POUR ALLER OU ? /3/
LE MONDE.
Falsifier l'heure volontairement à la vieille montre gousset autre grigri du temps d'avant et croire qu'elle va faire reculer la nuit. Poser son sac à même le pré fauché qui sent encore le foin. Fermer les yeux, respirer l'insaisissable qui s'offre sans se livrer. Audacieuse elle reprend son voyage ouvert à la fenêtre du monde. Petite fenêtre percée entre quatre murs de granite, tunnel sombre comme les images qui lui viennent à l'esprit. Par exemple le monde de Ceija Stropka, peintre gitane analphabète qui a si bien su traduire les horreurs de son temps. D'ailleurs est-ce seulement son temps ou le nôtre le mien maintenant et pour les siècles des siècles. Son voyage, ses voyages, le monde, elle ne veut pas tourner en rond elle s'engouffre par la petite porte du temps. Croire en son premier pas, puis un autre, encore un autre, surmonter ses doutes. Pour une fois croire que l'inconnu lui appartient. Ce n'est pas une mise en scène ou alors le plateau est si vaste! Il n'y a pas d'acteurs sur scène, tout se passe en coulisses. Elle est aux abois à la perspective d'un coup de théâtre qui pourrait la projeter au-delà des frontières de son quant à elle. A moitié endormie, le globe terrestre s'immisce sous ses paupières. D'un battement de cils, elle fait défiler toute une cartographie, souvenirs souvenirs.
Gloire à tous les noms qui sortent de sa mémoire en fusion. Petit Piton de la Fournaise qui éructe sa litanie de souvenirs- écheveau de larmes. Il est fini le temps des Amsterdam, Bruges, Lisbonne, Syracuse. Il est fini le temps des amphithéâtres grecs ou latins sandales aux pieds se jouant du côté cour et du côté jardin. Il est fini le temps des rivages calcinés de soleil où l'oeil inquiet palpite à l'infini des vagues.
Les yeux maintenant grand ouverts elle ausculte le ciel, son nouveau monde, les planètes qu'elle essaie de rejoindre tant la nuit est claire. Elle interroge sa mémoire pour retrouver la phrase-miracle qui l'emmènerait dans l'autre galaxie. Soudain tout s'éclaire: "Me vois-tu moi, je suis un nuage". Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune! Bon la Terre,e elle est allongée sur son drap, mais les autres? Sans compter les quelques unes ajoutées. Autant de destinations, autant de vagabondages sans dépenser de l'énergie fossile, sans jets privés ou publics. Autant de "Naissance du jour" à admirer. Son autre Finistère qu'elle avait photographié à l'été 1980 à La Pointe du Raz. C'était déjà ses petits bouts de visite en bakélite rouge et noire quand elle jouait de la phrase de Susan Sontag "Photographier le Monde, c'est se l'approprier".
*"La nuit dorée va finir, entre les étoiles pressées, se glisse une pâleur qui n'est plus le bleu parfait des minuits d'août. Mais tout est encore velours, chaleur nocturne, plaisir retrouvé de vivre éveillée parmi le sommeil." (Colette: La naissance du jour.)
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