lundi 8 mars 2010

lettre avec rilke


Cher A,


voici que pour la première fois je choisis la solitude. La grande solitude qu’est à mes yeux l’absence de l’amour ; m’éloigner, et ne rencontrer des heures qui passent que le souvenir de nos heures passées ; le détachement, c’est à cela qu’il faut parvenir. Etre seul(e), un peu chancelant(e) au bord du flot tumultueux tandis que les grandes personnes vont et viennent avec des allures pleine de certitudes qui semblent grandes à l’enfant que je suis redevenue ; je n’ai jamais pu me tenir comme les grandes personnes s’en allant par la vie avec des liens rassurants, sans doute parce que je ne comprends rien à ce qu’elles font. S’il existe autre chose que la liberté entre les hommes et vous, essayez de m’en convaincre ; le mariage comme une assurance qu’ils ne vous abandonneront pas. Il y a bien ces choses, mais je ne sais m’y résoudre ; si je regarde les vents qui agitent les arbres, ils me parlent du désir qui a chaque instant peut nous traverser ; il y a le monde des choses et celui des sens, de la sensualité, des sentiments auxquels vous pouvez juste faire semblant d’échapper ; aujourd’hui je préfère, toujours comme l’enfant que je redeviens me laisser porter par le vif courant et si vous pensez à votre tranquille sérénité ou si je nous manque, retournez aussi parmi les enfants secrets. Les seuls êtres vraiment libres et qui n’ont peur de rien, parce que leur dignité ne répond à rien.

Je vous embrasse.
N.

(avec les mots de Rainer Maria Rilke)



samedi 6 mars 2010

Solitude

La consigne consistait à inclure la phrase suivante de Rilke dans le texte:

« Voilà pourquoi il est si important d'être solitaire et attentif lorsqu'on est triste : l'instant apparemment immobile où... »

Tu me demandes comment je peux rester plusieurs mois, totalement seule dans cette maison de bourg située dans un village éloigné de toute ville, où seuls règnent le silence et la lumière. Je vais essayer de t'expliquer pourquoi il est si imprtant d'être solitaire et attentif lorsqu'on est triste.
En restant chez moi, je reprends chaque jour les mêmes chemins qui me conduisent irrémédiablement aux mêmes lieux, me font croiser les mêmes gens. Tout ce tissu de dépendances, d'accoutumances me carapaçonne, m'asphyxie. Je n'ai plus accès à mes émotions.
Mais ce n'est pas tout : en quittant tout le confort que m'offre ma maison habituelle, pour vivre dans ce lieu plus rude, je retrouve au fil des semaines une vie plus simple. La solitude, le silence dont je suis entourée, l'absence de paroles échangées sans réelle nécessité, l'absence de spectacles, réhabilite peu à peu chaque acte qui se densifie, s'amplifie. Ici, le temps apparemment immobile donne tout son poids à chaque geste. Solitude et immobilité du temps me rendent attentive au moindre mouvement des feuilles, des nuages et à ceux de mon âme. Je vois ce que mes yeux ne voyaient pas parce qu'ils ne prenaient pas le temps de regarder. Ce que je vois parfois me met à nue mais sans ce risque-là, que vaut la vie ? Le monde s'entr'ouvre : je me glisse dans une fente et peu à peu les amarres sautent, je suis délestée et légère. Non seulement la tristesse me quitte mais l'intimité avec moi-même est retrouvée.
A la tristesse dont je peux être submergée quand je suis plongée dans la foule des gens et des habitudes qui me constituent, succède une conscience paisible. Je ressens physiquement tomber une vieille peau, je n'ai plus besoin de lire tant de livres, deux phrases peuvent alimenter toute une journée.
Levée avec l'aube, sans toilette ni petit déjeuner, j'écris face à la fenêtre. Il faut faire vite avant que le grand jour arrive. Alimentée par la nuit, la ballade de la veille, les mots glissent aisément. Suivent un repas pris sur les genoux sans aucun temps de préparation, une longue ballade. Ma seule entorse au monde du dehors : la radio le soir. Non pas pour les nouvelles, dans ces moments-là, des nouvelles je m'en fiche, je ne veux pas savoir ce qui se passe dans le monde. Je suis débranchée, dé-préoccupée. Seulement capter une émission où je glanerai quelques mots pour rêver, bifurquer ; ou bien quelques lignes de lecture ou un peu de musique.
Là ne sont sans doute pas toutes les raisons du bonheur que je retrouve à vivre chaque instant – l'un après l'autre -, là n'est pas une recette pour tous. J'approche seulement l'essentiel qui me manque et le vacarme se tait.

vendredi 5 mars 2010

Solitude


(La consigne d’écriture était de compléter une lettre de Rilke dont je ne possédais que la moitié gauche! Natô avait l’autre moitié….Il a donc fallu écrire “entre” les mots de Rilke. Exercice périlleux mais très enrichissant! Surveillez la mise en ligne de Natô pour vous faire une idée ; ensuite nous mettrons le texte réel!) . Les mots de Rilke sont en italique.


Une seule chose est nécessaire: accepter la béance de sa solitude intérieure. Aller en soi-même, – n’accepter de ne voir des jours durant personne – c’est à cela seulement que vous verrez votre écriture creuser son sillon. Soyez seul, comme l’enfant est seul quand ses pensées se rangent en lui et qu’alors des certitudes lui viennent, mêlées à des choses futiles, intimes et importantes du seul fait que tous autour de lui s’affairent et que l’enfant ne comprend rien à ce tournoiement du monde. Il est certain qu’il n’est pas de communion entre les êtres sans cette solitude intérieure qui nourrit et qui permet d’être prêt des choses: elles ne vous susciteront que si elles se sont insinuées dans le silence des jours. Dans la solitude encore des nuits, il y a encore des pensées nouvelles qui se dénichent et courent sur les pays. Dans le règne des songes et des rêveries toutes bêtes, tout est plein d’évènements auxquels il est aisé et utile de prendre part. Les enfants sont habiles et brillants à ce jeu là, mieux que vous  fûtes: tristes et heureux, ils font briller de mille feux les récits de leur enfance, vous revivez parmi eux, et vous réalisez que les propos des grandes personnes ne sont rien, rien d’autre que paroles bien ternes et sans âme.

jeudi 4 mars 2010

Lettres à un jeune poète


Bip nous a concoctés une série de consignes issues de "Lettres à un jeune poète" de Rainer Maria Rilke. Elle a dépecé le livre pour nous alimenter de petites phrases que nous devions glisser dans nos lettres. Lettres par nous adressées à ce jeune poète à qui parle Rilke, ou à la personne de notre choix. Une autre consigne était proposée à partir de deux lettres de Rilke dont nous n'avions qu'une moitié ( découpée verticalement) et la difficulté consistait à réécrire la moitié qui nous manquait. Exercice périlleux mais très intéressant à faire!

mercredi 3 mars 2010

dictionnaire B

Brassée: que ce soit de feuilles ou de mots, ce n’est  rien qu’un  peu de vent que l’on enserre. Tout s’est déjà envolé lorsqu’on pose le tout .

Biais: c’est un regard qui n’ose pas; un de ces regards de malaise. Une manière de ne pas voir, de ne pas être vu , mais regardant. Un truc pas franc du collier.

Boulevard: c’est un mot qui est laid. Avenue a une autre classe quand même!

Comme je regarde parfois de biais, au lieu de boulevard , j’avais lu bouleverser! Alors je vous livre ma brassée de mots pour celui-là!

Bouleverser: conduire l’être au delà de lui-même, dans cette zone si fragile où l’on ne peut aller qu’avec d’infinies précautions. Un livre ou quelques lignes peuvent réussir ce transport.

lundi 1 mars 2010

Lettre B

Biais :


Face à leur conscience et à leur culpabilité, nombreux sont ceux qui prétendent ne pas biaiser et tentent de s'en persuader. Mais sournoisement, dans quelles directions sont-ils écartelés jusqu'au démembrement ? Et sinon, pourquoi tant de douleurs ? Le raisonnement inverse tient la route : et si au lieu d'y aller tout droit, de foncer dans la chair, on y allait parfois de biais, est-ce que ça ferait moins mal ?

Boulevard :

Je tourne en rond.Voilà des heures que je suis les feux arrières des voitures qui me précèdent sur ce boulevard périphérique. Comment vais-je en sortir ? Par quelles bretelles ? Je mets la radio.
Tout à coup, un grand coup de frein, je percute la voiture avant, reçois un grand choc à l'arrière. La nuit est tombée. Mon ange gardien qui somnolait à l'arrière, saute sur la banquette avant, pose ma tête délicatement sur son épaule et me berce. Tout est fini.


Brasser:

Ce matin, ça me brasse dans les tripes. Je crois être malade. Plus la journée avance, plus je me rends compte que ça brasse. La répétition des mêmes idées s'enroule en spirale. Les pensées se vrillent comme les viscères, désirs et regrets se mêlent, tout se noue, m'étouffe, un cordon ombilical autour du cou se resserre, noeud coulant.
La rupture devra venir du dehors pour retrouver un peu de sérénité, remettre un peu d'ordre dans tout ce merdier, faire cesser les bruits, desserrer les noeuds


Lettre A

Avaler :

A force d'avaler des couleuvres -école, église, société- et d'avoir trop peu vomi, j'ai avalé ma langue. Aujourd'hui, je voudrais régurgiter mais les mots restent coincés, accrochés aux anneaux.

Ailleurs:

Avec la fuite de la jeunesse, mes ailleurs sont plus souvent liés à l'inaccessible du temps passé, au paradis à jamais perdu, aux chants de l'enfance. Le champ de mes ailleurs s'étale dans une temporalité révolue, irréversible et inatteignable, ou sur les pages des livres aimés et dans mes rêves nocturnes.
Subsistent quelques champs bien réels et palpables : l'éden de mon jardin, la campagne drômoise.
Il m'apparaît soudain que jeune femme pleine d'énergie, tous mes ailleurs s'étalaient devant moi, dans l'action, sous forme de perpétuels projets se bousculant.

Lent basculement du ciel et de la terre par les ans.

mercredi 24 février 2010

Dictionnaire A

043

Ailleurs:  C’est une fenêtre ouverte, une faille à travers des rideaux d’ombres, dans laquelle on se faufile. S’y déposent un peu de bleu, les caresses du vent, un chant d’alouette, une odeur de foin coupé. Le chemin pour le rejoindre ne passe que par les mots.

Accroc: Cela commence par les ronces qui entament le pull d’enfant tricoté main, égratignent la peau, entament la confiance. Et le doigt s’insinue, élargit la béance et gratte plus profond jusqu’au sang de la plaie.

Avaler:  Longtemps j’ai retenu les mots dans un au-delà de moi qui les tenait cachés , prêts à être régurgités.

 

vendredi 19 février 2010

Lettre à ma Mère,

Mère,
Mère, il y a des autrefois où j'aurais sans doute dit "maman", mais aujourd'hui, je dis "Mère". Pourtant, la grandiloquence du mot sied peu à la complicité occulte que j'ai tissée de nous à nous par de ça les ans et jusqu'à l'au delà. Mais il y va de mon humeur, du chemin que je me fraie pour débroussailler le mensonge, pour défricher le silence qui t'enveloppe comme un suaire de plomb depuis cinquante ans bien sonné. Le temps fuit si vite et, telle une horloge implacable, tous les six décembre toquent glorieusement notre séparation. Je constate avec amertume leur cynisme; un an, puis un autre et encore un autre. Je vieillis affiliée au sort de l'humanité existante et toi tu rajeunis. Le fossé se creuse, le temps s'agite et s'active à vouloir nous séparer.
La terre a accompli son oeuvre et tu es devenue poussière, poussière bienheureuse, je l'espère , fidèle aux engagements que tu prenais lorsque tu étais vivante.
Mais je m'égare" mère". Ces engagements, je ne les connais de toi qu'au travers des lettres et des cartes postales, qu'au travers des petits carnets remplis de ton écriture penchée , à deviner autoritaire, au crayon de papier pour mieux gommer les phrases dont tu ne voulais pas dévoiler la teneur. Vivante et pour moi mystérieuse!
Propos banals, mots d'amour à ton mari, mon père, par pudeur à demi effacés, lettres de tendre complicité à ta soeur qui avait rejoint la capitale.
Il y a des années, quand on a bien voulu me les donner ces lettres, je les ai d'abord tenues maladroitement entre mes mains comme un cadeau douloureux, puis je les ai lues, relues encore
jusqu'à sentir couler en moi les mots qui disloquaient toute ma perception; jusqu'à sentir se diluer les phrases en un chagrin difforme incapable de franchir la barrière de ma bouche. Je les ai recopiés pour les faire miens tous tes billets; mon écriture était la tienne, ma vie te lançait un appel. Un long silence rempli de vide m'a répondu.
Combien de fois je l'ai ouvert puis refermé mon carnet et l'ai rangé avec précaution au fond d'un tiroir pour que rien ne s'en échappât, ni toi, ni ce qu'il restait de toi!
Aujourd'hui, quand j'ai le mal de toi, quand me gagnent la rage ou la mélancolie, j'aime relire toutes ces pages. La musique d'Eric Satie m'accompagne, berce ma blessure, cautérise le manque.
Si l'internet communiquait avec ton au-delà, nous nous écririons tous les jours. Tu me dirais ton goût des choses, je t'écrirais mon goût des autres.Mais courriel aux abonnés absents, je bugue sur ton adresse e-mail. Seules s'agitent sur mon écran tes particules désarticulées que j'extrapole en particules d'amour pour moi.
Je t'embrasse, tout simplement, d'un amour qui n'est pas virtuel.

dimanche 14 février 2010

lettre à ma soeur


chère soeurette,


(ce mot est inédit entre nous, je ne t’ai jamais appelée comme cela)


la consigne de l’atelier d’écriture de ce soir, a été lancée tel quel :

“écrire à quelqu’un de sa famille” ;


pour moi, le choix est simple et limité : père, mère, soeur, frère ;


c’est à toi que j’ai envie d’écrire cette lettre,

une vraie lettre,

pas un coup de fil un peu obligé du dimanche après-midi, parce que j’ai trouvé ton message sur mon répondeur ou pour prendre de tes nouvelles,

ni quelques mots convenus sur une carte postale nippone avec deux maïkos en tenue d’apparat même si je sais que tu les aimes,

une vraie lettre,

et j’ai l’impression que c’est la première fois que je t’écris ;


dans cette lettre si je l’écrivais, il y aurait plein de souvenirs de notre complicité d’enfance, nos jeux interminables, des fictions imaginaires, les personnages que nous inventions ; plus tard, nos secrets d'adolescentes, des sorties partagées, comme les petits-copains...


(grande soeur et petite soeur en vadrouille)


aujourd’hui, nous vivons loin l’une de l’autre, nous nous voyons peu, presque jamais en tête à tête, les confidences se font rares et les mots se disent en famille ;

pourtant je rêve souvent à toi,

(je pense même que tu es celle dont je rêve le plus)

et puis, je ne cesse m’entourer de femmes-amies avec lesquelles je me sens bien, comme nous l’étions enfants, comme si j’essayais de récréer ce premier lien si harmonieux qui fût le notre...


je t’embrasse tendrement,


ta soeur





réponse à Yann

vendredi 12 février 2010

Lire


Par ces matins de neige, une phrase à savourer avec les tartines

"Quand on lit, on suit une route qui nous éloigne de nous-mêmes pour rentrer en nous-mêmes d'un autre côté"

Elisabetta Rasy "L'obscure ennemie" Seuil

mercredi 10 février 2010

Les mots en A

Avaler : descendre jusqu'à l'embouchure, peut être jusqu'à l'embrochement. Ce faisant, donner son aval. Se munir de pagaies, de fourchettes, de lubrifiant, de clochettes.Ne pas tout gober non plus, mais ne pas manger l'autre. Ne pas oublier d'enlever la peau. Ne pas se prendre pour une bouche d'égout.

Ailleurs : Ailleurs ce n'est pas forcément mon Amérique à moi, d'ailleurs, l'Amérique, sans Howard Zinn, ce n'est plus tout à fait l'Amérique. Ailleurs est un pays mouvant, personne n'est d'accord pour dire où il se trouve, ailleurs n'existe pas. Mais ceux qui en rêvent, disent que chez les Ayeurziens, l'herbe est plus verte, le sable est plus fin, le ciel est plus bleu, les cerises plus rouges, la pluie est plus fine, la coke est plus blanche (si j'ai oublié des métaphores colorées, c'est que j'utilise une vieille édition de dictionnaire dans laquelle l'arc en ciel n'avait pas encore était découvert). Tout y est plus et tout y est. Mais c'est loin comme dans un rêve dont il ne reste au réveil qu'une trace oubliée.

 Accroc : début de la faim.

dimanche 7 février 2010

Lettre à Béa




Béatrice,



D'accord, j'entends les consignes, des lettres, des lettres... mais j'en écris de moins en moins.
Toi, tu as inspiré Dante, mais moi qui m'inspirera ? Et à qui écrire ? Mon père ? Ma mère ? Ils ne sont plus là depuis longtemps et ne répondent plus de rien. Mon frère ? Il ne m'a jamais répondu et on ne se parle pas. Ma soeur ? On se téléphone chaque semaine et elle lit toutes mes pensées par blog interposé. Restent mon fils et ma fille. Il fut un temps où l'on s'écrivait... je crains qu'aujourd'hui ils ne croient que j'ai tout à coup perdu la tête et diagnostiquent un Alzheimer précoce. Assez des soins, ces temps-ci il faut que je me protège. A mon homme assis dans la pièce à côté? La loupe de l'écriture déformerait tous mes propos, c'est déjà si difficile de se comprendre par la parole.
Je corresponds depuis plus de vingt-cinq ans avec Henri, un vieux monsieur maintenant. Nous avons déroulé ce fil d'or de notre amitié toutes ces années -parfois douloureuses- Même cette correspondance-là est entrain de se relâcher. Il est si âgé qu'il a peine à répondre et peu à peu tout s'effiloche. J'espace les lettres, je les remplace par des appels...

Alors ? Il reste encore une vieille tante allemande qui me régale de ses caractères gothiques, mais que comprenons-nous l'une de l'autre ? Entre les barrières de la langue, le tremblement de l'écriture dû au grand âge, les caractères gothiques que je devine plus que je connais ?

Après tout peu importe ce que nous comprenons, l'important est ce lien, le maintien de ce lien, que nos deux mains tiennent ce fil fragile du bout des doigts, ce fil de soie que je vois se dérouler est sécrété par la fine patte d'araignée de mon crayon, en volutes, courbes et lignes. Il s'étire, le sens se dilue et se perd, mais le lien résiste, de plus en plus ténu jusqu'à ce que mort s'en suive.

Et puis, je sais bien que sans écrire à personne, j'écrirai toute ma vie, à Béa, à toi mon amour que je ne connais pas, à ce quelqu'un tapi en moi à qui parle ma voix. Et si tous ces fils entrelacés ne sont pas faits pour être lus, ils n'en sont pas moins des antennes lancées en vrille pour tâter d'un monde inconnu. Ils ne cassent pas et tissent en moi et autour de moi un cocon qui m'apaise, me construit, m'emmaillotte et rend ma vie aussi précieuse qu'une chrysalide de ver à soie.

lettre à Joséphine

Joséphine,

Sais-tu que j'ai souvent pensé à toi en me revoyant dans la pénombre de cette chapelle ...
Enfant de douze ans, obligée d'aller tous les matins à l'office à la lueur des cierges, j'observais les cornettes des religieuses qui décrivaient des ombres chinoises sur les murs laiteux de la chapelle, l'officiant montait, descendait de l'estrade, récitait des prières que je n'écoutais pas mais auxquelles le répondais sans me tromper. Je baissais la tête, la relevais au moment opportun, j'allais même communier au moment voulu, je n'avais pas froid, pas chaud, pas faim (je n'avais pas déjeuné), j'étais ailleurs. L'ailleurs pouvait être un filet de lumière qui filtrait à travers les planches disjointes du plancher, un point de couleur sur le tapis de l'autel, une toile d'araignée qui avait été tissée entre les plis de la robe d'un saint, ou un bruit, une burette que l'enfant de choeur faisait s'entrechoquer et qui me donnait des idées de cascades de ruisseaux qui dévalaient des rocailles et qui venaient anéantir cet endroit trop parfait et froid.
Joséphine, me croiras-tu, dans cette prison, j'étais libre, je ne pouvais pas parler, mais pourtant j'ai tenu toutes les conversations du monde avec ses saints journaliers, ses martyrs aux noms bizarres, Sainte Blandine dans la fosse aux lions, Saint Irénée et les autres, je les ai tous connus, ora pro nobis je ne savais même pas ce que cela voulait dire mais pourtant je les ai répétés maintes fois,
Torpeur comme un canard qui sort de l'eau et s'ébroue, ite missa est avec tout le monde, les religieuses sortent les premières, leurs mains disparaissent dans leurs larges manches, les enfants viennent ensuite, moi je viens de passer un moment peuplé de mille tableaux de mille facettes et Dieu dans tout cela...
Joséphine laisse Dieu tranquille, moi j'étais en représentation, je ne ressentais rien j'étais actrice,
Quelle vie, me diras-tu. Mais si, tout peut se faire, il suffit d'être ailleurs, demain je reviendrai sur ce banc froid, et pendant trois quarts d'heure je vivrai autrement, tu sais regarde mes genoux ils portent la marque de la rainure du banc,
Au revoir, Joséphine, réponds-moi si tu en as le temps, moi je continue de t'écrire par la pensée, je suis maintenant couchée dans ce lit en 70, aux draps blancs, l'édredon me recouvre, je n'ai pas froid, je fais attention de bien laisser mes bras le long de mon corps car la religieuse en passant me rappellerait à l'ordre, même au lit il faut avoir une attitude digne. Sais-tu avant de dormir, on a dit une prière, je me souviens c'est à peu près cela :
"Dans mon lit je me couche, dans mon lit je me rends, je prends Dieu pour mon père, la Sainte Vierge pour ma mère, les anges pour mes frères,
Je pense que je n'ai oublié personne, bonne nuit petit Jésus"

Je t'embrasse Joséphine

Publié par Jeannine

vendredi 5 février 2010

réponse à T

Si je m'attendais à recevoir de vos nouvelles ?
Bien sûr que je vous ai reconnu au théâtre, mais ce que je n'arrive pas à comprendre, Monsieur le philosophe, c'est ce qui a pu vous faire croire qu'à un moment de mon existence j'étais proche de vous ? vous me dites que je ne suis rien mais sachez que pour moi aussi vous êtes le néant et vous m'avez toujours été indifférent avec vous de vieux démons me reviennent,  vous êtes un tiède et dans la Bible le Christ nous dit que les tièdes il les vomit de sa bouche, et c'est ce qui m'arrive pour vous.
Vous me parlez de mon maquillage, de ma tenue vestimentaire, mais cela me regarde, pourquoi donc  portez vous  votre regard  que vous croyez de braise sur moi, rassurez vous je ne suis pas un buisson ardent, je ne vais pas vous consumer, passez votre chemin, Monsieur le Prédicateur.
Vous osez insinuer  que je suis malheureuse moi Effina parce que je ne ris pas bêtement comme vous ?  que je ne me trémousse pas comme vous je ne suis pas un mannequin et j'en ai bien conscience, vous avez vous aussi mon cher un profil bien bedonnant.
Vous  avez votre vie , j'ai la mienne, et je n'ai pas envie de vous en parler.
Vous faites allusion à une lettre que j'aurais reçu, dans les temps anciens, soyez sûr qu'il y a prescription et que j'en ai oublié le contenu.
Bien sûr que j'ai vieilli, mais vous aussi ? charitablement  je ne vous souhaite  pas la prostate mais votre assurance pour le futur est désopilante moi mes kilos en trop je les assume, il me semble qu'il n'en est pas de même pour votre crane dégarni, d'autre part votre dentition ne me semble pas irréprochable essayez donc de voir du côté des implants il doit y avoir de très bons dentistes dans votre ville.
J'ai bien l'honneur, Monsieur T, de vous saluer, et je souhaite que nos chemins soient comme deux parallèles qui ne se rencontrent jamais.
                                              Effina
Publié par Jeannine

jeudi 4 février 2010

L'effet Cyrano (6)

Sur l’île de Ré, il traversait la plage seul comme un grand, comme un seul homme, abandonnant à chaque pas un peu de son passé, plongeait dans l’océan pour se refaire, ou se perdait à l’horizon puce de sable, puis plus tard, il fonçait sur son vélo, en compagnie de ses ami-e-s, comme dans les albums de jeunesse, bandes de jeunes insouciants en vacances, fraternité des pistes cyclables, on rentre au camping, ou dans la maison de vacances prêtée par les parents d’un tel ou d’une telle, là-bas vers Trousse Chemise, dans les rues à son nom.
Dans le métro parisien, étouffé par mon regard inquisiteur, insistant, il descendait à la prochaine, toujours en état de marche, mais je voyais bien et tous les on pouvaient s’en apercevoir aussi, qu’il était troublé, par ce dévisagement, son visage ne lui appartenait plus, tellement scruté qu’il ne s’appartenait plus, n’avait plus d’endroit où se réfugier de mon regard, et reprendre le cours de sa vie s’arracher à cette inconnue qui lui voulait quoi ? Il fallait qu’il disparaisse encore de ma vue.

Lettres: troisième consigne

lundi 1 février 2010

Cher. T..;

A peine refermé ton dernier courrier que je me sens dans l'urgence d'y répondre tant ce que tu y écris ravive mon besoin de faire mourir les souvenirs encore valides que j'avais de nous.
Les mots brûlent mes doigts et mes mains s'embrasent d'une rancoeur qui n'a d'égale que la violence qui s'échappe par tous les pores de ma peau et qui voudrait te faire mal comme à mon papier blanc que je griffe pitoyablement avec ma plume.
Les mots, ceux que tu me disais d'une voix encore chaude, qui remontaient des fonds de toi et dont tu savais jouer dans les moments les plus inattendus: dans les moments d'amour que nous aimions prolonger tard le matin quand le soleil inondait ton appartement mais que tu transformais, les jeux de l'amour à peine achevés, en mots de haine contre le monde, contre l'humanité toute entière qui ne te comprenait pas, ne te comprendrait jamais et qui était à la source de tous tes malheurs. Tu geignais sur ton sort, je te consolais, les rôles étaient bien distribués. Le vieux canapé de cuir et moi recueillions ta douleur qui existait réellement puis qui se transformait en souffrance étudiée.
Que me reste-t-il de tous ces mots? De toutes ces phrases juxtaposées? D'une logorrhée si bien étudiée? Un non-sens que je vomis, que j'éructe comme un volcan sa lave et qui glisse machinalement sur notre passé que tu as su buriner.
La vacuité de tes promesses s'est transformée dans mes pensées en un immense champ de friches, vaste de ta solitude, vaste des illusions qui, seules, remplissent ta vie.
Tu as joué, tu as perdu. La terre peut maintenant trembler, j'ai laissé trop de temps à ne pas
vouloir discerner ton discours en creux, à le laisser me faire des bosses, à me laisser la bouche inerte et transformer mes larmes en pics acérés.. Je ne te sauverai pas de tes égarements, de tes errances, de tes humeurs chagrines, de ta perversité latente.
Je me sauverai de ton silence que je te signifie aujourd'hui par ce message somme toute trop long (ou trop court) pour notre rencontre que je vais classer désormais dans "mon rayon des rencontres ratées". Continue de m'oublier comme j'ai appris à bien t'oublier et considère que j'ai choisi de vivre avec un grand "V" ; tu n'as pas réussi à m'apprendre à gémir comme tu t'y préparais. Adieu en toute liberté.