vendredi 8 février 2019

Les trois sorcières



Chacun faisait un grand détour pour éviter de passer trop près de cette bicoque maléfique de peur de rencontrer l'une des trois femmes qui y vivaient : une mère au visage plein de kystes du poil incarné que les adultes nommaient « poireau », aux longs cheveux sales pendouillants, laide, méchante, bizarrement accoutrée, une ivrognesse disait-on et plus encore par dégoût de ses deux filles, véritables sorcières malveillantes, maugréant comme des jeteuses de sort, vociférantes, lançant des rires mauvais, en haillons, soulevant leur jupe puante si vous les rencontriez par hasard. Il ne leur manquait que le chaudron et le balai. Vivant à l'écart dans un lieu sauvage, ces femmes étaient maudites pour leur caractère sombre et fantasque, méprisées pour leur alcoolisme. Les enfants les moquaient quand ils les voyaient passer, elles les poursuivaient en fendant l'air de leur bâton. Des vapeurs d'urine et de pets s'échappaient comme d'un chaudron en furie lorsqu'elles soulevaient leurs jupes. Les enfants surtout étaient horrifiés par le mystère de la pestilence de ces émanations, si nauséabondes qu'elles les prenaient à la gorge et leur coupaient le souffle et les jambes. Ils fuyaient comme ils le pouvaient, reprenaient leurs esprits et de loin leur criaient :  « Vapeurs d'horreur ! Outrance et pestilence ! Mystère et boule de gomme ! ». Les trois rétorquaient « Vapeurs pestilencieuses et mystérielles toi même ! ». Ce sur quoi les enfants renchérissaient :  « Fumerolles nauséabondes ! Fosses irrespirables ! Vapeurs ammoniaquées ! Fesses mal lavées ! ». Les trois femmes poursuivaient les mômes fendant l'air de leur bâton, les traitants de farfadets immondes. Quand elles parvenaient à les rattraper, il leur fallait à tout prix tourner la tête, baisser les yeux, inventer n'importe quel stratagème pour ne surtout pas rencontrer leurs terribles yeux sans pensées, leurs regards vides aux éclats de verre plus horribles peut-être que les exhalaisons écoeurantes. Ces yeux de poissons morts, aussi blancs et glauques que le blanc de l'oeuf semblaient ne pas voir, face à la terreur des enfants, elles se mettaient alors à danser, en une sorte de  folle farandole, proférant des paroles rituelles étranges. De toute cette pestilence fétide et de cette horreur suintait une peur grandissante et envahissante. Tout autour de leur maison ce n'étaient que miasmes putrides, humeurs malignes, gaz fétides et infects, puanteurs répugnantes. Parfois, certains voisins devaient passer tout près en rentrant de leurs champs le soir, très nettement ils avaient entendu la jambe de bois du grand-père -celle qui avait remplacé sa jambe perdue pendant la guerre- retentir lourdement sur le plancher, et leur sang s'était glacé car tous avaient assisté à l'enterrement du grand-père. Ou n'était-ce que le bruit de la canne que la vieille utilisait pour monter ses escaliers ? Qu'était-ce comparé aux histoires que racontaient de vieilles gens, toujours à l'affût de l'étrange, comme ces oiseaux de nuit aperçus en plein jour poussant des cris lugubres au-dessus des peupliers jouxtant les champs de la vieille, ou ces nids de chauve-souris qui s'éveillaient et s'envolaient vers le gros cèdre lorsque parfois elle aérait sa chambre en ouvrant ses volets de bois ? Chez elles, nul besoin d'allumettes, disaient certaines langues, d'un vieux feu éteint depuis plusieurs jours jaillissaient spontanément les flammes quand ce n'était pas tout un feu d'artifice qui illuminait leur cuisine. Le pire se produisait à l'automne, si le troupeau de sanglier poursuivi par les chasseurs avait le malheur de se diriger vers la bicoque, on était certain que plus jamais on ne le, envolé, disparu dans un nuage de fumée. Tous, adultes et enfants en rêvaient la nuit, voyaient des jets de vapeur sortir de tous les interstices, empuantir l'atmosphère et anéantir de façon répugnante tous les humains.


1 commentaire:

Ange-gabrielle a dit…

Avant de m'envoler pour Alger, une dernière pensée de l'étrange pour vous et des biosus