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mercredi 11 février 2015

PROPOSITION IV.

      Il a cinquante ans. Il est le garde-champêtre du bourg qui l'a vu naître.Il porte beau son costume de préposé, pantalon sombre et veste cintrée.Il a trente ans. Il revient du front. C'est un grand bonhomme efflanqué, les yeux enfoncés dans une figure hâve. Il a quatre-vingts ans et même un peu plus. Il étale sa chemise sur la table de la cuisine, il veut la repasser à la main, comme là-bas. Il tremble. Ce soir ou peut-être demain, il sera mort. Il a vingt ans, le front haut. Il part travailler à Lyon dans une usine de pneus. Il s'appelle Pierre. Il l'appelle Helena. Il l'aime à la dure, il n'a pas appris autrement. Il a trente ans, un peu moins, vingt-cinq, un peu plus. Il écrit du fond de la tranchée sur une vieille carte postale. Le crayon à papier crisse sur le papier bouilli, il n'y a plus d'encre. Il écrit son univers à chaque fois qu'il peut et il entend siffler les obus. Il a soixante-dix ans. Il pousse la porte de l'étable.Il n'a plus de képi depuis bien longtemps, depuis trop longtemps, il trouve.Il na plus son tambour. Il s'assoit sur la pierre chaude d'un soleil tardif. Il lui reste ses bêtes. Bientôt, elles ne seront plus siennes.

     Elle a vingt-cinq ans. Elle n'est plus étudiante aux Beaux Arts à Amsterdam. Elle aime ses ciels argentés, elle n'aime pas cette lumière d'août qui la rend transparente. Elle marche à pas feutrés. La fatigue. Elle a quinze ans, des parents qui l'étouffent. A Ostende, elle regarde la mer, elle n'en peut plus d'attendre. Elle rêve des ailleurs, des marins sans bérets, des digues à enfourcher. Elle rêve de courir, courir sur des plages qui l'emmènent loin très loin de sa vie sans couleurs. Elle a dix-huit ans. Elle boucle sa valise. Elle prend le train, direction Amsterdam.Elle veut tout voir, tout dévorer, tout embrasser, Van Gogh, Rembrandt et les autres.
 Elle a vingt-cinq ans, elle ne veut plus de peintres, de faux-semblants, de trompe l'oeil, de couleurs transplantées. Elle élit la nature, la vraie, l'immense, la réelle pour toile de fond. Elle élit ses teintes changeantes sur sa palette ouverte aux quatre vents. Elle a vingt -cinq ans. Elle marche. Elle ruisselle. Les gouttes translucides s'amusent sur sa peau bronzée.

     Elle a vingt ans. Paris-Beaubourg, la Seine et Il. Elle tombe dans ses bras comme une enfant perdue. Elle aime Il. Trop. Il la presse de ne plus retourner à Amsterdam. Elle a vingt ans. Elle dit oui. Elle s'en va sur la route avec lui. La route des couleurs, des odeurs chaudes et sucrées, des amours folles à s'ébattre dans la lumière. Les illusions et les désillusions.
 Elle a vingt-cinq ans, elle marche depuis longtemps sur ce chemin des Causses. Son corps longiligne dans ce paysage horizontal avance elle ne sait plus vers où. Elle ruisselle. Il ne parle pas, ne sourit plus, ne lui prend plus la main pour sauter les ruisseaux. Il ne savait pas l'effort. Il ne savait pas les chemins de pierre, les nuits fraîches et les aubes mouillées. Il ne la devine plus sous les étoffes claires. Et elle marche jusqu'au toit de lauzes de la maison en contrebas. Les Causses brûlent sous ses pieds meurtris. Sur le pas de la porte, elle le voit, impassible et fier,à ses pieds le chien de berger noir et blanc, l'oeil aussi vif que celui de son maître. Elle a vingt-cinq ans. Elle demande de l'eau au berger. Un souffle de printemps anime sa prunelle. Et elle revoit Rembandt. Elle sourit.

jeudi 11 décembre 2014

Liliana et elle

Liliana

Elle a 30 ans, elle est journaliste, vit à Paris et côtoie Albert Camus et Louis Guilloux, elle aime cette vie d'intellectuelle.

A 8 ans , dans une école de Venise, elle s'oppose à une enseignante qui a puni injustement une de ses camarades : elle ne supporte pas une vérité dénaturée.

Elle a 33 ans , un premier roman écrit dans sa langue maternelle est refusé chez les éditeurs italiens, alors elle le réécrit en français : La Vestale sera publiée chez Gallimard .

Elle a 18 ans, vient de quitter son lycée à Venise pour s'inscrire à la fac de Padoue, en philosophie.

Elle a 40 ans et traduit Camus, Gracq, Breton en italien.

Le 10 mars 1950, à 43 ans , elle va au théâtre juif de la rue Guy-Patin à Paris avec Louis Guilloux, voir les marionnettes. Elle vit une histoire d'amour discrète avec lui. Elle lui écrira plus de cinq cent lettres.

A 50 ans, elle est journaliste pour la Rai et des radios françaises.

Elle a 39 ans, elle habite un appartement dans le palais situé de l'autre côté du canal qui borde la place San Zanipolo et, chaque matin elle peut fixer le terrible Colleoni sur son cheval de bronze. Entre les visites de Guilloux, elle arpente Venise, scrutant et narrant dans Carnet vénitien le temps éclaté de la vie dans sa ville tout au long d'une année.

Elle a 28 ans, elle est une jolie femme brune, élégante , raffinée et mystérieuse : la petite Angelina la fille de sa voisine lui murmure un soir qu'elle est si belle qu'elle ressemble à un ange ; Liliana se sent des ailes !

Au mois d'avril 1951, pendant une dizaine de jours, elle découvre la Bretagne avec Guilloux : ce sera Carnac, Brest, les calvaires. Elle emplit son regard des couleurs de la Bretagne, entre le gris tendre des maisons, le jaune des ajoncs et le bleu doux du ciel.

Elle a 63 ans, vit très seule, mais assure des conférences au sein d'une association oeuvrant pour le rapprochement des pays d'Afrique avec l'Europe et fait de nombreux voyages. Elle est toujours obsédée par la vérité.

Elle a 42 ans et traduit en français Les Fiancés de Manzoni avec Guilloux, elle se prénomme alors Silvana par discrétion.

Elle a 68 ans , c'est le 2 juillet 1985 : elle meurt à l'hôpital de Mestre.

A la fin de sa vie, elle découvre le Japon , la philosophie zen, la littérature, la poésie et durant sa dernière année se consacre à composer des haikus. Ce sera sa dernière activité littéraire.




Elle

Elle a 45 ans et se trouve être une habituée des halls de gare et des arrêts de bus : ce matin, c'est pour l'île d'Aix qu'elle s'évade avec sac à dos , où est arrimée sa canadienne, un couteau à huîtres dans une poche et un livre dans l'autre : il lui faut l'air de l'océan et la solitude pour quelques jours.

Elle a 24 ans, rejoint un stage de zen et on vient de lui voler son sac avec ses papiers et son argent ; c'est la troisième fois que çà lui arrive, elle se pose des questions mais ne trouve pas de réponses.

Elle a 33 ans avec plein d'enfants autour d'elle, c'est la vie qu'elle a choisie , enfin pas tout à fait quand même, des rêves continuent de la hanter qu'elle rejoint dans les livres qui la sauvent de tout.

Elle a six ans, avec son père et son frère elle construit des châteaux de sable sur une plage de l'océan. Un jour, elle partira elle aussi comme ces petits voiliers qui voguent là-bas très loin.

Elle a 18 ans , l'avenir l'angoisse, elle ne sait pas où elle va. Elle est très solitaire et regarde autour d'elle avec une inquiétude d'ombre au fond des yeux: elle n'est pas faite pour ce monde là.

Elle a 40 ans et a compris qu'on ne construit pas sa vie uniquement sur des rêves, alors elle jette le sac de matelot de son grand-père sur l'épaule, où elle a glissé le nécessaire pour quatre jours de vie et un livre de poèmes qui ne peut se lire qu'à Venise, et elle réalise le rêve , après des heures de trains avec changements, attente, angoisse, de déambuler seule dans Venise.

Elle a 55 ans, n'a prévenu personne et s'est affalée dans un train, elle ne sait pas où elle va et çà lui est égal. Elle se dit qu'elle voudrait bien retourner à Venise.

Elle est à Venise .

mardi 9 décembre 2014

La grande jeune fille au magasin. Le vieil homme dans le champ.

Elle a 7 ans toute encombrée de sa grande taille. Elle a 13 ans des yeux très bleus. Elle est timide. Calme. Un fin sourire aux lèvres elle acquiesce. De petits mouvements de tête. Le jury l’interroge sur son travail. Elle a 29 ans. Elle a 26 ans. Elle photographie les ruelles de Kyoto. L’éclosion des fleurs. Les chats nonchalants. Elle a 23 ans. Elle pleure dans le stock entre les caisses de livres. Sa voix tinte comme une clochette soulevée par le vent. Elle a 17 ans. Sa frange coupée très courte. Elle ressemble à une princesse de l’ère Edo. De fines mèches électriques cernent ses joues poudrées. Le front brille souvent. Ses mains alignent les piles avec précision. Elles ne peuvent s’en empêcher. Elle a 22 ans. Au cours de "sumi-e" elle trace des silhouettes de fruits ou de légumes. Elle a 28 ans. Ses bras ses mains tentent de se glisser entre les "shôji" en papier de riz. Cela dure longtemps. En noir et blanc. Couche par couche elle revêt des kimonos. Elle va avoir 30 ans. 
Il a 63 ans. Sa silhouette voutée forme une virgule entre les sillons de terre.  Il porte un béret noir qui penche vers son oreille. Il a 68 ans ou 73 ans ou 85 ans... Il tient sa main d’enfant quand ils se promènent tous deux à travers champs. Des chemins creux. L’odeur près des cochons. Il a 37 ans. Ses mains calleuses poussent l’aiguille dans les pièces de cuir. Il est sellier. Dans son atelier il peint les champs les arbres les fleurs. Des odeurs de térébenthine. Il a 69 ans. Il fait son portrait en robe blanche et sourire. Il coupe les branches des «chatons». Qui ressemblent à de petites pâtes très douces des coussinets. Il a 73 ans. Sur la tablette de la clinique ils jouent à la bataille. Il l’a laisse gagner ? Ou c’est l’inverse ? Il a 71 ans. Il lui répond que quand il sera mort ils ne se verront plus. Il a loué une cabane dans la montagne au dessus du lac. Il va à la pêche avec ses copains. Il a 36 ans peut-être. Il sourit sur la photo. Elle est sur ses genoux heureuse. Il est difficile de dire son âge.

samedi 29 novembre 2014

... Et surgissent deux personnages


Il a soixante ans. Il est directeur commercial d'une très grosse entreprise de sa région. Il n'a plus de cheveux depuis quelques années. Il vit seul dans sa garçonnière et rentre le week-end dans sa villa où personne ne l'attend. Il a peur de la retraite et avec raison, puisqu'il va mourir dans deux ans. Il a vingt-huit ans, un long imperméable qui lui couvre les jambes, une écharpe qui vole au vent et il chevauche une Terrot noire. C'est un jeune ouvrier ambitieux, beau comme la nuit. Il a sept ans, il court en culottes courtes dans une cour de ferme avec son frère de lait. Il a quarante ans. Il est devenu directeur des hauts-fourneaux dans lesquels il a commencé comme simple technicien. Dans sa petite ville il est l'un des premiers à avoir eu le téléphone, le frigidaire et la salle de bain. Il roule en Panhard vert pomme. Il a dix-huit ans, il est monté à Paris pour suivre des études. Il est l'unique de cette famille de six enfants qui a pu entreprendre des études. Il fait du tennis, achète des livres de poésie, va au cinéma et au café. Quand il rentre au pays, il est l'intellectuel promis à un bel avenir. Il a vingt-cinq ans, il s'est marié, a déjà une fille et un fils. Il a vingt-deux ans, prisonnier en Allemagne. Sans une jeune fille de quatorze ans, il serait mort de faim. Il a cinquante ans. Il ne dort plus. Il doit liquider l'usine, licencier, mettre en vente. L'usine était sa maison. Ses enfants l'ignorent, sa femme ne l'admire plus. Sa mère est morte cette année, il n'a plus ni frère ni soeur et les maîtresses n'ont jamais été que de passage. Il a dix-neuf ans, un magnifique costume de zouave, il fait son service militaire au Maroc quand la deuxième guerre mondiale éclate.

Ella a soixante-dix ans, n'a plus de vélo depuis que ses genoux la font souffrir mais il lui reste encore quelque chose de ses jambes de gazelle. Une élégance de port, une fierté dans le regard et son courage presque tout entier. Elle a dix ans. Sa queue de cheval rebondit à chacun de ses pas sautillants. Ses yeux pétillent. Elle rentre en sixième dans quelques semaines, c'est l'été, sa saison préférée et son amoureux s'appelle Alphonse. Alphonse lui joue des airs d'accordéon, elle porte des robes claires qui vont bien avec ses airs. Elle a quarante ans. Vient de divorcer. Ne pense qu'à eux deux qui ne vieilliront pas ensemble. Chaque couple rencontré lui arrache le coeur. Elle se sent vieille. Sa vie lui a échappé. Son mari, ses enfants, tout fout le camp. Elle a vingt ans. Elle est à l'université. Découvre le théâtre, les sorties la nuit, les virées en voiture, les fêtes et les nuits blanches. Elle est belle et a des ailes. Elle a un amant, découvre le plaisir. Elle sera journaliste, parcourra le monde. Elle est sûre de son avenir.. Aucun doute ne s'immisce en elle. Elle resplendit. Elle a cinquante ans. Les deuils l'ont abattue. Elle ne rêve plus. Elle a de plus en plus l'impression d'une longue route qui défile et elle, en bord de route qui observe. Elle a neuf mois. Elle hurle de douleurs dans son lit d'hôpital et ne mangera rien de plusieurs semaines. Tous pense qu'elle ne survivra pas. Elle en réchappe. Les cris seront pour elle toujours associés à la rage de vivre. Elle a trente ans, est mère de deux enfants, s'est jetée à corps perdu dans le monde du travail. Les désillusions commencent leur lent travail de sape. Les hommes se retournent sur son passage, pas sûr qu'elle les voie. Elle a douze ans. C'est le jour de sa communion solennelle. Les adultes lui mentent ce jour-là aussi. Elle perd la foi et sa confiance en eux. Elle a cinq ans. La famille s'agrandit d'un troisième enfant et emménage dans une grande maison. Sur la photo, elle fait la moue. Elle est maintenant « la grande » et se sent tout petite.

vendredi 28 novembre 2014

Proposition 4. 2 personnages

Le Roumieux.

Il a 59 ans. Il n’a pas de résidence. Il vit sur la Lande au gré des saisons. Il marche en boitant. Cela fait deux ans qu’il n’est plus retourné à Mendes, chercher son courrier en poste restante. Sa barbe est longue. Il porte un grand manteau.
Il a 22 ans et vient de réussir le concours de Polytechnique. Il est triste. Il sait que son père sera fier de lui quand il lui annoncera la nouvelle. Il sait que sa vie se referme sur ce concours.
Il a 30 ans. Il est en poste à Bordeaux. Depuis trois ans, il fréquente Anna rencontrée sur le banc des élites. Elle est d’origines russes, une grande fille aux cheveux châtain clair. Elle sort de la douche, nue, il croit qu’il aime son corps élancé, humide, ce corps nerveux, aux gestes un peu brusques.
Il a 43 ans. Il vient de divorcer. Anna est partie vivre à Moscou. Ils n’ont pas eu d’enfants, le sujet n’a jamais été évoqué entre eux, croit-il. Aurait-elle voulu un enfant ? Il se pose la question pour la première fois. Il est triste. Il est amoureux de son corps laiteux, des poses qu’elle prend quand elle se sait regardée. Maintenant, il se dit qu’il n’a jamais aimé cette femme. Ils se sont mis d’accord sur le prix de vente de leur appartement de Bordeaux. Pour une fois, ils ne se sont pas disputés.
Il a 66 ans. Sur la lande on l’appelle le Roumieux.
Il a 55 ans. Il vit dans une petite grange abandonnée. Les paysans le laisse l’occuper en échange de menus travaux agricoles. Il surveille les bêtes, en été, sur les pâtures. Il boit l’eau des rivières. Il parle au vent. Au Grand Glaïeul. A son passé.
Il a 72 ans. Il meurt dans une heure. Il le sait. Il n’est pas triste. Cette nuit, il regarde le ciel d’août, allongé devant la grange. Une étoile filante passe en un éclair. Il pense au petit prince. Il pense à son père.
Il a 11 ans et demi. Il rentre en 6ème. Il aime bien la petite fille un peu boulotte assise à côté de lui, au premier rang. Il écrit un poème dans sa tête. Quand il sera grand il voudrait devenir berger ou bien astronaute, ou poète. Ou les trois à la fois.

L’homme de la coursive.

Il n’a pas d’âge. Il est l’ombre de cette seconde suspendue au fil du temps.
Il y a un mois, il était là, dans la coursive, en sous-sol, debout près d’un soupirail. Il regardait au loin derrière la porte vitrée. Derrière lui, un barbecue fumait. Ca sentait bon la viande grillée.
Avant, il n’avait pas d’existence, pas de corps. Maintenant il vit ici hors du temps sur une autre scène d’où il tire un fil d’un cocon invisible. Le fil s’étire devant lui, se noue, se dénoue, se démultiplie, s’élance au-delà du soupirail, tels des fils de soi.
Il n’a pas d’âge et il le sait. Il existe entre la dernière seconde et la prochaine, l’espace d’un soupir, l’espace du rêve qui se tait au réveil.
Il pourrait avoir 51 ans, avoir des yeux perçants, avoir pour métier : clown ou faiseur de farces, il pourrait tenir une boîte en verre dans laquelle se mêleraient des couleurs, mais le rouge dominerait, ce ne serait pas une boîte de bonbons, mais de gouaches écrasées.
Il pourrait avoir 100 ans, il marcherait dans un désert, puis surgirait sur les planches d’un théâtre dans les habits de Molière.
Là il aurait une dizaine années, il serait fille. La petite demanderait à ce qu’on l’amène au-delà du mur qui enceint sa maison.
Il aurait 30 ans, et rentrerait dans un dojo vide, il se souviendrait de ce lieu d’antan, chercherait quelque objet oublié, mais ne le trouverait pas.
Il aurait encore 51 ans, et regarderait le vélo laissé en bas de l’escalier, de l’autre côté d’une porte vitrée. Il n’en serait pas étonné. Ouvrirait la porte. Porterait le vélo de marche en marche puis le sortirait dehors.
Il a encore perdu son âge et se tient à nouveau dans la coursive, derrière la porte vitrée. De ses mains jaillissent des fils blancs, des fils de soie.


jeudi 27 novembre 2014

mon personnage à casquette et son personnage à queue de cheval

A)
Il a 5 ans.  Il garde les moutons.  Sous sa tignasse, il a le front étroit des enfants qui regardent en bas. Il a 25 ans.  Il est militaire en Autriche. Il porte l’uniforme bleu jonquille des Chasseurs Alpins, la tarte qui penche sur l’oreille gauche. Il a 12 ans.  Il va parfois à l’école lorsque les travaux de la ferme lui en laissent le loisir, lorsqu’il a 2 souliers à mettre à ses pieds, lorsque la neige a été coupée à temps. Il a 47 ans.  Leur mère est morte,  une nièce est née. Il porte une casquette unie. Il ne porte plus jamais de béret. Il préfère les casquettes. Il en a toute une collection. Il a 26 ans.  Il ne retrouve pas sa maison. Il n’a plus de maison. Il rêve de transsibérien. Il a 7 ans.  Il compte les moutons. Il fabrique des trains avec 3 bouts de bois et 4 de ficelle. Il ne joue pas avec ses frères. Il va à l’école avec sa blouse noire. Il reçoit des coups de règle sur les doigts. Son regard sur ses souliers. Ses poings fermés à l’intérieur de son coeur. Il a l’âge d’aller au bal, mais il y a la guerre.  Il a 30 ans.  Il n’a pas de femme officielle.  Il a 55 ans.  Il prend des avions, des cars, des trains. Il a 58 ans.  Il est célibataire, il a une femme cubaine le temps d’un voyage. Il a 48 ans, il fait la bamboche avec la Fédération Des Amicales de Chasseurs (la F.N.A.C.). Il a 61 ans. Il est dans un village russe à parler avec les mains. L’autocar repart sans lui. Il a 60 ans.  Il revend sa ferme qui ne rapporte rien. Il s’achète une maison qui ne ressemble pas à grand chose, il habite sur la place écrasée par la stature de la statue. Il a 35 ans.  Il  vit avec sa mère. Mais pas avec son père. Ensemble ils boivent du vin. Il porte des chemises à carreaux, des marcels bleus, des bourgerons fanés. Il a peut-être un manteau. Il a 65 ans.  Il rapièce ses vêtements. Il écoute le jeu des mille francs. Il a 75 ans.  Il écoute le jeu des mille euros. Il connaît le débit de la Volga, la longueur de tous les fleuves, la hauteur de toutes les montagnes, la superficie de tous les pays. Il a 5 ans.  Il ne lave jamais sa vaisselle et mange dans la même assiette qu’il range après chaque repas sous l’évier. Il a 5 ans. Dans ses malles des centaines de carnets. Dans ses carnets des centaines de listes. Dans ses armoires, à chaque rayon, un inventaire . Sous sa casquette ses cheveux sont toujours drus. Il a 65 ans.  Il va chaque jour à la gare regarder les affiches. Il a 75 ans.  Il a 76 ans.  Il a 77 ans.  Il a 5 ans.  Une nièce lui rend visite une fois par an. Il lui sort une assiette presque propre et des noisettes. Il ne lui sert pas de vin. Il a toute la vie devant lui. Il tient ses listes à jour. Au dos des cartons de lessive AXION anti-calcaire. Au dos des paquets de Gitane. Sa gestion des stocks. Il a 77 ans. Il  lui raconte le grand père assassiné. Il a 85 ans, il ne reconnaît plus grand monde. Il a 5 ans.  Il est mort. Tout est en ordre, étiqueté et des boîtes à chaussures remplies de mystères.

B)
Elle a 38 ans. Elle aime à le préciser.  Elle a 8 ans. Elle fait sa commandante dans la cour de l’école. Elle distribue les rôles et ses camarades filent doux. Elle a  50 ans mais elle aime s’entendre dire qu’elle ne les fait pas. Elle a 20 ans. Elle a 30 ans. Elle a 40 ans. Elle fait du sport. Elle nage, elle court, elle grimpe, elle galope, elle stretche, elle pilate. Elle prend soin de son corps, de sa masse corporelle, de ses adducteurs. Elle a 14 ans. Elle est dodue et boutonneuse. Elle a 17 ans. Elle est méconnaissable. Elle porte des pantalons de cuir noir moulants et des tee-shirts imprimés panthère. Elle a 38 ans. Elle porte presque seule l’enseigne qui bat de l’aile. Elle agite les siennes encore plus fort. Elle a 19 ans. Elle a intégré une école de commerce et s'adonne au management. Elle porte des tailleurs noirs, stricts qui mettent en forme ses formes ; un accessoire jaune apporte un peu de fantaisie. Elle a 42 ans. Elle élève plus ou moins seule 2 ados adorables. Elle a 6 ans. Sa mère est morte. Elle a 16 ans. Elle a déjà déménagé 6 fois. Elle a 48 ans. Elle prend souvent le TGV, elle est sans cesse en déplacement, elle vibrillonne, elle aime se sentir importante, indispensable, mouche du coche, reine des abeilles. Elle tient sa place dans l’Organisation. Elle a 25 ans. Ses rêves sont en continuelle expansion. Elle en réalise quelques uns. Elle a 38 ans. Son mari est parti avec l’une des vendeuses. La garce. Elle a 6 ans. Elle ne pleure pas. On lui dit que sa mère est au ciel. Elle scrute. Quelques oiseaux sans noms et des insectes. Des traînées d'avion. Elle se regarde devant la glace, se met du rouge à lèvres. Elle s’habille avec les vêtements de sa mère morte.  Elle a 49 ans. Elle se dit qu’elle n’arrivera jamais à porter ses 50. Elle a 51 ans et tout le monde la trouve très épanouie ; certes elle sait qu’elle parle trop fort. Elle a 100 ans, parfois le soir, lorsqu’elle dépose les armes et quitte ses chaussures à talons.

Automne 2014 consigne 4



Nous étions réunis hier, autour d'un délicieux kouglof préparé par Ange Gabrielle ( photo prise sur le net), pour partager la quatrième proposition d'écriture de ce chantier:
- développer un personnage lié à notre lieu de départ (voir proposition 1) que l'on décrit à la manière de Claude Simon dans les Géorgiques : une forme syntaxique sujet/verbe "il a " au présent de l'indicatif suivie de son âge ( il a 50 ans....) et de courts éléments biographiques liés à l'âge , sans respecter  une chronologie pure et simple.
- développer un second personnage, avec la même contrainte syntaxique, "emprunté" au récit d'un copain.

mercredi 26 novembre 2014

EN AVANT...

Marcher pour exister, avancer, s'inoculer des doses infinitésimales de liberté, marcher pour vivre, bouffer, avancer pour ne pas tomber. Pourtant
la sonde Rosetta envoie un selfie à seize kilomètres de sa cible, la comète 67P/ Tchourioumov à 470 millions de kilomètres de la Terre.
 Le monde est-il plein de revenants qui éructent et qui crachent sur des zones de non-droits pour malades en voie d'extinction?
 Mais il y  a une forme de fierté à être toujours à Gaza, à être debout après vingt - six jours de bombardements et de destructions.
Vouloir atteindre cet endroit mystérieux abritant la pierre philosophale, la poudre sèche, l'élixir de la paix et de la méditation.
Alors que 200 000 civils au moins fuient la ville de Sinjar, dans le Nord de l'Irak.
Se vouloir pharmacien de l'âme, donner le musc à effleurer; le camphre à respirer, le saphran à humer et fuir la barbarie
Meurtres de Montigny: vers la mise en examen d'un ancien suspect.
Se réserver le droit de hurler,de gémir, de serrer dans ses bras le jasmin ou le nénuphar, de le noyer dans des larmes de soie.
Nigéria, quarante étudiants tués par Boko Haram. La Russie emprisonne les miltants de Green Peace venus protéger l'Arctique. Syrie les rebelles reculent et se radicalisent. Huis clos pour le procès de viols collectifs. Prostitution: la pénalisation divise la classe politique.
Pouvoir crier, jouir, se muter en luciole, survoler tous ces espaces de violence, s'enserrer dans la nacre et éteindre les feux.