lundi 23 février 2026

Éclats de lichen/ 3

 Du point de vue de l’insecte, tout est forme et
tout changement de dimensions est
production d’une nouvelle forme.
Toute croissance est métamorphose

Emanuele Coccia “ Métamorphoses”


     Entre la chenille et le papillon, il y a un flottement. Tout se passe dans le secret de la chrysalide — l’insecte au stade nymphal, en pleine métamorphose — elle-même dans le secret du cocon, cette enveloppe de soie que certaines chenilles  tissent autour d’elles avant ou pendant leur transformation et qui sert d’abri  protecteur contre les prédateurs, le froid, l’humidité, mais ne fait pas partie du corps de l’insecte.

     À l'intérieur d'une chrysalide, la chenille subit une métamorphose complète, où son corps se décompose et se reforme en papillon. Ce n’est pas une période de simple repos, mais implique une transformation cellulaire où se dissolvent des tissus internes et où d’autres cellules, dites imaginales, utilisent des nutriments pour se multiplier. Au cours des premiers jours, la chrysalide devient un sac liquide où les organes se restructurent progressivement sous l'effet d'hormones. La chrysalide perd près de la moitié de son poids en raison de la consommation d'énergie, et des déchets s'accumulent, éliminés plus tard sous forme de liquide rougeâtre.
Quelques jours avant l'émergence, la cuticule de la chrysalide devient transparente, révélant les motifs des ailes du papillon à l'intérieur. Le papillon sécrète des enzymes pour ramollir l'enveloppe, puis se libère en se contorsionnant. Il pompe alors l'hémolymphe, le sang, dans ses ailes molles pour les déployer avant leur durcissement.
La dernière mue de la chenille, par laquelle elle se transforme en chrysalide, est appelée « nymphose », tandis que la mue de la chrysalide en papillon est appelée « mue imaginale » ou « émergence » pour atteindre son stade final appelé imago. 


     Cela, ce sont ce que les études scientifiques ont recherché et démontré. Je n’ai rien vu de cette transformation. Je sais juste le cocon, et un jour le papillon. Le reste se passe dans l’intimité de l’insecte. J’ai souvent raconté l’histoire La chenille qui fait des trous. C’est le récit de la naissance d’une chenille, dans la lumière de la lune, qui éclot d’un œuf posé sur une feuille, puis  va se nourrir pendant une semaine de nourritures diverses et variées, dont je ne suis pas certaine qu’elles lui conviennent vraiment, et après avoir pris de la consistance, elle se construit un cocon pour s’y blottir. Dans les trois dernières images de l’album, on voit une chenille assez dodue, puis le cocon et enfin le papillon qui émerge sur les deux dernières pages, magnifique comme il se doit. Et les yeux des enfants brillent à la découverte finale. Ma vision personnelle de la transformation de la chrysalide en papillon est restée bloquée sur cette vision d’enfant.




     Une forme est devenue informe. Elle devient déjà son devenir. Il n’y a que des plis et des replis qui retiennent les lignes de faille. Tout est dedans en un remous dont on ne peut rien percevoir. On ne peut rien chercher. Il n’y a rien à trouver. C’est insaisissable. Il faut renoncer à voir ce dedans. On ne peut que tendre vers, et attendre. Espérer. Ce cocon est replié devant le regard. On cherche derrière, on cherche autour, on cherche dans les plis et les replis, on cherche ce que l’on ne peut voir. On cherche ce qui se dérobe. Et dans le dedans, sans doute, des vagues d’ombres, des forces contradictoires, un chiffonnement pour être.



     Disparition, apparition. À l’abri des regards. Il faut un peu d’ombre pour être., et laisser advenir ce qui doit. Ce devenir en boutons. Plus il y a de plis et de replis, plus il y aura de profondeur. Tout regard ou désir de regard creuse cette voie vers la profondeur: c’est un en train d’exister. Comme l’acte d’écriture est un en train d’être.  Ce qui cherche à éclore est en germination, comme un déjà-là, mais pas encore. Cela pousse et repousse et tapisse les parois du cocon. À l’intérieur, on sait la tache rouge, la flamme de l’incertitude sensible, celle qui fait battre le cœur de cet espace clos, où s’impose le silence, mais où une lutte contre l’effacement est en jeu. La cartographie errante des plis se met en mouvement, se trace, erre et se perd même parfois. À l’intérieur cela s’écrit rond, emmêlé et tiède *,  cela innerve un présent nourri de passé et ouvert vers un devenir, cela fait vibrer la tache rouge qui guide l’apparition, la marque rouge survivante, à l’état latent, au fil des images qui se forment, se déforment et se reforment, se dérobent, se déchirent et se donnent dans une émergence où cela sonne et résonne comme un chant grégorien, sur un petit pan de notes et d’accents portés sur une partition de lumière. 


*Clarice Lispector "Agua viva"



samedi 21 février 2026

POUR ALLER  OÙ ?     /2/

     SOUVENIRS SENSIBLES 

     Bafouillante entre ses lèvres  desséchées elle récite, se répète les mots de Colette qu'elle a appris par coeur "Je crois que la présence en nombre de l'humain fatigue les plantes". Et elle se félicite d'être là toute seule entre ciel et terre, entre terre et pierre. Protégée du soleil d'août par la carrure des arbres qui vivent là depuis des décennies. Elle aime à se dire que cette forêt désordonnée lui ressemble. Les troncs sont tordus , les branches de guingois, mais la sève coule toujours forte source de leur vie, source de sa vie qui oscille entre élans subits et cataplasme de la pensée.

                                   


           Camouflée derrière le Rocher originel elle ferme les yeux et se laisse aller aux souvenirs sensibles. Druidesse de l'instant elle gravit les autels de la Roche mythique, se penche sur la première cupule en forme de croix, abreuvoir des oiseaux. Osera-t'elle franchir l'interdit de la salubrité et goûter au précieux liquide qui l'emmènera dans le passé qu'elle rêve de réaffronter. Pour le moment, elle se contente de regarder sa figure en miroir dans l'eau souillée. Et le visage cabossé qui s'y découpe l'invite à la tristesse du temps qui passe trop vite. Banalité mais certitude. Elle continue son exploration et s'assoit près du tout petit bassin en forme de fer à cheval. Autre petit moment de rêveuse solitaire. Et tandis que ses doigts éclatent les gouttes tièdes, ses pensées galopent vers le passé. Elle balaye d'un revers de mémoire les douleurs, les peurs, les manques de sa vie de petite fille.
Non, ce qu'elle veut garder et emmener avec elle dans sa fuite ce sont toutes les couleurs, les odeurs qui l'ont accompagnée les soirs d'été quand les étoiles pleuvaient sur ses yeux ébahis, la neige qui étouffait ses pas et lui apprenait le silence, le vent son compagnon d'aventures.
Elle se lève et du haut de sa Roche que l'on dit druidique elle salue l'horizon avant que d'amorcer la descente et partir à nouveau, seule, avec d'autres mais elle sait qu'elle doit s'en aller. Je l'accompagne. Malgré toutes les craintes, l'air fleure bon l'inconnu.


     Désorientée quand elle touche le sol, son débardeur blanc lui colle à la peau, son pantalon de toile cache des jambes égratignées à qui elle rêve de faire découvrir le monde. Son premier réflexe, mettre les mains dans les poches. De la gauche, elle extirpe un mouchoir malade d'avoir trop mouché. De la droite sa main froisse un carton léger. Quand elle arrive enfin à l'arracher au tissu, elle reconnaît la vieille carte postale qui l'accompagne depuis tant d'années. Elle et son chien. Son chien et elle que Fragonard aurait jeté sur la toile ou du moins elle le croit. 

                                               


 "S'il m'était resté fidèle" le peintre avait ainsi baptisé son dessin. Qui était fidèle à qui? L'histoire s'entremêlait. De la carte postale surgissait le passé. Combien de jours, combien de nuits passées à laisser jouer sa main dans la fourrure blanche et noire accoudée à la solitude. Fidèle, il le fut. Dix sept ans. Puis pour pierre tombale une petite brique aux couleurs chaudes à même la terre. Et sur la brique, à la peinture blanche en lettres malhabiles son nom "O" comme une étape, un aboiement plaintif pour lui dire "Continue-moi, continue-toi".

     Elle passe sur ses épaules son sac à dos à l'âge fatigué  et elle emprunte le chemin qui traverse le bois sombre éclairé des quelques rayons que le soleil veut bien lui concéder. Sous ses pieds , un tapis d'épines. Le chemin est encaissé. La mousse peine à exister sur ses bords pierreux. Quand son regard est attiré par un morceau de papier. Elle se baisse, ce n'est qu'un petit bout de feuille rectangulaire "dix cm sur cinq cm" mais il est jaune, jaune resplendissant. Le jaune qu'elle aime. Le jaune des boutons d'or qu'elle mettait sous son menton quand elle était petite et qu'elle demandait si leur couleur se réfléchissait sur sa peau. Le jaune du blé, de la paille, du miel, du cuivre de la clarinette, de l'ouverture d'esprit. Elle en aime même le rire jaune, les feuilles d'automne et dit-on la femme de mauvaise vie. Elle aime sa symbolique, une couleur chaude synonyme de vie, de lumière, de richesse.
Elle s'assoit, rien ne la presse. Son esprit se met à voyager du " Mystère de la chambre jaune" au "Chien jaune"; elle se surprend même à fredonner "Le sous-marin jaune", chanson qu'elle fredonnait sous le manteau pendant les cours de géographie. Elle aime le jaune même si elle sait bien qu'il a aussi mauvaise réputation. Elle fait travailler ses lectures, ses livres d'images. Et il lui revient l'image de Judas, le traître représenté tout vêtu de jaune, l'étoile jaune cousue sur la poitrine de ceux en partance pour les camps, le passeport jaune des forçats qui revenaient du bagne, quand ils en revenaient, comme marque de l'infâmie.
Elle le sait. Pile ou face. Un côté lumineux, un côté sombre. Elle a élu le côté clair depuis bien longtemps et puisque la Terre tourne autour du soleil, elle le cherche pour louer ses couleurs. Le jour avance, il faut faire vite, il va bientôt se coucher. Hélios, le dieu-soleil va de nouveau pleurer la disparition de son fils et ses larmes s'appelleront la rosée.
Combien de temps reste-t'elle là à attendre les oiseaux, les animaux sauvages, la parole des plantes de l'ombre? Elle veut se lever. Je crois qu'elle a mal au genou gauche . Colette lui murmure "Le frais du soir s'accompagne, ici, pour moi, d'un frisson qui ressemble à un rire, d'une robe d'air nouveau sur la peau libre". Emue, elle tâte son sac à dos et au travers du mauvais nylon elle reconnaît le petit rectangle en bakélite, son grigri, son petit appareil photo, son compagnon de route qui lui a joué un tour. Lui, il n'est pas jaune et noir, il est rouge et noir. Mais  ça, c'est encore une autre histoire.


mardi 17 février 2026

Pour aller où ?

POUR ALLER OÙ ?     /I/.

           - Prélude. 

        "Vivre c'est partir" pour reprendre Marie Hélène Lafon.
       A ce point est-ce si vrai? C'est peut-être mourir un peu. Laisser un peu de soi quelque part. Laisser les souvenirs sensibles et répondre à l'appel du monde. Je devine les fuites: fuites obligées, fuites craintes. Je les voudrais désirées, souhaitées. A travers elles, s'écrire. Parler d'elle, d'une unique, d'elles au pluriel, héroïnes ou victimes, parler de moi. Décliner le temps qui passe et qui déforme toutes les formes primitives. A travers leur image, les images choisies, mises à plat, sorties du tiroir de mes pensées. Elles existent, dans la chair, dans leur désir charnel. J'existe entre les lignes. A travers les regards, les courbes, les trompe -l'oeil; elles seront le féminin, chercheront l'Identité tout au long de leur lente émancipation.
     Elles seront.
     Elle sera.
     Je serai. 
Entre réalité et fiction.
Entre rêve et possibilité.

                                       

                                            

"Vivre, c'est partir' M.H Lafon. 

     Voici donc le N°I de mon projet d'écriture. Un texte (récit) long qui prend ses racines autour de " L'éloge de la nature". Le jeu de miroir entre l'autrice / le ou les personnages, entre fiction et écriture de soi.
Il prend ses racines autour de l'exposition sur Colette à la  BNF (fin 2025 - début 2026)et des thèmes qui y étaient développés.
- Souvenirs sensibles
- Un monde.
- S'écrire.
- Le temps
- La chair. / Le désir
en y mêlant  Le féminin / L'Identité / L'émancipation / La nature.
Et partant de l'idée que: 
Elle = Je. (alternance).
Elle = écriture de soi  (Je = fiction.)
Chaque paragraphe commencera par les lettres successives de l'alphabet.

Mon projet s'intitule "Pour aller où? " avec toujours cette idée de fuite: pourquoi? comment? pour qui? pour où?
 

mercredi 11 février 2026

Éclats de lichen/ 2

 

La métamorphose est à la fois la force

qui permet à tout vivant de s’étaler

simultanément et successivement

sur plusieurs formes et le souffle qui permet

aux formes de se relier entre elles,

de passer l’une dans l’autre.

Emanuele Coccia “Métamorphoses”



Car c’est par les ventres que naissent les tremblements. Les générations de femmes qui ont porté dans leurs entrailles une forme nouvelle dont on sait bien qu’elle ne l’est pas totalement. Des vies nous précèdent  où nous sommes déjà en gestation. Des femmes qui sont le creuset de femmes en devenir. Et même si je ne remonte pas très loin dans ma généalogie maternelle, dans cette généalogie des matrices, je sais déjà pouvoir écrire le prénom de celles qui ont fait que je suis: Laura, Mafalda, Terezita, Luigia. Plus en amont pas de traces. Arrière-arrière grand-mère, dont je n’ai même ni la date de naissance ni celle de mort, mais on va la situer au dix-neuvième siècle, née sans doute dans les années 1840. Son prénom n’a pas été retransmis à ses descendants. Il aurait fallu que j’interroge ma propre grand-mère pour, peut-être, savoir quelque chose de sa grand-mère à elle. Mais quand on est un enfant on ne sait pas l’importance de ces choses-là. Comment déjà aurais-je pu imaginer que ma grand-mère avait pu avoir sa propre grand-mère. Je vois bien les yeux écarquillés de mes petites-filles quand je leur chante une chanson italienne et leur raconte que c’était la chanson que ma grand-mère me chantait lorsque j’étais bébé. Une béance s’ouvre. Manina bella, fa ta penel, fa ta pena. Come si tu sta. Fa il baccio al papa, alla mamma e cate cate cate.... 

[...]

 

On voudrait fixer les commencements, les maîtriser, mais ils ne cessent de nous échapper. On se retrouve toujours face à l’évanescence de ce qui va être.  On entre dans des mondes enchevêtrés de lieux, de noms, de sang, de syllabes qui se prononcent, de mutation de langues. Un monde d’où l’on vient et qui nous a façonnés. On n’est que le fruit d’une pénombre, de plis et replis de ventres dès que des formes les creusent et se mettent en état de devenir. Cela naît de remous et d’attentes, de passages d’une forme à une autre.



On voudrait descendre dans les profondeurs de ces corps, où l’on passe de forme en forme, afin d’aller chercher un sens caché derrière ce qui est donné à être, à voir. Ce chiffonnement des chairs, ce ressac de vagues qui font le devenir et de la mère et de l’enfant, ces plis de peau caressés par des mains de femmes qui ont fait leur travail, donner à naître.

 


À chacun son lichen

cartographie de plis

replis de l'invisible

alphabets de la peau


 [...]

(Voici simplement un extrait du chapitre 2 beaucoup plus long...)