Et voilà. C’est comme se retrouver au milieu de rien. Cela ne signifie rien d’autre que de vouloir avancer dans ce rien qui prend toute la place. Aucune lumière ne scintille. Aucun frémissement ou quelconque mouvement de qui que ce soit, de quoi que ce soit. Le rien le plus profond, celui devant lequel on se tient, parce qu’on ne peut pas faire autrement. Le rien est plein, il susurre, il suinte, il gémit, il grésille, il ruisselle, il donne à voir ce qui manque, il cache ce qu’il veut, il prend de la place, il nous égare entre les mailles d’un silence nécessaire, il patiente, il crée un espace nouveau, il tire et noue des fils, il devient image, il glisse des grains de sable entre les lames du cerveau, il nous absente, il nous détient, il permet de faire des pauses, il nous ralentit, il nous emmène au bout de la ligne, il n’est pas sécable, il est plein, il interroge sa propre source, il est temps de latence, il nous fait lâcher la proie pour l’ombre, il voit plus loin, il va vers l’amont et l’aval, il nous sauvegarde, il nous entoure, il nous façonne, il nous compose, il nous retire d’un tout, même si on le sait bien, tout n’est rien.
On pourrait rester dans ce rien, mais on s’empare presque malgré soi d’un livre posé en travers sur une étagère. Au lieu de le ranger, le remettre à sa place, les mains l’ouvrent. Et voilà. Et on se promène entre les pages de l’ouvrage. C’est un livre d’art, avec des reproductions de peinture. On regarde sans vraiment voir. On laisse les pages se tourner. Les couleurs imprégner nos pupilles. Des formes donner à imaginer. On l’a déjà feuilleté bien sûr. Mais dans cet instant sans rien, c’est la seule chose qui s’est présentée. Et voilà qu’un visage regarde. Il arrête. Il réclame. Quoi, on ne sait pas. De l’attention, de la présence. De l’existence. Un désir de vie. Il ne peut être ajourné. Et tout s’arrête. Ou plutôt non, tout commence. Voilà, c’est ça, tout peut commencer.
L’annunciata di Palermo d’Antonello da Messina me dévisage. C’est tout. Et la main suspend l’effeuillage de pages. C’est la main de Marie, en suspens, qui me fait signe d’accoster sur ce rivage :Attends un peu, ne pars pas, on a des choses à se dire... C’est la main d’un peut-être. Un de ces peut-être qui n’a pas encore pris de décision, un peut-être récurrent, de ceux qui hantent toute une vie. C’est la main d’avant la bascule. C’est la main face à l’imminence que le rien, va se mettre à trembler.
Devant Marie, un lutrin en bois où repose un livre ouvert. L’esprit s’y était faufilé, enfoui, en creusant son espace de solitude, d’intimité où se déprendre, devenir disponible. C’est le seul détail qui se détache de l’image sertie à un fond noir. On ne distingue de Marie, que son buste enveloppé d’un voile bleu qui l’enserre pour mieux la cristalliser, de ce bleu de sagesse sans excès de grandeur, mais se concentrant sur la profondeur à donner à l’instant. Car c’est l’instant qui importe. Celui où tout se tient en un déséquilibre vital. L’instant où une respiration s’achève, où le doigt posé sur la tempe ne ressent plus le battement des veines. L’instant où s’espère le cri d’un nouveau-né. L’instant où un simple regard change le cours d’une vie. L’instant muet où tout bascule dans le déjà. Voilà, on est dans cet instant. Il n’y a rien d’autre à considérer que cela.
Tout se passe à l’intérieur. De l’intérieur du livre à l'intime de Marie. Du ventre même. Car c’est bien là que tout se trame. Le monde intérieur vient de trembler. Nul besoin d’un ange en majesté avec de grandes ailes balayant la poussière des mondes. Nul besoin d’un panorama en ligne de fuite avec une perspective en tension pour dresser un décor.
En un jour ordinaire, au clair d’une solitude, l’esprit est propulsé au bord de ce qui advient, une promesse obscure. L’ébranlement du corps d’une femme se lit dans une chorégraphie de mains. Notre regard se tient là, happé par ce geste. L’image vient de saisir sa proie. Ce qui est montré prend sens. Un récit s’articule. C’est le début d’un commencement, l’évanescence d’un instant qui commence tout juste son existence. Une étincelle. Peut-être un feu suivra. Ici la force d’un feu prendra corps. On se tient face à un affleurement de ce qui peut être. L’épaisse noirceur du fond ne dit rien d’autre que tout est là, dans l’entre-deux du voile et du livre, dans ce silence que l’on sentirait presque remuer comme un murmure. Ce que le regard fixe et que l’on ne peut voir est cette attente nouvelle de l’incertitude.
Voici le premier texte s'inscrivant dans notre troisième chantier Images et fragments. Je l'ai intitulé Éclats de lichen (un titre provisoire). Les images sont pensées en résonance, et ce sont les miennes. La seconde postée ici est la photo d'une affiche croisée dans une rue. La structure générale n'est pas encore fixée. 800 mots composent ce texte. Ce pourrait être une jauge pour les textes qui vont suivre. Ce texte semble faire partie des "Interludes" qui vont rythmer le récit que j'envisage d'écrire. Tout est encore un peu flou, et donc peut évoluer.
.jpg)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire