mercredi 12 février 2014

Ceci n'est pas une pub mais un coup de coeur : Lightpainting

 
Nous nous retrouvons, à la tombée de la nuit, à la Maison d'Animation de la Cotonne : Trois jeunes, trois « seniors », Slimane animateur secteur « Jeunes » et Arthur, graphiste, adepte du Lightpainting.*
Peu de matériel : un appareil photo permettant des temps de poses de 15, 20, 30 secondes, voire plus, un trépied pour que l'appareil reste immobile, quelques lampes de poche, des feuilles de couleurs variées afin de coloriser la lumière … et un peu de créativité.
Dans une salle absolument obscure, ou à l'extérieur quand la nuit est noire, quelqu'un réalise un dessin dans l'espace avec sa (ses) lampe(s) pendant que le photographe fait démarrer la prise de vue.
Le dessinateur agit lentement pour impressionner la pellicule (il est de préférence vêtu de sombre afin d'être totalement masqué sur la photo finale). Quelques minutes plus tard, miracle : le dessin lumineux apparaît sur l'écran.





  • Si vous voulez en savoir plus, participer à une séance ou plusieurs, vous pouvez m'écrire ici ou contacter Slimane au 04-77-57-14-21
  • Les séances sont à des dates aléatoires en fonction des disponibilités d'Arthur mais décidées 2 semaines à l'avance, tout le matériel est apporté par Arthur, on peut participer les mains dans les poches
  • Elles se déroulent le soir (condition sine qua non), durent environ 2 heures, sont libres (simple condition être adhérent à la M d'Animation moyennant 6 euros par an)


Définition Wikipédia :

Lightpainting : technique de prise de vue photographique qui consiste à utiliser un temps d'exposition long dans un environnement sombre en y déplaçant une source de lumière. La photo obtenue révèle toutes les traces lumineuses.

samedi 8 février 2014

Toute normalité est atroce


Tout commença de façon allusive. En cet instant-là, il était encore à terre. Depuis un moment, il observait dubitatif, le ciel violent autour des raffineries, leur odeur lui était chaque jour plus insupportable.
Quand il vint me voir, excédé, je lui suggérais de lui prêter mon bateau pour quelques heures afin de changer d'air. Je lui dis que sur l'eau, il n'y avait pas de femmes, il n'y avait pas de rues, ni de raffineries seulement de l'eau, et lui seul sur toute cette eau. Il accepta aussitôt et je lui recommandais de ne pas trop s'éloigner car je ne pouvais l'accompagner, trop occupé par la campagne municipale.
Il naviguait depuis plusieurs heures déjà et ici il n'avait que ça à faire : observer, écouter ; s'observer et s'écouter. Je ne sais pas, se disait-il si l'eau, l'immensité et la solitude me rendent étranger à moi-même ou si tout cela a une réalité. Il croyait sentir son bulot grossir. Quand il était encore à terre, ses pieds avaient tout leur sens et toute leur utilité : ils mesuraient tout le reste. Nos pieds forment ce compas évaluant l'ampleur, pensait-il. Nos jambes arpentent, leur écartement constitue une bonne mesure utile à toute vie. Mais ici, sur ce pont, mes pieds ne me servent plus à rien. Quand il était à terre, ses yeux lui étaient indispensables, ils lui donnaient toutes les indications utiles sur les distances, la profondeur, les volumes, le renseignaient sur les couleurs mais ici toute distance était anéantie, toute couleur excepté le bleu du ciel et de la mer avaient disparu, il aurait pu être aveugle comme ce voisin qu'il avait eu, qui était aveugle et en plus avait perdu sa jambe lors d'un accident. Ses jambes, ses pieds, pas plus que ses yeux ne lui étaient ici d'aucune utilité.
« Je ne sais pas si je dois croire ce que je ressens mais plus le temps passe et plus je sens mon bulot se dilater comme si je n'étais plus que cet orifice ouvert au monde entier ».
Tout ce qui lui parvenait de l'extérieur atterrissait dans les larges orifices de ce bulot béant qui palpitait au moindre souffle. Le vent apportait des effluves d'algues, des exhalaisons de sel, de poissons qui le prenaient à la gorge, lui montaient à la tête. Ces odeurs capiteuses remplissaient l'air, l'envahissaient et il s'affolait comme une luciole dans une cage de verre.
Je lui avais bien pourtant dit de ne pas trop s'éloigner de la côte, de ne pas rester trop longtemps seul, mais il était si pressé de quitter les miasmes pestilentiels des raffineries qu'il avait pris la direction du large sans aucunement regarder derrière lui. Par comble de malheur, il avait une nature impulsive et avait mis les gaz à fond, si bien qu'il se retrouvait maintenant sans carburant, immobile dans une mer immense et silencieuse.
Dans ses oreilles résonnait une litanie  « Aimez-moi comme un petit crabe, on le mange jusqu'aux pattes ». L'odeur des crabes pourris se faisait de plus en plus émétique et après avoir vomi, il eut un malaise et s'évanouit. Quand plus tard, il se réveilla, le soleil était déjà très haut et il était cramoisi, la tête en feu, tout près de l'insolation. Une eau stagnante et croupie empestait l'air qu'il respirait. Il n'était décidément plus en odeur de sainteté. La ritournelle de l'imprévoyance égrénait maintenant ses notes infernales à ses oreilles « Quand tu as un trou rond et que tout le monde a une prise plate, c'est difficile ». Il comprenait que sa situation était critique et maintenant était tout à fait convaincu de son intuition première : oui, son bulot avait encore pris de l'ampleur pendant son évanouissement. Il s'étalait maintenant, grand ouvert, palpitant, à l'affût du moindre souffle, de la plus petite sollicitation pour vibrer. Il pouvait repérer sa situation à des kilomètres à la ronde, rien qu'en tournant la tête et en humant l'air. Son flair lui permettait de repérer la puanteur repoussante d'un navire de pétrole à plusieurs lieux et le bouquet musqué et capiteux d'une côte, là en face de lui, alors qu'elle était totalement invisible.
C'est alors qu'il se souvint de mes recommandations et se mit à hurler mon nom. Je l'avais pourtant bien averti connaissant sa nature angoissée. Naturellement je regrettais mon bateau mais je n'étais pas responsable de ses actes, ma conscience était en paix.
Le plus infime arôme dans un premier temps lui était suave jouissance puis prenait tellement de puissance qu'elle le rendait malade, nauséeux. L'odeur du sel, de douceâtre était devenue entêtante, puis dégoûtante enfin écoeurante. Les relents immondes des crabes putrides de la chanson empuantirent de plus en plus le bateau et ça ne suffisait pas à son tourment puisque la décomposition sous le soleil de la peinture du bateau qui s'écaillait prit elle aussi une odeur nauséabonde et infecte. Il se prenait à regretter les doux effluves saumâtres de ses raffineries. Peu à peu ses odeurs corporelles devinrent si prégnantes et son haleine si fétide qu'il sut qu'il était malade : toutes ces effluves n'étaient -elles pas tout simplement des émanations de son propre corps ?
Je ne récupérais jamais mon bateau et je le regrette encore, quant à mon ami, pour ma part je n'ai aucun reproche à me faire : je l'avais prévenu.

vendredi 7 février 2014

autorité

Tout commença le jour où ses coéquipiers lui firent comprendre que son autorité n’étant pas assez développée, ils n’arriveraient jamais à se faire diriger par lui.
Quand il vint me voir, il pataugeait dans sa sueur, s’emmêlant avec les mots, et je constatai effectivement sa flottante motivation dirigeante, non qu’il n’ait pas de motivation du tout, mais celle-ci tendait plutôt à se faire prendre en main qu’à prendre celle des autres.
Je suis un coach sérieux, psychanalyse non psychanalysé et néanmoins hypnotiseur, docteur en méditation et en diététique, je passe mes soirées à écrire des ouvrages de coaching sur l’auto hypnose et le développement du moi sans sur-moi.
Quand il revint me voir, je lui vendais mes quatre derniers livres lui précisant de commencer par le plus ancien et de faire les exercices seulement un jour sur deux pendant deux semaines, puis d’attendre un mois avant de lire le second manuel, et ainsi de suite. La méthodologie du développement du moi sans sur-moi est très rigoureuse.
Mais il était pressé. A peine m’avait-il fait son chèque de deux mille euros, qu’il se mit à enchaîner les exercices jour et nuit, sans sortir de chez lui durant tous les mois en « re ».
Ce fut alors que le malheur commença.
Il ne s’en rendit pas compte tout de suite. Les premiers jours son autorité toute enhardie fit la joie de ses coéquipiers étonnés au début d’être aussi bien dirigés, délicieusement ravis ensuite, plus particulièrement lors des soirées d’après-match.
Deux semaines après, il fallait faire appel à plusieurs personnes du staff pour canaliser son énergie débordante. Plusieurs médiateurs furent embauchés mais tous renoncèrent à leur mission au bout de quelques jours. Ce ne fut pas inutile : les troisièmes mi-temps virent passer des têtes nouvelles, notamment féminines, ce qui permit de renouveler l’entrain des coéquipiers. Mais quand même c’était gênant, la réputation de l’équipe se faisant de moins en moins sur leurs résultats sportifs.
Son moi sans sur-moi gonflait chaque jour davantage. Chaque verrou avait sauté les uns après les autres : pudeur, sens de l’intimité, politesse, maîtrise de l’impulsivité, respect des limites physiques et mentales des autres, contrôle de soi et de ses orifices. Par malheur, il avait un moi sans sur-moi particulièrement expressif, ses coéquipiers avaient su l’apprécier mais là ça devenait incommodant. Un jour, ils le chassèrent de l’équipe. Allez comprendre les sportifs !
Il revint me voir après avoir divorcé, perdu son équipe et son travail, s’être mis à dos l’ensemble de ses voisins, s’être bagarré avec des centaines d’automobilistes, avoir cassé la figure à son banquier, s’être fait viré de tous les restaurants, et avoir été mis en procès une dizaine de fois en deux ans suite à des plaintes pour impudeur, agressivité, viols, transgressions du code de la route, expressions malodorantes et maladroites de sa nature profonde.
Ce fut un cas d’école éclairant pour moi. Imaginez un homme qui suit une égo-thérapie américaine (la psychanalyse américaine étant plutôt égo-centrifugeuse) à qui on inculque l’idée qu’il a une vie intérieure fort riche mais entravée par les autres, qu’il est puissant et d’ailleurs qu’il appartient à une nation puissante, qui se souvient peu à peu de son état d’enfant roi terrorisant ses parents et ses professeurs ?
Bon, depuis je passe mes soirées à écrire de nouveaux manuels sur le développement du sur-moi sans moi et sans reproche.
 

mercredi 29 janvier 2014

murmure

                        la lumière que l'on  va chercher
                                          dans les bruissements d'ombre
                                           se glisse comme un murmure

mardi 28 janvier 2014

ma lumière aujourd'hui

Aujourd'hui, ma lumière

c'est le sourire de ma Dianette, à l'aéroport, partant pour Istanbul, faire sa vie. Elle porte le pull vert sapin que je lui ai tricoté, et autour de ses joues et des miennes, toute l'affection en provision. Elle doit ce matin se réveiller dans la lumière du Bosphore, et moi, ma lumière ce sont les draps de couleur qui retrouvent une nouvelle vie après avoir emballé des miroirs, étendus dehors dans cette nuit qui ne semblait pas deviner la neige. Bien sûr ils n'ont pas séché, mais ils volètent pimpants, roses, oranges, vert d'eau, dans l'air du jardin mi blanc mi vert. et moi aussi.

Quelle lumière ?


Ce serait une lumière de crépuscule : une soudaine illumination, un irréel embrasement suivis d'une longue caresse de pinceau, douce à chavirer dans la nuit.




Quelle lumière ? (2)



Celle-ci commence  dans un brouillard. Lentement la lumière monte de la terre ...




... écarte les nuages, ...




... se cache derrière un rideau d'arbres avant de faire scintiller la terre.

ma lumière d'il y a 3 jours

lumière du tôt matin sur la colline, samedi dernier. En 1/4 d'heure ça vire au rose


lundi 27 janvier 2014

Les conséquences de prendre la route le matin

Avec beaucoup de retard, mais toujours avec vous



Je hais devoir prendre la route le matin. D'abord, parce que justement ce jour-là, j'aurais aimé traîner au lit, dormir longtemps, trop, jusqu'à me lever bien après que le soleil soit déjà haut dans le ciel. C'est ce matin-là qu'il me fallait pour, enfin, récupérer totalement.
La seconde et principale raison est que je dois, à peine réveillée, me faufiler dans le trafic, trouver la bonne voie, anticiper, m'enfiler dans le tunnel sans me faire emboutir par l'arrière ou sur l'aile gauche, freiner, m'arrêter au feu qui passe au rouge juste quand j'arrive, me faire klaxonner. Tout mon corps, encore tiède du lit et mon esprit empreint de rêves et de torpeur est contraint à devenir machine, machine à calculer, à anticiper, à gérer, tout en moi se rigidifie, je deviens rouages mécaniques et électroniques. La totalité du peu d'énergie disponible en moi à ces heures-là sombre, engloutie par ce pilotage nécessitant les plus puissants calculs. Le tableau de bord et la route m'aspirent, surveiller, vérifier, contrôler, rétroviseurs extérieurs, intérieur et, là à droite, un camion déboule, je me rue dans la file centrale, les freins du véhicule à ma droite hurlent, son conducteur klaxonne et se vrille la tempe de l'index gauche, grimace et vocifère par la fenêtre. Ahurie, je poursuis ma course folle, le corps disloqué, je ne suis plus que roues dentelées, cliquetis, frottements. Devenue mécanique, l'esprit vide de toute pensée, peu à peu je prends place dans le trafic, ne suis plus que ce conducteur. Seuls mes réflexes sont aux commandes, métal animé d'une pulsion locomotrice, j'avance, bouffe des kilomètres, évite les dangers, fonce dans le trafic, poussez-vous j'arrive.
Mais le pire est encore à venir : coup d'oeil sur l'horloge de bord, il me faut arriver avant huit heures. Le temps s'en mêle. Ce bref instant d'inattention est sanctionné d'un indispensable brusque coup de volant, suivi d'un freinage in extrémis et d'un déboitement intempestif. Et voilà les minutes qui s'égrènent et s'allient contre moi. Est-ce à cause de la vitesse ou pour une toute autre raison exogène ou endogène qu'elles défilent à toute allure et qu'il m'apparaît de plus en plus évident que cette course contre elles ne peut tourner qu'à mon désavantage ?
Résultat : Quand j'arrive à destination, mon corps ne sait plus s'extraire de l'habitacle avec lequel il fait corps - c'est le cas de le dire -. Il en fait partie intégrante. Mon cerveau est totalement essoré de ses capacités mentales autres que le pilotage automatique, et je suis inapte à faire quoi que ce soit avant plusieurs heures. Ne reste que le ON/OFF, Contact/ Arrêt. Le temps que du sang chaud se remette à circuler dans mes veines, que mes neurones soient ramenés à d'autres fonctions que les calculs, que les minutes se soient calmées et mon rythme cardiaque ralenti. Or, c'est justement pour travailler, réfléchir, transmettre que précisément ce matin-là, j'ai dû prendre la route.

mardi 21 janvier 2014

quelle lumière ?

Un projecteur qui baignerait de sa clarté un phare, une île, un endroit où aller, 
après avoir
traversé les grandes eaux sombres sous un ciel incertain

quelle lumière?


ce serait une lumière qui ne dérange pas le jour, 
mais qui, dans une effervescence douce, 
dessinerait sur le tamis du temps 
l'intermittence des silences
embués de bleu 
et d'ombre.

lundi 20 janvier 2014

lumière du jour

une lumière comme un coquillage irradié, 
comme un centre qui se met à nu pour éclairer la périphérie, 
agrandit son espace
et s'en va en fumée
illuminer d'autres galaxies de sable

lumière du jour

"Je me retrouve ainsi sous la forme d'un ange que je n'avais pas imaginée, et la sensation d'une présence dans la lumière au loin s'intensifie. Je regarde les couleurs émanant de cette source lumineuse dont l'éclat augmente toujours davantage et je ressens une sorte de crainte. Mais je me dis que tant que ma conscience se maintiendra, je ne pourrai que rester moi même. Je n'ai aucun moyen de savoir comment le contenu de mon moi a changé après ma mort, je continue de chanter comme je l'ai toujours fait, je me réjouis de mon apparence d'ange et je poursuis ma progression vers de le coeur de la lumière." 
Genyû Sôkyû / Vers la lumière

samedi 18 janvier 2014

quelle est votre lumière aujourd'hui?

voulez-vous jouer? instantanément, sans réfléchir : quelle est votre lumière aujourd'hui?
deux trois lignes ou plus, avec ou sans photo...

pleine lune
trop d'illusions d'optique, de feux follets ou d'artifice, font  croire au vacillement.
Dans la confusion des choses, des phares, des lampes qui la rendent peu visible: la clarté de la lune trouve son chemin jusqu'à l'appareil photo.

vendredi 10 janvier 2014

le temps qui passe

 N'ayant pas écrit à l'atelier (il n'y avait que les chats qui me venaient à l'esprit et c'était délicat d'écrire la-dessus sachant que vous êtes tous des amoureux de ces animaux et que je risquais le lynchage...), je me suis mise au travail...

Je hais les horloges. En premier lieu, parce qu'elles sont cyniques et méthodiques. Elles fonctionnent à un rythme qui ne me convient pas. Tic-tac, tic-tac, tic-tac... j'aimerais un toc de temps à autre ou un splash, ou plus précisément un arrêt sur son, une horloge emplie de plages de silence. Lorsque le tic retentit, on ne peut qu'attendre le toc et cette attente, si brève soit-elle, prend toute la place de ce temps qui file à si vive allure. Ce rythme infernal se met à résonner en moi et même les battements de mon cœur doivent se mettre au diapason sous peine de mort imminente. Me voilà à guetter chaque battement, chaque geste, chaque pas pour qu'il s'adapte au rythme du temps qui cogne.
La seconde et principale raison qui m'incite à haïr les horloges, c'est qu'elles me murmurent des choses à l'oreille que je n'ai pas envie d'entendre :
dépêche-toi, tu n'as rien fait aujourd'hui, tu vas bientôt mourir, la vie n'est pas éternelle, tu as encore perdu ton temps, bouge-toi un peu, encore une heure de perdue....
A chaque seconde qui claque correspond un coup de poignard qui me lacère d'images mortifères : la grande faucheuse qui guette, un robinet qui goutte – je sais çà n'a rien à voir, mais c'est stressant - , une bombe qui va exploser, le gros réveil de la tante Eugénie qui même enfermé dans un placard à double tour continue sa rengaine tueuse, et la main posée sur son pouls à la recherche d'un battement....
Alors je me jucherais volontiers, tel Philibert Besson, sur le sommet de la grande horloge qui gère l'univers, non pour haranguer les foules, mais pour à coups de pied stopper net le mécanisme de la fuite du temps. Et une fois cette destruction réalisée, je ne conserverai que les cadrans solaires qui eux sont pleins de douceur puisque l'ombre les caresse....

jeudi 9 janvier 2014

la conséquence du tire-fesses

Je hais les tire-fesses. En premier lieu parce qu’ils sont toujours bondés sous un soleil d’hiver et vides quand la température atteint les moins 20. Je prends le tire-fesse ou je ne le prends pas ? Je prends le tire-fesse ou je ne le prends pas ? J’y vais, et j’hésite. Je lève la main pour attraper la barre puis je renonce la laissant flotter dans un bruit de casseroles entrechoquées. Je relève la main et à peine l’ai-je laissée repartir qu’un surfeur passe le portillon et vient s’écraser sur l’arrière de mes skis, déjà il jure en allemand ou en russe, déjà la file d’attente s’étire sur 500 mètres, déjà un brouhaha d’impatience fait vibrer les câbles de la machine, déjà le moniteur sort de la cabine et m’interpelle pour que j’aille apprendre le maniement du téléski sur la piste orange des enfants de moins de 5 ans, déjà me voici privée de ski pour l’après-midi, déjà un bolide me renverse, me voici à faire des signes à mes accompagnateurs pour leur dire que je les attendrai au bar durant les 4 heures suivantes ; me voilà déjà à payer une fortune pour le café que je consomme tous les quarts d’heure pour ne pas me faire virer par le patron, que je dois supporter l’odeur de la raclette mêlée à celle de la transpiration, supporter la vue des cernes blanches et café au lait, les hurlements des aficionados qui suivent un match sur la télé du troquet, déjà je dois essuyer les éclaboussures du chocolat chaud qu’un gamin vient de renverser, maladresse qui m’amène à supposer que les parents ont quelques perfidies à interdire à leurs gosses de retirer leurs moufles en plastique, quelle que soit la circonstance, sous prétexte qu’ils n’ont pas de temps à perdre à les rhabiller avant de rechausser leurs planches.

La deuxième et principale raison qui m’incite à haïr les tire-fesses est que si je réussi à attraper la perche, rien n’indique que j’arriverai au bout de la remontée mécanique. Tandis que je démarre lentement sous la surveillance malveillante du moniteur, survient l’inévitable arrêt du câble suivi de la secousse brutale du redémarrage qui fait ne pas regretter d’être une fille : à part ça, mes skis s’emmêlent, je ne lâche pas la barre les fesses à gauche, les skis à droite, derrière moi, le père de famille qui tient son fils entre ses jambes fait un écart tandis que le bambin roule-boule les fesses à droite, les skis à gauche, la progéniture et moi encombrons le passage, des touristes anglais nous décochent des mots d’oiseaux anglophones, un slalomeur dont la tête est coiffée de frittes multicolores nous insulte en belge, enfin quand je déchausse pour reprendre ma place dans la file d’attente il y a une panne électrique qui va paralyser le téléski pendant une heure. C’est sans compter que, lorsque le corps accepte de se laisser hisser le long du remonte-pente, interviennent des dizaines de haltes inopinées provoquées par les faux départs d’autres comparses, des heurts avec des skieurs qui traversent aveuglément pour passer de la piste bleu à la piste rouge, de la piste rouge à la piste verte, jouant au flipper avec les perchés que nous sommes puis, en bout de course, vient le moment le plus délicat de l’aventure : lâcher la perche et se laisser aller avec délice sur la piste, mais la rondelle d’appui reste immanquablement accrochée à mon pantalon, je m’élève dans les airs en direction de l’enrouleur des tiges métalliques croisant au passage le bambin  - abandonné par son père - coincé entre deux ressorts câblés, sous le choc, la rondelle faut et je tombe de 10 mètres de haut dans la poudreuse.

Résultat : à la première tentative pour prendre le tire-fesses j’ai engagé une guerre internationale russo-franco-allemande, à la seconde tentative un enfant a été abandonné à l’assistance publique (ou bien à la halte-garderie de la station), à la troisième j’ai grandement amélioré mon vocabulaire zoologique anglo-belge, à la quatrième j’hérite d’un traumatisme crânien dont personne ne parle dans les médias. En moyenne j’ai passé cinq heures à déchausser et rechausser avant d’entamer l’unique descente de la journée. Et quand, à la nuit tombante, je retrouve mes compagnons, ils se félicitent du bel après-midi qu’ils ont passé sur leurs planches et m’annoncent que, demain, ils m’emmènent faire une sortie en ski de randonnée.

La prochaine fois, je vous parlerai des descentes en skating.

« La conséquence des feux rouges », António Lobos Antunes


Voici la nouvelle à partir de laquelle l'atelier d'écriture du 8 janvier s'est proposé de travailler collectivement.
« La conséquence des feux rouges », António Lobos Antunes, Livre de Chroniques, éditeur Christian Bourgois, 2000, p. 7-9

"Je hais les feux rouges. En premier lieu parce qu’ils sont toujours rouges quand je suis pressé et verts quand j’ai tout mon temps, sans parler de l’orange qui provoque en moi une indécision horrible : dois-je freiner ou accélérer ? Dois-je freiner ou accélérer ? Dois-je freiner ou accélérer ? J’accélère, puis je freine, je réaccélère et à peine ai-je freiné de nouveau que déjà une fourgonnette emboutit ma portière, déjà une foule de gens se rassemble dans l’espoir de voir du sang, déjà un type armé d’une clé anglaise sort de la fourgonnette en me traitant de sombre crétin, déjà ma compagnie d’assurances me propose chaleureusement d’en changer pour un concurrent quelconque, déjà me voici privé de voiture pendant une semaine, me voilà déjà au bord du trottoir à faire des signes de naufragé aux taxis, me voilà déjà à payer une fortune pour chaque voyage où je dois par-dessus le marché supporter le ver luisant magique et la Sainte Vierge en aluminium sur le tableau de bord, le squelette en plastique pendu au rétroviseur, l’autocollant représentant une demoiselle à chapeau et cheveux longs près de la pancarte « Ne pas fumer je suis asthmatique », proximité qui m’amène à supposer que les problèmes respiratoires se sont accrus à la suite de quelque perfidie secrète de la demoiselle que je ne saurais démêler.
La deuxième et principale raison qui m’incite à haïr les feux rouges tient au fait qu’à chaque fois que je m’arrête surgissent derrière ma vitre des créatures invraisemblables : vendeurs de journaux, vendeurs de pansements adhésifs, des dames vertueuses avec des boîtes en métal pendues à leur poitrine qui vous collent autoritairement sur le cœur le crabe du Cancer, les gros balèzes de la Ligue pour les aveugles Joào de Deus dans le sillage d’un haut-parleur sur le toit d’un tas de ferraille flambant neuf, le citoyen digne à qui on a volé son porte-monnaie et qui a besoin d’acheter son billet de train pour Porto, le tuberculeux avec son certificat à l’appui, toute la caste des infirmes (microcéphales, macrocéphales, boiteux, bossus, strabiques divergents et convergents, goitres, bras étiques, mains avec six doigts, main sans un doigt, mongoliens, dirigeants de partis politiques, etc.), sans compter l’escouade des Pompiers volontaires qui ont besoin d’une ambulance, les lauréats de l’université de Coimbra, en cape et soutane, qui ont décidé de faire un voyage de fin d’études en Birmanie et les jeunes toxicos qui n’ont jamais réussi à voler un seul lecteur de cassettes ce jour-là.
Résultat : au premier feu rouge je n’ai déjà plus de monnaie. Au deuxième je me retrouve sans veste. Au troisième sans chaussures. Au cinquième tout nu. Au sixième, je donne ma Volkswagen. Au septième j’attends que le feu passe au rouge pour assaillir à mon tour, mêlé à la multitude de pompiers, étudiants, drogués et microcéphales, le premier véhicule qui s’arrête. En moyenne je change cinq fois de vêtements et de voiture avant d’atteindre ma destination, et quand j’arrive, au volant d’un camion TIR, flottant dans un pantalon gigantesque, mes amis se plaignent que je ne suis pas ponctuel".