance et puis, avec son entregent, chaque après-midi depuis le début de la guerre, elle courait de droite, de gauche, connaissait tout le monde, toutes les combines. On s'est épaulés, elle m'a aidé quand j'avais faim, je l'ai aidée en retour ; j'admirais sa force, son énergie, sa rage de vivre.
Ca jase dans les chaumières, ma femme boit de plus en plus, tout ce qui se boit et enrage, mais entre la mère Cote et moi, c'est un brasier ; rien n'y fait.
J'ai réparé le vieux vélo avec les quelques pièces qui lui restaient et maintenant, je n'ai plus peur de pousser jusqu'à Vienne où je trouve tout ce qu'il nous manque pour poursuivre la reconstruction.

samedi 26 mai 2018

journal d'un berger-paysan-guide aspirant

Matines - entre chien et loup

L'aube assombrit le village. Aucune ombre ce matin.
Aux premières neiges, mes bêtes sont redescendues des pâturages.
Je pars pour une traversée du massif du Pelvoux, aller-retour. Léger. Une miche de pain de campagne, un peu de fromage, un couteau, mon manteau qui me couvrira cette nuit.
Je passe ma dernière épreuve pour devenir guide de montagne. Apparemment la plus facile. Pourtant je devrai gravir deux sommets, descendre le grand glacier, passer plusieurs cols peut-être dans le brouillard,  ne pas m'égarer sur les multiples sentes. Ne pas chuter dans une crevasse. M'agripper aux frêles arbustes. Contourner des lacs. Franchir les rivières débordantes. Ecouter la forêt. Guetter le loup.
Personne ne sort me donner du courage.

Sexte - sonorités

Mon corps est réchauffé, mes muscles toniques mais souples. Les genoux ne craquent plus. Le ciel s'est recouvert de petits nuages et s'est légèrement teinté de rose. J'aime le coeur de l'automne qui bascule dans l'hiver, les prairies rougissent balayées par le vent.  Le silence s'installe après les tintamarres alertes des brebis surveillées par les aboiements des chiens. Je me surprends à sursauter en entendant les battements de mon coeur. Un pierrier s'est écroulé derrière moi, je ne l'ai pas vu. Le fracas m'a redonné de l'envie. Là, un cri déchire l'espace, c'est celui des grands oiseaux à l'affût des carcasses des bêtes égarées.
Nous sommes peu de connivence.

Vêpres - paroles

Tout à l'heure, le colporteur ne manquait ni de courage ni de bagou. Il tirait sa carriole sur le chemin de Venosc quand nous nous rencontrâmes. Il avait suivi l'ancienne route romaine en direction de Briançon qu'il comptait atteindre par le col du Lautaret dans quelques semaines. Il voyageait tant qu'il lui restait de la marchandise. Certaines années, son périple s'arrête au bout de deux mois, me racontait-il, mais le plus fréquemment il parcourt les bourgs toute une saison avant de pouvoir redescendre dans la vallée. Les affaires... fluctuantes, comme les guerres, la famine, fragiles comme la parole.


Laudes - directions

Le repos nocturne a été bref, j'avais le sentiment du retard.  Grâce au bon vouloir de la lune, j'ai pu poursuivre mon chemin sans encombre, voyant pratiquement comme au petit jour. Au loin, j'apercevais la Bérarde. Mais je devais aller encore plus en avant, jusqu'à la Grave, braver les tumultes de la glace agitée et me méfier des mouvements des moraines. Après, si je restais vivant, m'y attendraient le guide instructeur et quelques confrères.

Sur ma gauche, le Pelvoux converse maintenant avec la Meije lumineuse. Je suis sur le chemin de retour. Quand j'arriverai enfin, le village sera endormi, de nouveau. Décidément. Mais je sais que je pourrai veiller pendant longtemps, des années peut-être, sur les anciens, les femmes et les enfants. Oui, je pourrai demeurer ici grâce à mon travail de guide, de cultivateur et de berger. J'accompagnerai ces touristes anglais dans le massif, et je gagnerai suffisamment d'argent. Je ne serai plus contraint de quitter le pays comme mes voisins s'en allant embaucher à l'usine, en bas,  dans la brume.
A cet instant, je suis simplement satisfait.

jeudi 24 mai 2018

Cartographie 12/ Journal

Nouvelle séance  dans nos errances cartographiques. Quatre auteurs nous accompagnent avant d'aborder l'écriture:

1/Anne Savelli / Celle ou celui qui voudrait partir”(Livre collectif: Une ville au loin)
Alors viens et regarde : le carnet dont je te parle, c’est un beau cahier bleu légèrement pailleté, à feuilles nuancées, de couleurs différentes. Sur la couverture est écrit Une intuition dans la matière. Si tu sens que cette phrase t’attire, même à n’y rien comprendre, même à ne savoir quoi en dire, ouvre, tourne la page. Allez viens.

 2/ Sylvain Tesson: Sur les chemins noirs
Le col de Tende marquait un ensellement de la ligne de crête du Mercantour. Il séparait l’Italie de la France. J’avais décidé de commencer là, dans le coin sud-est du pays, et de rejoindre le nord du Cotentin. Les Russes, par tradition, avant de partir en voyage, s’asseyent quelques secondes sur une chaise, une malle,sur la première pierre venue. Ils font le vide en eux, pensent à ceux qu’ils quittent, s’inquiètent de savoir s’ils ont fermé le gaz, caché le cadavre–que sais-je encore ? Je m’assis donc, manière russkoff, le dos contre un oratoire de bois où une Vierge méditait devant le paysage d’Italie. Soudain je me levai et je partis.

 3/ Pierre Cendors: L’invisible dehors ( Carnet islandais d’un voyage intérieur)
Au printemps 2011, je suis parti en Islande . J'ignorais ce qui m'attendait là-bas. Comme Martin Buber, je pourrais écrire aujourd'hui: Tous les voyages ont des destinations secrètes dont le voyageur n'a pas conscience. Car, dès mon premier regard par le hublot de l'avion, j'ai été tout à coup emporté...ailleurs.
C'est là, durant un mois, que j'ai marché, vécu et écrit les pages de ce carnet: dans une région islandaise de l'ailleurs, au nord-ouest de l'ailleurs, là-haut, dans l'invisible dehors, à la frontière boréale de l'esprit.


 
4/ Stevenson: Voyage avec un âne dans les Cévennes 

Le commerçant s'intéressa beaucoup à mon voyage. Il pensait dangereux de dormir en rase campagne.
— Il y a des loups, dit-il. Et puis, on sait que vous êtes anglais. Les Anglais ont toujours bourse bien garnie. Il pourrait fort bien venir à l'idée de quelqu'un de vous faire un mauvais parti pendant la nuit
Je lui répondis que je n'avais point peur de tels accidents et que, en tout cas, j'estimais peu sage de s'attarder à ces craintes et d'attacher de l'importance à de menus risques dans l'organisation de la vie.

Proposition d'écriture: 
Un voyageur, muni de votre carte, pénètre sur ce territoire et écrit des pages de journal ( au moins 4 jours différents et bien plus si vous sentez que l'inspiration vous habite...!) notant ses motivations, ce qu’il découvre, ses pensées face à un lieu inconnu, ses rencontres. Cela se passe dans la période choisie la dernière fois , ou dans les années qui suivent ou précèdent.